Le terrain des lamentations
Il y a un premier terrain d'union, bien justifié malheureusement, bien tentant pour des catholiques à l'heure actuelle : c'est le terrain des lamentations.
A notre siècle, les lamentations ne sont plus réservées aux prophètes ; il suffît de se rappeler, de voir et de comparer pour trouver, dans les événements qui se précipitent, d'abondants sujets de lamentation. L'union des catholiques est donc tout indiquée sur ce point; en
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fait, elle existe ; et, dans tous les rangs de la société chrétienne, au five o'clock comme au cercle et dans la bonne presse, on se lamente sur les malheurs des temps ; et on n'entend pas une seule note discordante.
Ces lamentations sont, je le répète, absolument justifiées : les libertés de l'individu, la constitution de la famille, la gloire de la patrie, la prospérité de la société, tout est, non seulement menacé, mais atteint ; tout est malade et d'une maladie chronique et rapidement progressive. On peut prévoir les pires catastrophes.
On ne peut pas ne pas constater toutes ces tristes choses et, les constatant, on ne peut pas ne pas se lamenter. Aussi une union sur le terrain des lamentations serait-elle nombreuse. Elle grouperait rapidement la presque totalité du genre humain. Car même ceux qui tiennent l'assiette au beurre se plaignent toujours des dimensions insuffisantes de leur tartine.
Mais à quoi aboutirait cette immense union sur le terrain des lamentations ? A rien .
La lamentation, par elle-même, est stérile et déprimante. Elle ne devient bonne et saine que si elle engendre l'action. Un chrétien peut pleurer parce qu'il reste homme ; mais ses larmes doivent être fécondes. Il faut que ses persécuteurs soient, pour lui, de véritables professeurs d'énergie.
Dans son beau livre sur Jérusalem notre éminente amie Monlaur fait un tableau émouvant du Mur des pleurs — et des Juifs, qui viennent s'abattre, dans les larmes, au pied de ce dernier et seul reste du Temple de Salomon. Les voix qui se lamentent, répètent : « A cause de ton Temple détruit, à cause de ta beauté disparue, nous sommes assis et nous pleurons. »
C'est bien là l'attitude d'un peuple, dont le temple
n'est reconstruit nulle part, qui n'a pas su reconnaître et qui a crucifié le Messie. Que les Juifs pleurent ! Ils ne peuvent que pleurer !
Mais nous, les chrétiens, nous avons reçu la doctrine ; notre temple a été merveilleusement reconstruit ; nous connaissons la voie, la vérité, la vie. Au lieu de nous lamenter et de pleurer, nous devons donc nous lever et marcher.
Nous devons transformer la prière des Juifs et dire : « A cause de ton temple reconstruit, à cause de ta beauté révélée et accrue, nous sommes debout et nous agissons. »
Voilà donc un premier terrain, très justifié dans son point de départ, très accepté par tous les catholiques, mais qu'il serait néfaste de choisir comme terrain d'union. — Cherchons autre chose que le terrain des lamentations pour nous unir.
2. — Le terrain des récriminations et la recherche des responsabilités.
Un second terrain, qui se rapproche beaucoup du premier, qui part des mêmes constatations et est aussi justifié, qui grouperait facilement aussi un très grand nombre de catholiques et d'autres personnes, mais que je crois tout aussi insuffisant et condamnable que le premier : c'est le terrain des récriminations.
Récriminer, c'est-à-dire rechercher et accuser les responsables de nos malheurs et de nos désastres, est une œuvre pie, bonne et utile. Il est bon qu'on connaisse les coupables et que l'opinion, bien éclairée, les dénonce et les stigmatise.
Ce terrain des récriminations et de la recherche des
responsabilités est déjà bien supérieur à celui des lamentations pour fonder une union des catholiques.
Ici on ne se contente plus de constater le mal et de pleurer sur son étendue. On recherche la cause de ce mal. On s'efforce de comprendre quelles sont les fautes commises, dont nous payons aujourd'hni si chèrement les conséquences.
En sociologie comme en médecine, la découverte de la cause de la maladie est le commencement de la recherche du remède : sans les découvertes de Pasteur sur les microbes qui engendrent les maladies, nous n'aurions pas eu la découverte de Roux pour la guéri son de la diphtérie.
Il faut donc encourager le travail de ceux qui cherchent les causes de nos maladies sociales.
Mais c'est là un travail à faire avec sérénité, dans un laboratoire situéauplushautétagedelatourd'ivoire,loin des passions et des agitations des foules. C'est le travail d'une minorité qui, à l'exemple de Taine, et suivant l'expression de Lamartine s^efforcera de regarder et de juger hommes et choses « du plafond ».
Mais ce n'est pas là un grand et bon terrain à proposer pour une union de catholiques. Voici pourquoi.
