‹ L'Évangile du cœur de JésusChapitre 27 sur 31 · OS., II · texte numérisé non relu

OS., II

N'est-elle pas à tout jamais compromise et souillée ? Ta situation est bien pire ô humanité ! Et pourtant reviens à moi, dit le Seigneur, et je t'accueillerai ! ■ »

Ou bien les paroles saintes sont de vains jeux de mots, ou bien le Sauveur Jésus étant l'Epoux de la nature humaine dans toute la réalité des sentiments, a poussé au-delà des limites où commence le miracle, la force et la persévérance dans Pamour. Que peut-il y avoir de répugnant dans l'âme humaine, dont Pâme humaine ne lui ait offert le spectacle? Que peut-il y avoir de décourageant dans la conduite d'une épouse, qui ne se soit rencontré, renouvelé, accumulé dans l'histoire de cette race qui lui fut comme fiancée au Paradis Terrestre ? On se rappelle l'histoire de la femme adultère : « Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre ! ' » Il pouvait adresser cette parole à toute notre race considérée dans ses rapports de fidélité avec lui. Aucune génération ni du passé, ni du présent, ni de l'avenir, n'est exempte de reproche aux yeux du divin

1 Jer., m, i . 2 Joan., \ ni, 7.

Époux. Toute génération a plus ou moins mérité d'être qualifiée « d'adultère et de perverse. ' » En quoi cela a-t-il rebuté sa persévérance et son Cœur ? Quand l'heure de contracter le mariage attendu a sonné, il n'a pas hésité : il a fait l'acquisition 2 conjugale au prix de son sang. Il a tout pris avec une indulgence et une bonté infinies : l'épouse, son péché, 3 sa misère.

Mariage merveilleux ! Il en est résulté, si nous nous en rapportons à la théologie de saint Paul, une transfiguration divine de la malheureuse épousée. Elle était digne de réprobation : elle est devenue sainte ; elle était impure : Teau vive dont le Verbe est la source l'a nettoyée ; elle était deshonorée : il l'a couverte de sa gloire ; elle était abjecte, tarée, il l'a rendue sans tache, ni flétrissure. Elle s'est ainsi trouvée, tout à coup, sainte et immaculée comme aux jours d'innocence. « Dès lors, il a pu l'aimer sans réserve, et résumer en son Cœur aussi bien que dans sa conduite avec

Matt , xii, 39. 3Jer-, xxxiii, 11

Ephes., v, 26, 27. • Ephes., v 26.

elle, tout idéal de tendresse surnaturelle et de divin amour.

Laissons, bien qu^ regret, les strophes enflammées du Cantique des Cantiques. Quoique cette idylle inspirée soit seule à rendre assez les effusions qu'échangent à l'ombre des tabernacles le Bien-Aimé et son épouse rajeunie, toutes les oreilles ne sont pas assez chastes, ni tous les cœurs assez purs, pour en entendre le mystère. Laissons même les voix haletantes, les cris entrecoupés des saints ravissements annoncés par les prophètes de l'ancienne loi. ' Mais si notre fragilité ou notre malice nous rendent incapables ou indignes de tant de pure et divine beauté, rapportons-nous-en du moins à Tune des plus célèbres pages de saint Paul. Entre les splendeurs nuptiales du Paradis Terrestre, et la grâce harmonieuse du mariage chrétien, l'apôtre place l'union mystique du Christ et de PEglise comme Tidéal et le sommet de la grâce et de l'amour :

« Que les femmes soient soumises à leurs époux

1 Joël, 11, 28 ; Act., 11, 17.

comme au Maître lui-même, car l'homme est le chef de la femme, comme le Christ est le chef de l'Eglise, pour avoir racheté son corps. Ainsi comme l'Eglise est soumise au Christ, que les femmes soient en tout dociles à? leurs maris. Hommes, aimez vos épouses, comme le Christ a aimé son Eglise, jusque se livrer pour elle, afin qu'elle fut sainte, purifiée dans l'eau du Verbe de vie, afin qu'il pût se glorifier de posséder une Eglise exempte de tache, sans ride, ni rien de semblable, mais sainte et immaculée. C'est ainsi que les époux "doivent aimer leurs femmes, comme étant leur propre corps. Celui qui aime son épouse s'aime lui-même. Personne n'a jamais été hostile à sa chair : on la nourrit, au contraire, on la choie comme le Christ fait pour l'Eglise. Nous sommes, en effet, les membres de son corps, nous faisons partie (suivant le mot par lequel Adam salua Eve au Paradis terrestre) de sa chair et de ses os. C'est la condition de l'homme qui doit quitter son père et sa mère pour s'attacher à son épouse, et ne faire à deux qu'une seule chair.

