L INNOCENCE
tre Fhistoire de l'apôtre vierge saint Jean. Après Marie et Joseph, avec le saint Précurseur, il n'est aucun personnage du Nouveau Testament pour qui les prédilections du Cœur divin se soient plus affirmées, auquel s'applique plus clairement la prophétie : « Celui qui aimera la pureté du cœur aura le Roi pour ami.1 » Il n'enestpas non plus qui puisseprendrepour soi l'autreparole : « Tu es sans cesse avec moi, et je n'ai rien qui ne t'appartienne.2 » Sur les routes, en la solitude, au Thabor parmi les rayons de gloire ; pendant la Cène, le front du disciple sur la poitrine du Maître, comme une pensée qui s'éclairerait au foyer même de l'amour ; à l'agonie, au sein des ténèbres si étrangement mêlées de mystère et d'amour ; au pied de la Croix dans l'affreuse et inaccessible douleur : « Tu es sans cesse avec moi ! » Puis se conclut la donation ineffable : Fils voilà ta mère : « je n'ai rien qui ne t'appartienne. » Enfin tout le secret et de cette longue familiarité, et de cette générosité divine expliquée d'un mot, à chacun des plus im-
1 Prov., xxn, ii. ' Luc., xv, ■;.
258 l'évangile du CŒUR DE JÉSUS
portants épisodes : « C'était le disciple que Jésus aimait1. » Si bien qu'à un moment donné on interprète la première parole venue du Maître en ce sens que « ce disciple ne mourra pas3. » On sait déjà en effet que l'amour est plus fort que la mort3!
Aussi, devant le Cœur de Jésus, que les coupables renaissent à l'espérance, mais aussi que les innocents ne craignent rien î
Il est trop pur lui-même, pour ne pas les chérir.
1 Joan., xin, 23 ; xix, 26 ; ' Joan.,, xki, 23.
xxi, 7, 20. 3 Cant., vin, 6.
Trois motifs déterminent les prédilections du cœur humain : la naissance, le penchant, le devoir. Les trois sortes d'affection qui en découlent se sont retrouvées dans le Cœur de Jésus. N'est-il pas un Cœur véritablement humain, régi par les lois d'humanité ? N'est-il pas aussi un Cœur divin, un Cœur idéal, le modèle dans lequel nous devons rencontrer à l'état parfait tous les exemples dont notre faiblesse a besoin ?
Le Sauveur a donc aimé ceux qui lui étaient attachés par les liens du sang, ceux qui eurent le don de gagner son amitié, ceux auquels il se devait en vertu de sa mission. Il a chéri son père nourricier, sa mère, sa famille, sa patrie ; il a vécu dans l'amitié de quelques privilégiés dont tout
26o l'évangile du cœur de jésus
chrétien connaît les noms ; enfin il s'est donné sans réserve aux deshérités de toute nature. En présence de ces trois catégories d'être aimés, un trait distingue son Cœur et le caractérise. Alors qu'il était évidemment le plus parfait des fils et le plus dévoué des amis, il a cependant mis à la première place les affections que lui imposait son devoir. Alors que ceuxà qui son Cœur se devait par mission, étaient les moins attrayants et parfois les plus répugnants de tous, il s'est donné à eux d'abord. Bien plus, toutes les fois que sa mère, ses parents, ou ses amis, ont paru réclamer sa présence ou ses soins au détriment de la foule anonyme des misérables, le Cœur divin les a invariablement sacrifiés. On peut même, pour mieux sentir la suprématie des affections qu'il eût par devoir, étendre plus loin cette affirmation et dire : tous ceux qui, sous prétexte d'un droit réel ou apparent, ont prétendu accaparer le Sauveur au détriment de la masse humaine, tous ceux-là ont été invariablement écartés par une protestation toujours nette, et parfois sévère de son Cœur. C'est une histoire qu'il faut extraire toute
2ÔI
vivante de l'Evangile, pour sentir à quel degré elle est vraie et pour en comprendre l'héroïque leçon.
