IV
donnée par un prophète de l'ancienne loi : « J'isolerai l'humanité afin de lui parler au cœur ». »
Remarquons bien ces deux traits du programme divin : Isoler, puis parler au cœur.
J'isolerai l'humanité pour que nulle influence étrangère ne m'en dispute la possession.
Je lui parlerai au cœur, car celui qui n'a gagné que l'obéissance extérieure, ou qui ne s'est concilié que les esprits, n'a rien conquis en comparaison de celui qui a charmé les cœurs.
Ainsi tout l'Evangile sera fait de jalousie et de séduction. On verra bien que cette législation porte la marque de son origine, et qu'elle vient d'un Cœur qui, aimant, veut être aimé. Il n'y sera prescrit rien autre qu'un amour et une haine. La haine pour isoler, l'amour pour unir. Tandis que l'amour de l'Aimé fait l'alliance très étroite, la haine de tout ce qui n'est pas l'Aimé, fait l'amour exclusif, absolu, éternel, tel que peut le rêver le Cœur qui a tous les droits et en même temps toutes les ambitions.
Il est bon de noter rapidement ce double carac-
1 Os., u, 14.
tère de jalousie et d'affection qui constitue la forme essentielle de l'Evangile.
La jalousie du Dieu de l'Evangile dépasse tout ce qu'on aurait pu humainement imaginer.
Tout ce qui est de nature à distraire le chrétien de la pensée ou de l'amour de son Maître est impitoyablement écarté.
« Celui qui n'est pas avec moi, est contre moi, déclare d'abord le divin Jaloux, celui qui n'amasse pas avec moi, disperse \ » Jésus doit être le centre, l'Unique, pour quiconque prétend à l'honneur d'être sien. Telle est l'affirmation générale, l'exigence d'ensemble. Le détail vient après, et rien n'y est oublié. Pour être l'ami de Jésus, il est nécessaire de n'être préoccupé de la pensée d'aucun bien matériel, d'aucun bien social. La richesse svnthétise le bien matériel : « Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon\ » Le monde représente le bien social le plus commun, le plus large : « Dès l'instant que je vous ai
1 Luc, xi, 25. Matt., vi, 24.
choisis, vous n'appartenez plus au moncle1. » Les chaînes passionnelles, celles qui mettent plus particulièrement les cœurs en captivité, doivent aussi être brisées. Le chrétien défendra même sa pensée contre le péril d'une séduction"". Ce n'est pas tout. Parmi les affections de la chair et du -sang, il en est de légitimes, il en est de sacrées. Le divin Jaloux ne les autorise que dans une proportion qui assure le repos de son amour : « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi, n'est pas digne de moi. Celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi, n'est pas digne de moi3. » Le Cœur du Maître est-il tranquille maintenant? Pas encore. « Personne ne hait sa propre chair \ » Il peut donc arriver que, par amour de son bien-être moral ou physique, on se désaffectionne d'un Maître qui réclame tant de sacrifices. Le bien-être moral? Voici ce qu'il en pense : « Celui qui ne prend pas sa croix pour me suivre, n'est pas digne de moi s. » Le bien-être corporel ? Voici ce
1 Joan., xv, 19. * Ephes., v, 29.
2 Matt., v, 28. 5 Matt., x, 38.
qu'il en dit : « Si ta main ou ton pied est un obstacle entre nous deux, tranche Tune ou l'autre ; si c'est ton œil, arrache-le1. » Enfin, pour tout résumer dans un mot qui contient tout, qui exige tout, sans rien réserver, ce que le Maître a dit des biens terrestres, du monde, de la famille, du bienêtre, des membres, il le dit de la vie elle-même : t Celui qui n'est pas prêt à me sacrifier sa vie, ne saurait être mon disciple \ » A mon service, « celui qui aime sa vie la perdra. Celui qui en fait peu de cas, la conserve 3. »
N'est-ce point là un exclusivisme, une violence jalouse que peut seul expliquer et justifier un amour qui dépasse tout ? N'est-ce point le langage d'un cœur très violemment épris ?
