L OBOLE DE LA VEUVE I
Que nous dit cette figure, environnée par le maître d'un doux rayon de tendresse, et signalée à notre attention, à notre pieux respect?
Elle nous parle du don du pauvre.
Le don du pauvre! Par je ne sais quelle loi qui fait que les contraires se provoquent et s'appellent, ces mots me font d'abord penser aux pauvres qui ne donnent pas.
Parmi eux, au premier rang, je signale ceux que je nommerai les pauvres de carrière. Rapaces, envieuXj pleins d'astuce; usurpateurs et profanateurs de cette pauvreté sainte que le Christ a honorée pour jamais, vous les verrez toujours tirer à eux, profiter d'une occasion de tendre la main, se trouver à propos sur le passage d'une fête ou d'un cortège funèbre, battre monnaie avec nos tristesses ou notre bonne humeur, se faire des rentes avec notre pitié ou notre crédulité. Toutes les belles choses en ce monde ont leur caricature: Le médecin a le
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charlatan, le patriote a le chauvin, le croyant a le fanatique, la vertu a l'hypocrisie, et la pauvreté a ce loup toujours en appétit, ce requin vorace qui est le mendiant de profession, seule forme, hélas! sous laquelle tant de gens connaissent la misère et le dénûment. Celui-là reçoit, saisit, ramasse... il referme sur l'aumône ses mains avides; mais il ne donne jamais rien à personne. Bien plus, il regrette ce que vous donnez à d'autres, comme si vous l'aviez prélevé sur sa part; et s'il en avait le pouvoir, dans son égoïsme hideux, il supprimerait la portion d'autrui pour grossir la sienne, il dicterait aux âmes charitables ce commandement, le premier de tous : C'est moi qui suis le pauvre, le vrai, le seul, vous n'en aurez point d'autre!
A côté de ces pauvres de carrière, il y en a d'autres, vrais, ceux-là, et dignes de toute sympathie, mais qui ne donnent pas non plus. Ce sont
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les timides et les découragés, ceux que frappe à tel point le sentiment de leur indigence, qu'ils se croient incapables d'être utiles à autrui ou de pouvoir lui porter secours. Leurs privations les oppressent au point, de leur enlever la vue de tant de biens qui leur restent.
Pour clore cette énumération des pauvres qui ne donnent pas, je veux mentionner encore l'immense catégorie des pauvres, ou simplement des gens de situation humble, que j'appellerai les faux généreux.
On les reconnaît à ce signe : ils répètent sans cesse: si j'étais riche, et plus d'un de nous pourra s'avouer en silence qu'il fait partie de cette congrégation. — Donc ils disent : Si j'étais riche, je ferais des heureux, je prendrais plaisir à réparer les cruautés de la vie, j'encouragerais les bonnes œuvres, je soulagerais la vieillesse, etc.
A ceux qui sont enclins à tenir de pareils
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propos, très sincères d'ailleurs, comme je veux le croire, je dirai: Prenez garde! 11 y a deux choses mauvaises dans ce soupir en apparence généreux: si j'étais riche! D'abord, il y a une critique d'autrui, une sorte de condamnation indirecte à l'adresse de ceux qui sont riches. Puis, il y a un éloge de soi-même, indirect si vous le voulez, mais non moins téméraire. Rien de plus facile et de plus inconsidéré que de se donner ainsi, sans bourse délier, un témoignage de munificence. Savez-vous à quoi elles ressemblent, ces platoniques libéralités dont la parole fait tous les frais? Elles ressemblent au langage de certains politiciens qui vont partout disant : si j'étais député, si j'étais ministre. Ce sont là propos de candidats, propos de prétendants ou de dauphins impatients d'être rois, propos, en un mot, de tous ceux qui, pour arriver à ce qu'ils n'ont pas, n'hésitent pas à promettre ce qu'ils ne pourront jamais tenir.
Il ne faut pas dire : si j'étais riche, mon frère.
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Ce que tu ferais dans ce cas peu probable, tu n'en sais rien. Quelques-uns quand ils sont devenus riches, imitent ce personnage de Shakespeare, dont voici le raisonnement : «. Tant que j'ai été pauvre j'ai considéré la richesse comme la pire des impostures; mais depuis que je suis devenu riche, je considère la pauvreté comme la pire des hontes.»
Méfions-nous des promesses à longue échéance dans lesquelles il y a trop de place pour l'hypothèse et les probabilités incertaines. Il ne faut pas attendre, pour faire ce qu'on doit, que soit arrivé ce qui n'est pas, ce qui ne sera jamais peut-être. Le devoir de l'homme est sous ses yeux et a les justes proportions de ses forces. Qui te dit, toi qui te crois pauvre, que tu n'es pas riche en moyens que tu ignores et que ta bonne volonté suffira à mettre en lumière? Si tu n'es pas généreux, étant pauvre, tu ne le deviendras pas en
devenant riche. La générosité n'est pas un objet précieux que l'homme riche seul peut se payer. C'est une qualité du cœur. Quand on n'a pas cette qualité, on a beau avoir des richesses, elles demeurent stériles. Mais avec cette qualité, les plus humbles moyens acquièrent un grand prix.
C'est ce que le Christ a voulu nous dire par l'exemple de la veuve, et c'est ce que savent les pauvres qui donnent.
Ils ne perdent pas leur temps à dire : si j'étais riche. Leur cœur les pousse à être bons pour quelqu'un, à s'associer à l'œuvre de miséricorde. Ils considèrent comme un honneur, et le plus grand de tous, la participation aux charges et aux labeurs qui ont pour but de soulager les souffrances de leurs frères. Qu'ils soient pauvres, ils le savent assez. Mais seraient-ils pour cela réduits à mériter la pitié sans en témoigner? Leur serait-il interdit d'avoir des entrailles? Nulle exclusion ne les froisserait autant que celle de n'avoir point de part à la tendresse pour les
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autres. Ils se sentiraient injuriés, mis au ban de l'humanité, et comme leur simple intention de braves gens les guide bien! Il y a des exonérations avilissantes et des exemptions qui sont des honteS; parce que certaines charges sont nobles et certaines dettes sacrées. Dire à l'homme : tu ne porteras pas ces fardeaux, tu n'aideras pas à payer ces dettes, c'est le déclarer en déchéance! Je sais bien qu'il y a là un des pires obstacles à la bonne volonté des pauvres et des humbles. On leur dit sur un ton de protection : Vous, vous êtes trop pauvres, nous ne vous demandons rien. Gardez votre don pour vous-mêmes. Et on ne s'aperçoit pas qu'on les blesse, qu'on les classe parmi les incapables, les parasites, les irresponsables! Oh, l'aveugle et orgueilleuse pratique! Quelle injure gratuite pourrait être pire que celle de refuser le don du pauvre... par humanité!
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D'autres fois, on daigne accepter ce don; mais on le méprise. Et ici nous sommes presque tous coupables, quoique avec des proportions diverses. Puis-je m'empêcher de parler du mauvais esprit qui règne dans certaines bonnes oeuvres où les petites gens sont traités avec hauteur? Il y a même une morgue spéciale, c'est celle qui se développe dans les entreprises de bienfaisance, accessibles seulement aux personnes d'une grande situation. On y exerce une charité de noble compagnie dont les contributions trop humbles pourraient ternir la distinction. Et si d'aventure il s'y égare quelqu'un d'un rang modeste, il se sent mal à l'aise, entouré de froid, et comme sur l'hôte qui n'avait pas d'habit de fête, il sent planer sur lui la question: « Mon ami, comment as-tu pénétré ici? :i>
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Nous connaissons une variété spéciale de matérialisme, une des pires que cette tendance d'esprit ait produites: c'est le matérialisme des quêteurs. Ce matérialisme consiste à avoir la superstition des grosses sommes et le dédain des petites. Ceux qui en sont affligés ne remarquent que ce qui se palpe et se chiffre.
Je ne veux pas dire de mal du chiffre, ni critiquer un don parce qu'il est important. Ce serait injuste et absurde. Rien dans notre texte, ni aucune autre parole de Jésus, ne nous autorise à jeter le discrédit sur ceux qui donnent beaucoup. Mais ce n'est pas la somme qui compte, c'est l'esprit qu'on y a mis, la part de soi-mcme qu'elle représente. Et cette part, le chiffre ne la marque pas.
Ne soyons pas des hommes du chiffre quand il s'agit des dons et des offrandes, car le domaine du chiffre est limité.
En finances, un chiffre est un chiffre. Deux
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chiffres égaux ont la même valeur, et cent francs valent le double de cinquante et vingt fois plus que cinq francs. Mais lorsque les intentions s'en mêlent, c'est autre chose : alors la valeur des chiffres n'est plus dans leur taille. Voilà ce que Jésus nous fait observer. Prenez garde de négliger les petits sous; il y a des sous qui sont des poèmes, il y a des sous qui ont une âme.
Je me représente les hommes de confiance préposés au trésor du temple de Jérusalem comptant, après le départ de la foule, l'argent recueilli dans le tronc. Ils empilent les pièces d'or, les pièces d'argent, la grosse monnaie de billon. Puis, le compte fait, ils s'aperçoivent qu'il reste sur la table deux pites oubliées valant ensemble un quart de sol. Je les vois, ces deux pièces jumelles, dans la main blanche, constellée de bagues, d'un notable juif, et je l'entends dire : remettons au tronc cette fraction de sol en attendant que cela fasse un sou complet.
O mystère de la sagesse de Dieu, devant qui
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l'humaine sagesse n'est qu'une conductrice aveugle. Cette fraction que le comptable ne portera même pas sur son livre est inscrite quelque part en traits de lumière sur un autre livre, un livre où le chiffre brutal n'est plus l'unique mesure, où sont appréciés les trésors que le monde ne peut voir. Là, pauvre obole de veuve, tu rayonnes de toute la splendeur que donne au moindre don la seule chose qui est vraiment une offrande parfaite: le don de soi-même.
Il s'est passé, l'hiver dernier, dans Paris, un fait que je placerai à côté de l'obole de l'Évangile. Vous remarquerez l'analogie profonde, l'étroite parenté spirituelle de ces deux cas.
Dans la bise glaciale de décembre un abri est dressé. On y offre à manger aux malheureux une soupe chaude. Une très vieille femme, qui a longtemps attendu son tour, est enfin assise et servie. Avant qu'elle ait touché à sa portion,
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elle remarque qu'un ouvrier jeune et robuste, placé à côté d'elle, a déjà consommé la sienne avec une avidité qui trahit un être affamé. Aussitôt, elle pousse sa part du côté de l'ouvrier et lui dit: Je ne me sens pas d'appétit, voulez-vous manger cela? L'ouvrier accepte... Mais quelqu'un a tout remarqué. A la sortie, il prend à part la vieille femme et lui dit : Vous n'avez donc pas faim? — Oh si, répondit-elle en rougissant, mais je suis vieille et sais la supporter, et ce pauvre jeune homme avait plus besoin que moi. Mes frères, les biens pour lesquels les hommes se jalousent, se disputent, se ruent à la curée, s'en iront en poudre avec ceux qui les auront convoités; mais quand tout le monde visible périrait, quand la dernière étoile aurait, dans le froid infini, éteint son dernier rayon, des actes comme celui-là demeureraient, avec toute leur grandeur, resplendissants jusqu'au sein de l'immortalité!
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L'importance du don du pauvre ne réside pas, toutefois, dans son intention seule. Elle réside aussi dans sa répétition à l'infini. Ces menus actes, ajoutés, finissent par donner un toti.l énorme.
Certes, bien des misères doivent leur soulagement à la charité des riches, aux ressources accumulées par eux dans une grande multitude d'œuvres publiques et privées. Mais ces beaux efforts, dont on ne saurait dire assez de bien, ne représentent que la moindre partie du bien qui se fait, partout où des misérables s'aident et se soutiennent mutuellement. Il en est de l'œuvre de miséricorde dans le monde comme d'un arbre vigoureux. Cet arbre a besoin, pour se maintenir en terre et se nourrir, de quelques grosses racines. Mais ces racines ne l'empêcheraient pas
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de périr s'il était dépourvu de cette légion de petites radicelles ténues qu'on appelle les racines chevelues. Les pauvres qui donnent aux pauvres, les voisins indigents qui soignent leurs voisins malades, les familles peu aisées qui recueillent un enfant, tous ceux qui rompent leur pain avec un plus malheureux, tous ceux qui effacent une larme obscure ou redressent une volonté affaiblie remplissent la fonction des racines chevelues.
On n'est jamais trop petit pour faire le bien. 11 ne faudrait pas l'oublier, puisqu'il n'est que trop évident qu'on n'est jamais trop petit pour faire le mal.
Le don du pauvre a sa place dans le monde spirituel.
Jésus dit que la veuve a donné plus que les riches. En nous transportant dans le domaine de l'esprit, sa parole demeure vraie. Les pauvres,
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les affligés, tous ceux qui souffrent et pleurent ont en eux une vertu secourable et consolatrice supérieure à celle des heureux. Dieu l'a voulu ainsi. Il s'est fait homme pour parler aux hommes, et tous les jours il se fait humble et petit pour pénétrer jusque-là où nos grandeurs humaines et notre sagesse perdent pied. Qu'il se révèle dans les forts, les esprits de grande envergure, qu'il répande ses dons par l'intermédiaire de ceux qu'il a faits riches en toutes sortes de hautes qualités, je n'en disconviens pas. Mais ce qu'il y a de meilleur dans tous ces riches, c'est le pauvre, ce qu'ils ont de plus pur leur vient de leur misère. Si rien jamais ne leur avait manqué, s'ils n'avaient pas souffert de privations, de déchirements, de doutes, où seraient leurs dons, et comment comprendraient-ils le cœur humain ?