La doctrine morale et religieuse, qui nous sert de critère dans nos jugements historiques, nous permet très bien de décider ce qui est bien et ce qui est mal dans les événements : il nous est facile de dire que les massacres de 1793 et l'incendie des Tuileries sous la Commune sont des actes détestables et désastreux, tandis que la campagne de Jeanne d'Arc pour bouter dehors les envahisseurs de la France, est un acte bon et heureux.
Mais, quand on veut dépasser le jugement moral, et
rechercher les responsabilités des événements historiques, rien n'est plus difficile.
Certes, il est facile de dire que les responsables des massacres de 93 sont les conventionnels, comme les communards de 71 sont responsables des incendies de Paris et comme M. Combes est responsable de l'expulsion des congrégations.
Mais, si on s'en tient à ce mode de raisonnement, on n'aboutit qu'à des récriminations contre ses adversaires ; la lamentation stérile de tout à l'heure se double d'imprécations solennelles contre les auteurs actuels de nos malheurs. Mais elle n'est pas, pour cela, devenue plus féconde ou meilleure.
Pour que la recherche et la découverte des responsabilités puissent être utiles et donner des enseignements pour notre conduite à venir, il faut qu'elles soient plus profondes, plus fouillées ; il faut notamment d'abord, rechercher et établir les fautes et les responsabihtés de nos amis, aussi bien que les fautes et les responsabihtés de ceux qui ne pensent pas comme nous.
Je dirai même que nous devons plus insister sur nos propres responsabilités que sur celles des autres, parce que nous pouvons essayer de nous former et de nous corriger, tandis qu'il serait fou d'attendre la conversion de nos persécuteurs.
Sur le terrain ainsi défini de la recherche des responsabihtés, je crains bien que nous ne puissions plus nous entendre et faire cette union des catholiques que nous voulons fonder.
Tant qu*il s'agit de récriminer contre son voisin, contre ses adversaires, contre le gouvernement, contre la majorité du parlement, contre les lois votées... l'union restera facile. A quoi cela nous mènera-t-il? A
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constater une fois de plus un fait que personne ne nie, ni amis ni adversaires, le fait de la persécution religieuse.
Mais, si on veut parler de notre part de responsabilité, à nous catholiques, dans la production des événements actuels, la désunion remplacera l'union : nous ne voudrons pas reconnaître nos torts ou nous nous accuserons les uns les autres, sans qu'aucun ait le courage de faire son propre mea eulpa.
Même si (ce qui me semble cependant plus facile) nous essayons d'établir les responsabilités dans les grands événements passés, l'union dans le jugement sera tout aussi malaisée à obtenir.
Ainsi, nous haussons, tous, les épaules, et avec raison, quand nous entendons dire que la France date vraiment et uniquement de la Révolution de 1789 et que la France de la monarchie n'existe pas. C'est absurde.
Mais n'y en a-t-il pas beaucoup parmi nous, qui (par un raisonnement identique au fond, quoique opposé dans sa conclusion), soutiennent que tout le mal dont nous pâtissons vient de cette même Révolution, — comme si cette Révolution était une date unique, extraordinaire, où la boîte de Pandore s'est ouverte, et a, pour la première fois, répandu sur le monde tous les biens et tous les maux.
Si on veut établir les responsabilités en histoire, il faut s'abstraire de tous les partis pris et oser proclamer que les responsables d*un écénement historique ne sont pas ceux qui en sont les acteurs.
Les conventionnels de 93 sont responsables de la réaction impériale et ce sont les hommes de 89 qui sont responsables des massacres de 93. Mais ces mômes hommes de 89 ne sont pas responsables de la Révolution française, qui est l'œuvre des encyclopédistes, et la con-
séquence logique et naturelle de l'impiété et de l'immoralité du xviii^ siècle.
C'est le règne de Louis XV^ qui a fait la Révolution.
Tant il est vrai, comme l'a dit Tocqueville, que les révolutions sociales n'innovent pas ; elles concluent par une solution violente.
Et on pourrait ainsi remonter toute l'histoire.
Emile Faguet ne vient-il pas de montrer que « la Révolution française a été préparée par les prédicateurs du xvii« siècle » parce que « La Bruyère, disciple des Sermonnaires du xvii^ siècle, peut passer pour le premier des encyclopédistes » et que par suite « les Sermonnaires du XVII® siècle se trouvent rattachés aux encyclopédistes, que peut-être ils auraient peu aimés, par un chaînon étincelant, qui fait grand honneur aux uns et aux autres... »
Je ne peux pas insister sur cette idée, que je tenais à vous indiquer et dont vous comprenez la haute portée et l'importance.
Ce terrain des récriminations et de la recherche des responsabilités n'est donc pas mieux choisi que celui des lamentations pour servir de base à une union utile des catholiques.