LES CORPS
Pour connaître un arbre on goûte ses fruits «, pour juger un homme on regarde ses oeuvres, pour apprécier le Cœur de Jésus, il nous reste à considérer ses inclinations.
Dis-nous, ô Cœur sacré ce que tu aimes, et nous saurons ce que tu es !
La première manifestation d'amour donnée par le Sauveur, je veux dire celle qui frappa et saisit tout d'abord l'attention des multitudes, eût pour objet la misère matérielle des humains.
Bien avant de dire à ceux que la douleur travaille ou que des fardeaux divers écrasent : « Venez à moi ! » il était allé à eux, et semblait s'être
1 Matt., vu, 16.
234 l'évangile du CŒUR DE JÉSUS
principalement consacré à soulager leur angoisse.
C'est dans sa bouche qu'il faut placer, pour en comprendre le vrai sens, cette parole de Job : « La pitié est sortie avec moi du sein de ma mère. » f Sa naissance n'est-elle pas appelée par saint Paul. « L'apparition de la grâce et de la pitié ï » '
Au. début même de son ministère, à Nazareth où « il avait été nourri », un jour, dit PEvangéliste, il entra dans la synagogue pour y faire la lecture. On lui avait donné le livre du prophète Isaie. Il le déroula et tomba sur ce passage : « L'Esprit de Dieu est sur moi : il m'a consacré et m'a envoyé apporter la bonne nouvelle aux pauvres, guérir les cœurs broyés, annoncer la remise de leur peine aux captifs, donner la vue aux aveugles, rétablir les blessés. — Alors ayant replié le livre, ajoute l'Evangile, il le rendit au servant, et s'assit. Tous les regards étaient tendus vers lui. Et il commença en disant : C'est aujourd'hui même que s'accomplissent les choses que vous venez d'entendre ! » 3
1 Job, xxxi, 18. :1 Luc., iv, 16-21.
1 Tit. , 11, 1 1 ; m, 14.
En effet, à partir de ce jour, la misère humaine avait un médecin *, un médecin plein de sollicitude, au cœur vibrant, à la main fraternelle. Le vrai Samaritain arrivait sur le chemin où gisait, saignante, l'humanité blessée. Le Centurion avait quelqu'un à qui s'adresser pour son pauvre enfant malade. La veuve éplorée était attendue aux portes de Naïm pour recouvrer vivant, son amour, son orgueil, son soutien, qu'on portait en terre^ mort. Les paralytiques ne se morfondraient plus en vain dans l'attente de ceux qui ne venaient jamais les soulever sur leur couche. Les aveugles qui criaient inutilement leur détresse au bord des routes allaient être enfin entendus. Les lépreux aussi rencontreraient désormais une main à qui leur contact ne ferait pas horreur et qui saurait les guérir. Et si les coupables, ceux qui regrettent leurs usures, celles qui rougissent de leurs adultères ; ceux qui reviennent tête basse de leurs égarements, celles qui s'effondrent sous le poids de leurs erreurs passées, trouvent maintenant desyeux d'innocence et de bonté qui daignent les.
1 Matt., ix, 12.
regarder, une voix pure qui leur parle, une autorité compatissante qui les absout, — les malheureux selon la chair, ceux qui sont tristes, ceux qui sont blessés, ceux qui ont faim, ont également devant eux une bonté à laquelle ils peuvent crier : « Ayez pitié de nous ! »
En attendant que les déchirures suprêmes de la mort laissent échapper tous les flots de pardon et de bonté que Ton sait, sa vie coule entre les rives fleuries ou âpres de l'Evangile comme un fleuve de large et profonde pitié. On peut observer tout ce que manifeste, tout ce que fait, tout ce que* dit le Cœur de l'Homme-Dieu durant sa vie mortelle. Il n'est pas de malheur qui ne rémeuve, pas de cris qui ne le fassent vibrer. Les douleurs ou les misères qui rapprochent le troublent, ' le font frémir, ' le font pleurer '. Il n'est vraiment occupé à rien autre ici-bas qu'à guérir et consoler.
Le désir de porter secours aux malheureux fait si bien partie du programme que s'est imposé
1 Joan., xm, >i . ' Joan., xi, 35.
'Joan., xi, 53.