Et d'ailleurs considérez leur nombre : ils sont trop peu. Trop peu pour aller vers tous ceux qui ont besoin du secours de Dieu. C'est pour cela que la miséricorde éternelle a, pour se
révéler, des légions de messagers humbles, et se révèle de préférence dans les vies oubliées et inconnues. Ne dites donc jamais : Qui suis-je, moi, pour sauver une âme, éclairer un cœur où il fait nuit? Surtout ne dites pas: Souffrant et misérable moi-même, que puis-je pour ceux qui pleurent? Vous deviendrez, sans cela, un mendiant spirituel. Car il y en a, et beaucoup trop de ces hommes auxquels leur misère morale n'a appris qu'une chose : tendre la main, appeler au secours, gémir le long des routes et au seuil des portes. Exclusivement sensibles à leurs misères personnelles, ils ne voient pas celles des autres. Leur pauvreté demeure stérile, parasitaire, et devient une source de démoralisation. Ils sont dans la vie comme ces gens en danger de se noyer, qui, au lieu de faire quelques efforts personnels, se cramponnent à leurs voisins, en danger comme eux, et les entraînent au fond.
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Comprenons mieux la vie, élevons notre cœur à la hauteur de ce devoir sublime qui consiste à faire pour autrui le peu dont on est capable, et dans l'accomplissement duquel éclate la richesse de Dieu.
En somme, tous les hommes sont pauvres en quelque manière. Dieu nous envoie, infirmes, vers d'autres infirmes. Nous sommes semblables à ces blessés qui, tombés les uns près des autres sur le champ de bataille, se soignent réciproquement, partagent leurs provisions et s'aident à vivre ou à mourir. Voilà la vie. Il faut la prendre telle qu'elle est et en tirer le meilleur parti possible. Et ce conseil est applicable même à ces pauvres en vie spirituelle auxquels manque la foi puissante, et qui ont, au lieu de belles vertus, un grand nombre de défauts, comme sans doute la plupart d'entre nous. Si vous attendiez que vous aj'ez la foi qui transporte les montagnes, la patience des saints, la pureté des anges, pour vous rendre
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utiles, secourables, vous laisseriez passer la vie en attendant que vous soyez prêts. Essayez plutôt d'être bons malgré ce qui vous manque. Un homme qui s'avance en boitant sur le chemin de Dieu, ou même qui s'y traîne, me paraît plus touchant que celui qui le parcourt à pas sûrs et valides.
Qui donc a dit que l'Évangile était décourageant? Ah certes, le but en est lointain et l'idéal en paraît inaccessible ; mais pour s'en rapprocher, il n'est pas d'humble effort qu'il n'accepte. Donne donc, comme a donné la veuve. N'aie pas honte de ta pauvreté, et ne lui permets pas de t'accabler. Ne reste pas caché dans les bornes étroites de ta vie indigente, ni couché inerte au bord du chemin. Va vers Dieu, va vers les hommes; offre-leur ta misère, offre-toi toimême. Si tu fais cela, tu auras fait plus que ceux qui ne donnent que leur superflu. Mais tu
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ne songeras pas à te comparer aux autres. Le Christ, ton sauveur, n'a pas voulu exciter dans le pauvre l'orgueil de son obole. Il a voulu encourager seulement ceux qui regrettent d'avoir trop peu à offrir. Et quel moment il a choisi pour cela!
Il est aux derniers jours de sa carrière, en face du monde perdu; il se demande plus que jamais ce qu'on pourrait faire pour h sauver. Et quand il voit cette veuve qui donne tout ce qu'elle possédait, tout ce qu'elle avait pour vivre, il reconnaît en elle le symbole de la loi du salut, de cette loi qu'il se préparait à suivre jusqu'à la mort : Aimer, et donner ce que l'on a. Et c'est ainsi que nous apparaît, unie pir un lien mystérieux, l'obole de la veuve à l'offrande du Calvaire.
LECTURE
Et moi, je suis comme un sourd, je n'entends pas; je suis comme un muet qui n'ouvre pas la bouche. . . Eternel! c'est en toi que j'espère; tu répondras: Seigneur mon Dieu !
Ps. XXXVin, 14, 16.
J'e'tais l'œil de l'aveugle, et le pied du boiteux. J'étais le père des misérables, j'examinais la cause de l'inconnu.
Job XXIX, i5, 16.
Vous ctes le corps de Christ, et chacun pour sa part est un de ses membres.
1 Cor. XII, 27.
Soyez bons, pleins de tendresse les uns pour les autres. .. Soyez les imitateurs de Dieu et marchez dans la charité, à l'exemple de Christ, qui nous a aimés, et qui s'est donné lui-même à Dieu pour nous en oblation et en sacrifice, comme un suave parfum.
Éphés. IV, 32 et V, 1-2.
Et l'Éternel dit: Si je trouve dans Sodome cinquante justes, je pardonnerai à toute la ville à cause d'eux.
Genèse XVIII, 26.
Il était blessé pour nos péchés, brisé pour nos iniquités; le châtiment qui nous donne la paix est tombé sur lui, et c'est par ses meurtrissures que nous sommes guéris.
Esaïe LUI, 5.
Ouvre ta bouche pour le muet, pour la cause de tous les déiaisse's.
Proverbes XXXI, 8.
Ouvre ta bouche pour le muet. J'aime cette parole, parce qu'elle est très vieille et très douce: vieille comme les maux dont souffre la pauvre humanité, douce comme la pitié qui soulage et répare. Je veux la prendre d'abord dans son sens direct et simple, et puis en tirer des conséquences plus lointaines.
Celui qui a écrit cette parole, songeait à la défense de quiconque ne peut se défendre lui-même. Le muet est sans armes en face
de l'accusateur: il ne peut ni répliquer, ni se justifier. Sa situation est terrible. Personne ne parlera-t-il pour lui? Pour l'honneur de l'humanité, c'est son infirmité même qui le défend, c'est sa faiblesse qui devient son bouclier. Une obscure consigne de la conscience, qui donne en même temps des ordres et la force nécessaire pour les exécuter, crie à tout homme: parle pour le muet, ne permets pas qu'on l'insulte et le maltraite. Et par muet, il faut entendre non seulement celui qui est privé de la parole, mais celui qui est trop infime, trop timide, trop inintelligent pour élever la voix, ou encore celui que le devoir oblige à se taire. Une des plus grandes lâchetés consiste à attaquer des gens qui ne peuvent pas nous répondre, liés par le secret professionnel, par la hiérarchie, ou par des circonstances fatales. Il faut parler pour eux, écrire pour eux, crier pour eux. Voilà un noble usage de cette parole que nous avilissons tous les jours par nos abus. Que de conversations
inutiles, que de méchants propos, que de sons vides dans l'existence humaine. Parle pour le muet, c'est ce que tu peux faire de mieux de ta lansue.
Tout naturellement le sens de ce conseil se modifie et devient tour à tour : Entends pour le sourd, regarde pour l'aveugle, parle pour le muet !
Ceux qui jouissent de l'usage normal d'un sens ne songent pas, en général, à s'en féliciter. Mais près des infirmes on apprend à connaître le prix de la santé.
Pour celui qui entend, la plupart des conversations paraissent banales. Le plus souvent il ne leur trouve ni charme ni sel. Quelquefois il en est si fatigué qu'il aspire au silence. Ainsi mépriset-on les fleurs dans la saison où tous les jardins,
tous les champs et toutes les haies en foisonnent. Mais que vous rencontriez une fleur en hiver, ou, en plein désert, un bouquet d'herbes et d'arbres, c'est tout autre chose! — Le sourd est condamné au silence. Il en est environné comme d'un abîme. En pleine société, il est seul, plus seul que lorsqu'il n'y a personne. Ces figures qu'il voit, ces gestes, ces signes divers échangés, il n'y comprend rien. Il ne sait ni pourquoi on hausse les épaules, ni ce qui subitement assombrit la mine des gens, ni de quoi ils rient. Peutêtre est-ce de lui qu'on rit? Une telle situation ■est extrêmement pénible. Aussi le sourd voue une reconnaissance touchante à celui qui se donne la peine de lui faire parvenir quelques bribes de conversation, et de lever l'interdit qui pèse sur lui. Le moindre mot le surprend, illumine son regard, distrait sa pauvre âme livrée à l'idée fixe et à la sohtude. Il est presque impossible de se représenter le bien qu'on peut faire en entendant pour le sourd.
Regarde pour l'aveugle.
J'ai connu des aveugles qui éprouvaient une satisfaction extraordinaire à se trouver sur une haute montagne ou en face d'une belle vue. Cela paraît surprenant, mais cela est fort naturel. N'ont-ils pas autour d'eux l'air des hauteurs, ne sentent-ils pas la chaude lumière du soleil qui fait éprouver un bien-être si vif? Mais ce paysage qu'ils sentent là, près d'eux, ils ne peuvent le voir. Alors, voyez-le pour eux. Décrivez! Il n'y a pas de travail plus intéressant et mieux récompensé que celui qui consiste à décrire un paysage à un aveugle, surtout si cet aveugle a vu clair jadis et sait, de souvenir, ce qu'est une couleur, une forme éclairée.
L'aveugle auquel vous décrivez un paysage présent, est infiniment plus captivé que n'est l'homme clairvoyant auquel vous racontez de mémoire les sites d'un beau pays absent. Car ie clairvoyant est toujours distrait par quelque
objet qu'il a sous les yeux et qui fait concurrence à l'image intérieure. Et vous-même, vous peignez de souvenir. I^Iais lorsque vous décrivez à un aveugle ce qui vous frappe à l'instant même, vous lui donnez vraiment l'illusion de la vue. Il voit par vos yeux. Il y a dans son âme de la lumière et des couleurs. La verte houle des forêts, les flots jaunes des moissons, cette rivière qui se déroule là-bas, par les prairies, comme un ruban d'argent; ce fleuve dont les eaux se transforment en or liquide, au brasier du couchant, tout cela rayonne devant sa vue intérieure. Et pourtant ce n'est pas là ce qui réjouit le plus cet aveugle. Ce qui l'émeut, le transporte, non seulement s'il est votre père, votre fîls, votre ami, mais même un simple compagnon de route, c'est qu'il voit à travers vous, c'est que, pour une heure, vous réalisez la loi sainte qui veut que l'homme se doive à l'homme, et qu'il vive surtout par la bonté et l'échange fraternel. Et ce qu'il éprouve, lui, vous l'éprouvez scus
une autre forme: Dieu bénit cette lumière qui est dans vos yeux et que vous avez prêtée à l'aveugle. Il vous rend heureux du bonheur que vous procurez; et de ce spectacle que vous regardez pour un autre, non seulement vous ne perdez rien, mais il est bien plus beau que si vous le regardiez seul.
Au nombre des bons offices que nous pouvons rendre aux infirmes, figurent en première ligne certains procédés, au moyen desquels la science et la longue patience charitable sont parvenues à diminuer leurs privations. Parler pour le muet est beau; arriver, à force de génie et de persévérance, à lui rendre l'usage de la parole, c'est plus beau.
178 L'ÉVAr GILE ET LA VIE
Nous nous trouvions à Bordeaux, un grand nombre d'amis, à l'occasion d'un congrès, et nous visitions l'adn.irable établissement des enfants sourds et muets. Des personnes compétentes nous expliquaient la méthode d'enseignement dont l'invention, aussi bien que la pratique, supposent un degré de bonté et d'intelligence hors de comparaison avec l'enseignement ordinaire, si difficile déjà. Nous fûmes émerveillés de voir des jeunes filles, sourdes et muettes, lire nos paroles sur nos lèvres et nous répondre.
Mais ce qui nous toucha, ce qui nous émut jusqu'aux larmes, ce fut la prière de Jésus dite par toute une classe. Notre Père qui es aux cieux! Lorsque ces accents tombèrent de ces lèvres qui semblaient condamnées au silence éternel, il me sembla que le Christ lui-même, invisible et présent, les disait encore avec nous, et la vivante charité du Sauveur me fut à tel point sensible dans cette œuvre de miséricorde et de
fraternité, que je me crus transporté aux jours de l'Évangile, aux jours dont le prophète disait qu'ils rendraient la vue aux aveugles, l'ouïe aux sourds et qu'ils délieraient les langues muettes.
Des impressions analogues sont éprouvées par celui qui visite une école d'aveugles. Je ne veux mentionner, parmi toutes les heureuses trouvailles destir.'ées à remplacer chez les aveugles un sens perdu, que l'écriture Braille, cette écriture en pointe saillante, qui leur permet de lire en palpant les lettres au bout de leurs doigts. C'est un aveugle qui a inventé cette écriture, et des milliers de frères en infirmité l'ont béni dans sa tombe pour les services qu'il leur a rendus. Vous, mes frères, qui avez le bonheur d'y voir clair, vous pouvez vous associer à ces bienfaits. En effet, les volumes en écriture Braille sont longs et coûteux à imprimer, et une foule de belles œuvres restent étrangères aux
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aveugles. Mais avec un peu d'usage et beaucoup de bonne volonté, on peut copier ces livres. II y a des personnes rendues immobiles par des accidents ou des maladies et qui ne savent que faire de leur temps : voilà de quoi le remplir. D'autres ont des loisirs à occuper: quel emploi meilleur pourraient-elles leur assigner?
