‹ L'Évangile du cœur de JésusChapitre 26 sur 31 · SA NATURE · texte numérisé non relu

SA NATURE

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COMME UN FILS

De rémotion, de la belle faiblesse, de l'abnégation, voilà ce qui caractérise l'amour de Jésus pour l'humanité, en lui-même, dans sa source. Il nous faut en étudier maintenant les traits essentiels dans ses manifestations. Quelle est la forme extérieure, la nature spéciale de l'affection que nous témoigne le Christ ? Est-il un ami ? Un fils ? Un père? Un époux? Un maître? Un frère? Est-il mieux que tout cela, c'est-à-dire est-il tout cela en même temps, comme si toutes les formes possibles de la tendresse humaine lui étaient nécessaires pour donner cours à une charité aussi débordante que la sienne ?

Il est visible que Jésus, dans sa nature terrestre, celle de qui son Cœur relève, aime d'abord l'humanité comme un Fils aime son père et sa

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mère. En outre, cet amour va du Fils le plus parfait et le plus délicat, aux auteurs les plus capables de l'inspirer à tous les points de vue, ce qui lui donne une perfection singulière.

De fait, et selon la loi du sang, homme, il est fils de l'homme, tout comme Verbe, il est fils de Dieu. Isaïe annonce sa naissance en ces termes, à l'humanité : « Un petit enfant nous est donné, un fils nous est né1 ! » Lui-même semble affecter de prendre ce titre : « Fils de l'homme \ » Fils de quel homme ? Car il n'en est pas un en particulier dont on puisse dire: Voilà son Père! Fils de Thomme-type, de l'espèce humaine qui fut tout entière, un jour, en Adam, comme elle est tout entière désormais en Lui. Il n'y a que deux hommes dans l'humanité qui aient réalisé ce que représentent à l'esprit la perfection et la totalité de ridée humaine : le premier père de l'Homme, et le Fils-aîné de l'Homme : THomme-argile et

1 ls., ix, 6. xvii, 9, 12, 21; xvnr, 11 ;

■ Matt., vin, 20; îx, 6; x, xix, 28; xx, 18, 28; xxiv,

23; xi, 19; xii, 8 ; xii, 40; 44; xxv, 31; xxvi, 2, 24;

xin, 37 ; xiii, 41 ; xvi, 27 ; xxvi, 45 ; etc..

COMME UN FILS

T Homme-Dieu, Adam et le Christ. Ce qui domine et efface tout le reste en Adam, c'est qu'il produira le Christ. Ce qui qualifie par-dessus tout le Christ, ce qui détermine la mission du Verbe de Dieu ici-bas, c'est qu'il est né d'Adam. L'un est vraiment père de ce Dieu fait homme, l'autre est vraiment fils de cet homme qui contient toute la nature humaine.

Telle est la base, le côté spéculatif de la question. La réalité nous importe davantage. Pour avoir reçu de l'Homme la nature humaine, le Cœur de Jésus a-t-il vraiment et effectivement aimé l'Homme à la façon dont un fils aime son Père ?

On peut dire: oui, et encore avec force. Et l'on peut démontrer la vérité de cette affirmation par un magnifique argument théologique. Le fait d'être devenu le fils de Dieu par cette communication de la nature divine qui s'appelle la grâce, a-t-il mis des sentiments filials très réels et très profonds dans le cœur de l'humanité ? Qui pourrait le nier ? Il n'est pas, en ce monde, d'amour

it8 ^ÉVANGILE du CŒUR DE JÉSUS

plus véhément, plus puissant, plus énergiquement affirmé, plus héroïquement soutenu que celui-là. L'homme, devenu le fils de Dieu par la grâce, a été tellement fils, que cette nouvelle tendresse filiale Ta fait renoncer, sans'hésiter, à ses père et mère selon la chair, toutes les fois que, un conflit s'élevant entre les deux paternités, la grâce, la filiation surnaturelle a fait entendre sa voix. Or, si nous en croyons la tradition et les saints Pères, le Verbe incarné s'es.t fait fils de rhomme pour nous faire devenir fils de Dieu. Saint Augustin revient très fréquemment sur cet enseignement qui ne saurait faire doute pour personne1. lien résuLte que THomme-Dieu est beaucoup plus Fils de l'Homme, que l'Hommedivinisé n'est fils de Dieu. En effet, le premier est fils parla constitution très-réelle d'une vraie nature humaine, tandis que nous, nous ne devenons

