Le Bienheureux dit
9. — « A un certain point de vue, Simha, ceux qui parlent ainsi de moi disent la vérité; d'un autre côté, Siniha, à un certain point de vue ceux qui disent le contraire parlent aussi de moi avec vérité. Écoute ce que je vais te dire :
iO. — « J'enseigne, Sirhha, qu'il ne faut pas faire
telles actions, qui sont coupables, soit par actes, soit par pensée; j'enseigne qu'il ne faut point faire naître tous les états d'âme qui sont mauvais et non bons. Cependant j'enseigne, Simha, qu'il faut faire telles actions qui sont justes, soit par acte, soit par parole, soit par pensées; j'enseigne qu'il faut faire naître ces états d'âme qui sont bons et non mauvais.
11. — « J'enseigne, Simha, que tous les états d'âme qui sont mauvais et non bons, les actions coupables par acte, par parole et par pensées, doivent être détruits. Siriiha, celui qui s'est affranchi de tous ces états d'âme qui sont mauvais et non bons, celui qui les a détruits, comme un palmier déraciné, de sorte qu'ils ne puissent plus grandir désormais, cet homme a accompli la destruction du moi.
12. — « Je prêche, Simha, l'anéantissement de l'égoïsme, de la luxure, des mauvais sentiments et de l'erreur. Cependant je ne prêche pas Tanéantissemenl de l'indulgence, de l'amour, de la charité et de la vérité.
13. — « J'estime, Simha, que les actions coupables sont méprisables, qu'elles soient accomplies par acte, par parole ou par pensées; mais j'estime que la vertu et la vérité sont dignes de louanges.
14. — Alors Sirhha dit : « Un doute encore subsiste dans mon esprit au sujet de la doctrine du Bouddha. Le Bienheureux veut-il consentir à dissiper le nuage de sorte que je puisse comprendre le Dharma que Bhagavat enseigne. »
lo. — Le Talhâgalha ayant consenti, Simha dit : « Je suis un soldat, ô Bhagavat, et suis chargé par le roi de faire respecter ses lois et de combattre pour lui. Le Tathâgata qui prêche la bonté illimitée et la compassion pour tous ceux qui souffrent, permet-il le châtiment des criminels? Et encore le Talhâgala proclame-t-il qu'il est coupable de partir en guerre pour la protection de nos foyers, de nos femmes, de nos enfants et de nos propriétés? Le Talhâgata prèche-til la doctrine de l'abandon absolu, de sorte que je dusse laisser le malfaiteur agir comme il lui plaît, et céder avec soumission à celui qui menace de prendre par force ce qui m'appartient? Le Tathâgata affirmet-il que toute lutte doive être interdite, y compris la guerre soutenue pour une cause juste? »
16. — Le Bouddha répondit :« Le Tathâgata dit; Celui qui mérite le châtiment doit être puni, et celui qui est digne d'une faveur doit être favorisé. Cependant il enseigne en même temps qu'il ne faut point faire de mal à aucun être vivant; mais être toujours plein d'amour et de bonté. Ces prescriptions ne sont point contradictoires; car quiconque est puni pour les crimes qu'il a commis, souffre le mal non par suite de la méchanceté du Juge, mais à cause de ses mauvaises actions. Ses propres actes ont attiré sur lui le mal que lui inflige l'exécuteur de la loi. Quand un magistrat punit, qu'il ne laisse pas la haine prendre asile dans son cœur, encore qu'un meurtrier mis à mort doive considérer que le supplice est le fruit de son propre
acte. S'il comprend que le châtiment purifiera son âme, il ne se lamentera plus de son sort, mais s'en réjouira. »
17. — Et le Bienheureux continua : « Le Tathâgata enseigqe que toute guerre dans laquelle un homme essaye de tuer son frère est lamentable ; mais il n'enseigne pas que ceux qui font la guerre pour une cause juste, après avoir épuisé tous les moyens de conserver la paix, soient dignes de blâme. Celui-là doit être blâmé qui est cause de la guerre.
18. — « Le Tathâgata enseigne l'abandon complet du moi; mais il ne dit pas d'abandonner quoique ce soit auxpuissances mauvaises, qu'elles soient hommes, dieux ou éléments de la nature. La lutte doit être, car toute vie est une lutte en quelque sorte. Mais le lutteur doit se garder de combattre dans l'intérêt du moi contre la vérité et lajustice.
19. — « Celui qui lutte dans l'intérêt de l'égoïsme, afin de devenir grand, ou puissant, ou riche, ou célèbre, n'aura point de récompense; mais celui qui combat pour la justice et la vérité, aura une grande récompense, car même sa défaite deviendra une victoire.
