LXXXIV. — La Graine de moutarde
1. — Il était une fois un homme riche qui trouva tout d'un coup son or transformé en charbon; il se mit au lit et refusa toute nourriture. Un ami, ayant appris sa maladie, vint le voir et se fit raconter la cause de sa peine. Alors l'ami dit : « Tu n'as pas fait bon usage de ton opulence. Quand tu avais entassé ton or il ne valait pas mieux que du charbon. Maintenant écoute mon conseil. Étends des tapis dans le bazar; empiles-y ce charbon et propose de le vendre ».
2. — L'homme riche fit ce que son ami lui avait dit, et quand ses voisins lui demandèrent : « Pourquoi vends-tu du charbon? » il répondit : « Je mets mes biens en vente ».
3. — Quelque temps après une jeune fille, nommée Krichâ Gautamî*^^, orpheline et très pauvre, passa par là et voyant Thomme riche dans le bazar, lui dit :
« Mon seigneur, mettez-vous ainsi en vente des piles d'or et d*argent? »
4. — Alors l'homme riche dit : « Voulez-vous avoir la bonté de me tendre cet or et cet argent? » Krichâ Gautamî prit une poignée de charbon, et voilà que c'était redevenu de l'or.
5. — Reconnaissant que Krichâ Gautamî possédait l'œil mental de la connaissance spirituelle et voyait la valeur réelle des choses, l'homme riche la maria avec son fils en disant : « Pour beaucoup de gens, l'or ne vaut pas mieux que le charbon^ mais avec Krichâ (jautamî le charbon devient de l'or pur ».
5. — Krichâ Gautamî eut un fils, et cet enfant mourut. Dans sa douleur elle porta l'enfant mort chez tous les voisins, leur demandant un remède, et les gens disaient : « Elle a perdu la raison. L'enfant est mort » .
' 7. — Enfin Krichâ Gautamî rencontra quelqu'un qui répondit à sa requête : « Je ne puis point te donner de remède pour ton enfant, mais je connais un médecin qui le pourra ».
8. — Alors elle dit : « Je t'en conjure, dis-moi, seigneur, qui c'est? » Et l'homme répondit : « Va trouver Çâkyamouni, le Bouddha ».
9. — Krichâ Gautamî se rendit auprès du Bouddha et s'écria en pleurant : « Seigneur,, notre Maître^ donne-moi le remède qui guérira mon enfant! »
10. — Le Bouddha répondit : « Il me faut une poignée de graines de moutarde ». Et comme dans sa
joie la jeune femme promettait de s'en procurer, lei Bouddha ajouta : « Cette graine de moutarde doiti provenir d'une maison oii personne n'ait perdu uni enfant, un époux, un parent ou un ami ».
11. — La pauvre Krichâ Gautamî alla donc dej maison en maison. Les gens avaient pitié d'elle et] disaient ; « Voici de la graine de moutarde, prends la! » Mais quand elle demandait : « A-t-on perdu,' dans votre famille, un fils ou une tille, un père ou unel mère? », il lui répondaient : « Hélas ! les vivants sont] peu, mais les morts sont nombreux! Ne réveille poinl notre profonde douleur », Et elle ne trouva pas unej seule maison où quelque être bien aimé ne fut mort.
12. — Harassée et désespérée, Krichâ Gautamî s'assit au bord du chemin, suivant de l'œil les lumières de la cité qui vacillaient puis s'éteignaient. Enfin l'ombre de la nuit s'étendit sur tout. Alors elle songea à la destinée de l'homme dont la vie vacille et s'éteint, et elle se dit à elle-même : « Que je suis égoïste dans ma douleur! La mort est le sort commun de tous. Cependant dans cette vallée de désolation, il est un chemin qui conduit à l'immortalité celui qui a banni tont égoïsme ».
13. — Rejetant l'égoïsme de son amour pour son enfant, Krichâ Gautamî enterra son cadavre dans la forêt. Puis retournant vers le Bouddha, elle prit refuge en lui et trouva sa consolation dans le Dharma, le baume qui adoucit toutes les peines de nos cœurs troublés.