LE PECHE CONTRE LE SAINT-ESPRIT
mier, tout ce qu'il sera, tout ce qu'il accomplira. Faites que l'arbre soit bon, poursuit le Seigneur en saint Matthieu : et son fruit sera bon ; mais si voUs le faites mauvais, attendez-vous à ce que les fruits en soient mauvais. L'expérience commune nous l'atteste : c'est aux fruits qu'on reconnaît l'arbre. En vertu d'une loi divine, les êtres produisent « selon leur espèce ». Une fois déjà, le Seigneur l'a rappelé, dans le discours sur la montagne ; mais le principe est actuellement d'une apjDlication très opportune, puisqu'il en^•cloppe l'appréciation et de la conduite du Seigneur, et de l'attitude des i^harisiens. Tant vaut le fruit, tant vaut l'arbre, disait Jésus : or, il dépensait, lui, sa vie à faire le bien ; il réclamait même le droit de le faire toujours, fût-ce le jour du sabbat. Quant à ses ennemis, ils machinaient sa mort ; leurs conversations, leur entente avec les hérodiens, leur blasphème contre le Saint-Esprit, tout traduisait leur perversité.
Et loin de ^Daraître s'en étonner, le Seigneur, qui lit jusqu'au fond des âmes, leur déclare, comme autrefois Jean-Baptiste : Vous n'êtes point de la race d'Abraham, mais de la race des vipères : vous cherchez, vous aimez, et au besoin vous procurez la mort. Comment vos discours à mon sujet seraient-ils bons, puisque vous êtes mauvais foncièrement? Ex ahundantia enim cordis os îoquitur. Le cœur de chacun est le laboratoire secret où se préparent les paroles et les œuvres : c'est de l'abondance de ce travail silencieux que sortent les discours. L'homme bon tire de bonnes choses de son bon trésor ; et l'homme mauvais, de son mauvais trésor, tire du mal. Nos actes extérieurs traduisent ce que nous sommes et révèlent ce que nous portons dans l'âme : or, je vous l'afïirme, ajoute le Seigneur, même d'une parole vaine, inutile, inconsidérée, les hommes auront à rendre compte au jour du jugement. Dieu regardera si cette parole, en apparence insignifiante ou légère, part d'un fonds de malice réelle. Si ce n'est qu'une parole, on la traitera comme telle ; il en sera autrement si elle est la traduction, même inadéquate, d'une disjDOsition perverse consentie. Mais, en toute hypothèse, ce seront nos discours qui fourniront la matière, au moins partielle, du jugement suprême : à leur sujet sera prononcée, ou la sentence de condamnation, ou celle d'acquittement. — Il n'est pas nécessaire, pour expliquer le verset 36 de saint Matthieu, de supposer que les pharisiens s'étaient efforcés d'atténuer leur blasphème, en protestant que ce n'était qu'une parole Un peu vive, Une simple plai-
santerie. Encore que ATaisemblable en soi, cette hypothèse n'a aucun appui dans le contexte.
Mt., XII. — ^^ Tune responderimt ei quidam de scribis et pharisaeis, dicenies : Magister, volumus a te signiim videre. ^^ Qui respondens ait illis : Generatio mala et adultéra signiim quaerit, et signum no?i dabitur ei, nisi signum Jonae prophetae. ^° Sicut enim fuit Jonas in ventre ceti tribus diebus et tribus noctibu^, sic erit Fiîiiis hominis in corde terrae tribus diebus et tribus noctibus. *^ Viri Ninivitae surgent in judicio cum generatione ista, et condemnabunt eam ; quia poenitentiani egerunt in praedicatione Jonae, et ecce plus quant Jonas hic. ^^ Regina Austri surget in judicio cum generatione ista, et condemnabit eam; quia venit a finibus terrae audire sapientiam Salomonis, et ecce plus quam Salomon hic.
Le, XI. — '^^ Turbis autem concurrentibus, coepit dicere : Generatio haec, generatio nequam est; signum quaerit, et signum non dabitur ei, nisi signum Jonae prophetae. ^^ Xam sicut fuit Jonas signum Xinivitis, ita erit et Filius hoyninis generationi isti. ^^ Regina Austri surget in judicio cum viris generationis huju^, et condemnabit illos ; quia venit a fînibus terrae audire sapientiam Salomo?iis, et ecce 2^lus quam Salomon hic. ^^ Viri Ninivitae surgent in judicio cum generatione hac, et condemnabunt illam ; quia poenitentiam egeruyit ad praedicationem Jonae, et ecce plus quam Jonas hic. ^^ Xemo lucernam accendit, et in abscondito ponit, nequ£ sub modio ; sed supra candelabrum, ut qui ingrediuntur lumen videant. ^* Lucerna corporis tui est oculus iuus. Si oculus tuus juerit simplex, totum corpus tuum lucidum erit ; si autem nequam juerit, etiam corpus tuum tenebrosum erit. ^^ Vide ergo ne lumen, quod in te est, tenebrae sint. ^® Si ergo corpus tuum totum lucidum juerit, non habens aliquam partent tetiebrarum, erit lucidum totum, et sicut lucerna julgoris illuminabit te.