Pour mieux marquer la place que peut prendre, dans une vie d'infirme, la possession de livres et la connaissance de l'écriture Braille, je citerai un trait de la vie du R. P. Joseph-Célestin *. Après avoir passé vingt ans, comme missionnaire, aux îles Seychelles, le père Joseph-Célestin y faisait construire une église, et voici ce qu'il raconte : «Le 23 décembre 1890, un éclat de granit, parti sous le marteau d'un ouvrier, vint me briser l'œil gauche. Un mois après, je perdis la vue de
à Journal le VaJentin Haûy. Février 1896.
PARLE POUR LE MUET l8l
l'autre œil et l'ouïe. » Cet homme si actif fut subitement réduit à l'inaction, à un régime pire que celui du plus noir cachot, et de plus, il éprouvait d'intolérables souffrances. Aussi, dit-il: «Depuis cette époque je n'ai jamais eu un jour de bon. Ah ! je comprends et j'excuse le suicide chez ceux qui ne croient pas en Dieu. Un jour, après avoir reçu la sainte communion, je priai: Ne m'accorderez-vous donc plus rien?... Je ne puis plus y tenir dans cette prison sans ouverture!... Le soir même, un Père d'un couvent de Paris me faisait parvenir une feuille d'alphabet Braille. Je compris que c'était la grâce demandée le matin... »
Après un apprentissage assez pénible, le père Joseph-Célestin écrit : « L'ouverture de ma prison est faite. Comment pourrai-je exprimer le bonheur que j'éprouve de pouvoir lire et écrire en Braille! Ma vie est toute changée : j'ai des livres; chaque dimanche la Revue Braille m'ap- ■ porte une agréable distraction; j'échange déjà
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quelques correspondances, j'oublie mon malheur, je me sens revivre. Ce n'est plus cet affreux isolement, cette longue nuit décourageante, ce silence de mort, voisin du tombeau; c'est le retour à la vie, à la lumière, à la liberté de l'intelligence; c'est la joie du captif qui voit tomber ses fers. Que Dieu soit béni de la faveur insigne qu'il vient de m'accorder, et que ma reconnaissance s'unisse à celle de tous les aveugles, pour le remercier d'avoir inspiré à Louis Braille une si utile méthode. » A de tels cris du cœur, que pourrait-on ajouter ?
Du domaine des infirmités corporelles, passons maintenant, par une transition tout indiquée, aux infirmités morales. Ici, les paroles : parle pour le muet, entends pour le sourd, regarde pour Taveugle, prendront un sens élargi.
PARLE POUR LE MUET l83
Chaque don de l'esprit, chaque qurlité du cœur est une force qui doit avoir sa fonction dans l'ensemble dont nous sommes les membres, et y suppléer aux faiblesses, aux insuffisances d'autrui. Il n'y a pas une seule qualité humaine qui ne manque à beaucoup d'hommes. A ceux qui ont cette qualité il appartient de l'exercer pour ceux qui ne l'ont pas. Je vais formuler quelques avis brefs, pour commencer à donner un peu de corps à une idée, banale en apparence, mais au fond très étrangère à nos conceptions courantes et à nos pratiques. Voici:
Sois bon, pour remédier à la méchanceté des méchants, pour la réparer et pour la racheter.
Sois pieux, pour faire contrepoids à l'impiété des impies, pour la réparer et pour la racheter.
Sois pur, pour combattre l'impureté des impurs, pour la réparer et pour la racheter.
Sois large de cœur, pour suppléer à l'étroi-
tesse des sectaires, pour la réparer et pour la racheter.
Sois ferme, pour corriger la fragilité des caractères faibles, pour la réparer et pour la racheter.
Nous sommes ici en pleine morale collective, très loin du domaine restreint de la responsabilité individuelle, au milieu de lois qui nous enveloppent, mais que nous ignorons. C'est une des plus graves erreurs que de dire qu'on ne peut pas faire le bien à la place d'autrui, comme on ne peut pas manger pour autrui. D'abord, quelque singulier que paraisse ce propos, je déclare qu'on peut manger pour un autre. — Le soldat qui défend son pays, le garde-malade qui veille près de nous, tout homme voué au service des autres et remplissant une fonction-utile à l'ensemble, ne mange pas pour lui-même, comme il ne vit pas pour lui-même. C'est pour toi, pour moi qu'il se nourrit, se repose et se fortifie. S'il
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venait à faiblir à son poste, faute de subsistance, c'est nous qui en pâtirions. On peut donc manger pour autrui, et on peut faire le bien à la place d'autrui. Nous faisons en général le contraire. Quand le mal arrive, nous le stigmatisons, nous le condamnons, nous le méprisons, quelquefois aussi nous l'imitons. Mais le mal ne nous excite pas à faire le bien.
Cela n'est pas dans l'ordre, cela est contraire à la loi profonde qui doit gouverner toute notre conduite. Quand nous voyons un aveugle, nous avons cette impression : Ici la lumière manque, il faut remédier à son absence, il faut voir clair pour celui qui est dans les ténèbres. Mais quand nous rencontrons un méchant, nous ajoutons à sa méchanceté.
Exemple : Vous êtes disposé le mieux du monde, 'plein d'excellentes intentions, et vous adressez une question bienveillante à quelqu'un. Ce quelqu'un est brusque, aigri, et vous répond mal. Aussitôt vous changez de ton, et
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vous vous faites son écho, et vous croyez bien faire. Vous penseriez manquer à un devoir en répondant bien à qui vous parle mal. Je ne vous accuse ni ne vous condamne, et même il me serait difficile de dire à quel point je vous comprends.
Mais si votre procédé est compréhensible, il n'est pas pour cela pratique et sage; s'il se justifie devant le raisonnement vulgaire et le droit trivial, il ne résiste pas à l'examen calme et désintéressé. Voyons : Renoncez-vous à l'usage de la parole parce que vous rencontrez un muet, ou à l'usage de vos jambes parce que vous rencontrez un paralytique? Pourquoi donc quittezvous votre bonne humeur et votre cordialité, lorsque vous vous heurtez à un grossier personnage ou simplement à un être grincheux? Peut-être trouvez- vous contraire à votre dignité, humiliant, de vous laisser dire des sottises? Mais ne pourrait-on pas affirmer, en se plaçant à un point de vue plus élevé, que la dignité
consiste à être soi-même et à le rester, et que, s'il y a une chose humiliante, c'est de laisser changer ses dispositions et jusqu'au son de sa voix par le premier venu. Habituons-nous à cette règle d'une simplicité parfaite : il vaut mieux, dans la vie, apporter ce qui manque qu'ajouter encore à ce qui abonde déjà. Or, lorsque les gens vous disent toutes sortes de choses désagréables et injustes, il est évident que ce qui abonde, c'est l'injustice, la mauvaise foi et la méchante humeur. Pourquoi y ajouter encore, puisqu'il y en a de trop; apportez plutôt ce qui manque.
Une petite scène de la vie enfantine m'a souvent paru contenir la plus touchante leçon à l'adresse des hommes. L''enfant sait que, lorsqu'on reçoit un service de quelqu'un, il faut lui dire merci. Or, souvent, lorsque l'enfant nous rend un service, nous oublions de le remercier.
Après avoir attendu en vain le petit mot qui doit nécessairement être prononcé, il dit alors lui-même: «merci», et s'en va. Il a le sentiment, l'enfant, que quelque chose doit se faire et ne se fait pas : donc, il s'en charge lui-même. Si nous comprenions la grandeur d'une pareille leçon, le monde marcherait mieux, et nous ne serions plus violents pour les violents, rusés pour les rusés, nous laissant entraîner successivement à toutes les métamorphoses, au plus grand détriment de notre conduite et de celle de nos semblables.
On ne se rend pas assez compte de tout ce qu'on peut pour les autres. J'en appelle à vos souvenirs: S'il y a quelque chose de personnel et d'intime, c'est le courage. Il semblerait impossible d'en avoir pour les autres, de vouloir à leur place, puisque cela exige une détermination personnelle. Pourtant, chacun a éprouvé ce
qu'est pour notre volonté l'appui d'une volonté sûre, amie, qui nous soutient aux moments critiques. Et cet appui ne reste jamais extérieur, il se transforme : la force des autres ne demeure pas à l'état d'aide étrangère, elle devient notre force. Comme un vin généreux ou une nourriture fortifiante, elle pénètre en nous, se transforme en notre suc et notre sang, court dans nos veines, bat dans notre poitrine, étincelle dans nos regards. La parole même et le contact direct ne sont pas nécessaires pour produire ce résultat; il peut se produire à distance, et àl'insu de ceux à qui nous le devons. La figure d'un passant, une grande douleur courageusement portée, un acte de patience ou de justice dont nous avons connaissance, nous inspirent et nous vivifient, sonnent à travers notre âme le réveil de toute.» les bonnes forces endormies.
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Vous vous débattez dans des difficultés, votre regard s'e t troublé, votre bonne volonté aussi. Un de ces moments pénibles d'abattement et de découragement, où l'homme n'est plus que l'ombre de lui-même, passe sur vous. Dans ces circon tances, un journal tombe entre vos mains. Vous y lisez qu^à tel jour, au cœur de l'Afi-ique, surpris dans une embuscade, entouré d'ennemis supérieurs en nombre, un officier, qui ne parle pas votre langueet ne lutte pas pour votre cause, a gardé son calme, que pour mieux montrer sa tranquille résolution il a, dans un pareil moment, devant ses troupes cernées et perdues, allumé son cigare, rappelé en mots brefs le souvenir de la patrie et le devoir d'un soldat, et ensuite marché à l'ennemi et à la mort certaine. — Cela tient en trois lignes. Et lorsque vous l'avez lu, vous vous levez, vous sortez de votre abattement, vous organisez la résistance; vous regardez vos difficultés en face, vous vous sentez de l'entrain, de la virilité, je ne sais quelle
généreiîse ardeur de lutter. Et toute cette vie, ce précieux ressort de courage qui vous cuime, vous le devez à des inconnus, à de? vaincus et des morts couchés là-bas sans sépulture et sans nom. Quelle preuve de ce que nous pouvons les uns pour les autres!
Aux époques d'inquiétude intellectuelle et de désagrégation morale, que faut-il enseigner à la jeunesse, et prêcher à la foule? C'est une question da plus haut intérêt; mais la réponse est souvent difficile à donner. Ce que nous venons de dire peut aider à nous mettre sur la voie. Puisqu'il y a de l'incertitude dans les esprits, et que la démarche de la plupart des gens devient vacillante, soyez ferme pour ceux qui manquent de fermeté, vigilant pour ceux qui dorment. Apportez ce qui manque. Il résulte de cette indication sommaire que lorsque la vertu baisse dans le public, il ne faut pas se contenter d'être
d'une vertu moyenne suffisante pour nous. L'heure est venue alors de renforcer son énergie, de ceindre ses reins, d'être pur, véridique, intègre, sûr de soi et de son chemin, comme si l'on avait à fournir toutes ces qualités pour tous ceux qui ne les ont pas. Plus la température morale baisse autour de vous, plus il faut alimenter la flamme intérieure.
Vous me demanderez, peut-être, à quoi peut servir tant de vie intérieure, de fidélité, de sévérité pour soi-même, au milieu d'une société vouée aux dissipations et à toutes les défaillances?
Laissez-moi vous dire que les trésors invisibles ne sont pas pour cela inactifs. Par quel chemin passent les germes des épidémies, les microbes meurtriers, toutes les contagions funestes? Vous n'en savez rien. Des causes imperceptibles sont à l'œuvre, et lorsqu'on s'en aperçoit, le mal est déjà fait. Les sources pro-
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fondes du bien sont cachées, comme celles du mal. Ce qu'un obscur malfaiteur médite aujourd'hui dans le silence des nuits, au fond d'une cellule de prison, peut éclater demain dans le domaine de la vie publique, entraîner d'autres esprits, semer le désordre et les ruines. Et ce qu'un cœur droit et aimant prépare modestement dans sa retraite, peut devenir le point de départ d'un réveil de la conscience publique. La balance est trop mystérieuse où tombent les actions et les pensées des hommes, elle est trop cachée à nos regards pour qu'il nous soit donr.é déjuger toujours de quel poids y pèsent nos. aspirations, nos efforts et nos souffrances, mais rien ne lui échappe. Par je ne sais quelle correspondance impossible à saisir, tout ce que fait une créature humaine se fait pour les autres, leur profite ou leur nuit.