Le premier de ces épisodes se produit dès son enfance. Il laisse sa mère pour prendre, au Temple, un premier contact avec les hommes. Marie se plaint. A-t-elle tort ? Il semble que non, à regarder du côté de Jéhovah. Est-ce que l'arche n'était pas conservée loin des hommes, sous les ailes jalousement étendues des deux chérubins? Est-ce que cet Enfant, Fils de Dieu, n'est pas confié exclusivement par le Tout-Puissant à sa sollicitude maternelle? Est-ce que, Fils de l'homme, il n'appartient pas à Marie, tant qu'il est petit, en toute propriété ? Et elle pleure, avec Joseph, de cet abandon de Jésus. Elle réclame. Tout aussitôt, l'Enfantproteste. Il est déjà le Sauveur des hommes. Il l'est bien plus encore qu'il n'est le fils de Marie : « Qu'aviez-vous à me chercher? Ne faut-il pas, que je sois aux affaires de mon Père? ' »
4 Luc, il, 49-
Plus tard, la famille, « les frères» de Jésus prétendent au privilège. N'est-ce pas Dieu lui-même qui a divisé Israël en tribus, et « séparé » les tribus en famille ? Ils s'autorisent donc de leur titre de parents pour fendre la foule, passer au premier rang, entrer dans la maison. Ils n'y réussissent que pour s'attirer cette déclaration de Celui dont le Cœur bat pour tous ses frères en Adam, sans distinction de naissance : « Ma mère et mes frères sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et l'exécutent. ' »
Plus tard encore, une autre jalousie se manifeste. Les apôtres pensent que leur privilège d'amitié et de mission les autorise à écarter du Sauveur la foule, les gens de rien, et les importuns. Est-ce que les Lévites ne montent pas la garde autour de la Majesté de Dieu ? Ils peuvent donc bien défendre sa faiblesse contre les importunités et les indiscrétions de la foule. Ils vont jusqu'à y mettre de l'humeur. ' Et voici ce que Jésus répond avec son amour pour tous, c'est-à-
1 Luc, vin, 2i. - Luc, vin, 45.
dire avec son Cœur : « Laissez venir à moi les petits enfants...1 Laissez faire cette femme...' N'écartez personne... 3 »
Ailleurs l'orgueil des classes, les préjugés de caste, les présomptions des pharisiens, l'exclusivisme juif, le patriotisme si l'on veut, tentent d'élever des barrières, d'endiguer cet amour. On dirait que la Providence permet cela pour que le Cœur du Maître ait vingt fois l'occasion de proclamer son universelle charité. Sous l'Ancien Testament, ce Tes lèvres du prêtre gardaient la science », dans le mystère, et « les peuples n'avaient à leur demander que la loi. '* » Jésus ne veut plus cela : « Malheur à vous, docteurs de la loi, qui avez enlevé la clef de la science et en refusez l'accès à ceux qui allaient entrer ! 3 » Les Pharisiens fuyaient comme une peste les publicains et les pécheurs ; ils murmuraient et se montraient scandalisés, jusqu'à en être grossiers, de voir Jésus fréquenter des païens ou des pécheres-
1 Marc, x, 14. * Mal., 11, 7.
■ Joan., xii, 7. 5 Luc, xi, 52.
* Matt., xix. 14.
264 l'évangile du CŒUR DE JÉSUS
ses. A quoi cela va-t-il aboutir? A ceci: Jésus n'en affirme qu'avec plus d'énergie sa sollicitude pour les pécheurs. ' Les Juifs, en leur qualité d'enfants de Dieu, ne voulaient le Messie que pour eux. A leurs yeux, le Dieu d'Israël ne pouvait être que l'ennemi et la terreur des étrangers et des gentils. Mais le Cœur de Jésus trop large pour se contenir dans cet exclusivisme, brise l'étreinte, et bien avant les temps assignés pour le retour des nations au vrai Dieu, ouvre ses trésors de puissance et de bonté au Centurion romain;' à la pauvre mère chananéenne ; 3 à la Samaritaine*. Aussi, pendant que son entourage dur et mauvais, l'accablait d'injures à cause de cette débordante charité, les peuples appelés pouvaient préparer leur cœur à l'amour. Une poignée de Juifs furieux lui criaient : « Tu es donc l'ami des pécheurs...5 nous avons raison de rappeler Samaritain...6 tu es inspiré par le diable...7
1 Matt., ix. 15 ; Marc, u, 4 Joan., iv. 9. 17 ; Luc, v, 52. 5 Matt., xi, 19.
2 Matt., vin, 5-13. 6 Joan., vin, 48.
' Matt., xv, 22, ' Marc, in. 22.