Dans un groupement comme celui que formaient autour du Seigneur les scribes et les i^harisiens, les mentalités étaient diverses. Après les violents et les homicides, voici paraître les gens de chicane, les disputeurs. Ils sont d'aussi mauvaise foi que les premiers, mais ils abritent leurs dispositions hostiles sous les
LE SIGNE DE JOiCaS 301
dehors de l'impartialité : ils feignent de ne pouvoir se rendre qu'après avoir obtenu pleine satisfaction ; leurs prétentions viennent, dirait-on, de leur conscience même : ils tiennent à ce que l'enquête soit sérieuse. « Maître, nous voulons voir un signe accompli par ^•ous. » La sommation est de forme respectueuse. Que réelamcnt-ils au juste? des miracles? Mais le Seigneur les semait à profusion ! Le texte de saint Luc précise la nature du miracle sollicité : Et alii tentantes, signum de caelo quaerebant ah 60 (16). Afin d'éprouver ce que vaut le Seigneur, il leur faut un prodige dans le ciel : un fracas de tonnerre, une colonne de feu, un phénomène sidéral, une voix céleste, l'appareil sensible d'une théophanie. Ce serait là, à leurs yeux, le signe décisif : il y a tant de chances d'erreur et de contrefaçon pour les faits qui s'accomplissent dans le monde sublmiaire ! Tandis que le ciel est le domaine réservé à Dieu : Caelum caeli Domino, terrant autem dédit filiis hominum. Nous entendrons j^lus d'une fois encore les Juifs formuler des exigences semblables. Jamais, d'ailleurs, ils ne sont rassasiés de miracles : c'est la disposition notée par saint Paul (I Cor., I, 22).
Troj) conscient de la duplicité de ceux qui l'interrogent, le Seigneur ne consent même pas à leur adresser une parole directe, comme si leur cas était désespéré. Il leur répond à la cantonade. Il se borne à renseigner la foule qui s'assemble, en flots j^ressés, autour de lui, peut-être afin de contempler le jDrodige que réclamaient les pharisiens. Cette race est mauvaise, dit-il, elle est méchante et adultère, c'est-à-dire infidèle à son Dieu et séparée d'avec lui. Elle demande un miracle non suspect pour elle, non susceptible de contrefaçon. Eh bien ! ce miracle lui sera donné : elle n'en aura point d'autre que celui du prophète Jonas. — Ne traduisons pas ce texte comme si le Seigneur renonçait à accomplir dorénavant des miracles, ou comme si les pharisiens devaient cesser d'en être les témoins. Le Seigneur ne faisait, nous l'avons 'Jit souvent, que des miracles de bienfaisance, non pour rei^aître ia curiosité, ni pour satisfaire les prétentions de ses ennemis. Tous les miracles qu'il pouvait désormais multiplier étaient donc passibles de la même interprétation maligne. Pourtant la génération perverse se trouvera quelque jour mise en face d'un miracle dont elle ne pourra plus, semblc-t-il, contester l'évidence triomjohante, tant elle aura multiplié les précautions pour le conjurer (Mt., XXVII, 62 sq.).
Et voici le miracle promis aux pharisiens : de même que Jonas demeura dans le ventre du monstre marin trois jours et trois nuits (Jon,, ii, 1), de même le Fils de Thomme sera trois jours et trois nuits au cœur de la terre ; comme Jonas, il en sortira vivant. Et leur incrédulité d'alors, en face d"un enseveli chez qui la vie triomphe de la mort (Mt., xxviii, 11-15), montrera que leurs dispositions d'aujourd'hui et de toujours sont décidément perverses, que leur apparent dessein de s'instruire n'est qu'mie feinte. Aussi, au jour du jugement, alors que les Ninivites se lèveront à côté de la génération présente, Ninive, par comparaison, sera la condamnation de Jérusalem : cette ville païenne a prêté l'oreiile à la prédication de Jonas, mi inconnu, et elle s'est convertie. Et pourtant, dit le Seigneur, il y a ici plus que Jonas ! La reine de Saba se lèvera, elle aussi, pour témoigner contre la nation juive : elle est venue des confins de la terre pour recueillir les paroles et goûter la sagesse de Salomon (III Reg., x). Et jDOUrtant, il y a ici plus que Salomon ! — Recueillons tous les indices que le Seigneur fournit à son sujet : il agit selon l'Esprit de Dieu, il est plus fort que Satan, il y a ici plus grand que le temple (Mt., xii, 6), il y a plus que Jonas et plus que Salomon.
Saint Luc ajoute quelques paroles du Seigneur dont nous avons trouvé l'équivalent en saint Matthieu, au discours sur la montagne : elles ont ici un sens nouveau, déterminé par le contexte. « Persomie n'allume Une lampe pour la mettre dans un lieu caché ou sous le boisseau; mais on la place sur le chandelier, afin que ceux qui entrent voient la lumière. » Chez saint Matthieu (v, 15), l'apologue proverbial est en relation avec la lumière que sont les apôtres ; ici, avec la lumière intérieure de la conscience. Les pharisiens demandaient un signe, et un signe céleste ; le Seigneur répond : ce sont les dispositions de l'âme qu'il faut changer, sinon, les miracles sont inutiles et accroissent la responsabilité. On n'allume pas une lampe pour la reléguer dans un coin ou la cacher sous le boisseau ; la lumière a im autre office : on la j^lace sur le chandelier, en lieu élevé, afin qu'elle serve à tous ceux qui entrent dans la maison et que chacun se guide par elle. Il serait insensé de se servir de la lumière pour n'y pas voir ! (Le, viii, 16.)
Lucerna corporis lui est oculus tuus, etc. (cf. Mt., vi, 22-23). La lampe qui éclaire votre corps, c'est votre œil. Si votre œil est clair et normal, tout votre corps sera éclairé, chacun de ses mouvements mesuré et adapté : parce que la lumière vous aura mon-