Le sentiment obscur de ces relations, de ces compensations, de ce besoin d'équilibre a inspiré
souvent, dans l'histoire, les actes les plus héroïques. On ne les a pas toujours compris. Parfois le monde les a jugés excentriques, comme il a jugé certaines exagérations monacales. Il ne sentait pasque, sous ces formes de vie choquantes, ces existences d'ascètes, ces macérations, ces poussées formidables dans une même direction intellectuelle, ou une forme de l'art, de la littérature, de la coutume, il y avait la tendance à rétablir un équilibre rompu. La rigidité de Calvin a eu sa raison dans le relâchement des mœurs; la pauvreté de saint François d'Assise, dans le faste insensé de ses contemporains. La tempérance sévère et l'abstinence de quelquesuns a pour cause l'intempérance et les vices des autres. Il faut bien, a dit le poète, qu'il y ait des gens qui prient toujours pour ceux qui ne prient jamais, et toutes ces manifestations de la solidarité profonde des hommes, ne sont-elles pas comme autant de leçons répétées de cette cohésion que les Prophètes ont énoncée, que le
Christ a subie, et par laquelle s'accomplit douloureusement le salut du monde?
Ah, je le sais, il y a là une des plus violentes épreuves pour notre raison journalière, et personne, jamais, ne pourra évaluer par quelles expériences cruelles, par quelles luttes il a fallu que passe l'humanité, pour en arriver à produire et à comprendre des paroles comme celle d'Ésaïe: «Il était blessé pour nos péchés, brisé pour nos iniquités; le châtiment qui nous donne la paix est tombé sur luij et c'est par ses meurtrissures que nous sommes guéris.»
Aux yeux de la simple justice humaine, il n'y a pas de pire atrocité que de punir l'innocent pour le coupable, et de tenir lieu au coupable de la justice de l'innocent. Mais ne sommes-nous pas obligés de reconnaître, malgré cela, que la vie ne répond pas à notre idée de la justice? Ce n'est pas celui qui fait le mal qui en
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pâtit le plus, ni celui qui fait le bien qui en tire le plus de profit. A chaque instant, la cloison cù nous enfermons la personne humaine, avec les suites de ses actions, est rompue, et le mal comme le bien se répand au delà de ses auteurs.
Ne doit-on pas reconnaître, après cela, que notre petite mesure individualiste ne suffit pas pour mesurer l'univers moral; qu'on ne peut pas séparer la perte et le salut d'un homme, de la perte et du salut des autres; qu'il y a moins de distance que nous ne pensons entre «moi i> et «toi»; que «l'autre» c'est un peu nous-mêmes, et que «nous» c'est un peu lui?
De regrettables abus ont empêché cette vérité de faire son chemin.
Chacun se souvient de la lutte contre les indulgences, qui devint en Allemagne le point de départ de la Réforme. Les vendeurs d'indulgences disaient qu'un trésor était amassé par les
vertus et les souffrances du Christ, par la constance des martyrs et le mérite des saints, et que ce trésor servait à offrir aux pécheurs de toute sorte de quoi racheter leur mauvaise vie. Parti de ce principe, on se permit de vendre des indulgences à prix d'argent. Et, depuis cette époque, il y a dans le monde comme une sorte de réprobation sur cette doctrine, que le mérite d'un autre peut nous être attribué. — Nous sommes devenus, plus que jamais, partisans de la justice individuelle, et la valeur de chacun nous apparaît distincte, comme son sort nous apparaît isolé. En cela nous nous trompons étrangement.
Certes on a tort de vendre ce que Dieu donne, €t de faire de l'argent avec des crimes, du repentir ou de la vertu, comme si le ro3^aume de Dieu était un marché. Mais le fait le plus évident de l'histoire est, que les fautes et les mérites des autres sont nos fautes et nos mérites. Nous portons le fardeau de péchés que nous n'avons pas commis, et nous héritons
des avantages d'une vertu qui ne nous a coûté aucun effort. Nous payons tous les jours les uns pour les autres.
Dans une de ses pages les plus célèbres, l'Ancien Testament dit que les suites funestes du mal s'étendent jusqu'à la quatrième, et celles du bien jusqu'à la millième génération. Il n'y a pas là un dogme arbitraire, mais la constatation d'un fait qu'il faut reconnaître et qui est à la fois terrible et consolant. Notre siècle est enclin à n'en retenir que le côté sombre. L'ancienne doctrine du péché originel et de la perversion héréditaire, s'est transformée en une théorie scientifique d'une effrayante gravité et d'un fatalisme décourageant, et, frappés par la puissance du mal, nous perdons le bénéfice de la douce loi qui compense et corrige la loi funeste. — Revenons à cette loi qui s'ébauche dans l'ancienne alliance, qui se révèle avec force dans l'alliance
nouvelle : le monde est racheté par les souffrances et le mérite du Juste; et le Juste, ce n'est pas le Christ seul, c'est l'humanité sainte en vivante communion avec lui. Il nous l'a suffisamment répété.
Que serait devenue la société sans le sel qui la pénètre et en empêche la pourriture ? Que serait devenue, sous le vieux fardeau des misères, des hérédités néfastes, des corruptions séculaires, la pauvre humanité, s'il ne circulait pas dans ses veines un virus généreux, capable de combattre toutes les corruptions? Il y a longtemps qu'elle aurait succombé. Mais un monde où Jésus a été possible ne peut pas périr. Au feu ardent de la vie qu'il nous a révélée, toutes les impuretés seront consumées. Voilà de quoi remonter les courages et enflammer le zèle. Associons-nous à l'œuvre de salut, et que la flamme que le Christ
vint allumer brûle en nous. Soyons à lui ! qu'il vive en nous, que son esprit s'agite dans nos cœurs et se sente dans nos mains ! Ne regardons plus à la difficulté des temps, à l'abaissement du niveau moral, à la diminution de la foi. Parlons pour le muet, voyons pour l'aveugle, marchons pour le paralytique !
Croyants, n'excluez pas les incrédules, croyez pour eux; ne jugez pas le méchant, ne le condamnez pas, ne désespérez pas de lui ; frappezvous la poitrine pour le mal qu'il a fait, et faites à sa place le bien qu'il ne connaît pas. Voilà la meilleure arme de combat, le secret des grandes victoires. Si nous avions de la foi gros comme un grain de moutarde, nous apprendrions ce qu'est le levain quand il est vraiment actif, et de quelles inerties, de quels ferments contraires il peut avoir raison. Nous apprendrions de quel poids
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la vie d'un seul juste pèse dans la balance éternelle, et qu'il suffit de quelques vies pures en qui rayonne l'amour de Dieu et de leurs frères^ pour régénérer un peuple, pour effacer l'iniquité de toute une Sodome!
LECTURE
Dans toutes ces calamitJs, nous sommes plus que vainqueurs par celai qui nous a aimés; car je suis assure' que ni la mort ni la vie, ni anges ni archanges, ni choses présentes ni choses à venir, ni puissances, ni hauteur ni abîme, ni rien au inonde, ne pourra nous séparer de l'amour que Dieu nous a témcigné en Jésus-Christ notre Seigneur.
Rom. VIII, 39.
Plus tu es élevé, plus il te convient d'être humble. C'est alors que Dieu te sera propice.
Sir. m, 20.
Ne vous glorifiez pas, n'élevez pas si haut votre tête, ne parlez pas avec tant d'arrogance. Car ce n'est ni de l'Orient ni de l'Occident, ni du désert que vient l'élévation; mais Dieu est celui qui juge, il abaisse Tun et il élève l'autre.
Ps. LXXV, 6-8.
C'est un grand gain que la piété, jointe au contentement d'esprit.
1 Tim. VI, 7,
J'ai appris à être content dans toutes les situations où je me trouve : je sais vivre à l'étroit et je sais vivre dans l'aisance; en tout et partout, j'ai appris à être rassasié et à avoir faim, à être dans l'abondance et à être dans la disette; je puis tout par Celui qui me fortifie.
Phil. IV, II.
De quel genre de contentement s'agît-il ici? Ce n'est ni celui des satisfaits ni celui des résignés.
Les satisfaits n'ont pas voix au chapitre. Un homme qui n'est content que parce que tout va bien pour lui, n'est pas qualifié pour se donner en exemple aux autres. Il y a de la dureté de
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cœur et de la sottise, quand on est bien portant, riche, heureux, à dire aux malades, aux pauvres, aux affligés : faites comme moi.
Il n'est pas question non plus de résignation. Accepter sa situation ne signifie pas être content. Il y a d'ailleurs une résignation mauvaise qui n'est que de l'apathie et du laisser-aller. Trop nombreux sont-ils, ces faux-résignés, prêts à tout, faits à tout, que plus rien n'étonne ni ne révolte. Ce sont les pires vaincus. Il ne faut jamais se résigner à être mauvais, médiocre, opprimé, ni même malheureux, quand on peut aspirer à mieux. Le Christ, à la fin de sa prière, ramasse tout son espoir en Dieu et toute sa confiance, dans cette parole qui semble soulever toutes les chaînes, tous les jougs, tous les fardeaux de l'humanité : délivre-nous du mal! Il n'est donc pas permis d'interpréter la parole : «que ta volonté soit faite», comme une maxime équivalente au: «c'était écrit» des musulmans, et de dire: «tout ce qui arrive devait arriver, tout
ce qui est fait est bien fait. Acceptons le monde tel qu'il est, notre situation ou notre tempérament tels qu'ils sont, et n'essayons pas d'y rien changer. »
A y regarder de près, le chrétien est plutôt un mécontent. Mais ce n'est pas un mécontent de profession. Le mécontent de profession ne croit pas au bien, ne s'efforce pas de l'atteindre, et ne critique rien avec plus d'amertume que les tentatives d'amélioration. Il vit dans son mécontentement comme le poisson dans l'eau, et comme certains partis politiques, dans l'opposition quand même. Enlevez-lui la plainte, c'est comme si vous lui enleviez sa raison de vivre.
Le chrétien, lui, est un mécontent qui croit au mieux. Le contentement auquel il parvient à s'élever ne consiste pas à s'accommoder aux circonstances comme la pâte au pétrin, mais à triompher des circonstances et à se maintenir
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debout malgré elles. Le mot d'ailleurs l'indique : content signifie ff ^«/' 5^ //'^«/ ». Etre content de ce contentement-là, c'est s'affirmer et se maintenir au milieu du changement; marquer la prééminence de la force intérieure et de la vie spirituelle sur les formes extérieures de l'existence. Ce contentement-là, dans un monde vacillant et fuyant comme le nôtre, est la science des sciences, la science de l'équilibre divin. Il peut s'appuyer sur un don naturel de fermeté et de sérénité. Et certes, ceux qui ont reçu de Dieu cet heureux don de savoir se retrouver et se débrouiller au milieu des difficultés et des obstacles, possèdent un trésor des plus précieux, un trésor dont profitent leurs compagnons autant qu'eux-mêmes. Ce n'est pourtant pas de ce don naturel, quelque beau qu'il puisse être, que notre texte veut parler. Il s'agit d'une conquête. Saint Paul dit : J'ai appris. Son contentement n'est pas un héritage. Il l'a péniblement acquis à l'école, et quelle école! La vie de cet
homme offre des exemples de tous les hauts et de tous les bas, de toutes les grandeurs et de toutes les humiliations, de toutes les plus rares émotions du bonheur, comme des tentations les plus poignantes de l'infortune. Réputation brillante et précoce popularité du jeune pharisien, ivresse du savoir et de l'influence, confiance en soimême, en sa sagesse et sa croyance jusqu'au fanatisme. Puis, ébranlement intérieur, orages de la conscience, naufrage de ce qui lui avait paru le plus certain, naissance à une foi nouvelle, longue solitude de l'âme. Réveil à l'action, luttes pour Dieu et son Christ, conquêtes merveilleuses, batailles, blessures, persécution, prison. Chez les frères en Jésus, parmi les enfants spirituels, traité comme un père vénéré, un messager de Dieu : ailleurs, honni, conspué, lapidé. Aujourd'hui riche de tout ce que l'amour lui offrait en abondance; demain pauvre, exposé à toutes les privations. Et peut-être plus profondément ressenti que tout cela, le flux et le reflux mysté-
rieux de la vie de l'âme, cet abîme insondable où les jours lumineux alternent avec les nuits noires. Personne, mieux que saint Paul, n'a connu les tristesses et les ravissements intérieurs, les grandes forces et les grandes misères. Et il aurait pu dire en parlant de la vie, ce que dit le poète en parlant de la mer :
J'en ai bu la tendresse et mangé l'épouvante.
Voilà l'homme qui a le droit de parler et d'enseigner, car il a d'abord appris.
Mais il ne se contente pas de dire : j'ai appris; car il a, mieux que personne, fait l'expérience que savoir ne suffit pas. Il dit : je puis. Je puis tout par Celui qui me fortifie. Par l'effort personnel, j'ai appris; par la force de Dieu, je puis. Par quelque chose qui est plus grand que la pauvreté, je sais être pauvre; par quelque chose qui est plus grand que la richesse, je sais être dans l'abondance. Cette alliance du labeur hu-
main et de l'assistance de Dieu, il ne faut jamais l'oublier !
La chose du monde dont nous avons le plus besoin, c'est d'apprendre à rester par la force de Dieu les maîtres des circonstances, au lieu d'en être les esclaves.