tu es digne de mort ! ' » L'immense masse humaine apprenait pendant ce temps la consolante vérité, et devant ce Cœur qui révélait ainsi sa profondeur et sa beauté elle pouvait dire à l'avance la belle parole de saint Jean : « Et nous aussi, les déshérités d'hier, nous croyons maintenant à l'amour ! ' »
Si Jésus a eu dans son évangile quelques vrais privilégiés, il semble qu'il se soit appliqué à combler tous les autres de magnifiques et intentionnelles compensations. Ainsi, à la crèche où il appartient plus entièrement à Marie, Marie ne semble être là que pour le montrer et le donner à tous. Mais cela s'est vu surtout dans les deux circonstances où son Cœur apparaît davantage : à la Cène et sur le Calvaire. A la Cène, l'humanité aurait pu concevoir quelque jalousie de voir l'Apôtre bien-aimé reposer sur la poitrine du Maître. Mais comment se plaindre lorsque, à la même heure, Jésus dit de son corps ; « Tenez, le voilà, mangez-en tous! » Et de son sang : « En voici le
1 Matt., xxvi, 66. ' I Joan., iv, \6.
2 66 l'évangile du CŒUR DE JÉSUS
calice, prenez et buvez tous! » De même à la Croix, à l'instant où le Cœur ruisselle d'amour, comme il ruissellera tout à l'heure de sang et d'eau, l'envie peut égaler la pitié à la vue de Marie dont Tâme semble absorber, avec toute la douleur, tous les trésors delà Passion. C'est sans doute pour cela que le divin mourant dit à l'humanité entière : « Voilà votre mère » puis à elle : « Voilà tes fils ! »
Ainsi que tous le sachent. Que les misérables en soient informés : ils ont un Sauveur, un frère, un bienfaiteur, un ami, qui leur appartient et qui fait passer leur besoin d'être sauvés et consolés avant les joies de sa mère elle-même, si divinement belle et pure que soit celle-ci. Que sa mère, que ses parents, que ses amis, le sachent également. Ils sont moins aimés à titre de parents et d'amis que pour leur sainteté, pour leur collaboration au salut des hommes, pour la part qu'ils prennent en disciples fidèles, en coopérateurs dévoués, à son œuvre de Rédemption, à sa mission d'Homme-Dieu.
Tout chrétien devrait graver cette forte leçon dans son cœur. Il comprendrait mieux comment celui qui a laissé sa mère dans l'ombre aux heures de gloire terrestre, et qui ne lui a donné la première place que lorsque s'agissait d'endurer le plus épouvantable martyre, a conquis le droit de lancer au monde cette héroïque proclamation : « Celui qui aime son père et sa mère plus que moi n'est pas digne de moi ; et celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi, n'est pas digne de moi. Et celui qui n'a pas le courage d'accepter ce qu'il en coûte pour suivre mon exemple, n'est pas digne de moi ! ' »
1 Matt., x, 37, 38.
Existe-t-il un seul chrétien auquel il soit nécessaire d'apprendre combien Jésus aima sa mère, son père nourricier, sa famille, son pays ? Aussi avons-nous mieux à faire que nous exposer à répéter après tant d'autres ce que tout le monde connaît. Il est plus opportun de caractériser ces différentes affections, de les juger dans leurs effets, que d'en démontrer l'existence. La force de l'amour apparaît bien mieux dans les actes qu'il détermine que dans les paroles qui l'expriment. De plus les actes mettent sous les yeux un enseignement plus précis, des leçons incomparablement plus nettes et plus fortes.
A juger ainsi les affections naturelles du Cœur
de Jésus, on peut affirmer quelles furent surtout vigoureuses, énergiques, jusqu'à l'héroïsme. Dans quelle intention PEvangile en a-t-il enveloppé de silence tout le côté tendre, affectif ? Car il se tait, il se renferme dans un mutisme qui ne se dément pas un seul coup, sur toutes les douces intimités que notre foi, aidée de la prophétie du Cantique, aime à s'imaginer comme le grand charme familial de Bethléem et de Nazareth. Nous pouvons dire que la plus haute raison de cette évangélique réserve est de ne pas affaiblir une instruction contre laquelle nos lâchetés de cœur ne demanderaient qu'à trouver des prétextes. C'est pourquoi dans les affections de famille dont le Cœur de Jésus eut sa part, tout est austère, inspiré d'une volonté inexorable : la volonté qui tend au bien supérieur beaucoup plus qu'aux satisfactions affectives des êtres tant aimés !