LA MISÈRE HUMAINE l'h'J
ici-bas le Cœur du « charitable Jésus » comme l'appelle Bossuet, qu'il ne manque pas d'indiquer ce signe pour se faire reconnaître : « Allez dire ce que vous, avez vu et entendu : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds recouvrent Fouie, les morts ressuscitent, les pauvres entendent les paroles de consolation et d'espoir. » ' Il ne veut pas même que ses envoyés et ses ministres perdent de vue ce côté essentiel de la mission évangélique : « En toute cité, leur dit-il, où vous entrerez, guérissez les infirmes qui s'y trouvent, et dites bien : c'est le royaume de Dieu qui vient a vous ! » '
Avant d'honorer les douze de la mission évangélique mais surnaturelle à laquelle l'humanité devra le baptême qui la sauve et la vérité qui Tillumine, il leur donne pouvoir sur les démons qui la bernent et sur les maladies qui la torturent. 3 Quand il leur impose la charge de la prédication, il ne la sépare pas du ministère des malades à guérir. * Lui-même ne soulage guère
' Matt., xi, 5. J Marc., xvi, 17.
■ Matt., x, 8. * Luc, x, 9.
2 38 l'évangile du CŒUR DE JÉSUS
une conscience sans alléger en même temps le corps infirme de ses douleurs ou de ses ignominies. * On trouvera dans l'Evangile bien peu de circonstances où il ait remis les péchés, sans guérir en même temps une misère temporelle. Sa devise est tout entière dans ce mot : Misereor ! Toute pitié s'est incarnée en lui, l'homme du pardon, mais aussi l'homme des douleurs, le connaisseur en infirmités humaines -.
Il faut vraiment qu'une déviation quelconque ait faussé la foi normale dans beaucoup d'âmes contemporaines pour qu'elles ne songent pas à aller d'abord et comme naturellement au Sauveur Jésus pour les besoins temporels et les grâces sensibles. Il est sans doute bon d'employer l'intercession des saints dont la parole traduit nos prières en langue de paradis. Mais encore faut-il que nos yeux regardent le Maître, tandis que nos voix informent les avocats. Car si ces derniers possèdent le langage harmonieux et pur qui exprime mieux que le nôtre l'appel à la Bonté,
' Luc, ix, i, ' Id., ibid., 2, 6.
Jésus est de tous les êtres sensibles, celui qui sent le plus la douleur, qui sait le mieux l'infirmité. *
Non seulement, en effet, il a souffert lui-même, dans sa propre nature humaine, mais aucune douleur ne doit lui sembler étrangère. Qu'est-ce en effet que l'humanité ? L'humanité est une extension de son propre corps.
Dès sa vie mortelle il pouvait dire des « os humiliés 2 » que l'infirmité déformait, que le démon faisait craquer, que la paralysie ankylosait: «Voilà l'os de mes os! » Il pouvait dire aussi de ces chairs consumées par la fièvre, flétries par la privation, rongéesparlalèpre : » C'est la chair de ma chair! » * Les bouches écumantes elles-mêmes, les voix de colère, les yeux que la haine contrariée par la peur faisait loucher, les mains démentes qui ramassaient des pierres contre leur unique Sauveur, ne supprimaient rien de sa race, de son sang, de ce corps même dont il est, selon le plus authentique des langages, la tête glorieuse, et, nous pouvons le dire, le cœur déchiré !
Is., lui, 3 . 2 Ps. L, 10.
3 Gen., n, 2).
Combien plus doit-il être sympathique aux afflictions de ses baptisés, de ses amis, de ceux qui sont deux et trois fois ses frères par la nature, par la grâce et par la piété ? Et si ceux-là savent encore confondre leurs souffrances avec les siennes, clouer leurs propres infirmités à sa Croix, unir leur cœur blessé à son Cœur transpercé, que ne sont-ils pas en droit d'attendre, pour leur soulagement, de sa toute-puissante charité ?
'"'°a@I©(gS^ép: g>Y@!