Celui qui est pauvre et ne sait pas être pauvre, est un esclave de la pauvreté. Il la traîne comme un boulet, il en est affligé comme d'une bosse; il en savoure toutes les misères, il en épuise toutes les hontes. Mais sa sainteté, sa beauté, son obscurité heureuse, il ne les connaîtra jamais. Celui qui est riche et ne sait pas être riche est esclave de sa richesse. Il en use comme un brigand d'une proie, il s'en affuble comme d'un déguisement, il s'y noie, et ces deux esclaves ne diffèrent que par la livrée. Voilà ce que d'ordinaire on ne discerne pas. Le commun des mortels s'imagine que ce qui fait le riche c'est la
richesse, et ce qui fait le pauvre c'est la pauvreté. Quel jugement puéril et superficiel! Est-ce le pinceau qui fait le peintre, et l'archet qui fait le musicien? De même, il ne suffit pas d'être pauvre pour se servir de la pauvreté, et riche pour bien employer sa richesse.
Un pauvre qui est un homme, sans envie comme sans servilité, qui s'arrange selon ses besoins, tire beaucoup de ses faibles moyens, et, sentant le prix de sa dignité, demeure respectueux de celle des autres, celui-là sait être pauvre. Rien de plus admirable, rien de plus rare. J'en dirai autant d'un riche qui est un homme, qui ne méprise personne, connaît la pitié et ne commet pas la vulgaire erreur de se confondre avec ce qu'il possède et de s'estimer exactement au poids de sa fortune. Qu'est-ce qu'un riche qui tombe dans cette erreur, et à quoi le comparer, si ce n'est à un tableau dont le cadre
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constitue toute la valeur? Que le marteau des destinées contraires brise le cadre : le tableau ne vaut plus rien. Mais que le tableau vaille par lui-même, et la perte du cadre n'est plus qu'un accident de second ordre.
Ici nous touchons à un point, le plus délicat de tous. S'il est difficile de savoir être pauvre ou riche, il est encore plus difficile de savoir être pauvre quand on a été riche, ou riche quand on a été pauvre.
Quelle calamité pour un homme de perdre sa fortune, quand toute sa vie consistait dans ses équipages, son écurie, sa table, ses habits, ses titres, les fêtes qu'il donnait, et les relations qu'il cultivait. C'est un homme à l'eau et un homme perdu. Du jour au lendemain, il perd toute sa dignité, descend au rang d'un obséquieux parasite et d'un mendiant sans vergogne.
Et le pauvre qui devient riche par un coup de
hasard, s'il n'a pas su être pauvre, ne saura pas être riche. Du jour au lendemain, il oubliera son passé, ses frères, ses amis. Il les méprisera avec le dernier cynisme. Son orgueil ne connaîtra pas de bornes, et ses caprices ne rencontreront aucun frein. Sa brillante situation ne sera pour lui qu'un moyen plus sûr et plus odieux de révéler son âme basse et ses goûts dégradants.
Rien n'est plus instructif à cet égard que l'étude des temps troublés, des révolutions, des guerres, des commotions sociales, qui font dans les situations respectives des hommes de profonds changements, labourent les couches de la population, et jettent souvent à la surface ce qui gisait au fond, en précipitant vers le fond ce qui tenait le haut du terrain. Qu'est alors qu'on peut voir de quel grain est l'homme, et ce qu'il vaut en luimême. La richesse subite et le pouvoir rapide.
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de même que la pauvreté accidentelle et inattendue nous font voir les caractères comme à travers un verre grossissant. Leurs qualités et leurs défauts prennent soudain des proportions colossales. Jamais l'homme n'est plus laid, plus haïssable, plus effrayant. Jamais la brute qui sommeille en lui ne se réveille avec des gestes plus menaçants et des actes plus monstrueux. Jamais aussi les germes de vertu et d'héroïsme que contient notre cœur ne se développent autant; jamais l'homme n'est plus saint, plus grand, plus touchant !
Comme certains vins ne supportent pas les cahots et les voyages, il y a des hommes, et c'est le plus grand nombre, qui ne supportent pas les soubresauts de la fortune. L'épreuve de l'abondance ou de la disette, de l'élévation ou de l'abaissement leur est fatale. En vérité, il faut être d'une trempe extraordinaire pour ne pas
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succomber; les forces humaines ne suffisent pas, il faut la force de Dieu. Nous avons vu, de nos jours, des hommes qui, au sommet du pouvoir ont pétri la matière humaine comme le potier la terre glaise, manifesté pour l'écrasement de leurs adversaires une volonté de fer, un coup d'œil d'aigle, étonné le monde par leur énergie qui semblait invincible. Tombés du pouvoir, ils nous ont donné le spectacle pénible de toutes les faiblesses de caractère, de toutes les petitesses. La retraite et la chute, qui en avaient grandi tant d'autres, les ont fait paraître audessous de la taille commune. Ils ne savaient pas être vaincus, eux qui avaient tant de fois infligé ce sort aux autres. Ils manquaient, en somme, de la vraie force d'âme, de celle qui est également capable de nous rendre cléments dans la victoire et de nous soutenir dans la défaite.
La marche de nos idées nous amène à parler du pouvoir. Arrêtons-nous ici un instant. Saint Paul dit : Je sais être élevé et je sais être humble ; ce qui équivaut à peu près à dire : je sais commander et je sais obéir.
Qu'est-ce que c'est que commander ? Cela consiste-t-il à faire plier ses semblables sous le poids de sa domination, à les maintenir comme on maintient par terre les lutteurs terrassés, en leur mettant le talon sur la nuque? Non. Briser une porte à coups de hache, trancher un nœud avec le glaive, ouvrir les boutons des fleurs avec des doigts grossiers, cela ne s'appelle pas ouvrir une porte, résoudre un problème, activer un développement; et la tyrannie n'est pas le commandement. Les violents et les oppresseurs, tous ceux qui tonnent, menacent, n'ont jamais su quelle est cette force subtile, spirituelle, incompréhensible qu'on appelle l'ascendant moral, sans laquelle il n'y a pas de commandement. C'est en elle qu'est la royauté, le secret du pou-
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voir, l'investiture qui seule confère de vrais droits. Ceux qui la possèdent commandent par la grâce de Dieu, n'auraient-ils ni titres, ni mandats, ni aucune légitimation humaine. Mais ils ne commandent pas en leur nom, ils commandent au nom de la justice qui est plus grande qu'eux. En somme, ils obéissent en commandant, et donnent, en la réclamant, l'exemple de la soumission. Ce n'est pas à eux qu'on se soumet; on s'associe à leur obéissance plutôt. Un homme qui commande ainsi n'est jamais plus humble que lorsqu'il donne un ordre, car à ce momentlà il s'incline, courbé par la majesté de sa conscience, et le mouvement de son âme se communique à d'autres âmes. Savoir commander, c'est savoir obéir, et c'est révéler aux autres le secret de l'obéissance.
Voilà ce que les tyrans ne savent pas. Ils ne savent pas commander, parce qu'ils ne savent
pas obéir. Partout où ils paraissent, l'arbitraire qui les anime, la haine et la férocité qui agitent leur sang, se communiquent à ceux qu'ils prétendent mener. Une parole d'eux, un geste, un regard suffit pour éveiller dans le cœur des hommes les reptiles endormis des plus basses et des plus sinistres passions. Ils sont excitateurs, fauteurs de désordre, semeurs de révoltes. Et il est bon qu'ilensoitainsi. Dieu le veut. Il ne donne sa gloire à aucun autre. Il ne donne pas aux oppresseurs, aux impies qui méprisent à la fois l'humanité et les lois éternelles, il ne leur donne pas la clef des cœurs et des volontés. Pour être grand devant les hommes, respecté, obéi, il faut qu'on soit petit devant Dieu. Mais celui qui est petit devant Dieu, sait aussi le mieux s'accommoder aux plus dures exigences de la vie, aux situations inférieures. Au dernier rang, il demeure grand, comme il est modeste au premier; car il sait qu'il n'y a qu'une seule grandeur, celle de l'âme qui tient de Dieu, et c'est
pour cela que jamais il ne touchera, en commandant, aux droits sacrés et inviolables des autres, et que, dans l'humilité, la servitude même, il garde sa noblesse.
Ce sont là des choses qui se vérifient dans l'histoire des peuples comme dans les relations journalières. On dit : nous manquons d'hommes. Le prestige s'en va. Le respect diminue. Il y a du frottement entre les classes. Tout cela vient de la même cause : nous ne connaissons pas Celui par qui l'on peut toutes choses, obéir et commander. C'est pour cela que l'on rencontre tant de gens qui sont mécontents de leur situation. Le monde est plein de génies méconnus, de grandeurs incomprises. Chacun se croit fait pour des fonctions plus élevées et se trouve déplacé dans la sphère qu'il occupe. Il néglige d'être fidèle dans les petites choses, sous prétexte qu'il est capable d'en accomplir de grandes. Que
prouve, cependant, toute cette inquiète agitation d'une multitude qui désire arriver aux degrés supérieurs de l'échelle, sans avoir passé par les inférieurs? Cela ne prouve que l'incapacité de tirer parti de ce qu'on a.
Méfions-nous de ces esprits mal faits, et gardons-nous de leur confier ce qu'ils envient pour remplacer ce qu'ils méprisent.
Pour être digne du rang d'officier ou de général, il faut encore autre chose que de se sentir déplacé dans le rôle de caporal, et de s'y montrer négligent, arrogant et propre à rien. Les gens qui ne savent pas exercer dignement et joyeusement une fonction quelconque, pourvu qu'elle soit humaine et supportable, montreraient partout la même impuissance. Ce sont de mauvais pauvres qui feraient de mauvais riches, de mauvais serviteurs qui feraient de mauvais maîtres.
Hélas! combien n'y a-t-il pas, pour notre
plus grand malheur, de ces subalternes indisciplinés auxquels on ne voudrait pas obéir un seul jour, s'ils étaient les maîtres; de ces maîtres peu intéressants dont on ne pourrait pas se servir comme domestiques, race toujours en murmure, nulle part à l'aise, que dépeindrait à merveille la parole de saint Paul retournée : Je n'ai appris à être content dans aucune position où je me trouve; je ne sais vivre ni à l'étroit ni dans l'aisance ; en rien et nulle part, je n'ai pu me faire à l'abondance ou à la disette ; je ne sais me tenir ni en haut ni en bas, je ne puis rien, et celui qui fortifie, je ne le connais pas!
Le sens de la parole de saint Paul s'étend au delà de la situation de fortune ou du rang social. Essayons de lui emprunter encore quelques
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rayons capables d'éclairer notre route. Voici, par exemple, entre beaucoup d'autres, deux applications qu'on peut faire de cette parole: Savoir être jeune, savoir être vieux; savoir être heureux, savoir être malheureux.
Quel dommage de voir un jardin gracieux livré à une bande de sangliers qui labourent les parterres, piétinent les semis, se vautrent dans les fleurs, gâtent les fruits ! C'est le spectacle qu'offre à nos yeux tous les jours ce beau et divin jardin de la Jeunesse, quand il est occupé, dévasté, saccagé par les instincts inférieurs, les appétits grossiers.
Les viveurs ne savent pas être ieunes. Les jeunes ambitieux ne le savent pas non plus. Quoi! voici le matin, des gouttes de rosée pendent à chaque feuille, il y a des nids et des battements d'ailes dans tous les buissons, et au lieu d'ouvrir ton âme aux brises du printemps, d'être joyeux, bon pour tout ce qui souffre, de sourire et de chanter sous le ciel qui te sourit,
tu restes froid et tu calcules; tu te fais l'oiseleur qui tend ses pièges; tu combines et tu ne rêves qu'à la meilleure façon de surpasser tes compagnons, de préparer ton piédestal, de faire valoir ton personnage! Jeune diplomate, je te plains d'avoir ce cadre et d'y installer tes batteries, de n'avoir pu trouver de plus beau rôle dans cet Eden, que celui de l'araignée qui tend ses toiles d'une fleur à l'autre.
Et ceux qui marchent là-bas tête baissée, enveloppés d'un manteau de brume, revenus de tout avant d'avoir rien vu, drapés dans leur pessimisme qu'ils confondent avec le sérieux, ou dans leur morne rigidité qu'ils prennent pour de la vertu ! Et plus loin, ces orgueilleux, sans respect pour personne, plus sages que leur père et leur mère, tombés du ciel avec la science infuse. De la jeunesse, cela! Aucun de ceux-là n'a jamais su ce que c'est que d'être jeune, frère de tout ce qui germe, se lève, aspire et cherche ; aucun d'eux n'a entrevu ce qu'une pareille
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situation comportait de joie et de pitié, d'espérance et de modestie, de vigilance et d'entrain.
Et quand les années ont passé sur leur jeunesse qu'ils n'ont ni respectée, ni employée, et dont ils n'ont pas su jouir, ces hommes incapables d'être jeunes ne savent pas être vieux. Lorsque la lumière devient moins vive, le son moins éclatant, le sang moins chaud, le bras moins solide; lorsque le soir descend sur le vo3'ageur fatigué, ils ne savent pas ralentir le pas sans murmure, ni quitter sans plainte ce festin auquel ils ont fait si peu honneur. On dirait qu'ils sont les premiers à qui ces choses arrivent. L'âge les rend maussades, envieux, décourageants. Ils vont partout, disant du mal de cette pauvre vie qu'ils ont si peu estimée, déroutant la jeunesse, raillant l'enthousiasme, accom- ' plissant jusqu'à la fin, jusqu'à l'effondi eraent
final (car de teîles vieiliesses sont des effondrements) la même œuvre néfaste.
