‹ L'Évangile de Pierre et les évangile canoniquesChapitre 4 sur 24 · CARACTERES GENERAUX DU FRAGMENT DE L'EVANGILE DE PIERRE · texte numérisé non relu

CARACTERES GENERAUX DU FRAGMENT DE L'EVANGILE DE PIERRE

1 . La langue. — Par son étendue , ce fragment équivaut à deux chapitres environ de nos évangiles synoptiques. H rentre dans le même type de récit. Il pourrait trouver place comme cinquième narration parallèle, à côté des quatre autres, dans une synopse évangélique. Il ne diffère pas plus des récits canoniques que chacun de ceux-ci ne diffère des autres, et il est moins éloigné, par la teneur du style, de la forme des trois premiers évangiles que ne le parait être le quatrième. Le cadre est le même; la langue à peu

près identique. On reconnaît à première vue cette forme dé narration hébraïsante où les phrases, coupées en membres parallèles, sont reliées presque toujours par la particule conjonctive xaf, plus rarement par la forme adversative Se. Les mots uniques ou exceptionnels ne sont pas plus nombreux que dans chacun des autres évangiles. L'inspiration apologétique est de même nature. Bref, il y a, pour l'ensemble et les détails, homogénéité entière. Il parait donc impossible de douler que l'évangile de Pierre n'appartienne au même cycle littéraire et ne remonte à une époque où la tradition orale et vivante , loin d'être encore épuisée ou cristallisée en quelques formes écrites , formait un courant d'eau vive où chacun avait le droit de puiser. On ne saurait s'expliquer autrement ce double fait, également frappant, d'une parenté si intime et d'une indépendance si entière.

Mais, si nous sommes en présence d'un membre de la famille évangélique, on peut déjà soupçonner, au simple examen de la langue, qu'il en est le dernier venu ou, si Ton aime mieux, qu'il est le plus éloigné de la souche originelle. Le coloris araméen est bien moindre que chez Marc ou Matthieu. Au point de vue de la grécité , il se rapproche , comme Luc , de la langue commune du 11 e siècle. Il a un certain nombre d'expressions qui ne se trouvent que dans les Actes des Apôtres et le troisième évangile (l) : non que ces rapprochements de mots puissent établir une dépendance littéraire , ils révèlent seulement une plus grande familiarité avec le grec courant et un asservissement moindre à la tradition araméenne. Un certain nombre d'autres vocables , qui ne se trouvent pas dans le Nouveau Testament , donnent cette sensation d'un usage grec plus large et plus libre (2) . Comme Luc encore, notre auteur

t 1 ) Expressions communes à Luc et à ment : alavp'ujxtiv - tous é^em (les

Pierre : <rôpûqiev - fieoiip€pla - ifyaviav yeux) - Xayjiàv éSaXov — axeXoxovndy

■~ %eipaya>yoimévov -3tctvoov(iév(i)v- (ia- - re-cptc^évot - vxopOovpras — ovveaxé-

OJTpta-TO ovpGév. Voyez encore Tern- movxo - xaOapeva) - âÇXijcrcu - reXev-

ploi de ia conjonction èitetèj, etc. rata-rà Xha (dans ie sens de fileU), etc.

(2) Expressions propres à notre docu-

aime les participes. Une autre particularité de son style, c'est l'emploi des verbes simples, tandis que les trois synoptiques préfèrent les verbes composés. Il use et abuse du discours direct pour rendre sa narration plus impressive. C'est un signe de postériorité. En voici quelques autres : nos trois évangiles synoptiques désignent en général le premier jour de la semaine par l'expression juive if fit* Tâv aaëëarSp. Paul fait la même chose (1 Cor., xvi, a). Notre fragment use de l'expression chrétienne devenue habituelle vers la fin du I er siècle, 1} xvpiaxyf. Au verset à* f nous rencontrons le mot ÙTtaxorf, avec le sens liturgique de réponse, et il semble bien que ces versets £1 et 4a forment une sorte d'antienne. Enfin, la manière dont l'auteur accumule au hasard les termes de tovScûto$ 9 de irpurGôrepoi, de lepeU, de ypopporei?, de Oapuroioi montre qu'ils n'ont plus pour lui de sens clair et précis. Ge sont autant de signes révélateurs de la distance, soit chronologique, soit géographique où le narrateur se trouve de la société palestinienne du temps de Jésus* Il ne la cannait plus et il vit dans un milieu tout différent.