1 Cfr. Aug., Epist. cxl seu Dî gratta novi Testa nu-nti, cap. 4, num. 10. Mignc, Patr. 1-at. tom. xxxui, col, 541. Num. 11, col. 542. Cap. "56, num. 82, Enarr, in psalmum eu, num. 22. Migne, Patr. îat. tom. x.x.wii, col. 1333. In Joannis Evangelium, tract. Il, num . 15, Migne, Patr. ht. tom. xfcxv, col. 1 395.

COMME UN FILS

fils de Dieu que par une communication extranaturelle de la vie divine, et qui semble tenir le milieu entre la génération et l'adoption. D'où Ton peut conclure que l'amour du Père céleste éveillé par la grâce dans les cœurs humains les mieux faits et qui est allé si souvent jusqu'au martyre, n'est qu'un pâle foyer auprès de la flamme qui a dû s'allumer au Cœur de l'Homme-Dieu par ce seul fait de sa filiation humaine.

On dira : l'amour de l'homme fils adoptif de Dieu naît dans le cœur humain de la présence de la grâce, puissance exquise, tandis que l'amour filial de Jésus pour l'humanité ne saurait être plus ardent et plus noble que notre infime nature créée dont cet amour procède. Il nous faut donc pousser la démonstration plus avant.

Il ne saurait faire doute pour personne que dans les tendresses qui peuvent s'échanger entre l'humanité et son Rédempteur, celui-ci l'emporte nécessairement par la force et la grandeur des affections. Mais alors qu'il nous suffise de constater que, nulle part, les hommes n'aiment le Sauveur

avec plus de sincérité et d'émotion que là où il se présente à leur cœur « comme le petit enfant qui leur est né, comme le Fils qui leur est donné ' ! » Pour « le Petit enfant » à naître, encore plus que pour le Martyr qui devait tout racheter, le cœur des vieux patriarches a battu d'inénarrables espérances. Pour lui, tout Israël a regardé vers le ciel d'où ce trésor devait descendre, comme une terre sans eau regarde vers la nuée chargée de pluie \ Aucun hommage de foi et de tendresse ne fut plus cordial et pur de tout mélange que celui des bergers et des mages à la Crèche. Et quand le vieillard Siméon prend le Nouveau-né dans ses bras et chante son cantique, il faut voir, dans son cri, l'amour de toute l'humanité qui ne cessera de venir à son berceau, même quand elle aura oublié ou profané les chemins qui mènent à ses temples ou à sa Croix î

Nous-mêmes qui faisons profession de lui garder notre fidélité autant que la fidélité est possible à notre fragile vertu, cherchons bien dans notre cœur où et quand le sentiment qui nous porte

4 Is.. ix, 6. " Is.. xl\\ 8.

COMME UN FILS loi

vers lui est à la fois plus naturel et plus ému. Nous verrons bien que c'est encore pour « le Fils qui nous est donné, pour le petit enfant qui nous est né, » que notre cœur s'émeut davantage, que c'est à lui qu'il se donne, en un mouvement plus spontané et plus humain.

Que penser alors de l'affection qui répond dans son Cœur de fils à cette forme spéciale de tendresse que lui prodigue l'humanité. Ne faut-il pas renverser ce chant que l'Eglise fait entendre le jour de Noël : « Qui n'aimerait celui qui nous a tant aimés ! Sic nos amantem quis non redamaret, et dire : ce Si le lien de paternité qui nous unit à lui nous le fait aimer si fort, quel ne doit pas être l'amour que ce même lien lui met au cœur ? »