Oh! qu'ils sont plus beaux dans la lumière clémente du soir, ces hommes qui ont su être jeunes, qui ont aimé la vie pour ce qu'elle a de grand et de saint, donné leur force pour tout ce qui est digne d'être aimé, usé leurs jours au service de leurs frères; qui ont su, de leur temps, mieux rire que personne, frapper plus ferme que personne, travailler plus dur que personne; qui ont blessé leurs pieds aux ronces du chemin, mais qui n'ont jamais abandonné l'espérance. Maintenant, dans le sentier solitaire où ils marchent avec des forces diminuées, ils sont heureux du bonheur des autres, se réchauffent au contact de ceux qui commencent à vivre, s'intéressent à l'avenir, oubliant leurs misères pour faire bonne figure aux nouveaux venus! Ils ont gardé dans leur cœur le Dieu de leur jeu-
nesse, et Celui qui les a aidés à vivre leur apprendra à mourir. Ils voient sans regret leur soleil se coucher, parce qu'ils en connaissent un qui ne se couchera jamais, et c'est bien d'eux qu'on peut dire avec vérité :
Mon cœur ne dépend plus d'un rayon de soleil'.
Savoir être heureux, savoir être malheureux. L'opinion courante est qu'on s'habitue plus aisément au bonheur qu'au malheur. Cela ne veut pas dire qu''on sache plus facilement porter le fardeau des jours faciles que celui des jours mauvais. On peut même affirmer que bien peu d'entre nous savent être heureux. Nous ne supportons pas facilement le bonheur : il nous amollit, nous entame, nous fait lentement perdre
* Lamartine.
une partie de nos qualités. Il faut une âme haute, constamment en contact avec la réalité, maintenue par le sentiment de la présence de Dieu et purifiée par le partage des souffrances d'autrui, pour ne pas se dissoudre dans la félicité et pour y garder du caractère. A beaucoup d'hommes les heures sévères ont fait plus de bien que les heures agréables. Le bonheur constitue donc une redoutable épreuve.
Mais la question a souvent été envisagée sous cette face. Elle en a une autre infiniment moins connue et qui mérite l'attention. La voici : Nous ne savons pas être heureux parce que nous manquons de confiance. On est si franchement malheureux, si complètement désolé dans certains cas. Pourquoi donc ne peut-on pas être, comme par une sorte de compensation, absolument heureux dans d'autres cas? Pourquoi ces arrière-pensées, ces ombres, ces pressentiments
qui gâtent bien plus nos jours heureux que les souvenirs lumineux ou les espérances ne consolent nos jours d'infortune? C'est que l'homme perd la confiance, la sécurité, la faculté de se réjouir. Certains malheurs le troublent pour toujours. Vous viviez dans la confiance, ayant au cœur le calme nécessaire pour marcher vers l'avenir. Mais, comme le malfaiteur au coin d'un bois, le malheur a fondu sur vous, vous a terrassé, mutilé. Depuis lors vous ne croyez plus au lendemain, vous ne pouvez plus goûter une joie pure. Il vous semble que vous êtes tombé sous le gouvernement d'un autre Dieu. Vous appartenez maintenant à la vieille fatalité, à quelque puissance jalouse du sourire des hommes et qui vous fait expier chaque bonheur. Quelle triste situation d'esprit, et que de myriades d'hommes en ont la vie à jamais dévastée ! Je ne comprends que trop cette insécurité d'une âme terrorisée, et j'y compatis plus qu'à toute autre souffrance. Mais si elle est légitime, explicable.
23o l'évangile et la vie
s'il ne faut la reprocher à personne, elle n'en contient pas moins une injustice envers Dieu. Même quand la vie nous a maltraités, balafrés à coup de hache, il faut faire à Dieu cet honneur de nous réchauffer dans le rayon qu'il nous envoie, affirmer notre confiance en lui, en maintenant le droit de sourire. Pour un être froissé, durement éprouvé, l'une des façons les plus sublimes de servir Dieu est de se réjouir, ne fût-ce qu'une heure, quand l'occasion lui en est offerte. Le Dieu qui compte nos soupirs, recueillera notre joie, et elle ra3'onnera comme une pure lumière jusqu'au cœur de la compa-sion infinie.
Ces réflexions se prolongent. Je ne peux les clore pourtant qu'en appuyant une dernière fois sur ce mot : en tout et pour tout, qui dit tant de choses impossibles à énumérer et se rapporte non seulement aux vicissitudes du dehors, mais
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à celles de la vie intérieure. Nous voyons bien que pour vivre il faut être relié à la source de vie. Cest parce que le Christ vivait dans son âme que saint Paul était fort. Quiconque sur la terre a un ressort puissant le doit à quelque saint amour, à quelque haute inspiration qui le met en contact avec le monde spirituel. Celui-là seul connaît le charme de la lutte, la fortifiante saveur des difficultés, à qui a été révélé le pouvoir mystérieux des présences invisibles et aimées, grâce auxquelles on n'est jamais ni seul ni perdu. Que l'homme est misérable quand il n'a ni amour, ni passion, ni foi, quand il en est réduit à devenir quelque chose pour être détruit, à grandir pour mieux goûter l'amertume de la mort et qu'il passe sa vie à ignorer ce qu'est la vie!
■ Mais cette lumière qui nous soutient se voile quelquefois, ce désir intérieur se tait, ce souffle
des cieux qui ranime nos âmes et les vivifie dans la grande lutte, ne se fait plus sentir. Ce sont les jours de misère spirituelle, où il semble que l'armure, d'ordinaire invincible malgré tous les obstacles, nous ait été enlevée. Voilà l'épreuve des épreuves. Là encore il faut savoir dire : je sais être dans la disette. J'admire saint Paul dans la pauvreté, la prison, la faim, les adversités; mais quand il se glorifie de sa faiblesse, quand il sait renoncer même à se sentir fort, courageux, visiblement porté par l'esprit, pour se consoler dans les grandes détresses intérieures avec cette parole : « Que ma grâce te suffise, ma force est puissante dans la faiblesse «^ alors je voudrais me mettre à genoux, car je sens bien que c'est Dieu qui passe !
On a l'habitude de parler de faits chrétiens et de désigner de ce nom des événements historiques qui ont une date. Je n'y vois pas de mal.
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Mais l'accès vers ces faits est difficile pour une foule de raisons. Ils se passent hors de nous, làbas. Le temps, les mœurs changées, le monde transformé, la pensée modifiée créent entre eux et nous des distances plus ou moins grandes. Heureusement pour nous qu'il y a des faits chrétiens actuels. Ce que d'autres yeux ont vu, ce qu'affirment de lointains témoins, n'est pas tout. Le Dieu de bonté s'est réservé des moyens pour nous sauver à tous les âges, directement, en renouvelant autour de nous et dans nos âmes les grands actes du salut, et en nous permettant de dire, autrement que sur la foi des documents historiques : je puis tout par Celui qui me fortifie !
O Christ, les traits de ta figure mortelle sont inconnus aux hommes; le peintre qui te montre à nos yeux ne le peut faire que d'une manière out-à-fait imparfaite. Personne jamais ne con-
naîtra le son de ta voix qui pourtant domine les siècles, ni l'éclat de tes yeux par lesquels la bonté infinie a rayonné dans nos ténèbres. Les livres qui doivent nous servir à reconstituer ta physionomie spirituelle et ta vie, nous laissent sur beaucoup de points dans une cruelle incertitude. Que de fois ton évangile s'est dissipé en vapeur entre les mains de la sagesse de ce monde, ou condensé en glace sur les lèvres de ceux qui se nomment tes mandataires officiels. Mais tu nous as laissé ton image, ta signature authentique, et comme le stigmate de ta puissance, dans tous ceux qui vivent de ton esprit, brûlent de ton amour, souffrent de ta pitié, marchent dans ton espérance. En eux, tu célèbres d'âge en âge ta victoire sur le monde, lorsque sentant agir dans leur intérieur le même Dieu qui était en toi, ils reçoivent la preuve permanente de cette parole : Si quelqu'un croit en moi, des fleuves d'eau vive couleront de son sein. Ah! toi, grand vivant, apprends-nous
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à vivre, sois riche dans notre misère, fort dans notre infirmité, et que ce monde que tu as tant aimé te garde, à travers ses nuits et ses naufrages, jusqu'au matin éternel!
vous MARCHEREZ SUR LES SERPENTS
LECTURE 1
Celui qui demeure sous l'abri du Très-Haut, repose à l'ombre du Tout-Puissant. Je dis à l'Éternel : Mon refuge et ma forteresse, Mon Dieu en qui je me confie! Car c'est lui qui te délivre du filet de l'oiseleur, de la peste et de ses ravages. Il te couvrira de ses plumes, et tu trouveras un refuge sous ses ailes. Sa fidélité est un bouclier et une cuirasse. Tu ne craindras ni les terreurs de la nuit, ni la flèche qui vole de jour, ni la peste qui marche dans les ténèbres, ni la contagion qui frappe en plein midi. Que mille tombent à ton côté et dix mille à ta droite, tu ne seras pas atteint.... Aucun malheur ne t'arrivera, aucun fléau n'approchera de ta tente. Car il ordonnera à ses anges de la garder dans toutes tes voies. Ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte contre une pierre. Tu marcheras sur la lion et sur l'aspic, tu fouleras le lionceau et le dragon.
Psaume XCI.
vous MARCHEREZ SUR LES SERPENTS
Je vous ai donné !e pouvoir de fouler aux pieds les serpents et les scorpions, et toutes les forces de l'ennemi, sans qu'elles puissent aucunement vous nuire. Luc X, 19.
Ces paroles et leur histoire dans le monde, sont une des preuves de ce que peut devenir une vérité spirituelle sous le régime de la lettre. Avant de nous édifier de leur sens normal, il nous faut donc examiner plusieurs cas où elles cessent d'être bienfaisantes et véridiques.
Loin de nous de vouloir en diminuer la portée. Ce serait attaquer la racine même de la foi de tous les âges. Que Dieu soit un rempart, que l'homme qui le craint n'ait rien à risquer,
ni des flèches, ni de la peste, ni de l'aspic ; que les anges aient pour ordre de le porter sur leurs mains, c'est une affirmation familière déjà à l'Ancienne Alliance. Les Psaumes et les Prophètes contiennent une série de passages, où la confiance absolue dans la protection de Dieu trouve une expression si forte, que le cœur des croyants n'a cessé, depuis lors, de s'en inspirer. Au fond, Jésus, dans le passage que nous méditons, fait écho à l'Ancien Testament, comme il l'a fait souvent le long de sa vie et jusque sur la croix Le Christ citant les prophètes, se servant de leurs propres termes pour enseigner, poussant encore dans son agonie des soupirs et des cris où nous reconnaissons le texte de l'Écriture, affirme que l'âme religieuse de l'humanité est une, et, sur la question particulière qui nous occupe, cette unanimité de confiance est bien réconfortante. Elle nous fait comme toucher du doigt ce qu'il y a d'immuable et de divin dans la foi.
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Il n'en est pas moins vrai qu'une certaine façon de se servir de ces paroles les a tournées plus d'une fois contre la foi elle-même.
Dans l'Ancien Testament déjà, leur sens s'altère profondément sur certaines lèvres. De ce fait que Dieu est le rempart des croyants, et qu'à l'ombre de ses ailes rien de mauvais ne pouvait les atteindre, quelques-uns concluaient que le juste ne devait pas souffrir, ou que, dans tous les cas, la délivrance ne pouvait jamais se faire attendre trop longtemps. « Où est maintenant ton Dieu ? » dit à son mari affligé la femme incrédule et méchante de Job. Quant aux amis de Job, ils concluent tous que celui qu'ils avaient cru juste, devait avoir quelque défaut, avoir commis quelque crime secret, dont sa lèpre était le châtiment public. Et l'auteur du livre de Job, quoique placé à un point de vue infiniment plus élevé que la femme et que les
amis, n'en fait pas moins cesser l'épreuve de son héros avant la mort. Le malade se guérit, les biens lui sont rendus, une nouvelle et nombreuse famille vient remplacer celle qu'il a perdue, et, pour quelques mois de misère, il lui est accordé cent quarante ans de bonheur sans nuage et de souriante vieillesse. — Hélas ! de pareilles réparations ne sont guère de ce monde. Que de larmes cette conception, que le juste devait être heureux, n'a-t-elle pas fait couler des yeux des croyants! Par quels chemins obscurs a dû se traîner pendant des siècles la pauvre humanité, à la fois brisée par les épreuves, et tourmentée du besoin de croire à l'éternelle miséricorde, à l'éternelle justice !
Au temps des prophètes, pendant l'exil surtout, on apprend à croire au Dieu des jours mauvais, à la révélation sainte que l'homme épelle, en pleurant, au livre mystérieux des
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douleurs. Il apparaît aux yeux de ceux qui ont beaucoup peiné et beaucoup espéré, que le sort des enfants de Dieu est souvent tout différent de la vieille idylle juive, où l'on meurt comblé de biens et rassasié de jours. Malgré cela, le sens littéral de la promesse, que le mal ne peut atteindre le juste, continue à égarer beaucoup d'esprits.