Dans une bien belle prière, saint Bernard résume ainsi la question : « Vous n'avez regardé avec dégoût ni le larron avouant ses forfaits, ni la pécheresse en larmes, ni la Chananéenne en prières, ni la femme adultère surprise, ni l'exacteur à sa banque, ni le publicain suppliant, ni le disciple renégat, ni l'apôtre persécuteur, ni vos propres bourreaux1 ! »
Il aurait pu les rebuter, ou tout au moins les abandonner, ou encore ne pas les combler de faveurs. Il ne les a ni rebutés, ni abandonnés, ni châtiés autrement que par les plus enviables bienfaits.
Et c'est encore là l'histoire de son Cœur.
1 Serm!, xxii, In Cant.
Le péché des autres nous répugne. Il dégoûte Dieu bien davantage. Si nous en croyons l'Ecriture, il fait plus que dégoûter Dieu, il l'exaspère1. Jésus a surmonté, par amour, et la nausée et la colère du Dieu qui vivait en lui. Son Cœur de Rédempteur Ta emporté sur tous les sentiments qui pouvaient nous être défavorables. Il a supporté les hommes les plus dégradés, moralement, avec une mansuétude infinie. « Un jour il décida le vovage de Jérusalem. A cet effet, il envova audevant de lui quelques uns des siens. Ceux-ci arrivèrent en Samarie pour lui préparer le nécessaire. Voilà que les Samaritains refusèrent de le recevoir parce qu'il se rendait à Jérusalem. Jacques et Jean ses disciples voyant cela s'indignèrent : Seigneur, dirent-ils, voulez-vous que nous demandions au feu du ciel de descendre pour les consumer ? Alors Jésus se retournant leur dit sur un ton de reproche : Vous ne savez de quel esprit vous êtes ! Le Fils de l'homme n'est pas venu perdre les âmes, mais les sauver ! a »
Voilà un secret du Cœur de Jésus, que bien des 1 Ps. lxxvii, 8. * Luc, ix, 51, 5a*.
hommes réputés saints n'ont pas encore compris. Si le Sauveur consultait le mérite de ceux qui rapprochent, il ferait comme ses apôtres mal éclairés : il s'indignerait. Il écarterait l'indiscrétion des enfants *, il repousserait avec mépris Madeleine', il se garderait de se compromettre au puits de Jacob 3, il se ferait appeler le censeur et non l'ami des pécheurs *, il fuirait la maison de Zachée 5. Seulement, avec de tels sentiments, il perdrait les âmes, et il est venu les sauver.
Tous ceux qui ajoutent à la juste sévérité de Dieu l'intolérance de leur caractère encore plus que la rigidité de leur vertu, tous ceux qui vont chercher dans l'arsenal juif des armes de terreur ou des mots d'anathème contre les âmes qui défaillent, n'ont pas pensé que, depuis l'Incarnation, un Cœur humain bat dans la poitrine de Dieu. Ils n'ont pas pensé qu'un abîme existe désormais entre le Dieu qui « tournait le dos 6 » à l'homme, même aux heures les plus miséricor-
1 Matt., xix, 14. 4 Matt., xi. 19.
* Luc, vu, 39. 5 Luc, xix, 7.
3 Joan., iv, 27. 6 Ps. xxix, 8.
dieuses, et ce même Dieu devenu si condescendant, que ces ennemis, pour l'insulter, ne trouvent que cette ineffable invective : « Amicus peccatorum, Ami des pécheurs ! »
Rappeler qu'il fut l'Ami des pécheurs c'est dire encore qu'il a fait mieux que les ménager, ou même attendre qu'ils vinssent à lui. Il est allé à eux, il les a cherchés et recherchés. On connaît les deux ou trois paroles célèbres qui sont la moelle de l'Evangile, en même temps que l'expression même « de la pensée de son Cœur. » Je ne suis venu que pour les brebis perdues d'Israël l... Ce n'est pas ceux qui se portent bien qui ont besoin de médecin, mais les malades2. Je ne suis pas venu chercher les justes mais les pécheurs \.. Si quelqu'un possède cent brebis et que l'une d'elles s'égare, est-ce qu'il ne laisse pas les quatre-vingt-dix-neuf dans la montagne, pour aller chercher la brebis perdue. Et si d'aventure, il la retrouve, — ici le discours du Sauveur
1 Matt., xv, 24. 3 Marc, 11, 17 ; Luc, v. ;:.
" Matt., ix, 12.