Mais pourquoi chercher si loin? Et combien en serrant de plus près la réalité des faits, nous voyons apparaître davantage la vérité de notre foi. En qui s'est individualisée la paternité humaine à l'égard de son premier-né Jésus? Ou si l'on veut, quand l'humanité engendrait le Sau-

veur et lui donnait la vie selon la chair, quel visage avait-elle ? De quel nom s'est-elle appelée ? Dans quels bras Ta-t-elle porté ? Sur quel sein Tat-elle réchauffé ? Voilà qu'il nous faut nommer Marie. Par elle, notre race a donné le jour au Sauveur ; par elle, nous Pavons maternellement revêtu de ses langes, couché dans la crèche, couvert des premiers et plus doux baisers que son visage ait reçus. Toutes les générations antérieures avaient produit la Vierge Marie, pour que la Vierge Marie à son tour, le mît au monde. Adam possédait en soi et en Eve tous les enfants à engendrer. Jésus voyait en Marie toute la puissance paternelle et maternelle dont il procédait ici-bas. Si Marie ne fait point partie du Tout humain, Jésus n'est pas un homme. Si Jésus est un homme, il est le Fils de ce Tout humain, qui a le droit de lui dire par la bouche de l'exquise créature la parole que son Père Céleste lui dédie de toute éternité : « Vous êtes mon Fils, et je vous ai engendré aujourd'hui ' ! »

1 Ps. ii. 7 ; Act., xin, 53 ; Hebr., xv, 5

COMME UN FILS

C'est assurément pour reconnaître ce don que lui a fait l'humanité en sa mère que, avant de mourir, il lègue sa mère à l'humanité. Il semble dire aux hommes, dans l'inoubliable legs du Calvaire : celle que vous m'avez donnée pour mère selon la chair, je vous la rends pour mère selon la grâce. Vous comprendrez désormais, à l'amour que vous me porterez en sa maternité surnaturelle, quel est l'amour que je vous ai voué en sa maternité selon la nature.

On le voit, Jésus est vraiment, à tous les points de vue, le vrai fils de l'humanité. Il ne peut que l'aimer comme tel. Autrement, il faudrait proférer un horrible blasphème et dire qu'il a le Cœur mal fait. Comme nous savons, au contraire, que son Cœur est, de tous les cœurs possibles, le plus délicat et le plus généreux, nous sommes en droit d'affirmer que jamais -fils n'aimât ses auteurs plus tendrement qu'il n'aime notre race. Que voit-il, en effet, dans Adam son père terrestre qui résume et comprend l'ensemble de la famille humaine ?

Il voit, rides, sillons ou cicatrices, la trace de toutes les déchéances, de toutes les misères, de toutes les douleurs. Quel spectacle est plus capable d'émouvoir la générosité du plus noble des enfants ! Que voit-il encore dans Marie, sa mère ? Il voit avec la pureté la plus surhumaine, une tendresse que rien de créé, ni dans le ciel, ni sur la terre, ne saurait égaler. Il voit une beauté à ravir les anges, avec, comme trait suprême, une auréole ineffable de martyre. Que faut-il de plus pour justifier en son Cœur captivé et ravi, la plus tendre des affections filiales ?

Là-haut, dans les profondeurs de l'éternité, règne entre le Père et le Fils et le Saint-Esprit, l'incomparable charité, triple abîme, inaccessible foyer où brûle, sans se consumer jamais, ufie flamme trois fois multipliée par elle-même. Dans la création nous trouvons aussi une trinité d'amour, trois fois infinie elle-même, tantôt par sa grandeur divine, tantôt par son intensité miraculeuse en une pure créature, tantôt par sa misère

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même. Cest l'amour de Jésus, Pamour de Marie, l'amour des hommes, triple amour qui se multiplie lui-même dans sa triple mutualité, et qui est figuré par ces trois emblèmes : le Cœur de Jésus, le cœur de Marie, le cœur humain.

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Il est notre Frère aîné. C'est là son titre le plus authentique et le plus fécond en conséquences pour nous. A la différence des autres frères qui n'ont rien fait pour se trouver tels, il Test volontairement, et encore au prix des plus invraisemblables sacrifices. Ce point de vue doit nous révéler bien des grandeurs, des beautés et des tendresses dans son Cœur.