20Ô l'évangile du CŒUR DE JÉSUS

Quel grand mystère, je veux parler de l'union du Christ et de l'Eglise ! ' »

Cette page divine qui est écrite pour l'édification des chrétiens qui se marient, n'est-elle pas un monument divin élevé à la gloire du Christ épousant l'humanité? Et si les tendresses mutuelles de ceux qui se jurent au pied des autels l'indissoluble fidélité sont à la fois le poème et la consolation de la nature humaine, si elles constituent le trésor le plus précieux dans l'ordre de nos destinées mortelles, n'est-il pas évident qu'il faut encore, en chercher la source et l'idéal dans le Cœur de Jésus ?

Il est si vrai, par ailleurs, que la charité du Sauveur atteint son apogée et devient particulièrement exquise au point de vue dont nous nous occupons que, après avoir été inaugurée symboliquement au Paradis Terrestre, elle aura sa pleine réalisation au Ciel pour la consommation de notre" béatitude. « Réjouissons-nous, crient dans l'Apocalypse, les voix de l'éternité, tressaillons d'allégresse et rendons lui gloire, parce

1 Ephcs., v, 22-32.

qu'elles sont venues les noces de l'Agneau, et que son épouse s'y est préparée ! Et il a été donné à cette dernière de se vêtir d'un fin lin, éclatant de blancheur. Carie fin lin, ce sont les justifications des saints. Bienheureux ceux qui ont été appelés au souper des noces de l'Agneau ! ' »

Ainsi, nous trouvons dans le Sacré-Cœur jusqu'au bonheur du Ciel !

Apoc., xix, 7, 8, 9.

Le titre de Père ne saurait convenir au Sauveur aussi rigoureusement que le titre "d'époux. Les hommes n'ont au ciel qu'un Père, la première personne de la Trinité, dont le Verbe incarné est lui-même le Fils. Rien n'est plus élémentaire que cette donnée théologique. Toutefois celui qui n'est pas un père dans la force du terme, peut accomplir des œuvres de paternité ; et s'il les accomplit par destination en concevoir d'autant l'affection dans son cœur. Quelles sont ces œuvres subrogatoires, ces rôles divers qui, par nature, relèvent de la puissance et du dévouement paternels ? Le compte en serait infini. Enumérons-en quelques-uns : Sauver la vie, donner la vérité, former à son image morale, adopter comme sien, instituer son légataire universel. A tous ces

titres le Rédempteur est notre Père. Il n'est pas nécessaire de démontrer une vérité aussi évidente. Il vaut mieux en venir, sans plus de retard, à démontrer que toutes ces fonctions paternelles ont été inspirées à son Cœur par un amour de même qualité. En d'autres termes, il a aimé en nous, ses rachetés, ses disciples, sa conquête, ses héritiers, il nous a aimés comme tels, et dans une mesure qui défie toute expression.

Appelons les choses et les gens par leur nom, et l'idée surgira d'elle-même devant nos esprits. Ses rachetés sont représentés dans l'Evangile par des individualités connues. Ils y sont cités personnellement ou symboliquement : l'Enfant Prodigue, Madeleine, la brebis perdue, Zachée, Pierre, Mathieu, et tous ceux qui constituent, à proprement parler, la phalange des convertis. Pour ceux-là — et, par la suite, qui ne sera pas de leur nombre ? — la tendresse du Sauveur est sans borne. Elle dépasse ou semble dépasser toutes les autres affections qu'on lui connaît. Elle lui inspire les mots célèbres que tous savent par cœur, et ont recueillis comme les plus consolants des

oracles, comme leur suprême espoir : a Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs *. Il y a plus de joie au Ciel pour un pécheur qui fait pénitence que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui persévèrent2 ». Un seul et même sentiment explique et qualifie une aussi étonnante prédilection : le sentiment paternel. Aussi l'Evangile a-t-il eu soin de le mettre en relief avec sa nature particulière, sa véhémence, et toutes ses conséquences affectives, dans la parabole du Père de l'Enfant prodigue. Ce Père infatigablement débonnaire, ce Père désolé puis si profondément ému, enfin transporté d'une joie si profonde, nous révèle encore plus le Cœur de Jésus avec sa tendresse toujours palpitante, que la miséricorde de Dieu, miséricorde magnifique il est vrai dans ses indulgences, mais impassible dans ses générosités.