2. P$eudépigraphie. — La première rédaction de la tradition chrétienne essentiellement populaire fut anonyme. C'était un bien commun dont tous les chrétiens étaient à la fois les bénéficiaires et les garants. Elle nous apparaît encore avec ce caractère d'anonymat dans le second évangile. Anonyme aussi était certainement le recueil des discours du Maître (\6yia) qui sont la partie la plus précieuse de notre Matthieu actuel. Mais, quand la tradition vieillit, surtout quand un historien la met par écrit, le besoin de témoins qui la cautionnent se fait de plus en plus sentir. Nous pouvons noter ici un curieux progrès. Luc, par exemple, qui fait déjà œuvre d'historien, laisse apparaître sa personnalité dans la courte préface de son évangile. Il nous dit qu'il a recueilli la tradition des premiers ministres delà parole; que, remontant jusqu'à l'origine, il a suivi exactement et raconté les faits dans leur ordre, qu'il a

pris enfin ces précautions et ces soins pour que son lecteur, Théo» phile, puisse se convaincre de ia parfaite certitude de toutes les choses qu'on lui a enseignées (Luc, i, t-4). On sait que la première personne apparaft encore douvent dans le récit des Actes des Apôtres. Le quatrième évangile se présente à nous comme le témoignage immédiat d'un disciple de Jésus, du plus aimé, par conséquent du témoin le plus digne de foi qu'on puisse entendre. à éeâpaxès fie(i<xprvpTjxev, m, 35; I, 1 A; xxt, ai; comp., 1 JeaK, 1,1. Toutefois cet apôtre qui est le garant du récit n'est pas nommé ou ne se nomme pas. Nous n'apprécions pas ici le plus ou moins bien fondé des affirmations du quatrième et du troisième évangile; nous notons seulement la nécessité de plus en plus impérieuse d'accréditer et de garantir les traditions qu'on mettait par écrit. Dans cette voie, l'évangile de Pierre nous fait faire un pas de plus et le pas décisif. L'apôtre Pierre se nomme deux fois comme auteur du récit : Èyè Se S/po» ïlérpoç xcà k»$péa<sài$e\- <pés pou, v. 36 et 6 o. Nous sommes dans la pseudépigraphie lu plus naïve, mais non hors du canon du Nouveau Testament. L'évangile de Pierre est, à cet égard, au même niveau que la seconde épître de Pierre devenue canonique. Des deux parts, c'est la même prétention affectée et la même usurpation de titre et de rôle.

3. Antisémitisme* — Les rapports variables de l'église chrétienne primitive avec le judaïsme se reflètent d'une façon très sensible dans les diverses phases de la tradition évangélique. Encore ici nous trouvons l'évangile de Pierre au terme de l'évolution et correspondant au plus haut degré qu'ait atteint au if siècle l'hostilité de l'Eglise contre les Juifs.

Le point de départ de cette évolution , fort intéressante à suivre, se trouve dans les premiers discours du livre des Actes. Ces discours sont évidemment d'origine judéo-chrétienne; aussi voyonsnous Pierre d'abord excuser les Juife : «Je sais, leur dit-il, que

vous et vos conducteurs avez condamné le Saint et le Juste par ignorance. Sa mort d'ailleurs avait été arrêtée d'avance par Dieu , et, si vous l'avez fait mourir, c'est par la main des païens ($tà ge*fÀç àvSptùf», Luc, il, 28 et ni, 17). Notons ce dernier point; nous verrons la tradition arriver dans l'évangile de Pierre à le contredire absolument. Cette façon relativement conciliante de s'adresser aux Juifs correspond à la forme la plus ancienne de la tradition. Mais , avec le temps , les rapports ont changé. L'incrédulité obstinée des Juifs et surtout leur polémique acérée contre la prédication chrétienne amenèrent d'autres sentiments. En même temps, l'Eglise avait un intérêt toujours plus évident à ménager l'autorité romaine , à montrer et à louer, dans Pila te résistant aux demandes homicides des Juifs, l'impartialité même du magistrat protégeant jusqu'à la fin le Christ contre ses ennemis acharnés. Nous voyons déjà cette préoccupation s'accuser dans l'évangile de Marc. Notre Matthieu actuel, composé avec le souci de répondre aux imputations de la polémique juive, est aussi sévère à l'égard du judaïsme incrédule que désireux de gagner les Ames droites par la preuve des prophéties réalisées. Le premier, il montre Pilate se lavant les mains pour attester son innocence et les Juifs assumant. toute la responsabilité de la mort du Christ. On voit désormais dans quel sens ira la tradition. Luc et Jean nous montrent le gouverneur romain de plus en plus étranger à l'hostilité des Juifs. D'un autre coté , à mesure que l'on s'éloigne du sol palestinien et que l'on se trouve dans des milieux gréco-romains, comme Ephèse ou Rome, les Juifs sont de plus en plus traités par le narrateur comme des étrangers avec lesquels l'Eglise n'a plus rien de commun. Déjà sensible chez Luc, cette attitude est frappante dans le quatrième évangile. Dirait-on que l'auteur appartient à ceux qu'il appelle les Juifs ? N'est-il pas étrange d'entendre Jésus, en parlant de la Loi, dire aux Juifs : «Votre loi» [év t$> v6{i(jj t$> Cfterepcp, vm, 1 7, 54; x, 3a, 34; xv, s5, etc.)? Cette manière de considérer le judaïsme nous mène bien au delà de la polémique de Paul contre la Loi.