Constatons la vérité de cette affirmation dans les faits eux-mêmes. Voyons successivement quels ont été pour Marie, pour Joseph, pour Jacques et Jean, les conséquences du lien familial qui les rattachait au Cœur du plus idéal des fils et des frères.
Marie, avant sa maternité, c'est-à-dire avant d'être aimée par son Enfant divin, paraît avoir vécu sous les bénédictions du Ciel dans la paix la plus inaltérable. L'Enfant est né. Celui qui mène tous les événements du monde, et trace, de la vie de tout homme, le programme qui lui plaît, a dû régler d'une façon, pour ainsi dire plus attentive, plus immédiate et surtout plus intéressée, la destinée de sa mère. Or à dater de Noël quelle fut cette destinée ? De quoi est-elle visiblement tissée? D'incertitudes, de privations, de persécutions, d'angoisses affreuses, d'exil, de labeur, pendant trente ans. Puis, trois années durant, Marie est en quelque sorte reléguée au second plan, négligée par son Fils, rebutée même, diraiton, quelquefois. Puis, les trois années finies, l'heure étant devenue atrocement douloureuse, la première place lui est rendue au pied de la Croix. Elle apparaît au commencement de la vie évangélique du Sauveur versant des larmes, le cœur anxieux. Elle réapparaît, à la fin, sur le Calvaire. Au total, et même après la Résurrection, sa vie est une longue épreuve, une afflictio-n à peu près
ininterrompue. Quand on la voit le Vendredi- Saint, éperdue, navrée, sous les yeux de son Fils crucifié qui lui impose une part si large de son supplice, on est tenté de tremper son doigt dans le sang qui coule et décrire sur la pierre qui sert de piédestal à cette vivante apparition de la douleur, ce mot de l'Evangile : « Voilà comment il l'aimait ' ! »
L'histoire de Joseph est un peu moins douloureuse. Joseph était en effet à un degré au-dessous, dans raffection filiale de Jésus. Après avoir été le modeste artisan qui bénéficie, dans la paix, de Fexiguité de ses besoins et de l'humilité de sa condition, aussitôt entré dans la vie et le Cœur de Jésus, il entra dans les angoisses. Seulement il était infiniment moins délicat que la mère, et. aimant moins qu'elle, il trouvait moins d'amertume à voir les dangers et les souffrances de l'Enfant. De plus, l'agitation des trois années de lutte lui fut épargnée, et surtout le spectacle horrible
1 Joan., xi, 36,
LIENS DU SANG 2j3
du supplice final. En dehors de là, que de fatigues, de perplexités, d'anxiétés, lui coûta le privilège d'être le père nourricier de l'Enfant que Bossuet n'a 'pas craint d'appeler « Enfant incommode ! » Et comme il partage malgré tout, tant qu'il vit, le même breuvage d'amertume. C'est lui surtout qui « au moment de rendre l'âme, et dans l'imminence de la mort » pouvait « appeler son fils du nom qui signifie : V Enfant de ma douleur1. »
On croit généralement que Jacques et Jean fils de Zébédée étaient les cousins de Jésus par leur mère Salomé. Ce fut sans doute ce lien de parenté qui encouragea Salomé à solliciter du Sauveur un privilège pour ses fils. A voir la nature du privilège accordé, nous n'avons plus à douter qu'ils ne fussent vraiment de la famille de Jésus. En effet, Salomé d'abord, Jacques et Jean ensuite, ayant demandé au Maître « d'être assis, en sa gloire, l'un à sa droite, l'autre à sa gauche, »
1 Gen., xxxv, 18.
le Maître les interrogea : « Pouvez-vous boire le même calice que moi, et subir le même baptême? » Ils répondirent : <* Oui, Maître, nous le pouvons ». « Soit, reprit alors le Sauveur. Vous boirez mon calice et serez baptisés de mon baptême. Quant à vous asseoir à ma droite et à ma gauche, cela ne dépend pas de moi, mais de l'éternelle volonté de mon Père \ » Ainsi la gloire, vaine quant à ridée que s'en faisaient Jacques et Jean, était refusée ; par contre le martyre leur était dévolu. Que c'était bien là, logiquement, le lot qui convenait au disciple préféré1 et à son frère !
Car en vérité nous aurions tort de juger avec les misérables passions de la chair et du sang, la conduite de Celui qui aimant les siens d'un amour absolu, ne voulut pour eux que les biens véritables, même au prix de passagères souffrances. Que sont les peines du temps si on les compare aux glorieuses joies de l'éternité3? Et si,
1 Matt., xx, 2) ; Marc, x, 3 Rom., vm, i8.
;o, 40. 4 Ps. cxxv, 6.