Les mêmes constatations s'offrent à nos yeux en ce qui regarde les sentiments professés par le Sauveur envers ceux qu'il instruisit dans la vé-

1 Malt., ix, i) ; Marc, n, 17 ; Luc, v, 32. 1 Luc, .xv, 7.

rite et la vertu. On vint lui dire : « Ta mère et tes parents sont dehors qui t'appellent. IL répondit à celui qui l'interpellait : Qui est ma mère, et qui sont mes frères ? Alors, étendant la main vers ses disciples, il fit cette déclaration : Voici ma mère, voilà mes frères M» Le titre spécial de « mère » de « frère » importe peu. Jésus l'emploie à l'occasion des paroles qui ont provoqué son affirmation. Il nous suffit d'en retenir qu'un lien s'est formé entre son Cœur et ceux qu'il a instruits, que ce lien est plus fort que les attaches familiales. Il le dit aussi expressément que possible. Une parenté très réelle et très étroite l'unit à ses disciples. Or cette parenté appartient à l'ordre de la Paternité. Un Maître n'est pas un frère, un Pasteur n'est pas un fils. Celui-ci n'aime pas sa brebis à la façon dont on aime sa mère, celui-là n'aime pas son élève comme on aime un condisciple. Donc le Sauveur, en tant que docteur de nos intelligences et berger de nos âmes, nous aime paternellement. Et quelle tendresse ! Il suffit d'en retrouver quelques accents et d'en répéter 1 Matt., xn, 47, 48.

quelques témoignages : Le bon Pasteur « donne sa vie pour ses brebis1... il les appelle par leur nom'... Ne crains rien petit troupeau3 !... Mon Père je vous rends grâce, carde tous ceux que vous m'avez donnés je n'en ai pas perdu un seul *... » Au surplus, où trouvera-t-on entre un Maître et ses disciples des effusions plus tendres, de plus pénétrantes expressions d'amour que les derniers discours de Jésus conservés par S. Jean !

Mais il y a mieux encore, je veux dire une révélation plus directe et plus formelledel'amourpaternel de Jésus pour les siens. Dans une circonstance aumoins, etquifut des plus solennelles, ilaformellement tenu le langage d'un Père. A ses disciples qui se désolaient à la pensée de le perdre il dit : « Je ne vous laisserai pas orphelins î Je viendrai à votre secours5». Les orphelins, qui sont-ils, sinon ceux à qui la protection et l'amour paternels sont enlevés par la mort? Et comment Jésus

1 Joan., xiv. 18. * Joan., xvm, 9.

* Joan., x. 3. s Joan., xiv, 18.

3 Luc, xii, 32.

est-il venu aux orphelins pour leur rendre le Père qu'ils allaient perdre en lui ? Il a communiqué" sa Paternité de grâce et d'amour aux pasteurs qui devaient lui succéder dans l'Eglise. Nous pouvons le dire, s'il y a quelque bonté dans le cœur des chefs de l'Eglise, s'il en est qui sont prêts à mourir pour les brebis et les agneaux, si l'état affectueux et dévoué de leur cœur justifie de la part des fidèles cette appellation de « Père » qu'on leur donne toutes les fois qu'ils accomplissent leur fonction , cette Paternité a son principe dans le Cœur de Jésus. Il ne nous a pas laissés orphelins parce qu'il nous a assuré la perpétuité de la protection paternelle dans les Pasteurs qui * le remplacent. Il s'agit tellement d'une tradition d'amour, d'une représentation affectueuse de son immense charité, qu'il a voulu transmettre à Pierre le Souverain Pontificat dans une effusion de tendresse amenée là tout exprès. On connaît le brûlant dialogue : « Jésus dit à Simon Pierre : de tous ceux-là, est-ce toi qui m'aimes le plus ? Et Pierre répondit : Mais oui, Seigneur, vous savez bien que je vous aime ! Jésus dit alors : Pais mes

agneaux ». Et par trois fois, la même question suivie delà même réponse, entraîne la même conclusion : « Pais mes agneaux ! Pais mes brebis ' !»

