Et le Bienheureux répondit
9. — a Si le Sangha proclame le rétablissement de la concorde sans avoir fait d'enquête sur le sujet, sa déclaration, n'est ni juste ni légale.
40. — « 11 y a deux manières de rétablir la concorde : l'une est dans la lettre, l'autre est dans l'esprit et dans la lettre.
11. — « Si le Sangha proclame le rétablissement de la concorde sans avoir fait d'enquête sur le sujet, la paix est conclue dans la lettre seulement. Mais si le Sangha, après s'être enquis de la matière et être allé jusqu'au fond de la question, proclame le rétablissement de la concorde, la paix est conclue dans Tesprit et aussi dans la lettre.
12. — (( La concorde rétablie dans l'esprit et dans la lettre est seule juste et légale. »
13. — Alors le Bienheureux parla aux bhikchous et leur dit l'histoire du prince Dîrghâyou*^^ Il dit :
•14. — « Autrefois vivait à Bénarès un roi puissant dont le nom était Brahmadatta de Kâçi^^"^; et il partit en guerre contre Dîrghêti, le roi de Kôçala, car il pensait : — Le royaume de Kôçala est petit et Dîrghêti ne sera pas capable de résister à mes armées.
15. — « Dîrghêti, voyant que la résistance était impossible contre la grande horde du roi de Kâçî, s'enfuit, abandonnant son petit royaume aux mains de Brahmadatta, et après avoir erré de place en place, il arriva enfin à Bénarès oii il vécut avec sa femme dans la maison d'un potier en dehors de la ville;
16. — « Et la reine lui donna un fils et ils le nommèrent Dîrghâyou.
17. — « Quand Dîrghâyou fut devenu grand, le roi se dit : « Le roi Brahmadatta nous a fait beaucoup de mal, et il craint notre vengeance; il cherchera à nous tuer. S'il nous trouve il nous massacrera tous
les trois. » Il fit donc partir son fils; et Dîrghâyou, qui avait reçu de son père une bonne éducation, s'appliqua activement à apprendre tous les arts, devenant très habile et sage.
18. — « En ce temps, le barbier du roi Dîrghêti demeurait à Bénarès; il vit le roi, son ancien maître, et, comme il était d'un naturel avare, il le livra au roi Brahmadatta.
19. — « Quand Brahmadatta, le roi de Kâçî, apprit que le roi fugitif de Kôçala vivait tranquillement avec sa femme, inconnu et déguisé dans une maison de potier, il ordonna de le charger de chaînes ainsi que la reine, et de les mettre à mort tous deux; donc le chef de la police à qui l'ordre fut donné saisit le roi Dîrghêti et le conduisit à la place des exécutions.
20. — « Tandis que le roi captif était mené par les rues de Bénarès, il vit son fils, qui était revenu voir ses parents, et voulant communiquer à son fils son dernier conseil sans risquer de le trahir, Dîrghêti s'écria : « 0 Dîrghâyou, mon fils! Ne regarde pas trop longtemps, ne regarde pas trop peu; car ce n'est pas par la haine que la haine est apaisée; la haine est apaisée par l'absence de haine seulement! »
21. — « Le roi de Kôçala fut exécuté avec sa femme; mais Dîrghâyou leur fils acheta un vin capiteux et enivra les gardes. Quand la nuit fut venue, il plaça les corps de ses parents sur un bûcher funéraire et les brûla avec tous les honneurs qui leur étaient dus et selon les rites religieux.
22. — « Quand le roi Brahmadatta apprit cela, il fut etfrayé, car il pensa : Dîrghàyou, le fils du roi Dîrghêti, voudra venger la mort de ses parents, et s'il épie une occasion favorable, il m'assassinera.
23. — « Le jeune Dîrghâyou s'en fut dans la forêt et pleura tant que son cœur voulut. Alors il essuya ses pleurs et revint à Bénarès. Apprenant qu'on demandait des employés dans les étables des éléphants du roi, il offrit ses services et fut engagé par le maître des éléphants.
24. — « Et il arriva que le roi entendit une voix agréable résonner dans la nuit et chanter en s'accompagnant du luth un chant magnifique qui réjouit son cœur, et ayant demandé à ses serviteurs qui pouvait être ce chanteur on lui dit que le maître des éléphants avait à son service un jeune homme très accompli et aimé par tous les camarades. Ils dirent qu'il avait coutume de chanter en jouant du luth et que ce devait être le chanteur qui avait réjoui le cœur du roi.