Le Dieu de l'ancienne loi, Celui qui, avec la chair et le sang, n'avait que les rapports royaux du Créateur à la Créature, se contentait de dire : « Tu aimeras ton maître, ton Dieu, de toutes tes forces et tu ne serviras que Lui \ » A ceux qu'il s'attachait d'une façon spéciale, par un amour de di-
' Luc, xiv, 26. ' Matt., x, 39.
* Joan., xii, 25. * Deut., vi, 5.
lection, il demandait un certain isolement, car dans la mesure où il était un Dieu aimant, il était aussi un Dieu jaloux 1 : « Le Seigneur circoncira ton cœur et le cœur de ta descendance, afin que tout ce cœur soit à lui5. » Il appartenait à Jésus qui « ayant aimé les siens, les aima jusque l'extrême 3 » d'aller aussi jusqu'à l'extrême dans les exigences. Puisqu'il aimait jusqu'à « ne pas détourner sa face des soufflets4, » jusqu'à laisser clouer ses pieds et ses mains sur la Croix, jusqu'à donner, avec sa vie, le témoignage suprême de sa tendresse', il acquérait par de tels sacrifices le droit de retour, et il n'aimerait pas les hommes s'il pouvait ne pas user de ce droit. Car si l'amour est plus fort que la mort, la jalousie paraît être l'élément le plus irréductible de l'amour '.
Le cœur humain étant isolé de la sorte, le Cœur de Jésus ne cesse de lui parler. L'Evangile, quelque profondément sage qu'il soit dans ses
1 Exod., xx, 5 ; xxxiv, 14. 4 Is., l, 6.
- Deut., xxx, 6. 5 Joan., xv, 13.
3 Joan., xiii, i. 6 Cant., vin, 6.
enseignements, ne parle aux esprits que d'une façon accidentelle et secondaire. On dirait que toutes ces leçons n'ont qu'un but : toucher, ravir par leur bonne grâce, leur aimable simplicité, leur tendresse. Le Christ a passé dans l'humanité comme un séducteur \ Il n'y a qu'à voir de près les bons chrétiens, pour s'assurer qu'ils sont surtout des cœurs ravis. On distingue à peine les mailles légères, les fils imperceptibles du raisonnement dans l'Evangile : mailles et fils ne s'y trouvent que pour contenir dans l'unité de pensée et dans l'harmonie d'une sagesse sans déchirure, tout un monde de poésie, de douceur, de bonté, de tendresse communicative, de paroles affectueuses, de sollicitudes maternelles. On dirait d'un message d'amour divinement composé, ou encore d'un philtre savamment distillé parle plus merveilleux des charmeurs.
En fait, la portion de l'humanité qui s'est courbée sous la suavité du joug — et cette portion est vaste si l'on v comprend toutes les âmes que l'esprit évangélique a plus ou moins imprégnées —
1 Ps. lxiv^ io ; Joan., vu, 12; Matt., xxvu, 6}.
ne s'est rendu ni à la puissance séculière, ni aux arguties des raisonneurs. Elle a été subjuguée par l'amour. Quiconque a exercé l'oppression au nom de l'Evangile a semé la révolte. Quiconque a estimé que le raisonnement seul suffisait à communiquer la foi, n'a converti ni un païen, ni un hérétique. Quiconque s'est laissé, au contraire, envahir par l'amour du Christ pour ses frères en humanité, a toujours réussi à propager autour de lui le feu divin, l'incendie surnaturel \ Il ne faut jamais croire que les disciples imposeront l'Evangile autrement que n'a fait le Maître. Il a parlé au cœur de l'homme, loquar ad cor. Il a fait prédominer sa volonté par la puissance qui réside en son Cœur. Nous le savons parce qu'il Ta dit en propres termes : « Je suis venu apporter une flamme sur terre, et quelle est ma volonté, sinon que la terre s'embrase 2 ? »
La royauté que nous adorons en Jésus-Christ, il nous faut donc bien la chercher dans son Cœur !
1 Luc, xii, 49. 2 Id., ibid.