Nous savions que l'Eglise, épouse du Christ, était née de son cœur d'époux. Nous le savions par le'symbole de l'eau et du sang épanchés de son côté ouvert. Le mystère d'Eve, formée de la chair d'Adam, en avait été la figure. Nous ne savions peut-être pas assez que l'autorité pastorale qui gouverne l'Eglise était aussi directement sortie de ce Cœur. S'il y a toujours lieu d'admirer le dévouement héroïque de tant de Pontifes qui, après avoir donné leurs travaux et leur dévouement pour la consolation et la sauvegarde des fidèles, font encore si facilement le sacrifice de leur vie, il n'y a plus lieu de nous en étonner. Nous voyons en effet d'où vient l'impulsion première de cette générosité. Et qu'il s'agisse d'un Pape qui se résigne à l'exil ou d'un humble prêtre qui trouve la mort dans une mission ou au chevet d'un pestiféré, cette charité qui s'immole n'est plus faite pour nous surprendre. Dans le cœur de nos pères selon

1 Joan., xxi, 15, 17.

2 ib

la foi, c'est, en effet, « le Seigneur qui nous régit. Il ne saurait nous faire défaut ' », quoi qu'il doive en coûter.

Un dernier point de vue auquel s'affirme la Paternité du Sauveur, s'offre à nous dans son Testament. En principe, et de par la volonté de Dieu, nous sommes institués ses héritiers, son patrimoine, « son hérédité 2 ». Il est le grand et unique Patriarche de l'humanité, plus et mieux que Adam, Mathusalem ou Abraham, lesquels ne furent que ses images lointaines. « Vous êtes notre Père, lui crie par avance Isaïe, Abraham ne nous a pas connus, Israël nous a ignorés ; vous, ô Seigneur, vous êtes notre Père, notre Rédempteur, et votre nom est éternel 3 ! »

Les patriarches de l'Ancien Testament n'ont légué à leur descendance que la promesse et l'espérance d'un Testament que seul le vrai Patriarche des âmes pouvait instituer. Voyons ce Testament. Il est à la fois un titre de paternité

1 Ps. XXII. i. » ls., LXIIl, [6.

J Petr., i, 4.

et une mesure d'amour paternel. Jésus mourant nous lègue son exemple, sa parole, sa chair, son sang, son royaume. Faisons l'inventaire de cet héritage, expertisons ces objets, nous trouverons en chacun d'eux une trace de paternité, une transmission de vie, en même temps qu'un legs patrimonial. Les exemples nous ont « manifesté la vie1 » suivant le mot de S. Jean. A tel point que si nous y conformons notre conduite : « nous manifestons de nouveau sa vie dans nos corps, dans notre chair mortelle5 » affirme S. Paul. Les paroles sont « esprit et vie3», il l'atteste lui-même, et ses disciples qualifient aussitôt cette vie : « A qui irions-nous ? disent-ils, vous seul avez les paroles de la vie éternelle ». Sa chair et son sang contiennent la totalité et la substance de sa vie, et aussi le pouvoir de la transmettre réellement : « Si vous ne mangez pas la chair du Fils de l'homme et ne buvez pas son sang, vous n'aurez pas la vie en vous, affirme-t-il 5 ». Mais, en revanche, celui

1 I Joan., i, 2. * Id., 69.

* Ii Cor., iv, 10, 11. ■ Joan., vi, 55, 56, 57, 58.

3 Joan., vi, 64.

2 I ô L EVANGILE DU CŒUR DE JESUS

qui mange ce pain vivra éternellement1. Son royaume, ce royaume qui est en nous, qui le fait régner sur nous, en nous attachant à lui par le plus intime de Tétre, nous fait entrer en communication de sa vie propre. Ainsi les branches s'alimentent de la sève dont vit la racine : « Je suis la vigne, vous êtes les branches ■ ». On le voit, le Testament du Sauveur nous transmet non seulement un héritage, ce qui déjà nous constituerait, d'une certaine façon, ses enfants3, mais cet héritage est lui-même la transmission de la vie, chose qui le constitue, Lui, Jésus, notre père, dans la réalité du mot.

