Le terrain de la morale naturelle
A toutes les discussions et réfutations qui précèdent, il est temps d'opposer enfin une affirmation réconfortante et de dire le vrai et le seul terrain sur lequel on puisse et on doive édifier cette union d'action sociale que nous rêvons.
Si la science ne peut pas donner cette base cherchée, c'est parce que la science ne peut pas donner la morale et qu'il n'y a pas de sociologie sans morale.
Je veux dire qu'il n'y a pas de sociologie possible sans les idées de devoir et d'obligation morale que nous avons vu la science incapable de donner.
Tout le mal qui ronge la société actuelle vient de ce que tous les meneurs répètent à chacun ses droits ; on lui en ressasse la légitimité et l'étendue et on ne lui
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parle pas assez de ses devoirs, devoirs réciproques, que tous les citoyens ont les uns vis-à-vis des autres.
Si les capitalistes et les patrons, mieux instruits et mieux inspirés, connaissaient et remplissaient mieux leurs devoirs envers les travailleurs et les ouvriers, bien des conflits et des grèves seraient évités.
Et si les travailleurs et les ouvriers, mieux conseillés et mieux dirigés, connaissaient et remplissaient mieux leurs devoirs envers les patrons, les conflits et les grèves prendraient bien plus vite fin et on éviterait bien des désastres.
Si patrons et ouvriers sentaient que les devoirs mutuels sont obligatoires, en eux-mêmes, moralement, qu'il ne suffit pas seulement de se conformer à la loi pour faire tout son devoir, que légalité et justice ne sont pas synonymes et qu'il ne faut pas attendre le gendarme pour éviter de faire du mal à autrui et pour lui faire du bien, la question sociale serait presque entièrement résolue.
Voilà une première base morale qui est indispensable à la fondation de toute sociologie : c'est la morale naturelle bien supérieure déjà à la morale scientifique dont je parlais tout à l'heure. — La morale scientifique ne donne comme objectif que l'intérêt de l'individu et surtout de l'espèce ; la morale naturelle parle de devoirs obligatoires, qui lient les hommes les uns aux autres.
Cette morale naturelle est donc nécessaire pour la fondation d'une union d'action sociale ; elle est nécessaire, mais elle n'est pas suffisante.
Pour fonder réellement et utilement cette union, il faut encore autre chose : il faut la morale de l'Evangile.
7. — Seule la morale de l'Evangile fournit un terrain solide pour Punion et l'action sociales.
La morale naturelle conduit à ce premier précepte obligatoire ; vous ne devez pas faire à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît ; vous avez le devoir de respecter la liberté, la propriété et les droits d'autrui.
Pour faire de la bonne sociologie, il faut un principe de plus, c'est celui-ci : aimez- vous les uns les autres ; faites à autrui ce que vous voudriez qu'on vous fît ; l'assistance et l'aide mutuelles sont des devoirs aussi obligatoires que le respect de la liberté et de la propriété ; on doit se dévouer et se sacrifier pour son prochain.
Tous ces préceptes, dont la promulgation et l'application sont indispensables pour la fondation d'une bonne union d'action sociale, tous ces préceptes ne se trouvent pas dans la morale scientifique, pas même dans la morale naturelle ; on ne les trouve que dans l'Evangile.
Je dis qu'il n'y a pas de sociologie bonne ou seulement possible sans ces préceptes.
Dieu a créé les hommes inégaux, en intelligence, en force physique, en santé, en aptitudes, en tout ; il a voulu, de plus, que la vie soit une bataille, bataille contre tout ce qui nous entoure et nous pénètre : l'homme ne cesse de lutter que quand il meurt. Dieu a donc voulu qu'il y ait des vaincus de la vie, que certains soient moins favorisés que d'autres. En d'autres termes, Dieu a permis que le régne de la justice n'arrive complet et inattaquable pour l'homme qu'après la mort.
Dans ces conditions, pour qu'une société soit bien organisée, il faut que chacun s'efforce de corriger ces inégalités de la naissance, de relever les vaincus et les
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blessés, de faire régner, déjà sur cette terre, la plus grande somme possible de justice.
Pour cela, il ne suffit pas que l'homme applique seulement les préceptes de la morale naturelle ; il faut qu'il connaisse et remplisse les devoirs d'amour du prochain, de dévouement et de sacrifice, que, seul, l'Evangile formule.
Suivant la morale naturelle, le capitaliste et le patron font tout leur devoir en ne volant pas, en ne fraudant personne, en donnant à l'ouvrier le salaire convenu, sans s'occuper de savoir si ce salaire est proportionné aux bénéfices qu'il réalise lui-même, si ce salaire suffit pour faire vivre le travailleur et lui permettre de fonder et d'élever une famille...
Et alors, dans ce monde ouvrier qu'on traite uniquement suivant la morale naturelle, les colères naissent, grandissent, grondent ; et, si le travailleur n'a luimême, pour se guider et se diriger, que les préceptes de la morale scientifique ou de la morale naturelle, il s'insurge violemment contre cette injustice que rien n'atténue et il demande, le fusil ou la torche à la main, la part de vie à laquelle il pense avoir droit.
Comme il n'y a pas d'amour, qu'il y a seulement un contrat révocable, entre patron et ouvrier, — comme il n'y a aucun esprit de dévouement mutuel et de sacrifice, comme il n'y a que des conflits d'intérêt, la discussion et la querelle deviennent âpres, la bataille est cruelle, les violences et les désastres s'accumulent — et la solution définitive et pratique de la question sociale s'éloigne de plus en plus, hors de nos horizons.
Les choses se passeraient tout autrement, si patrons et ouvriers étaient pénétrés de l'esprit de l'Evangile et l'appliquaient.
Car l'Evangile ne dit pas seulement que nous ne devons pas faire de mal à notre prochain ; il dit que nous devons l'aimer comme nous-mêmes et lui faire du bien.
Si le mauvais riche est enseveli dans l'enfer, ce n'est pas qu'il ait rien volé à son prochain ; il n'a fait aucun mal aux yeux de la loi civile, ni même aux yeux de la morale naturelle : il a refusé de faire l'aumône aux pauvres ; ayant reçu les biens durant sa vie, il a oublié ses devoirs vis-à-vis de Lazare qui n'a eu que les maux.
Et ce bien, il faut le faire à nos ennemis, à ceux qui nous haïssent. Si vous n'aimez que ceux qui vous aiment, quel mérite avez-vous ? Car les pécheurs aiment aussi ceux qui les aiment. Et, si vous faites du bien à ceux qui vous en font, quel mérite avez-vous ? Car les pécheurs font de même...
Voilà la doctrine sociale de TEvangile. Sans ces préceptes, il n'y a pas de sociologie possible. Voilà dune bien le seul terrain sur lequel puisse être édifiée une union féconde d'action sociale. j