Pour la téille du Christ, cf. les Elcésaïtes
rieures, se retrouve, sous une forme parfois très radicale, dans une foule d'écrits du n° siècle composés ou lus dans la grande Église, notamment dans les évangiles et les actes apocryphes !. C'est dire que la caractéristique donnée par Sérapion de l’évangile de Pierre convient très bien au nôtre.
Le témoignage de Justin me paraît également parler en faveur de l'identification. Justin (Dial. Tryph. 106, p. 333) rapporte que Christ a changé le nom de Pierre, l’un des apôtres, et que ce fait est consigné dans ses souvenirs : μετωνομαχέναι αὐτὸν Πέτρον, ἕνα τῶν ἀποστόλων, καὶ γεγράφθαι ἐν τοῖς ἀπομνη μονεύμασιν αὐτοῦ γεγεγημένον καὶ τοῦτο. Beaucoup ont pensé qu'il fallait corriger αὐτοῦ en αὐτῶν, ses en leurs, mais sans avoir pour eux aucun manuscrit, d'autres, qu'il s'agissait ici de l'évangile de Marc, qu'on s’habituait à mettre sous la garantie de l’autorité de Pierre. Pour ma part, j'incline à penser que Justin songeait bien réellement à un évan-
1, γον. Clémi d'Alex., Adumbrat. in Joh. ep. ἷ, c. 1; Act. Joh. p. 219 éd. Zahn ; Barn. 5, 12: — Cf.. Harn., Dogm., 1 (2), bp. 164, n. 3:
gile ayant Pierre pour auteur et que cet évangile est le nôtre. En effet :
4° Comme notre évangile, Justin raconte que le roi Hérode, les Juifs et Pilate avec ses soldats se sont réunis contre le Christ : πῶς μηνύει τὴν γεγενημένην Ἡρώδου τοῦ βασιλέως Ιουδαίων καὶ αὐτῶν Ιουδαίων καὶ Πιλάτου τοῦ ὑμετέρου παρ᾽ αὐτοῖς γενομένου ἐπιτρόπου σὺν τοῖς αὐτοῦ στοατιώταις κατὰ τοῦ Χριστοῦ συνέλευσιν (Apol. Ι,ἀ0). (δ trait manque dans les évangiles canoniques. D'après Luc, Hérode et Pilate ne se trouvent pas dans le même lieu.
2° Aucun des évangiles connus jusqu'ici ne rapporte que les persécuteurs de Jésus l'aient tratné et assis sur le tribunal en l’invitant ironiquement à exercer la justice. Or, on lit dans Justin (Ap. I, 35, p. 76 B) : καὶ γάρ, ὡς εἶπεν ὁ προφήτης, διασύροντες αὐτὸν ἐκάθισαν ἐπὶ βήματος καὶ εἶπον * χρῖνον ἡμῖν. Ce trait ne peut guère s'expliquer uniquement par une réminiscence d'És. 65, 2 ; 58, 2 (Zahn, Gesck., I, p. 848) : un récit évangélique est venu troubler les souvenirs de l’auteur. Or, le trait se trouve dans notre évangile de Pierre, v. 6 et 7 : σύρωμεν..., καὶ ἐχάθισαν αὐτὸν ἐπὶ καθέδραν χρίσεως λέγοντες " δικαίως χρῖνε, βασιλεῦ τοῦ Ἰσραήλ.
3° Parlant des soldats qui jettent le sort sur les vêtements du Crucifié, Justin dit (Tryph. 97,
-- ω Em -
Ρ. 324 CD) : λαχμὸν βάλλοντες ἕκαστος κατὰ τὴν τοῦ κλήρου ἐπιθολήν, ὃ ἐκλέξασθαι ἐδεδούλητο : l’expression λαχμὸν βαλλ. ne se trouve ni dans le Ps. 22, 19 (LXX), que Justin cite quelques lignes plus haut, ni dans aucun des évangiles canoniques : tous donnent χλῆρον βαλλ. Or, l'évangile de Pierre porte Axyudv ἔδαλον ἐπ᾽ αὐτοῖς (12).
4° Justin, rapportant le bruit mis en circulation par les Juifs sur le corps de Jésus dérobé par ses disciples (Pierre 30 ; Mt. 27, 64), se rapproche beaucoup plus de Pierre que de Mt. : Ἰησοῦ... ὃν σταυρωσάντων ἡμῶν, οἱ μαθηταὶ αὐτοῦ κλέψαντες αὐτὸν ἀπὸ τοῦ μνήματος (Mt. emploie ὑνημεῖον) νυχτός, ὁπόθεν κατετέθη ἀφηλωβθεὶς (cf. Pierre 21) ἀπὸ τοῦ σταυροῦ, πλανῶσι τοὺς ἀνθρώπους λέγοντες ἐγηγέρθαι αὐτὸν ἐχ νεχρῶν (Dial. 108).
Ces coïncidences me paraissent rendre infiniment vraisemblable que Justin a connu et utilisé un évangile de Pierre qui n’est autre que celui dont nous possédons un fragment.
Il y a bien encore un témoignage précis sur l’évangile de Pierre, c’est celui de Théodoret. Il affirme que l’évangile de Pierre était en
1. Οἱ δὲ Ναζωραῖοι Ἰουδαῖοί εἰσι τὸν Χριστὸν τιμῶντες ὡς ἄνθρωπον δίχαιον χαὶ τῷ καλουμένῳ χατὰ Πέτρον εὐαγγελίῳ κεχρημένοι (Haer. fab. II, 2).
usage parmi les judéo-chrétiens restés les plus fidèles au vieux point de vue des chrétiens judaïsants, ceux qu'il appelle les Nazaréens : cela ne conviendrait guère à notre évangile, qui est franchement hostile aux Juifs. Mais Théodoret est ici fort sujet à caution : est-il vraisemblable que les plus:juifs des judéochrétiens, ceux qui considéraient Christ comme un simple homme, aient adopté un évangile teinté de docétisme comme celui de Pierre ?
Nous écarterons l'assertion de Théodoret avec d'autant moins de scrupules que, dans cette partie de son ouvrage sur les hérésies, il se borne manifestement à compiler ses prédécesseurs, sans toujours les bien comprendre.
Il y ἃ donc tout lieu de croire, puisque rien ne s'y oppose dans la tradition, que le fragment découvert à Akhmîm appartient à l'évangile de Pierre consulté avec respect par Justin, lu dans l’église de Rhossus, tombé plus tard victime de la défaveur qui frappa presque tous les ouvrages rivaux des livres admis dans le canon. Cela nous permet d’affirmer dès maintenant que notre évangile est antérieur au milieu du n° siècle, probablement même antérieur d'une quinzaine ou d’une vingtaine d'années au moins, puisque Justin déjà se méprend sur son origine,