Il est bien Fauteur de notre vie. Il est mieux encore, selon la parole de S. Paul : « il est notre vie* » même. Il en contient le trésor s, il nous la communique au fur et à mesure qu'elle nous est donnée : tout homme en reçoit le germe de lui, en venant en ce monde \ Si elle s'accroît, ce n'est que

Joan., vi, 59. * Coloss., m, 4.

Joan., xv, i. 5 ld., 5.

Rom., vin, 17. ' Joan., 1, 4, 9.

par lui*. Si elle arrive à son épanouissement total, elle le reçoit de sa plénitude2. Et cet envahissement progressif s'accomplit jusqu'à ce que « tout ce qui est mortel en nous soit absorbé, englouti par la vie qui est en lui 3 ».

Si l'amour d'un père ou d'un bienfaiteur se mesure à ce qu'il a donné, nous entrevoyons, par ce simple aperçu, un abîme d'amour paternel dansle Cœur de Jésus.

• Ephes., iv, 15. MI Cor., v, 4.

7 Id., 1 }} Joan., 1, 16.

aee&igsfteaeiesieeâeiBstseaiiB

Dire que Jésus nous aime avec un cœur de père n'est pas assez. Nous sommes autorisés, aussi bien par le langage des Ecritures que par les réalités évangéliques, à chercher dans son amour quelque chose de plus profond et de plus exquis.

Nous pouvons affirmer qu'il nous aime comme une mère.

On sait que Dieu revendique pour son éternelle charité envers les hommes ce caractère maternel. 11 a fait le cœur des mères. Il Ta fait si conforme à sa tendre Providence que ce cœur en est devenu quasi divin à nos yeux. Il peut bien se dire une mère par l'amour : « Je vous porterai dans mes bras, dit-il, je vous bercerai sur mes genoux. Comme une mère qui caresse son enfant, je vous

consolerai '... Est-ce qu'une mère peut oublier son enfant, et ne pas avoir pitié du fils de ses entrailles ? Alors même qu'elle ne le reconnaîtrait plus, moi je ne l'oublierai pas 2 ! » La prophétie d'Isaie dont ces dernières paroles sont tirées s'applique même directement au Christ et se complète d'une allusion aux plaies de ses mains, s'il faut en croire les exégètes : « Voilà, en effet, ajoute-t-il, que j'ai gravé ton nom dans mes mains 3 ! »

Bossuet, à propos de la Maternité universelle de Marie, nous fournit le principe dont nous pourrons déduire le caractère maternel de l'amour du Sauveur pour les hommes. « 11 me souvient, dit-il, de ces mères infortunées à qui on déchire les entrailles pour en arracher leurs enfants, et qui meurent pour les mettre au monde. C'est ainsi, ô bienheureuse Marie, que vous enfantez les fidèles : c'est par le cœur que vous enfantez, puisque vous engendrez par la charité. Ces paroles de votre Fils, qui étaient son dernier adieu, entrèrent dans votre cœur comme un glaive tran-

1 ls., lxvi, 13. 3 ld., ibid., 15.

1 ls., XLIX, 14.

chant, et y portèrent jusqu'au fond, avec une douleur excessive, un amour de mère pour tous les fidèles. Ainsi Ton peut dire que vous nous avez enfantés d^n cœur déchiré par la violence d'une affection sans mesure. Et lorsque nous paraissons devant vous, pour vous appeler notre mère, vous vous souvenez de ces mots sacrés, par lesquels Jésus-Christ vous établit dans cette qualité : de sorte que vos entrailles s'émeuvent sur nous, comme sur les enfants de votre douleur1. »

Voilà donc ce qui fait le cœur maternel : l'engendrement, la douleur dans l'engendrement, et cette douleur déchirant une sensibilité exquise.

Qu'est-ce qui a manqué au Cœur de Jésus pour qu'il devint ce Cœur maternel ? Est-ce d'avoir souffert ? Est-ce d'avoir été aussi profond que délicat ? Est-ce de nous avoir enfantés ?