23. — « Le roi ordonna qu'on lui amena le jeune homme, et Dîrghâyou lui ayant beaucoup plu, il lui donna un emploi dans le château royal. Ayant remarqué avec quelle sagesse le jeune homme se conduisait, combien il était modeste et en même temps ponctuel dans l'accomplissement des devoirs de sa charge, le roi lui donna bientôt un poste de confiance.
26. — « Alors il arriva que le roi alla à la chasse et fut séparé de sa suite, restant seul avec le jeune Dîrghâyou. Et le roi fatigué par la chasse posa sa tête
120 l'évangile du bouddda
sur les genoux du jeune Dîrghâyou et s'endormit.
27. — « Et Dîrghâyou pensa : « Ce roi Brahmadatta nous a fait beaucoup de mal; il nous a volé notre royaume et tué mon père et ma mère. Il est maintenant en mon pouvoir. « A cetle pensée il tira son sabre.
28. — « Alors Dîrghâyou se souvint des dernières paroles de son père : — Ne regarde pas trop longtemps, ne regarde pas trop peu; car ce n'est pas par la haine que la haine est apaisée. La haine est apaisée seulement par l'absence de haine. — A celte pensée il remit son sabre au fourreau.
29. — « Le roi s'agitait dans son sommeil et se réveilla, et quand le jeune homme lui demanda : — Pourquoi, ô roi, paraissez-vous effrayé? il répondit : — Mon sommeil est toujours agité parce que je rêve souvent que le jeune Dîrghâyou vient sur moi avec un sabre. Tandis que je dormais ici la tête sur vos genoux, j'ai rêvé de nouveau un songe effrayant, et je me suis éveillé plein de terreur et d'alarme.
30. — « Alors le jeune homme posant sa main gauche sur la tête du roi sans défense tira son sabre et dit : (( Je suis Dîrghâyou, le fils du roi Dîrghêti, dont vous avez volé le royaume et que vous avez tué avec sa femme, ma mère. L'heure de la vengeance est venue. >^
31. — « Le roi se voyant à la merci du jeune Dîrghâyou leva ses mains et s'écria : — Donnez-moi la vie, mon cher Dîrghâyou, donnez-moi la vie, mon cher Dîre^hâyou!
32. — « Et Dîrghâyou dit sans amertume ni méchanceté : — Gomment puis-je vous laisser la vie, ô roi, puisque vous mettez ma vie en danger. G^est vous, ô roi, qui devez m'accorder la vie.
33. — « Et le roi dit : — Bien, mon cher Dîrghâ- 5^ou,. laissez-moi la vie et je vous accorderai la vôtre.
34. — « De sorte que le roi Brahmadatta de Kâçî et le jeune Dîrghâyou s'accordèrent réciproquement la vie, unirent leurs mains et jurèrent un serment de ne se faire aucun mal Tun à l'autre.
35. — (( Et le roi Brahmadatta de Kâçî dit au jeune Dîrghâyou : — Pourquoi votre père vous a-t-il dit à l'heure de sa mort : Ne regarde pas trop longtemps, ne regarde pas trop peu; car la haine n'est pas apaisée par la haine. La haine est apaisée seulement par l'absence de haine. — Que voulait dire votre père par ces paroles?
36. — « Le jeune homme répondit : — Quand nion père, ô roi, a dit au moment de sa mort : « Pas longtemps », il voulait dire ne laisse pas ta haine durer trop longtemps... Et quand mon père a dit : «Pas trop peu », cela signifiait, ne sois pas prompt à te brouiller avec tes amis. ^[ quand il ajouta : « car ce n'est pas par la haine que la haine est apaisée ; la haine est apaisée seulement par l'absence de haine », cela signifiait ceci : « Vous avez tué mon père et ma mère, ô roi. Si je vous privais de la vie, alors vos partisans me priveraient aussi de la vie, et de même mes partisans tueraient les vôtres. De sorte que, par
la haiae, la haine ne serait pas apaisée. Mais maintenant, ô roi, vous m'avez accordé la vie et moi je vous l'ai accordée aussi, de sorte que, par l'absence de haine, la haine a été apaisée.
37. — « Alors le roi Brahmadatta de Kâçî pensa : — Combien il est sage ce jeune Dirghâyou pour avoir compris entièrement le sens des paroles si concises de son père!
38. — « Et le roi lui rendit les armées de son père, ses chars, ses trésors, et ses greniers d'approvisionnement, et lui donna sa fille en mariage. »
39. — Quand Bhagavat eut raconté cette histoire aux bhikchous, il les renvoya.
40. — Alors les bhikchous s'étant réunis en une assemblée examinèrent le sujet de leurs dissensions et quand ils furent allés jusqu'au fond de la question, la concorde fut rétablie dans le Sangha.