'" Joan., xin, 22.
par surcroît, les larmes versées ici-bas dans Pamour de Dieu sont les semences de la béatitude future s les vrais bienheureux ne sont pas les heureux de ce monde, les bienheureux sont ceux qui pleurent2.
Ils auront la joie qui ne passe point. Ils en ont présentement un avant-goût. Ils Pont surtout s'ils regardent du côté du Sacré-Cœur. C'est en effet Pamour qui met la croix sur nos épaules de chrétiens, et c'est encore Pamour qui nous aide à la porter.
Quand Jésus tirait de son Cœur cette parole qui a plus fait pour le soulagement des hommes que tous les dictâmes terrestres : « Venez à moi vous qui peinez, et je vous soulagerai3! » Il pouvait ajouter : « Regardez ce qu'il en a été de ceux qui m'ont appartenu, de ceux qui ont vécu le plus près de mon Cœur. Marie a souffert un long martyre ; Joseph a passé par toutes les épreuves ;
5 Ps. cxxv, 0. 3 Matt., xi, 28.
Matt., v, 5.
2jb L EVANGILE DU CŒUR DE JESUS
Jacques et Jean ont dû accepter mon calice. Or, parce qu'ils m'aimaient et que je les aimais, quel sort leur a paru plus enviable que le leur ? Contre quel trône royal Marie aurait-elle échangé la paille sur laquelle elle reposa dans la crèche ? Pour quel palais, Joseph aurait-il donné la pauvre maisonnette de Nazareth ? Et de ce calice qu'il leur fallut boire, qui a pu dire avec plus de joie et d'amour que Jacques et Jean, les paroles du prophète : « Le Seigneur fait partie de notre héritage, et quelle douce ivresse il a mise dans l'or de notre calice 4 î «
Bien plus, l'absence de consolations terrestres, ce vide que fait autour du cœur humain la tristesse du temps, favorise les épanchements du côté de Jésus, et permet de mieux goûter la suavité de son amour2. Plus d'un que la pauvreté n'a pas prévenu, s'est fait pauvre volontaire pour mieux appartenir au Sauveur. Plus d'un à qui les voluptés souriaient attrayantes et faciles, a voulu mourir aux joies charnelles avant que la mort ne
1 Ps. xv, 3. s Os., ii. 14.
l'eût touché, pour mieux aimer, d^tin. cœur plus pur, Pâmant divin qui ce se repaît parmi les lys'. » Plus d'un à qui la vie plus pleine et la santé plus robuste, facilitaient le bien-être permis, s'est volontairement soumis à toutes les tortures parce qu'il lui semblait que le Crucifié devait aimer les crucifiés. Et non seulement tous ceux-là ont conquis la béatitude suprême, cette béatitude qui est trop grande pour être contenue ailleurs que dans l'immense éternité, mais encore ils ont seuls résolu pour cette vie le problème du bonheur.
Quelle admirable leçon nous donne donc le Cœur de Jésus dans ses affections pour sa famille ! Que l'argument en est pénétrant et décisif ! Car enfin si, faute d'assez de hauteur dans la pensée ou de perspicacité dans l'esprit, nous ne comprenons pas les règles de béatitude qu'il a formulées dans l'Evangile, croyons-en du moins sa propre conduite envers sa mère, et ceux qu'il a le plus aimés après elle. Bossuet dit que si les richesses et les
1 Cant., h, 16.
plaisirs étaient des biens véritables, Jésus-Christ n'aurait pas manqué de se les assurer, étant le maître de tout. Nous pouvons bien ajouter que si Pépreuve et le martyre ne renfermaient pas tout ce qu'il y a de plus désirable aux yeux de la véritable sagesse, il n'aurait pas fait aux êtres qui furent le plus chers à son Cœur une part aussi vaste de douleurs.
<t-Xt> «&» rX-a s-Xt> rX-a ff-Xa rXa «rX-a s-Xti rX-a e-X-a rX-a «~Xa rX-a s^a
ff>07/3 S\7/B SnV/^ SNY/c) S-Sta SnV/3 (TW/3 S\7/3 S^V/S 6V//3 S^7/3 6nV/c) 6f8 SWS 6^/0) (Tùfal SN',/t)
Bienheureux ceux qui vous ont connu, ceux qui eurent la gloire d'être de vos amis ' ! disait la reine de Saba au roi Salomon. Nous savons bien à qui l'humanité, avec plus de raison encore, peut adresser cette parole. N'est-ce pas, en effet, pour être susceptible d'amitié avec les hommes que Dieu s'est donnné un Cœur ?