D'abord il est très réellement notre Frère. L'Evangile nous en apporte une double affirmation en deux circonstances capitales, et dans lesquelles il est dosage, parmi les hommes, d'enregistrer et d'affirmer la parenté : à la naissance et à la mort. Saint Luc annonce en ces termes l'enfantement du Sauveur : « Les mois étant finis, Marie

mit au monde son premier-né. » ' L'expression de premier-né certainement n'est pas mise là par inadvertance ou par erreur. Saint Mathieu dans son Evangile Ta employée également. ' D'autre part, il est de foi que la Mère de Dieu n'a pas engendré, au sens naturel du mot, d'autres enfants que Jésus. Il reste donc qu'en appelant Jésus Premier-né, l'Evangile a l'intention de désigner sa place, son rôle et son titre, dans la grande famille humaine.

Si quelque doute subsiste, il s'éclaircira au Calvaire. Ce sera la seconde occasion d'établir l'authenticité de ce lien fraternel. Le Sauveur avant de mourir confiera à l'Evangéliste qui, notaire sacré, recueille au pied de la Croix ses dernières dispositions ainsi que ses déclarations suprêmes, l'attestation de sa fraternité : « Fils, voilà votre mère. — Mère, voilà votre fils ! » \

Qu'on se garde bien de croire que ces expressions ne représentent qu'une simple façon de parler et ne couvrent que des réalités plus ou

1 Luc, ii, 6, 7. . ' Matt., 1,

' Joan., xix, 26.

moins problématiques. Il faut que cette parenté soit très réelle, que ce lien soit très solide, sans quoi le Rédempteur ne nous sauve plus par la solidarité de nature qui fait de ses expiations et de ses mérites, nos mérites et nos expiations ; ' de plus Dieu son Père n'est plus notre Père, au sens dont l'Evangile a ineffablement enrichi cette appellation.

C'est pourquoi^ avec saint Paul, la théologie chrétienne s'est emparée de ce titre de frère premier-né qu'a bien voulu acquérir le Sauveur. Elle l'a enregistré, mis en lumière, répété tant qu'elle a pu, comme pour le préserver de l'inattention et de l'oubli. Elle le garde et l'entretient comme un trésor dont elle sait tout le prix. Il ne faut pas que cette fraternité perde rien de son sens et de sa portée : Jésus est d'abord le frère aîné de tous les saints, de tous ceux qui lui ressemblent, qui sont prédestinés, justifiés, glorifiés. ■ Il est aussi le premier-né des morts, 3 c'est-à-dire de tous ceux qui ont besoin de res-

1 Hebr.,11, 17. 3 Id., 15.

* Rom., vin, 59, 30.

susciter, qu'ils soient retenus dans les entraves du péché, ou dans les bandelettes du sépulcre. Ainsi, toute créature humaine ' peut se réclamer de lui, et tirer à son bénéfice les conséquences de cet état et de ce droit d'aînesse qu'il s'est donnés et par sa naissance et par sa mort.

Telles sont les affirmations de saint Paul.

Il fallait établir cette vérité de notre foi pour en déduire deux merveilles qui nous rendent plus adorable le Sacré-Cœur.

Quiconque a vécu, est à même de l'avoir constaté : dans les familles, les aînés sont très souvent les meilleurs, et les meilleurs sont presque toujours sacrifiés. Ce fait découle-t-il de la logique des choses ? Est-il imposé par quelque loi de mystère ? Il se peut que les deux hvpothèses aient chacune sa part de vérité. Toutefois il est indiscutable que, dans la grande famille humaine, Jésus le frère aîné, le grand frère, a été, de ce chef, la victime universelle, le grand sacrifié.

Toutes ses tribulations de Premier-né tiennent

"- Col., i. 18.