20. — « L'égoïsme n^est pas un vase convenable pour contenir quelque grand succès; le moi est petit et fragile et son contenu se répandra bientôt pour le bien et peut-être aussi pour le malheur d'autrui.
21. — « La vérité^ au contraire, est assez grande pour recevoir les désirs et les aspirations de toutes les personnalités, et quand le moi se brisera comme une
bulle de savon, son contenu sera conservé et vivra dans la vérité une vie éternelle.
22. — « Celui qui va à la guerre, ô Siriiha, fût-ce même pour une cause juste, doit s'attendre à être tué par ses ennemis, car c'est la destinée des guerriers ; et si le destin lui est fatal il n'a point de raison de se plaindre.
23. — « Mais celui qui est victorieux doit se souvenir de l'instabilité des choses terrestres. Son succès peut être grand; mais si grand soit-illa roue de la destinée peut tourner et le renverser dans la poussière.
24. — « Cependant, s'il se modère et, éteignant toute haine de son cœur, s'il relève son ennemi abattu et lui dit : — Venez maintenant, faisons la paix et soyons frères, — il remportera une victoire qui n'est point un succès passager, car ses fruits dureront éternellement.
25. — « Un général victorieux est grand, ô Simha; mais celui qui a dompté son moi est un plus grand vainqueur.
26. — « La loi de la victoire sur le moi, ô Simha, n'est pas prêchée afin de détruire les âmes des hommes, mais pour les préserver. Celui qui a vaincu son moi est plus apte à vivre, à réussir, à remporter des victoires que celui qui reste l'esclave du moi.
27. — « Celui dont l'esprit est affranchi de l'illu* sion du moi restera debout et ne tombera pas dans la bataille de la vie.
28. — « Celui de qui les intentions sont droites et justes, n'aura pas de défaillances, mais il réussira dans ses entreprises et son succès sera durable.
29. — « Celui qui abrite en son cœur l'amour de la vérité, vivra et ne mourra point; car il a bu l'eau de l'immortalité.
30. — « Luttez donc, ô général, avec courage, et combattez vos batailles avec vigueur ; mais soyez des soldats de la vérité et le Tathâgata vous bénira. »
31 . — Quand le Bienheureux eut parlé ainsi, Siriiha, le général, dit : « Glorieux Seigneur, glorieux Seigneur I Tu as révélé la vérité ! Grande est la doctrine du Béni. En vérité, tu es le Bouddha, le Tathâgata, le Saint. Tu es l'Instituteur de l'humanité. Tu nous montre la route du salut, car c'est là, en vérité, la véritable délivrance. Celui qui te suit ne manquera point de lumière pour éclairer sa route. Il rencontrera la sainteté et la paix. Je prends refuge, Seigneur, dans Bhagavat, dans sa loi et dans sa confrérie. Daigne le Bienheureux me recevoir, à partir de ce jour tant que ma vie durera, comme un disciple qui a pris refuge en lui. »
32. — Et Bhagavat parla ainsi : « Considérez d'abord, Simha, ce que vous allez faire. Il est convenable que les personnes de votre rang ne fassent rien sans y avoir dûment réfléchi. »
33. — La foi de Siriiha dans le Bienheureux s'accrut. Il répondit : « Si d'autres maîtres. Seigneur, réussis saient à me faire leur disciple, ils porteraient en prc
cession leurs bannières par toute la cité de Vaiçâlî, criant à haute voix : — Sirhha, le général, est devenu noire disciple ! — Pour la seconde fois, Seigneur, je prends refuge dans le Bouddha, dans le Dharma et dans le Saîigha. Daigne le Bienheureux me recevoir, à partir de ce jour tant que ma vie durera, comme un disciple qui a pris refuge en lui ! »
34. — Bhagavat dit : « Pendant longtemps, Sirhha, les Nirgranthas ont reçu des offrandes dans votre maison. Vous devez donc trouver juste de leur donner aussi à l'avenir de la nourriture quand ils viendront vers vous dans leurs quêtes d'aumônes. »
35. — Alors le cœur de Siriiha fut inondé de joie. Il dit : « J'ai entendu dire, Seigneur : — Le çramana Gautama enseigne : A moi seul et à nul autre les aumônes doivent être données. Mes disciples seuls doivent recevoir des offrandes et point les disciples d'aucun autre. — Mais le Bienheureux m'exhorte à donner aussi aux Nirgranthas. Bien, Seigneur, je ferai ce qui est raisonnable. Pour la troisième fois. Seigneur, je prends refuge dans le Bouddha, dans son Dharma, et dans sa confrérie. »
LU. — Toute existence est spirituelle.