Oui, puisque l'une des cinq ou six paroles qui caractérisent l'innovation évangélique, l'affirme explicitement : « Je ne vous appelle déjà plus des serviteurs mais des amis ' ! » Ainsi, le Sauveur est capable d'amitié. Il prend ses amis parmi ses serviteurs. Comme tout chrétien est son serviteur, tout chrétien est susceptible de devenir un ami
1 Eccli., xlviii, ii. * Joan., v, 39.
pour ce Cœur sacré. Il n'est pas nécessaire de prouver plus longuement une aussi évidente merveille. Voici, dans la question, ce qui nous intéresse le plus : Gomment peut-on conquérir la divine amitié ? Comment gagne-t-on les privautés, les intimités du Sacré-Cœur?
Pour connaître d'une façon certaine le précieux secret, il nous faut encore « scruter l'Evangile ' » Le Sauveur eut des amis. Quels furent leurs titres à cette amitié ? Quand nous connaîtrons ces titres nous verrons si nous pouvons les faire nôtres.
Puisque Jean, le bien-aimé, les deux Jacques, Jude et Simon, étaient parmi les douze, des parents de Jésus, nous ne pouvons dans ce premier groupe appeler strictement ses amis que Pierre, André, Philippe, Barthélémy, Thomas, Mathieu et Judas. Qu'ils fussent des amis en même temps que des apôtres, il n'est pas possible d'en douter*. Qu'ils aient été positivement choi-
' Joan., xv, 15. 3 Luc., vi, 13; Joan., VI,
; Matt., xxvi, 50; Luc,, 71 ; Joan., xv, 16. xu, 4 ; Joan., xv, 15.
LES AMIS 2ÔI
sis comme tels, et pour des raisons certaines, cela est également indubitable. D'autres, en effet, furent écartés *, ou éprouvés ', ou différés 3. Il nous est donc parfaitement loisible de conclure que nous pouvons découvrir en eux les qualités sympathiques au Cœur de Jésus.
Pierre n'apparaît peut-être pas une fois dans l'Evangile, sans personnifier, en quelque sorte, la foi, l'ardeur, la générosité, le repentir, l'amour. On peut dire de lui qu'il est un « homme de cœur » dans toute la force de l'expression. Tout est chez lui impulsion au dévouement, et aussi véhémence dans les protestations. Il semble n'avoir failli que pour mettre à jour les beautés qu'une nature affectueuse et sincère trouve jusque dans ses chutes les plus profondes. Aussi, est-ce merveille de voir à quel point il a le don d'éveiller des sentiments vifs dans le Cœur du Maître, et de provoquer de sa part des paroles d'un accent particulier. Il n'y a qu'à lui seul que le
1 Marc, v, 19. 3 I Cor., 1, 19.
1 Matt., vm, 19, 22.
Sauveur a dit: «Tu es bienheureux Simon, fils de Jonas1 !... Pierre m'aimes-tu ' ?... » Il n'y a que pour lui — en mettant à part ce qui devait se passer entre Jésus en croix et sa mère — que la grande victime s'est « retournée 3 » pendant son sacrifice, afin de le frapper d'un regard immortel de mansuétude et d'affection.
André se fait remarquer par une apparition bien courte dans l'Evangile, mais qui fixe sa mémoire dans le mérite du zèle. André, alors simple auditeur du Christ qui débutait dans la vie publique, ravi par la séduction du nouveau prophète lui avait demandé sa demeure. Après un jour passé auprès delui, rencontrant sonfrère, il luidit:«Nous avons trouvé le Messie », et il l'amena vers Jésus. Jésus ayant regardé le nouveau venu lui dit: « Tu es Simon, fils de Jonas, tu t'appelleras Pierre \ » On ne sait jamais, observe Bossuet, si les conquêtes que l'on fait pour Dieu ne seront pas inappréciables par la suite. Nous savons par
1 Matt., xvi. 17. s Luc, xxn, 61.
2 Joan., xxi, 17. * Joan., 1, 38, 42.
ce simple récit, que les âmes zélées sont les amies de Jésus.