en une phrase. Il est vrai que cette phrase est de l'Evangile, et que cet Evangile est de saint Jean. « Il est venu chez lui, et les siens ne Pont pas reçu. » ' Il s'est obstiné à leur faire du bien, et les siens Pont tué. « Je vous ai apporté de nombreux bienfaits de la part de mon Père : pour lequel de ces bienfaits allez-vous me lapider ? » demandait-il un jour. Les prophètes Pavaient prévenu : « Tes frères, ceux de la maison de ton père, se sont eux aussi armés contre toi, ils ont hurlé après toi, à pleine voix. Ne te fie pas à eux, même s'ils te disent de bonnes paroles ! — J'ai quitté ma maison, j'ai laissé mon domaine, et j'ai mis mon existence à la merci de ses ennemis. Mon héritage a été pour moi le lion dans la forêt, et il a rugi contre moi ! » 3 II avait été averti figurativement par Joseph, un de ses ancêtres, haï et vendu par ses frères. David qui le représentait aussi, dans Pancienne loi, lui avait dénoncé le même forfait, dans le double langage, celui des faits et celui des mots : « J'ai été traité comme un

1 Joan., 1, 11. s Joan., x, 32.

3 Jer., xii, 6, 7, 8.

ig2 L EVANGILE DU CŒUR DE JESUS

étranger par mes frères, comme un passant inconnu par les fils de ma mère.)) ■ Il devait encore, avant de se livrer entièrement à l'humanité, recevoir une indication alarmante dans son propre pays, au milieu même de ses compatriotes. Il y a, en effet, une visible ironie et comme un vague soupçon de traîtrise, de la part des galiléens, dans un passage assez inquiétant de saint Jean : « Jésus refusait d'aller déjà en Judée où Ton en voulait d'ailleurs à sa vie... Ses frères lui disaient néanmoins : Passe en Judée pour que tes disciples voient tes prodiges... Et ses frères ne croyaient pas en lui ! » ' Jésus savait fort bien en outre que ses frères en religion — la religion ancienne — le martvriseraient indignement et qu'il leur serait livré par un de ceux qu'il aurait admis le plus près de son Cœur, dans la fraternité de la religion nouvelle, par Judas. Il prévoyait mieux que personne comment les baptisés de l'avenir, devenus par sa grâce -ses frères et les fils de son Père Céleste, se conduiraient à son égard. Il connaissait d'avance leurs défections, leurs 1 Ps. Lxvm, 9. ' Joan., vu, 1, 5.

COMME UN FRÈRE I ç3

sacrilèges et leurs blasphèmes. Or, pour devenir et demeurer le frère d'une aussi misérable humanité, toutes ces ingratitudes, tous ces brisements de Cœur, jl les a acceptés. Jusqu'au dernier soupir il a traité en amis ceux qui lui portaient les coups les plus lâches et les plus douloureux. Il a encore, selon le mot de saint Paul, « la force de nous appeler ses frères, et de dire à son Père Céleste : j'annoncerai votre nom à mes frères. » ' C'est en cela que consiste la première beauté de son Cœur fraternel.

Maintenant, pourquoi cette obstination à être L'an de nous ? Ne pouvait-il pas laisser tomber d'une main plus hautaine le don divin, et se mettre, en restant dans sa gloire, hors de notre portée, puisque nous sommes si malfaisants.

Il l'aurait pu, s'il nous eut moins aimés. Mais il voulait mieux que nous faire une aumône, si merveilleuse fût-elle. Il nous voulait fils de son Père, cohéritiers de son rovaume. Il cherchait

Hcbr., II, il 12, Ps. xxi,23.

non pas des serviteurs, des obligés, mais des amis ; ' non pas des courtisans, mais des frères.

Nous pourrions prendre la mesure de sa générosité de frère sur les bienfaits que nous devons à sa fraternité. Mais il faudrait que ces bienfaits eux-mêmes fussent limités, et ils sont sans bornes. Nous devons en effet à la fraternité du Sauveur les deux grâces les plus inestimables de la Rédemption. L'une, parce qu'elle nous console audelà de toute espérance, l'autre parce qu'elle nous élève au-dessus de toute grandeur. La première nous donne le droit d'appeler Dieu « Notre père. » ! La seconde nous associe à la nature et à la gloire du Christ. 3 Nous devenons, par le lien fraternel contracté, les fils du Très-Haut, et d'une certaine façon, de véritables dieux. 5 II n'est rien, dans le patrimoine du Cbrist, dont nous ne soyons, pour notre part, les héritiers présomptifs. Il n'est plus personne dans le ciel, sur la terre, ou dans les enfers, qui puisse

1 Joan., xv, i s; . ' Ps., cxxxi, 6.

* Galat., îv, 6. s Id., ibid.