Ce qu'on appelle dans l'Évangile le scandale de la croix n'est pas autre chose. Le plus fort argument des juifs contre le Christ, c'est qu'il soit mort sur le bois infâme, et que le bras puissant de Dieu ne soit pas intervenu pour le délivrer. Jésus sentait bien la force de cette superstition religieuse, profondément enracinée dans le cœur de ses contemporains et même de ses disciples. Avec quelle douleur ne dut-il pas leur dire, la veille de sa mort: «Cette nuit, je serai pour vous tous un objet de scandale. » Il savait que,
pour tous ces esprits ennemis ou amis, mourir comme il allait mourir, sans une intervention de Dieu, sans une protestation, sans un signe extérieur de sa part, équivalait à être abandonné, châtié, réprouvé par Dieu lui-même.
Où étaient, à l'heure dernière, ceux qui pouvaient croire que ce crucifié blême et sanglant, pendu entre deux voleurs, venait de livrer la bataille suprême d'une guerre où il avait vaincu le monde ?
La divine leçon de choses donnée sur le Calvaire se fit lentement jour dans les esprits. Quelques-uns comprirent le sens incommensurable de cette parole : « Il faut que le juste souffre », et de cette autre : « Les péchés du monde sont sur le juste ». Et pourtant, la vieille erreur est toujours là. N'est-ce pas elle qui reparaît au moyen âge sous la forme des jugements de Dieu? Un crime est commis. La justice
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recherche le coupable, et reste indécise. Elle a bien mis la main sur plusieurs suspects, mais les preuves matérielles font défaut. Que faire en cet embarras? Suspendre le jugement plutôt que de condammer un innocent; ce serait le seul parti à prendre. Mais on ne le prend pas. Puisque la justice humaine est impuissante, place à la justice de Dieu ! C'est Dieu qui prononcera. Il connaît les siens. Alors on expose les accusés à de graves dangers, on les fait lutter contre des fauves, on les livre aux flammes, certain que, s'ils sont innocents, Dieu les tirera de là. Et dire que des hommes, des chrétiens ont présidé à ces jugements, ayant f n main l'image du Crucifié de Golgotha^ sans jamais comprendre que cette croix était la plus éclatante protestation contre l'iniquité de ce qu'on appelait un jugement de Dieu! Mais ce qu'il y a de plus horrible à penser, c'est que les victimes de ces jugements aveugles partageaient le plus souvent la foi de leurs contemporains, et
que, lorsqu'ils mouraient dans l'épreuve, ils ne sentaient pas seulement sur eux la réprobation de la foule, de ce monstre à mille têtes qui les dévorait des yeux, mais la réprobation de Dieu lui-même. Je ne connais pas de plus atroce déchirement pour une conscience humaine que celui-là : mourir pour une sainte cause, et, au moment suprême du sacrifice, douter peut-être de son droit et rendre l'âme en se croyant maudit.
Nous lisons en frémissant ces vieilles pages d'une histoire obscure et troublée, et pourtant la même erreur persiste à projeter son ombre malfaisante sur notre vie et nos opinions. Chaque fois qu'un chrétien s'appuie sur le succès d'un homme, d'une œuvre, ou d'une doctrine, pour en déduire que cette œuvre, cet homme, ou cette doctrine, sont aimés de Dieu; chaque fois qu'il lui suffit de voir une cause
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vaincue, pour en déduire que cette défaite est le doigt de Dieu manifesté contre cette cause ; chaque fois qu'il laisse fléchir sa conscience par un obstacle extérieur, il commet une iniquité. Au fond, ce genre de croyance et de jugement aboutit tout droit à la morale du succès : Tout ce qui réussit est bon, tout ce qui succombe est mauvais. Quel genre d'athéisme est pire que cette religion-là?
Et voilà comment les paroles où l'Écriture nous parle de la protection divine, paroles destinées à fortifier nos courages, à être comme un sûr et ferme bâton pour appuyer nos pas, se transforment en une massue dont on nous assomme. Et jamais on ne pourra commenter un texte comme celui-ci : a Vous marcherez sur les serpents», sans se souvenir d'abord que beaucoup, parmi les meilleurs, les plus purs, ont été dévorés par les serpents!
Alors faut-il abandonner la promesse du Christ et en remettre l'accomplissement à la vie future ? Certes, comprise ainsi, elle garderait un sens assez large et assez consolant, et nous y reviendrons, car nous sommes de ceux qui pensent qu'on ne pourra jamais assez fortifier dans les cœurs l'espérance des réparations éternelles. M iis ce serait méconnaître le caractère des paroles de Jé^us que d'y voir exclusivement ou même de préférence une promesse d'outre-tomb^. Leur forme pratique et circonstanciée annonce un sens prochain. Il est évident que Jésus veut encourager ses disciples pour leur difficile mission, en leur promettant le secours de Dieu dans la vie présente. Et c'est ici que s'ouvre devant nous un large terrain d'expérenci sur lequel nous allons poser le pied. Jésus, en disant: « Vous marcherez sur les serpents, » fait allusion à des immunités spéciales à une assistance extraordinaire souvent
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expérimentée avant lui, par lui, et qui a continué à l'être après lui. La justice, la bonté, la vérité, la vie divine dans le monde ont beau être les grandes persécutées et les grandes vaincues, elles n'en ont pas moins leurs jours, leurs éclatantes revanches, leurs triomphes, ici, parmi nous, au sein du doute, des nuits, de la souffrance et du mal. Il y a en elles une vertu cachée qui se manifeste par mille témoignages, et dont il suffit d'avoir contemplé une fois l'effet mystérieux, pour sentir qu'aucun obstacle ne saurait lui résister définitivement.
De cette force de Dieu nous allons constater la trace, dans la lutte de l'homme contre les dangers matériels et contre les dangers qui viennent de la méchanceté humaine.
Les dangers matériels d'abord. Et ici permettons-nous une allusion à des faits congénères. Rien d'humain ne doit nous rester
étranger. Je songe aux naïves légendes du temps passé qui nous parlent de héros invulnérables, d'hommes qui ont passé leur vie au milieu des périls sans jamais être atteints. Un rempart invisible les environnait et les protégeait dans l'accomplissement de leur œuvre. L'humanité a toujours souhaité que ses bienfaiteurs lui fussent gardés. Les voyant plus exposés que d'autres, elle a fait des vœux pour ces tètes consacrées par le sacrifice volontaire. Et il s'est trouvé que son vœu se rencontrait avec la loi qui est au fond des choses. Car celui-là est gardé par Dieu qui va à la vie et au devoir avec une âme détachée, fraternelle, courageuse. Les païens mêmes sentent confusément que quelque chose de divin l'anime et le met en dehors des conditions communes. Ce même genre de constatation a été confirmé, à toutes les époques et dans tous les mondes, par une foule d'hommes attentifs à ce qui se passait en eux-mêmes. Et ici, je peux faire appel à l'expérience personnelle, d'abord
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dans ce qu'elle a d'humiliant. 11 y a des jours dans la vie, n'est-il pas vrai, où tout vous effraie, où vous n archez d'un pas mal assuré. La confiance manque ; le moindre obstacle fait trébucher, on se noierait dans un verre d'eau. Pourquoi cette insécurité ? Les causes en sont nombreuses, mais elles se ramènent à la même source : Le sentiment de la présence de Dieu a diminué dans nos âmes. Nos préoccupations sont terre à terre, notre horizon restreint. Prisonniers de nos désirs, de nos pensées inférieures, nous risquons, dans notre cachot, d'être détruits par eux, comme certains détenus célèbres ont été dévorés par les rats. Qu'un danger matériel se présente dans ces conditions, une bataille à livrer, une contagion à affronter, une fatigue ou une intempérie à supporter, nous allons au devant des forces de l'adversaire comme des soldats démoralisés, battus d'avance, parce que l'ennemi a des intelligences dans la place. Quand un homme est surpris dans cer-
taines conditions de désordre moral et d'atonie, il est comme préparé pour sa perte.
Par contre, n'y a-t-il pas, dans l'existence, des périodes où l'on se sent visiblement soutenu, fortifié et comme cuirassé contre le danger? Pourquoi? Parce qu'un grand amour, une sainte passion vous enflamme. Tout semble facile. Alors qu'en certains jours de félicité banale on s'était trouvé comme alourdi, on se sent, en pleine bourrasque le cœur à l'aise, heureux d'aller à la corvée, heureux de courir au feu, heureux de lutter contre la maladie. Rien ne fait peur, rien n'abat! On voit clair au sein des nuits ; on supporte gaiement la faim et la soif; le froid ne vous touche pas, le microbe ne mord pas sur vous, et ceux qui vous voient à l'œuvre sentent des puissances surhumaines passer sous la figure d'un homme. Voilà les expériences auxquelles songeait le Christ. Et c'est parce
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que cette expérience a été faite mille fois et de tous les temps, que les vieilles traditions, la Bible et l'histoire en sont pleines.
Parlons maintenant des dangers qui viennent de la méchanceté humaine. Le serpent est le symbole de la calomnie, de l'astuce rampante, du venin caché, du piège qui nous guette dans l'ombre. Et ces serpents ont dévoré beaucoup de justes, ne l'oublions pas. Il n'en est pas moins vrai que nous marcherons sur eux par la force de Dieu. Ce n'est pas une promesse seulement, les faits sont là. Plus d'une fois il a été démontré aux serpents que leur règne est éphémère et leur pouvoir limité.
Aux yeux des hommes, il n'y a pas de combat plus inégal que celui de la bonté, de l'innocence,
de la simplicité, contre les forces réunies du mal. Toutes les armes et toutes les chances de cette guerre semblent d'un côté; toute la faiblesse, de l'autre. Et c'est bien une des grandes tristesses de la vie, que de voir et de subir l'œuvre infernale du mensonge et de la calomnie contre leurs victimes. Mais à regarder le fond des choses, la situation change. Malgré ses combinaisons innombrables, ses engins raffinés, ses hideux triomphes, le mensonge entreprend une œuvre qui dépasse les forces humaines: // s'efforce de faire que ce qui n'est pas, soit; il tente l'impossible, par conséquent. Quelque prestigieux que soit l'échafaudage qu'il édifie, il y manque une condition essentielle, l'équilibre. La moindre poussée de vérité peut, à un moment, faire tomber comme un château de cartes toute cette Babel orgueilleuse. Or, ces rencontres du mensonge qui semble si grand et de la vérité qui semble si petite, abondent dans la vie. Pour les voir, il suffit de savoir observer.
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Il en est des entreprises de la calomnie et du mensonge comme de certains complots. Ils ont besoin de l'ombre et du secret absolu pour aboutir. Tant que ces deux conditions sont remplies, tout marche à point. Les machinateurs opèrent à l'abri, calculent les coups, prévoient tout, jouissent du succès de leurs inventions, et se réjouissent déjà de fondre sur leur proie. Mais voici, quelquefois, au dernier moment, quand tout est prêt, un détail, un rien se dérange. L'attention est éveillée, le secret transpire, l'ombre indispensable est trouée d'un rayon de lumière. Alors le complot se découvre, les voiles se déchirent, les masques sont arrachés, le jour implacable de la vérité darde sur les menteurs, sur leurs faces de reptiles qu'on écrase du talon, et ceux qui contemplent ces désastres du mensonge se rappellent involontairement la vieille devise : Afjlavit Deus et dissipati siint !
Le souffle de Dieu, qui les disperse, n'est pas toujours une forte tempête, un irrésistible ouragan de franchise et de généreuse indignation; c'est parfois une parole infirme, une parole d'enfant, comme s'il avait paru indigne au Dieu de vérité d'employer les grands moyens.
«Vous marcherez sur les serpents!» Ces paroles ont encore une application très directe dans l'action des hommes de bonne volonté pour la concorde et la paix. La discorde, les querelles, les rancunes, tous les mauvais sentiments qui enflamment les cœurs les uns contre les autres, sont comme autant de serpents. Certains hommes nourrissent avec amour cette laide engeance. Quand ils trouvent quelque part un œuf de serpent, ils le recueillent, le couvent et le font éclore. A leurs yeux, ce serait un accident fâcheux que de perdre une occasion de se disputer ou d'engendrer la dispute. Les zizanies et
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les querelles, grandes et petites, sont leur élément. Ont-ils pu exciter les uns contre les autres les membres d'une famille ou d'une Eglise, les habitants d'une ville, les citoyens de deux pays voisins, vous les voyez se frotter les mains comme des négociants dont les affaires vont bien. Et il faut avouer que cette œuvre de division et de dissension est souventplus florissante dans le monde, et trouve plus d''apôtres que les entreprises les plus sympathiques. Eh bien, celui qui a dit à ses disciples: « Je vous donne ma paix, » leur a conféré un merveilleux pouvoir de détruire tous ces méchants serpents. C'est une chose étonnante combien on peut éviter de frottements, étouffer de mauvais vouloirs, écraser de serpents dans l'œuf quand on se laisse guider par l'esprit pacifique. Un homme qui en est animé ne peut paraître dans aucune compagnie, ne peut se mêler à aucune action, sans répandre autour de lui comme une atmosphère contagieuse de bienveillance. Par sa seule
présence quelquefois, il empêche le mal de se développer. Il y a des êtres qui sont nés dompteurs de serpents. Ils savent ce qu'il faut dire et faire pour apaiser les colères prêtes à s'enflammer; chose plus difficile, ils arrivent à extirper des âmes de vieilles rancunes, de ces rancunes tenaces, qui rappellent la vie dure de certains reptiles, coupés en morceaux et continuant à se tordre par terre.