La foi ne craint pas les symboles, et la théologie, faute de pouvoir exprimer formellement des mystères qui dépassent l'entendement humain, s'accommode volontiers des figures. Dans cet ordre d'idées, l'union du Verbe et de la nature

1 Pour la fête du Rosaire.

humaine en Jésus-Christ est considérée comme un mariage mystique. Le Verbe a pris l'humanité pour l'associer à son œuvre de régénération, comme un homme prend une épouse pour lui faire partager ses destinées. Le Verbe était la Vie1, le principe fécond, la force active. La nature humaine fut la douleur vivante par l'intermédiaire de laquelle le Verbe nous rendit à l'existence surnaturelle. On peut dire encore, pour mieux échapper aux dangers de l'expression, avec l'apôtre St-Jacques : « Il a suffi d'un acte de volonté au Verbe de vérité pour nous engendrer. "» Lorsqu'il s'est agi au contraire de nous enfanter, sa nature humaine a dû passer par d'effroyables douleurs. C'est précisément à cette nature qu'appartient le Cœur de l'Homme-Dieu, en elle aussi se trouvent donc réunis tous les éléments de l'amour maternel.

Allons à l'Evangile si nous voulons avoir la vérité. Car toute dissertation est vaine qui n'est pas justifiée de près ou de loin par un mot ou par un trait de ce livre qui contient toute la vérité.

5 Joan., i, 4. ' Jac., 1, 18.

Or, le cri maternel avec son langage propre et son accent inimitable, s'y fait entendre au moins une fois sur les lèvres du Sauveur. Le passage est des plus célèbres : « Jérusalem, Jérusalem qui tues les prophètes et lapides les envoyés de Dieu, combien de fois ai-je voulu rassembler tes fils, comme la poule rassemble ses petits sous ses ailes, et tu n'as pas voulu1 ! » Saint Luc complète ces paroles, et donne à la scène où elles furent entendues son véritable caractère, puisqu'il a noté que Jésus pleurait en les prononçant. Voilà donc, prise en quelque sorte sur le fait, en pleine effusion, la tendresse du Sauveur. Un des animaux qui symbolisent le mieux la sollicitude toujours inquiète des mères lui sert d'image pour nous la peindre. Des larmes — des larmes brûlantes, on le voit bien à son discours — attestent que le sentiment ainsi exprimé est bien réellement dans son Cœur avec toute sa force et dans tout son caractère.

Que nous faut-il de plus ?

Des paroles et des raisonnements passons aux

1 Matt., xxin, 37.

faits. L'amour maternel se révèle par des manifestations propres, des caractères distinctifs. Voyons si nous retrouvons dans la charité du Sauveur ces manifestations et ces caractères.

D'abord, c'est une tendance bien constatée chez les mères qu'elles sont plus sensibles aux procédés dont on use envers leurs enfants qu'à ceux dont elles sont elles-mêmes l'objet. L'enfant est demeuré, pour ainsi dire, attaché à leurs entrailles. Elles souffrent ou elles exultent souvent plus qu'eux, de la douleur qui les atteint ou de la joie qui les touche. Voilà bien le Cœur de Jésus : « Ce que vous avez fait au plus petit d'entre les miens, c'est à moi-même que vous l'avez fait '.... Ce que vous leur avez refusé, c'est à moi que vous l'avez refusé ■ » N'a-t-il pas établi sur ce fondement toute la loi de charité, et nos frères ne nous sont-ils pas devenus sacrés depuis que nous devons voir le Sauveur souffrant ou soulagé en eux ? Chose bien remarquable : alors que Jésus traite si sévèrement ceux qui manquent de bonté pour le prochain, il n'a pas eu un mot de sévérité pour

1 Matt.j xxv, 40. ' ld., 45.

ceux qui Pont tant fait souffrir lui-même dans sa Passion. Comme les mères, Lui, semble ne pas vouloir compter : tout doit être à ses enfants. « Un verre d'eau fraîche donné au plus humble, ne restera pas sans récompense1. » Par contre, toutes les protestations de piété lui seront indifférentes, quand on refusera d'aimer les siens. On n'aura pas même le droit de dire qu'on l'aime. Si on croit Faimer on se fera illusion. Si on le dit, on affirmera un mensonge \