Elle décèle un temps où la conscience chrétienne totalement émancipée et hellénisée ne voyait plus dans le judaïsme qu'une puissance rivale et hostile.

A cet égard, l'évangile de Pierre dépasse encore le quatrième évangile. Il apparaît plus éloigné de la Palestine et des choses juives contemporaines de Jésus. Hérode est devenu le représentant des Juifs et parle en leur nom en citant la loi. Notre auteur ne dit pas seulement les Juifs, il écrit encore : «le voile du temple de Jérusalem fut déchiré en deux». Dans le récit de la passion du Christ, Hérode, ses juges et ses agents font tout et prennent la place de Pilate et des soldats romains. Ceux-ci n'interviennent que pour rendre un témoignage officiel à la résurrection et à la divinité du Supplicié (v. 1, 2, 3; 6-9; i5 et 20; 5o et 58, etc.). Cet antisémitisme , allant jusqu'à transformer lé fond même des choses , trahit évidemment une forme très tardive de la tradition.

à. Le merveilleux. -^ Dans les premières communautés chrétiennes, les récits oraux de la vie de Jésus servaient de thème de prédication, de moyeu d'édification et d'apologie. Il s'agissait de prouver, par l'accomplissement des prophéties et l'éclat des miracles, que Jésus dé Nazareth était le Christ. Non seulement, en se développant, cette tradition populaire s'enrichit d'éléments de plus en plus merveilleux jusqu'aux prodiges fantastiques des évangiles apocryphes, mais — ce qu'il est plus important de noter — les miracles qui, dès l'origine, y avaient trouvé place deviennent de plus en plus palpables et démonstratifs. Le récit en est toujours mieux calculé et arrangé pour vaincre tous les doutes et forcer la conviction. Jésus n'accordait pas une grande valeur religieuse à la preuve du miracle. Mais ses apôtres et surtout leurs successeurs ne voyaient pas de meilleur argument pour subjuguer l'imagination du peuple. Le miracle était le sceau divin apposé à la doctrine. C'est dans -ce sens que la tradition s'est développée dès les premiers jours»

Voici, par exemple, deux passages parallèles de Marc et de Matthieu :

Marc, i, 3q-34.

Le soir étant venu , quand le soleil fut couché, on lui amena tous le*

malades et les possédés et il

guérit plusieurs malades et il chassa plusieurs démons.

Matthieu , vin , 1 6-1 7.

Le soir étant venu, on lui amena beaucoup de démoniaques et il chassa les démons et il guérit tous les malades , afin que fut accomplie la parole d'Isaïe le prophète : <ril a pris nos infirmités et il a porté nos maladies».

Qui hésitera, en comparant ces deux textes, à dire que le second est une forme postérieure du premier? D'une part, on apporte à Jésus tous les malades et il en guérit beaucoup ; de l'autre , on lui amène beaucoup de malades et il les guérit tous. Pourquoi, en effet, ne les aurait-il pas guéris tous, s'il doit accomplir la promesse messianique du prophète?

Dans la plus ancienne relation évangélique représentée par Marc, il n'y a pas de résurrection de morts, car rien n'est moins certain que la mort de la fille de Jaîrus. Dans Luc , nous rencontrons la résurrection d'un jeune homme qu'on portait en terre ; dans Matthieu, au moment où Jésus expire, des morts sortent de leurs tombeaux et rentrent dans Jérusalem au su et au vu de tout le monde. Dans le quatrième évangile enfin , nous rencontrons la résurrection de Lazare opérée alors que le cadavre était déjà entré en putréfaction. Et ces récits nouveaux sont toujours combinés de iaçon à enlever tout prétexte et toute excuse à l'incrédulité des Juifs, et faire apparaître celle-ci comme l'effet d'une malice diabolique.