1 Hebr., m, i .

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nous menacer, ou nous méconnaître, ou nous faire du mal, sans menacer ou atteindre le Christ dont nous sommes le sang et la chair. Et si, dans la réalité présente, nous Savons pas conscience de tous les trésors auxquels ce titre de frère nous fait participer, nous sommes pourtant autorisés à en faire le fondement de nos espérances les plus consolantes et les mieux justifiées.

Parmi ces espérances il en est une plus essentielle, plus élémentaire, qu'il doit nous être bien doux de confier à l'affection fraternelle du Cœur de Jésus : l'espérance d'être assistés et sauvés par lui, quand aura sonné l'heure effrayante des jugements de Dieu.

L'histoire symbolique de ce que fera pour nous, alors, le Cœur de notre frère si duremen et si longtemps meurtri par nous, est trop pénétrante pour ne pas la reproduire en son ingénuité.

Les frères de Joseph, glacés par la stupeur et l'angoisse, étaient réunis dans le palais de Pharaon, attendant un châtiment qu'ils avaient vingt fois mérité. Quelques-uns d'entre eux avaient

196 l'évangile du CŒUR DE JÉSUS

essayé une vaine défense dont l'inutilité n'avait fait qu'accroître le désespoir de tous. Tout-à-coup Joseph qui conduisait l'événement « ne pouvant plus se contenir, fit sortir tous les assistants étrangers à sa famille. Puis il éclata en sanglots si violents que toute la maison du Pharaon les entendit. Alors, à ses frères muets de terreur, il dit d'une voix très-douce : « Approchez-vous ! » Quand ils furent plus près, il ajouta : je suis Joseph, votre frère, que vous avez vendu aux Egyptiens. Rassurez-vous. Ne vous désespérez pas de m'avoir vendu. Dieu Ta permis pour vous sauver. Soyez chez vous dans mon royaume. Disant ces mots, il embrassa de nouveau Benjamin en pleurant, et Benjamin pleurait aussi. Puis il embrassa ses frères, l'un après l'autre, pleurant sur chacun d'eux. Alors seulement ils osèrent parler. » '

Nous aussi, dès maintenant, nous osons parler, parce que, plus heureux que les fils de Jacob, nous connaissons notre frère — celui que figurait Joseph — et à cause de lui, selon l'expression de l'Eglise, « nous osons dire, — audemus dicere — Notre Père qui êtes aux cieux !... »

Gen., xi.v, 1-15 .

rp> r^pi rp rys rip r^î e^fs r^2 s^i t^o tyi r^s ï^fî c^ e^j c^p, c^a 4-^fs t^fi e^ï u^a

Le Rédempteur est répoux de l'humanité. C'est à lui que l'interprétation sacrée applique par accommodation le texte de David : « Comme un époux qui sort de sa couche... Il s'élance du sommet des cieux, et, de même que rien ne se dérobe à la fécondité du soleil, tout subit ici-bas l'influence de sa vertu1». C'est Lui-même qui dit à la race humaine par la bouche d'Osée : « Je t'épouserai pour l'éternité, et je t'épouserai dans la justice et la vérité, et dans la miséricorde, et dans la pitié, et je t'épouserai dans la foi, et tu sauras que je suis ton Seigneur ! a » Il y a mieux encore, puisque l'Evangile a conservé les paroles du Sauveur revendiquant non seulement le titre d'époux, mais les droits que lui con-