Une autre qualité de l'amour maternel consiste à être essentiellement gratuit dans ses plus constantes sollicitudes, dans ses dévouements de chaque heure. Les autres affections ont besoin d'être soutenues par la reconnaissance. Les meilleurs amis se lassent de faire du bien quand les obligés oublient de remercier, ou, ce qui est pire, ne s'aperçoivent pas des services qu'on leur rend. Les mères ne connaissent pas cette exigence. Que l'enfant ne soit pas encore éveillé à la vie consciente, ou que ses passions entraînent au dehors tout ce qu'il est capable de donner comme atten-

1 Matt., x, 42. 2 IJoan., îv, 20.

tion ou tendresse, les mères n'en sont pas moins infatigables dans leurs préoccupations et leurs soins. Tel est encore le Cœur de Jésus. Il avait déjà vécu trente années de sa vie, c'est-à-dire beaucoup prié pour les hommes, beaucoup pleuré, beaucoup souffert. Et Jean-Baptiste pouvait dire de lui aux foules : « II en est un, au milieu de vous, que vous ne connaissez pas * !» Il avait déjà commencé sa vie publique, multiplié les miracles. On aurait dû saluer sa puissance, reconnaître sa bonté, adorer sa divinité. On disait: « N'est-il pas le Fils du charpentier' ?» Il était mort pour les siens, accomplissant le sacrifice le plus héroïquement dévoué, il était ressuscité, tout criait déjà sa divinité et son triomphe, et ses meilleurs amis, au moment même où il conversait avec eux, sur la route d'Emmaûs, disaient : « Nous espérions qu'il sauverait Israël, mais voilà trois jours de passés depuis sa mort 3 ! » Encore un peu, ils auraient dit comme pour le cadavre de Lazare : quatriduanus

1 Joan . , I, 26. ' Luc . , xxiv, 2 1 .

* Marc, vi, 3.

est ! Est-il possible d'être plus méconnu. Or, ce Cœur ne s'est pas découragé?

N'est-ce pas là un Cœur de mère ?

Il faut aller plus avant. Quand des êtres aimés ne sont pas également beaux, glorieux, sains, intelligents, quels sont ceux que Ton préfère ? Il faut distinguer. Ceux qui aiment suivant la loi générale, donnent leur prédilection aux plus favorisés. Les mères font l'inverse. Elles ont procréé leurs enfants, ils sont également à elles, beaux ou disgraciés, rayonnants ou souffreteux. Elles les aimeraient donc au même degré, si elles n'éprouvaient pas le besoin de compenser par plus de tendresse les duretés de la nature, et de se montrer plus aimantes là où se trouvent moins d'attraits. Ne dirait-on pas que tout l'Evangile s'est inspiré de cette loi ? Mais il y a mieux encore. Non seulement l'infirmité ou l'indigence ne rebute pas l'amour maternel, mais le crime, alors même qu'il vise cet amour, ne le décourage pas. Sous les coups d'un fils qui l'assassine, une mère n'oublie pas qu'il est sa chair et son sang. Et c'est là le triomphe de cet amour, le seul,

2 3 o l'évangile du CŒUR DE JÉSUS

peut-être, après celui de Dieu, dont on puisse dire qu'il est plus fort que la mort, quand la mort se présente sous un aspect aussi monstrueux. C'est là aussi que nous est révélé à son degré suprême le caractère maternel du Cœur de Jésus. « Ma famille s'est ruée sur moi comme le fauve des forêts, elle a fait entendre des hurlements de haine, c'est pourquoi je la hais1 », pouvait-il dire avec Jérémie, le jour de la Passion. Qui eut trouvé son langage excessif? Il était cependant bien loin de parler delà sorte, car il dit : « Mon Père, pardonnez-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font ! »

Il est mort, et son image crucifiée offre toujours ses deux bras grands ouverts au monde qui le blasphémera jusqu'à la fin. On devrait, pour bien révéler son Cœur, clouer au sommet de tous les crucifix, cette parole : « Je n'ai pas cessé d'étendre mes mains vers ceux qui me nient et me combattent \ »

1 Jer., xii, 8. ; Rom., x. 2 i .

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