s'anime, comme il arrive quand le cœur se met à parler — s'il la retrouve, en vérité, je vous le dis, il a plus de joie à cause de celle-là, que des quatrevingt-dix-neuf qui ne se sont pas égarées *... »
Pourquoi cette attitude? Pourquoi ce langage ? Les pharisiens scandalisés le demandaient5. Ils n'y comprenaient rien, parce qu'ils étaient sans affection. S'ils avaient aimé, ils se fussent dit que si le péché est une offense par le côté qui regarde Dieu, il est, dans le pécheur, la plus grande misère, la plus triste infirmité qui soit au monde. Il n'est pas d'indigence visible aussi navrante ; pas de maladie physique aussi repoussante. Le vénérable curé d'Ars qui voyait, comme beaucoup de saints, les choses surnaturelles, donnait de la conscience pécheresse une image tellement nauséabonde qu'il est difficile de la reproduire. Bossuet aurait, pour exprimer cette hideur, répété son «x je ne sais quoi qui n'a plus de nom dans aucune langue. » Le Sauveur qui nous aime avec un cœur sensible, voit ces choses, et il en
1 Luc, xv, 3-7 ; Matt., a Marc, II, \6.
xvm, 12, 14.
est ému. Pauvre malade ! il est l'auteur responsable de son mal, il est vrai : mais quel état pitoyable, quelle dégradation, quelle ruine ! Pauvre brebis ! Elle s'est égarée volontairement, cela n'est pas douteux. Mais quelle misère ! que d'agitations! que d'angoisses! Chez l'enfant prodigue, le frère aîné n'a vu que l'ingratitude, les scènes violenter, les plaisirs scandaleux payés par un argent dont la dissipation ruinait la famille à demi. Le Sauveur, lui, a vu surtout les désillusions, les haillons, l'enfant isolé, affamé, désespéré. Et comme sous un ciel en colère tous l'abandonnaient, et l'eussent au besoin condamné, la vue de ce fils de Dieu réduit à envier le bienêtre et la nourriture des porcs, lui a été insupportable.
Et il est venu le chercher !
En venant le chercher, par ce seul fait, il l'a honoré d'un immense privilège. C'est le troisième degré dans l'amour que le Cœur de Jésus manifeste aux âmes malades. « Il n'est dit nulle part, écrit saint Paul, qu'il ait pris la nature angélique. Par
contre, il a adopté les enfants d'Adam'. » Il a laissé les innocents, les bienheureux, pour venir aux misérables. La brebis perdue a été portée sur ses épaules*. Il n'a pu ainsi la secourir, sans la faire triompher et l'élever sur le divin pavois. Quel privilège, quelle gloire ! Du haut de cette gloire la brebis, naguère maudite, peut regarder les autres d'un œil satisfait et joyeux. L'avantage, et quel avantage ! est pour elle. A deux mille ans de distance, quand on observe l'Evangile, qui hésiterait si on lui donnait à choisir entre le sort final de Pierre le renégat ou de Joseph d'Arimathie, le fidèle ; entre la destinée de Madeleine la pécheresse, ou de la prophétesse Anne? Il faut avoir le courage de le constater et de le dire, il y a dans le Cœur de Jésus des privilèges évidents pour les pécheurs qui se repentent. Quel inconvénient peut bien présenter une telle constatation, puisque nous sommes tous pécheurs. D'autre part, quelle beauté elle nous révèle dans cet amour que la plus grande des misères exalte jusqu'aux plus incompréhensibles générosités?
1 Hebr., II, 16. a Luc, xv,5.
Loin de murmurer avec les pharisiens et les faux dévots, bénissons-le mille fois d'accorder ses faveurs aux plus décriés. Car, pour en revenir à Ténumération de saint Bernard qui résume l'Evangile, s'il n'a pas craint de plaider pour la femme prise en adultère, de faire un apôtre du publicain, de descendre dans la maison de Zachée, d'accepter l'invitation d'un pharisien, de permettre à Madeleine de prendre place à ses pieds, chacun de nous peut s'abandonner aux plus douces espérances, dans Tordre de la réconciliation et du salut.
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