Philippe amena, exactement de même, le futur apôtre Barthélémy \ Lui aussi fut donc prédestiné pour son désir de conquérir des disciples au Maître. Il a cependant, ailleurs, une physionomie spéciale. C'est lui qui demande un jour à Jésus : « Seigneur, montrez-nous le Père1 ! » 11 représente les cœurs animés de désirs surnaturels. Ceux qui cherchent du côté du ciel l'apaisement et le repos. Ceux-là sont des amis de Jésus.
Barthélémy, que l'Evangile appelle aussi Nathanael, est qualifié par le Maître lui-même : « Voici un vrai Israélite, il est sans détour, sans astuce3 ». Si l'Esprit-Saint ne nous avait pas enseigné par ailleurs que Dieu « aime à converser avec les simples4 » et par conséquent se les attacher par l'amitié, l'exemple de cet apôtre suffirait à nous en convaincre.
Thomas, qui fut incrédule, qui fut obstiné, qui eut l'esprit défiant, étroit, et la franchise bru-
1 Joan., i,45, 51- 3 J<*n., », 47-
1 Joan., xiv, 8. Prav., m, 32.
taie, s'est rendu à tout jamais admirable par la promptitude et la force avec laquelle il a reconnu son erreur aussitôt qu'elle lui est apparue. Et c'est un signe cela, de sincérité, de loyauté, et de cette inaptitude à l'indifférence qui caractérise tous les cœurs bien faits.
Mathieu qui écrivit le plus complet des Evangiles, qui suit dans son travail le Sauveur pas à pas et fait revivre aussi fidèlement que possible la sainte humanité du Rédempteur, représente une catégorie de chrétiens qui doivent être bien chers au Cœur de Jésus, je veux dire, les chrétiens qui, avec Dieu, savent se souvenir !
Judas qui fut si mauvais, et qui s'entendit donner par le Maître ce doux nom d'ami1 au moment même ou il consommait son forfait, Judas nous apprend que l'amitié du Cœur divin est toujours prête pour quiconque veut encore s'en rendre digne, si bas qu'il soit tombé !
En dehors du collège apostolique « Jésus, nous
1 Matt., xxvi, 50.
dit l'Evangile, aimait Marthe et sa sœur Marie et Lazare '. » On voit d'abord qu'il les aimait collectivement, qu'il aimait en eux une maison, une famille. Quelle maison, quelle famille ? La maison de l'hospitalité et du repos, la famille du dévouement intime et toujours prêt. Il serait bien étonnant, le foyer étant une unité morale si importante dans la vie sociale, si précieuse aux yeux de Dieu, qu'elle n'eut pas son histoire devant le Cœur de Jésus. Il s'est donc rencontré une réunion familiale pour consacrer au Maître tout ce qu'elle avait d'utile, de consolant et de bon. Un frère et deux sœurs ont eu une maison à Béthanie pour en ouvrir les portes au Christ fatigué du labeur matériel et de la haine des hommes. Marthe attentive, diligente, s'ingéniait à ce qu'il ne manquât matériellement de rien, dans sa maison, lui qui manquait de tout au dehors. Madeleine affectueuse et contemplative donnait à l'âme du Maître, abreuvée ailleurs d'amertumes, tout ce que peut donner, en fait de sentiments dé-
Joan., xi, 5.
286 l'évangile du CŒUR DE JÉSUS
voués et tendres. Pâme d'une femme aimante. Lazare étant le chef de la maison, cela suffisait pour qu'il méritât d'être récompensé de tout ce qui se passait de bon sous un toit dont il avait la responsabilité. Et parce que, dans la maison de Béthanie, Jésus était soigné, aimé et protégé, il appelait Lazare « notre ami * î » et son Cœur a dicté en reconnaissance, cette ligne à l'Evangéliste Jean : « Jésus aimait Marthe, et sa sœur Marie, et Lazare ï »
Deux autres amis qui ne sont point cités dans l'Evangile, mais dont les noms s'écriront plus tard en lettres d'or dans la mémoire de l'Eglise, méritent de passer encore sous nos yeux. Le premier est S. Martial. La tradition voit en lui l'enfant béni qui fut présenté aux apôtres par Jésus quand il dit : « Si vous ne devenez semblables à de petits enfants, vous n'entrerez pas dans le royaume des deux' » Que la tradition se trompe ou non, que Martial soit ou ne soit pas le petit enfant présenté, l'indication ne perd rien de son prix et
1 Joan.; xi, ii. s Matt., xvm, 2, 3.
de son opportunité. Quiconque aspire à l'amitié du Cœur divin, doit se faire petit enfant par l'innocence, la simplicité, la docilité.