Avons-nous besoin de montrer que l'évangile de Pierre est dominé, à chaque ligne, par cette préoccupation apologétique et dépasse encore, dans cette évolution de la tradition, le point où se sont arrêtés Matthieu et Jean? Il suffit devoir comment il développe la légende de la garde romaine mise au tombeau de Jésus, des sceaux apposés et la scène même de la résurrection dont le centurion , les

soldats et les membres du sanhédrin sont les témoins; la taille gigantesque des deux anges et du Christ, la croix suivant d'ellemême le crucifié au ciel, etc. Nous touchons aux imaginations fantastiques de la piété du n" siècle , et l'évangile de Pierre fait ici la transition entre nos évangiles canoniques et celui de Nicodème , par exemple.

5. ChrUtologiê. — Ce qui frappe le plus dans l'évangile de Pierre, ce n'est pas le diocétisme mitigé qu'on y peut relever et qui ne dépasse pas celui de la grande église dans la première moitié du u* siècle. On est bien plus étonné de la manière dont Jésus y est désigné. D'abord, ce nom de Jésus, tout juif et humain, est exclu avec une préméditation évidente. On n'y rencontre pas davantage le nom de xp«rrét. L'auteur emploie presque toujours le terme de xvpiot ou celui de vibs rov deov, dans le sens métaphysique et grec, ou bien, il se sert des pronoms démonstratifs oùxos, éxeïvos. Il tient à démontrer la divinité de Jésus, et c'est parce qu'il trouvait sans doute incompatible avec cette divinité le cri de détresse de Jésus sur la croix qu'il en a donné cette interprétation curieuse : «Ma puissance, m'as-tu abandonné?»

Voici d'ailleurs comment, à cet égard encore, notre fragment se rattache aux évangiles canoniques et en prolonge la ligne. Non seulement l'évangile de Marc désigne constamment le Maître par son nom propre de Jésus, mais encore ceux qui l'abordent l'appellent Si$d<Txa\ê, et même, au jeune homme riche qui vient de le nommer «bon», Jésus réplique : «Pourquoi m'appelles-tu bon? Il n'y a qu'un seul bon : Dieu». Notons comment tout cela est tourné déjà dans Matthieu, en vue de prévenir les fâcheuses interprétations (Me, x, 17 et 18 comparé à Matt., xix, 16 et 17). Ce n'est que dans la fin inauthentique de Marc que Jésus est désigné de son nom ecclésiastique, &*xvptos (Me, xvi, 19). À ce point de vue, l'influence de Paul se fait davantage sentir sur la langue de Luc. Celui-ci remplace cinq ou six fois, dans la narration cou-

rante et ordinaire, le nom de Jésus par celui de 6 xvptos (Luc, vu, i3, récit de la résurrection du fils de la veuve de Nain, d'origine postérieure; x, i, envoi des 70 disciples, encore un récit de rang secondaire; xi, 39; xu, A»; xvii, 5 et 6; xvm, 6, parabole du juge inique, également étrangère au cycle primaire de la tradition; xix, 8, visite à Zachée, même observation; xxn, 61, le Seigneur regarde Pierre qui vient de le renier, même observation ; xxiv, 3, détail encore spécial à Luc). Dans le Livre des Actes, comme cela est naturel, l'appellation b xvpios est beaucoup plus fréquente. Le quatrième évangile trompe ici notre attente. Si Ton excepte les scènes de la résurrection, Jésus n'est désigné, dans le cours de sa vie historique, que deux fois par le terme b xifpio*, vi, a3, xi, 9, k quoi l'on peut ajouter, si l'on veut, xin, i3 et i4. On voit combien l'évangile de Pierre dépasse à cet égard l'usage de nos écrits canoniques. En outre, il met, dans la bouche du bon larron, ces mots : oSros Sa aônàp ysvépsvôe r£* àvOpdntôtv qui le placent au niveau des épîtres pastorales et de la seconde épitre de Pierre (2 Tra., 1, 10; Tite, t, 4; 11, i4; m, 6; a Pibrre, i, 1; n, ao ç m, 18).

En résumé, par tous ses caractères généraux, l'évangile de Pierre , tout en se rattachant au cycle littéraire de nos évangiles canoniques, se révèle également comme le plus jeune d'entre eux* Il reste à voir si l'examen des traditions particulières contenues dans notre fragment confirmera cette première conclusion.

Page 1