1 Ps., xviii, 6, 7. 3 Os., 11, 19, 20.

198 l'évangile du CCEUR DE JÉSUS

fère ce titre sur le cœur de l'épouse : « Les disciples de Jean et les pharisiens jeûnaient. On vint à Jésus et on lui dit : Tandis que les disciples de Jean et des pharisiens observent les jeûnes, pourquoi tes disciples s'en dispensent-ils ? Et Jésus leur répondit : Les fils de la noce peuvent-ils jeûner pendant que l'Epoux est au milieu d'eux? Tout le temps qu'ils possèdent l'Epoux ils ne sauraient jeûner. Les jours viendront où l'Epoux leur sera enlevé, alors ils jeûneront. ' » Le Précurseur qui a donné au Maître ses vrais titres, en des discours si affectueux et pénétrés, disait de son côté à ses disciples : « Je ne suis pas le Christ, je suis seulement son héraut. Le véritable Époux est celui qui possède l'Épouse ; l'ami de l'Époux, qui l'assiste et l'entend, doit se contenter de se réjouir à la voix de l'Époux. Telle est ma joie, et elle est au comble ! 2 » On sait enfin sous quels traits Jésus s'annonce à l'humanité, pour ces deux avènements : « Le royaume des cieux est semblable à dix vierges qui sortirent au-devant de l'époux

1 Matt., ix, [5 ; Marc, " Joan.. il, 2S, 29.

11, 19, 20; Luc, v, 34, 35.

et de r épouse, leurs lampes à la main... L'époux tardant, elles sommeillèrent, puis s'endormirent... Soudain, au milieu de la nuit, un cri s'éleva : Voici l'époux, allez au-devant de lui ! • » Quelles que soient ces vierges et cette nuit, qu'il s'agisse de la nuit de Noël ou de la nuit de la mort, la personnalité de l'Epoux n'est pas douteuse : c'est Jésus.

Si nous laissons les témoignages pour envisager les réalités, nous constaterons encore à quel point l'alliance matrimoniale est seule assez intime pour figurer les relations mystiques du Sauveur et de l'humanité. Sans parler de l'union hypostatique par laquelle le Verbe et la nature humaine se donnent Tun à l'autre, comme dans le saint contrat, et deviennent, indissolublement, « deux dans une seule chair ' », comment qualifier mieux le lien qui fixe désormais Jésus aux âmes, et les âmes à Jésus? La piété chrétienne sait assez bien à quels abîmes d'amour surnaturel et de joie angélique la conduit ce mystère, pour que nous n'ayons pas à l'approfondir davantage. Il faudrait relire le Cantique des Cantiques pour se faire

3 Matt., xxv, 1,9. ' Marc, x. 8.

une idée des transports de l'épouse, à la pensée du céleste Epoux. Pour comprendre d'un mot la véhémence de la charité qui, d'autre part, a conduit l'Epoux à cette épouse, il suffit de se rappeler qu'-il a, lui aussi, accepté le grand sacrifice imposé par l'amour souverain : « L'homme quittera son père et sa mère pour s'attacher à son épouse. ' » Pour adhérer à l'humanité, il a quitté son Père et les délices du Paradis, il a laissé sa mère et les joies paisibles de son enfance à Nazareth.

L'amour nuptial du Cœur de Jésus pour la race Adamique est deux fois sublime d'intensité et de grandeur.

11 lui reste fidèle jusque dans les inqualifiables égarements des hommes.

Il surpasse tout idéal, aussitôt que l'épouse mvstique revient, sous le nom d'Eglise, à sa pureté primitive.

Nos mœurs et notre langue ne nous permettent pas de traduire les pages hardies des prophètes. »

1 Gen., il, 24. Notamment Os., 11, 2 et

seq.

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Elles seules, pourtant, expriment tout ce que renferment d'odieux et de décourageant, les infidélités mystiques de l'humanité. Jusqu'en Israël qui représentait, en attendant l'Incarnation, l'état d'union entre Dieu et les âmes, l'adultère spirituel atteignait les dernières limites de l'ingratitude. Dieu pouvait en appeler à la conscience humaine si troublée et grossière qu'elle fut : « Jugez votre mère, disait-il, au peuple Juif, jugez-là vous-même, et reconnaissez qu'elle n'est plus mon épouse, et que je ne suis plus son époux ! * a II faudrait relire le seizième chapitre d'Ezéchiel pour comprendre l'abomination des idolâtres et des pécheurs en rupture d'alliance avec celui qui, figuré dans le mariage d'Adam au Paradis terrestre, fiancé avec la synagogue, devait consommer par la Croix ses divines épousailles.

Or, c'est encore un prophète qui l'affirme : « Il n'est personne qui ne dise : si une femme, même renvoyée par son époux, prend un autre mari, osera-t-elle revenir encore à son premier époux?

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