Le second personnage, plus authentique, s'appelle Etienne et son martyre est raconté aux Actes des Apôtres. L'Eglise croit qu'il fut l'un des soixante-douze disciples. Nous savons que tous ceux qui furent l'objet des prédilections du Sauveur vécurent et moururent martyrs. Il nous suffit donc d'apprendre par les Ecritures que S. Etienne fut le premier de ceux qui donnèrent au Christ le témoignage de leur sang, pour en conclure qu'il fut aussi placé en première ligne dans la hiérarchie des amitiés de Jésus.
Quelle divine galerie de portraits ! Quel ensemble de suggestives leçons ! Ce que le Maître a enseigné en formules précises, les vertus du cœur dont il s'estfaitlemodèleavecde sipuissants reliefs, il nous en offre le spectacle dans les amis qu'il s'est choisis. A la force du commandement, au prestige de l'exemple, il ajoute l'attrait de son amour de prédilection offert en récompense. Nous
288 l'évangile du CŒUR DE JÉSUS
savons désormais, par des précédents indiscutables, ce que nous avons à faire ou à être, pour gagner le Cœur de Jésus, et pour que l'histoire de nos rapports avec lui puissent être racontée dans ce seul mot de l'Evangile : « Jésus ayant abaissé son regard sur lui, Faima 4 î »
Marc.
Dans le langage scripturaire, la prière agréée par Dieu naît du cœur.
Deux textes qui l'affirment explicitement nous aident à entrevoir le prix inestimable de ce trésor qui est la prière du Sacré-Cœur. Si, en effet, c'est le cœur qui prie, le Cœur de Jésus a prié sans cesse. L'Evangile en fait foi. Voici les deux textes.
Dieu regarde vers la prière humaine. Il voit les pompes sacrées, le sang des hécatombes, il entend l'hymne des foules, et il dit : « Ce peuple m'honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi ' ».
Puis, dans l'humanité, une voix s'élève. Elle
1 Matt., xv, 8 ; Marc., vu, 6.
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est du roi David, Phomme qui a le plus parfaitement figuré rhumanité pécheresse et le Christ Rédempteur. Elle dit : <i Votre serviteur a trouvé son cœur'pour vous adresser sa prière ■ î »
Ainsi la prière de l'humanité ne vaut rien aux yeux de Dieu tant que le cœur humain n'est pas assez près de Dieu. Puis, tout à coup une prière triomphe, parce qu'on a enfin trouvé un Cœur pour Tinspirer.
Ne trouvons-nous point là. immense comme la misère humaine et la grâce rédemptrice réunies. le rôle même du Cœur de Jésus ?
Ce Cœur, qui est vraiment le Cœur de toute l'humanité, est tellement proche de Dieu, qu'on peut dire qu'il est le Cœur même de Dieu. En lui se consomme cette union hypostatique, si étroite, que pour trouver quelque chose de plus un, il faut en venir à l'unité de nature. La juxtaposition est intime, la conscience de cette unité de personne est continue1. Il n'est plus possible à
1 II. Reg., vu, 27. ' Ps. xv. 8 : Act.. u, 25.
Dieu dédire que le cœur humain est loin de lui : on ne saurait être plus rapproché de Dieu par la nature, par la beauté, par la pureté, par l'extase, par l'amour, que ne Test le Cœur de Jésus. Et parce que la nature, la beauté et l'amour élèvent jusqu'à Dieu ce Cœur créé, tout homme sait maintenant qu,e Dieu est désormais près de lui. Si, en effet, Dieu se plaignait de ne pas voir le cœur humain s'approcher, l'homme bon pleurait de voir Dieu si loin de sa misère. L'espace à franchir était immense pour une prière déjà sans forces. « Seigneur, disait le Psalmiste, ne vous tenez pas à distance de ma misère, et regardez du côté par où vous pouvez me secourir1! Seigneur que vos miséricordes soient moins lointaines2!... » Maintenant Dieu et le cœur humain sont devenus voisins et n'ont plus, ni l'un ni l'autre, à se reprocher la distance qui les séparait. S. Paul n'a pas besoin de nommer le Sacré-Cœur, le Sacré-Cœur se présente de lui-même à notre pensée dans ces paroles du grand apôtre : ce Ne