‹ L'Evangile et la sociologieChapitre 10 sur 14 · Le terrain scientifique · texte numérisé non relu

Le terrain scientifique

Avant de vous dire, pour conclure, le seul terr; solide sur lequel les catholiques peuvent et doive édifier une union sérieuse et organiser une actio féconde, je dois vous parler encore d'un autre terraii d'entente et d'action très à la mode aujourd'hui et que je crois cependant détestable en l'espèce, c'est le terrain scientifique sur lequel je suis obligé de m'arrêter un peu à cause de l'importance extrême que tout le monde reconnaît à cette question.

La sociologie (car c'est bien pour faire de la sociologie pratique que vous voulez vous unir), la sociologie peut-elle être basée uniquement sur la science ? La science nous fournit-elle le terrain définitif pour édifier les unions d'action sociale?

A première vue la science apparaît comme terrain de choix.

Positive dans ses m-éthodes, elle impose ses résultats et ses conclusions à tous, sans qu'on puisse les contester ou les discuter. C'est donc le terrain qui nous divise le moins ou, pour mieux dire, sur lequel il n'y a pas de division possible. Si donc la science peut nous servir de base et de règle pour résoudre les problèmes sociaux, c'est elle qu'il faut choisir comme terrain d'union et d'action.

Toute la question est de savoir si elle peut réellement nous fournir cette base d'union et d'action sociales. Pour ma part, je ne le crois pas et j'ai essayé de le démontrer plus longuement à la Semaine Sociale de Bordeaux.

Certes, on comprend Téblouissement qu'ont produit

SUR LE TERRAIN DE l'ÉVANGILE 49

sur le monde les magnifiques et incessants progrès de la science.

La semaine dernière encore, nous avons vu, avec une émotion presque angoissante, cent ans après le premier bateau à vapeur, l'homme affirmer glorieusement la conquête scientifique de l'air et se créer en quelque sorte une fonction aérienne, couronnant ainsi magnifiquement, par les ballons dirigeables et les aéroplanes, le siècle du télégraphe, du chemin de fer, des sous-marins, de la photographie, du téléphone, du télégraphe sans fil, des découvertes de Claude Bernard et de Pasteur, probablement aussi de la découverte du pôle Nord...

En présence de pareils spectacles, on pense tout naturellement que rien n'est inaccessible à cette science conquérante, qui avance toujours sans jamais reculer, qui n'a par conséquent pas de limites...

Peut-être, comme dit Remy de Gourmont, l'homme actuel n'est- il pas plus intelligent que celui de nos ancêtres qui a découvert, conservé et transmis le feu. Mais, comme les acquisitions de cette intelligence humaine s'accumulent et s'ajoutent, chaque génération part d'un point plus avancé et recule encore, par son œuvre propre, les frontières de l'inconnu.

Pourquoi donc la sociologie elle-même ne serait-elle pas envahie, illuminée et transformée par cette science ? Pourquoi ne pas baser sur cette science l'union d'action que nous rêvons pour améliorer l'organisation sociale ? En basant notre union sociologique sur la science, nous ne ferions que suivre un exemple très généralement donné aujourd'hui. Car, de toutes parts, on s'efforce de tout subordonner à la science, qu'on a si justement appelée « la grande déesse de nos autels »

l'évangiue et i.a sociologie 4

contemporains. Nous vivons vraiment l'âge du seienti- Jtsme.

De même que la morale devient uniquement la science des mœurs, de même la sociologie deviendrait alors la science des sociétés humaines, c'est-à-dire un chapitre de la science de l'homme vivant en société, un chapitre de la biologie humaine.

Voyons donc les bases et les principes que la biologie ou science de la vie peut donner et donnera à la sociologie.

Pour le biologiste, l'homme est un animal vivant en société et très supérieur aux autres au point de vue psychique.

La biologie., en se précisant et se complétant tous les jours, indique, avec une netteté croissante, les lois à suivre pour donner à l'homme le maximum de vie et de bien-être et à Tespèce humaine le maximum de force et de vitalité. Une sociologie scientifique s'appuie sur ces lois, les développe et les impose aux citoyens. Vous voyez immédiatement le premier et capital défaut d'une sociologie basée sur ces principes : elle manque absolument de moyens pour faire respecter et appliquer ses lois ; ou plutôt elle n'a pour cela, à sa disposition, qu'un moyen, c'est la loi civile et le gendarme.

La science ignore absolument la notion de devoir et d'obligation morale. Elle peut vous dire simplement : en faisant bouillir votre eau, vous éviterez la fièvre typhoïde ; en vous faisant vacciner, vous éviterez la variole. Elle peut faire édicter des lois, qui rendront la vaccination obligatoire ou empêcheront de boire l'eau des puits contaminés.

Mais il lui est absolument impossible de dire aux

SUR LE TERRAIN DE l'ÉVANGILE 51

citoyens qu'ils doivent l'assistance aux vieillards et aux infirmes, qu'ils doivent surveiller et élever les enfants malingres, chétifs ou dégénérés.

Bien plus, non seulement la science ne peut pas imposer les devoirs élémentaires de toute société bien organisée ; mais elle doit donner des conseils inverses : elle ne peut donner comme objectifs à l'homme que son intérêt et l'intérêt de son espèce. Or, de cette notion, il est impossible de faire sortir l'idée d'assistance aux faibles, aux malades, aux vieillards, aux inutiles.

Tout, dans la société uniquement basée sur les données scientifiques, tout doit converger autour du producteur, du bon semeur. Le surhomme à soigner et à développer, c'est l'athlète utile à la conservation et à la multiplication d'une forte et belle race.

Quantaux enfants malingres et aux vieillards devenus improductifs, ce sont des charges, dont il faut débarrasser la société, des bouches inutiles qu'il faut jeter à l'Euro tas et supprimer.

Si maintenant, parmi les surhommes producteurs que l'on conserve et que l'on soigne, les intérêts sont contradictoires (et ils le seront certainement), c'est la bataille, l'enlèvement des Sabines, la guerre comme au temps des cavernes, la lutte des fauves pour la possession des femelles les plus fécondes et la conquête des pays les plus fertiles pour la production et l'entretien des étalons les plus vigoureux.

Si donc vous étiez tentés de baser sur la science votre union sociale, vous arriveriez à un résultat absolument opposé à celui que vous poursuivez ; vous proclameriez le droit du plus fort ; loin d'éteindre les luttes de classes, vous déclareriez l'état de guerre sur

toute la terre et, comme les guerres fratricides conduisent toujours à la défaite et à la disparition des deux partis, en voulant organiser la société vous la détruiriez et, en voulant guérir l'humanité de sa maladie actuelle, vous hâteriez sa mort en la ramenant aux mœurs des premières époques de son existence et en supprimant tous les progrès réalisés et lentement accumulés depuis la création.

Et ainsi la science, appliquée seule à l'organisation de la société, amènerait cette société à supprimer cette science elle-même et amènerait l'homme à ne plus obéir, dans la vie, qu'aux plus bas instincts de son animalité.

Ne vous apparaît-il pas nettement que, malgré les apparences qui en imposent à un grand nombre, la science ne peut pas vous fournir un bon et utile terrain pour l'édification d'une union d'action sociale?

Page 1