«Vous marcherez sur les serpents!» Cette parole s'applique encore à notre victoire sur la force brutale. Avec ses épouvantements et l'appareil prodigieux de ses mo3'ens, on peut comparer cette force à ces dragons mythologiques devant lesquels tout se brisait et fuyait, mais qui ont rencontré leur maître, chacun à son tour, parce qu'ils se sont trouvés en face d"un pouvoir invisible sur lequel leurs armes n'avaient pas d'action. Et jusqu'à la fin du monde il appar-
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tiendra à ceux qui portent en eux la puissance morale, de fournir au vieux dragon de la force matérielle la démonstration de son impuissance. Il y a des choses dans le monde sur lesquelles on a beau frapper, tirer, mordre, piétiner. Elles émoussent les marteaux et les flèches, elles renaissent sous le pied qui les a foulées.
Plus abominables que les gros serpents sont les petits. J'appellerai ainsi la multitude des ennuis, des tracasseries, des misères de tous les jours, qui nous assaillent comme une légion de scorpions. Mieux vaut être mangé par un dragon d'un seul coup que d'être rongé en détail par cette grouillante vermine, et de mourir lentement sous ses morsures. Grâces à Dieu, sa force descend jusque-là! Nous avons un Sauveur qui compatit aux souffrances de ceux qu'une destinée sans gloire a livrés au pouvoir des petits
26o l'évangile et la vie
tyrans et des méchancetés détaillées. Qu'il soit béni d'avoir permis aux siens de fouler aux pieds non seulement les serpents, mais aussi les scorpions, et d'avoir ouvert à nos âmes des refuges intérieurs, où l'on peut vivre en paix, en dépit des uns et des autres.
Mais pour accomplir l'oeuvre dont parle le Christ, pour lutter contre les serpents du mensonge et tous leurs congénères, il faut avoir en soi l'esprit à qui est promise la victoire sur le monde. Jamais ne vous laissez entraîner à lutter pour le droit et la justice avec des armes de serpent. Ils ne sont sous vos pieds que parce qu'ils sont des puissances d'en bas, et que vous êtes animé de l'esprit d'en haut. Entre eux et
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VOUS, c'est la lutte des choses lourdes qui se traînent à terre, contre l'aile qui s'élance vers les cieux. Ne souhaitez pas d'avoir leurs dents, leur venin, leurs anneaux redoutables. Ne descendez pas sur leur terrain, ils y seraient plus forts que vous. Mais faites à Dieu cet honneur de croire que le bien a plus d'espérance que le mal, et que les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre son royaume. Lorsque vous marcherez au combat, que ce ne soit ni avec des armes louches, ni avec une âme d'agneau résigné à la boucherie, mais avec l'armure de Dieu, la conscience de votre force, et en vous disant qiCil y a une loi silencieuse et éternelle qui est l'alliée de tous ceux qui luttent pour la justice.
Si le monde de la vue vous donne des démentis, réfugiez-vous dans celui de la foi. Car il faut bien en revenir à notre première remarque, et, après avoir parlé des cas où nous marchons
littéralement sur les serpents^ étendre le sens de ces paroles, de manière à envelopper même les circonstances où le mal triomphe à vues humaines.
«Vous marcherez sur les serpents!» C'est une vérité éternelle, dont le secours doit nous parvenir, même à travers la défaite temporelle. Dieu, en effet, ne sauve pas l'homme du mal et du malheur dans tous les cas spéciaux; mais il peut le sauver en dépit du mal et du malheur, et ce qu'il faut que nous tenions pour bien certain, c'est qu'il vaut mieux être vaincu pour la cause de Dieu que de triompher contre elle II est doux de savoir que l'œuvre du mai, quelle que soit sa puissance et son impudence éphémère, aura sa fin; que ses jours sont comptés, sa sentence écrite; que toute iniquité n'est que provisoire, que tout procès reste ouvert; il est doux aux victimes du fanatisme et de la cruauté humaine
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de pouvoir en appeler au tribunal de Dieu. Ceux que broie la dent des lions, ceux que le malheur exténue, que met en pièces l'engrenage impitoyable des institutions tyranniques, ont beau succomber. Pour les yeux superficiels, ces vaincus de la vie sont dévorés par les serpents; mais pour qui sait voir le fond des choses, ils triomphent à genoux; le sacrifice volontaire de leur vie est la plus pure victoire de l'esprit, et, somme toute, ils marchent sur les serpents.
11 a bien fallu que cette haute certitude, qu permet d'espérer contre toute espérance, et de marcher par la foi en dépit des plus formidables démonstrations du malheur, soutînt de tout temps ceux que leur conscience envoyait à l'écrasement.
Dans le monde changeant et angoissant où nous sommes, une vie humaine forte, calme, assurée, ne nous paraît pas possible en dehors de cette certitude. En Dieu nous avons la
sécurité que rien de définitivement mauvais ne peut nous arriver. Ni les choses élevées, ni les choses basses, ni la vie, ni la mort ne peuvent nous arracher de sa main.
Qu'il nous soit permis, en terminant, de rappeler comme une belle illustration de ces paroles du Christ, le vieux récit du prophète Daniel: Les trois jeunes gens dans la fournaise ardente.
Lorsqu'on eut bien chauffé la fournaise, jeté ces malheureux dans les flammes, et attendu qu'ils fussent réduits en cendres, on remarqua avec stupéfaction que les trois jeunes hommes marchaient à travers le feu, intacts, en ayant près d'eux un quatrième qui avait la figure d'un fils des dieux !
Croyez-vous que cette page admirable ait été écrite pour aboutir, dans les âges comme le nôtre, à quoi? à une question de thermomètre?
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Non, elle a été écrite pour nous dire que, lorsque les hommes sont dans la fournaise, ils ne sont pas seuls, mais qu'il y a près d'eux quelqu'un de grand et d'invincible. Et ce quelqu'un n'y est pas seulement lorsque la fournaise épargne ses victimes. Après tout, ce n'est pas alors qu'il y est le plus nécessaire. Nous avons surtout besoin de lui quand la fournaise a dévoré sa proie. Et voilà ce que l'histoire de Daniel symbolise, et ce que l'histoire de l'humanité réalise. Partout où souffre un innocent, et partout où il périt, dans l'isolement des longues luttes ou sur les ruines des vies sacrifiées, apparaît ce «Quelqu'un». Il surgit de la flamme des bûchers; il perce les murs des cachots; il soulève les pierres des sépulcres. C'est en lui et par lui que ceux qui sont morts pour la justice sont les plus vivants de tous. Et si nous avons la joie de croire aux paroles de Jésus : «Vous marcherez sur les serpents et sur toutes les forces de l'ennemi, » c'est parce que,
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jusqu'à la fin du monde, nous sentons près de nous, dans les angoisses, les peines, les suprêmes combats, l'invisible compagnon qui a la figure d'un fils des dieux !
LECTURE
Je sais que mon vengeur est vivant, et qu'il se lèvera le dernier sur la terre. Quand ma peau sera détruite il se lèvera. Quand je n'aurai plus de chair, je verrai Dieu.
Job. XIX, 26.
Je vis, et vous aussi, vous vivrez.
Jean XIV, 19.
Celui qui croit au Fils a la vie éternelle.
Jean III, 36.
Je suis le chemin, la vérité, la vie.
Jean V, 20.
Le salaire du péché, c'est la mort; mais le don de Dieu, c'est la vie éternelle en Jésus-Christ notre Seigneur.
Rom. VI. 23.
Combats le bon combat de la foi: saisis la vie éternelle.
Tim. VII, 12.
Celui qui sème pour sa chair, recueillera de la chair la corruption; celui qui sème pour l'esprit, recueillera de l'esprit la vie éternelle.
Gai. VI, 9.
Je suis la résurrection et la vie; celui qui croit en moi vivra, quand même il serait mort; et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais.
J>;an xi, 23.
L'homme a reçu, avec la vie, le désir de vivre et le devoir de vivre. Mais en même temps que la vie s'affirme en lui, le pousse et le soutient, la mort surgit en face de lui. Rien de plus tragique que la rencontre de l'homme et de la mort. L'homme a le sentiment d'être là, de par un droit qui vient de plus haut que lui; il a soif de devenir, de grandir, d'augmenter en lui ce qui ne fait que commencer. Il aspire de partout
la sève, il puise aux sources, il étend son doinaine. La mort, elle, dit à l'homme : tu n'es pas; elle lui coupe les vivres, lui retranche les sources, et sous ses yeux creuse l'abîme du néant en lui disant : c'est de là que tu sors, c'est là que tu rentreras. Depuis qu'il y a des hommes, la vie en eux lutte avec la mort. Il faut dire que la mort a de grands avantages, et que ses démonstrations sont empreintes d'un caractère de brutalité et d'évidence qui nous remplit d'horreur. Par la maladie, par le fer, par le feu elle nous entame ■et nous terrasse. Quand les restes de notre pauvre vie sont par terre, sous ses pieds, elle s'acharne sur eux, les piétine, les décompose, les disperse, comme les persécuteurs et les bourreaux jetaient aux quatre vents la cendre des martyrs. A des démonstrations semblables de notre néant quelle réplique pourrait-il y avoir? Quelle bouche s'ouvrira devant cette mâchoire de granit du sépulcre qui broie tout ce qui est vivant? Longtemps, l'humanité s'est tue devant
la mort, et lui a laissé le dernier mot. L'homme est trop petit pour parler devant le monstre.
Mais un allié lentement sortait de l'ombre où notre ignorance le tenait caché, et cet allié c'est Dieu. Du jour où l'homme reçut dans sa conscience le témoignage et la révélation de Celui qui est au fond de toutes choses, la mort eut un spectateur et un juge. L'homme, sans doute, ne croyait pas encore à la vie malgré la mort, mais il sentait, en mourant, que sur sa tombe il restait autre chose que la mort, sa vieille ennemie. Il avait ce sentiment que quelqu'un le voyait mourir, veillait sur son agonie, recueillait son dernier soupir, et il s'en allait plus tranquille, sachant que Dieu était là. En possession de cette foi, l'homme fit un autre pas, par la grâce de son grand allié. Il put voir la mort elle-même enveloppée dans la volonté éternelle et se dire, en fermant les yeux: Seigneur, qu'il m'arrive selon
ta volonté, je m'endors dans tes bras et te remets toute chose, ô gardien qui ne dors jamais. Une fois arrivé là, on pouvait dire que l'âme humaine avait trouvé une forteresse d'oià elle pourrait braver la mort. Timide d'abord, puis plus accentuée, l'assurance que nous ne mourions pas tout entiers, que Dieu nous recueillait, qu'il nous tirerait de cette nuit, nous éveillerait de ce sommeil, se manifesta parmi les croyants de l'ancienne alliance, et finit par aboutir à la foi radieuse en la vie éternelle, telle qu'elle s'affirme et triomphe dans l'Évangile. On peut, en effet, appeler l'Évangile la religion de la Vie. Depuis lors, la foi à la Vie, sous des formes diverses, ne s'est plus jamais complètement éteinte. Elle a seulement subi des hauts et des bas. 11 est du plus grand intérêt pour chacun de se rendre compte des causes qui augmentent ou diminuent notre foi à la vie.
Il faut avouer que si la ferme croyance à la survie a semblé parfois s'éclipser, cela tient premièrement aux abus qu'on en a faits. Chacun sait qu'elle a eu ses exploiteurs. De honteuses spéculations sur les mines d'outre-tombe ont jeté du discrédit sur tout ce qui s'y rapporte. Quand les uns^ sceptiques au fond, vendent le ciel, et que les autres essaient de l'acheter; quand l'espérance des récompenses futures ou la crainte des châtiments remplace dans les coeurs l'amour de Dieu et des hommes, il ne faut pas s'étonner que l'édifice se ronge aux vers, et craque de partout.
Le grossier matérialisme de certaines croyances, leur forme trop intimement liée à des conceptions intellectuelles disparues, arrivent souvent aussi à compromettre la foi elle-même. Je me hâte de dire qu'il faut soigneusement distinguer ici entre les superstitions malsaines et les représentations simples et naïves de l'espérance éternelle. La plus naïve espérance vaut
mieux, et se rapproche infiniment plus de la réalité, que la négation en apparence la plus raisonnable. Au fond, toute forme dans laquelle l'homme enveloppe sa foi, est fragile comme lui, et il n'y a pas grande différence entre ce que nous appelons la religion la plus spirituelle et celle des humbles et des enfants. L'une et l'autre ne valent que par leur sincérité et par la bonté du Père, qui, seul, sait les apprécier. — Cela dit, on ne saurait assez se garder de confondre la foi avec ce qui nous sert à l'envelopper, si l'on veut éviter de tomber dans le fanatisme qui méprise les croyances d'autrui, et si l'on veut pouvoir garder ses convictions au sein des modifications de la pensée et de la connaissance humaines.
Une autre cause de diminution des espérances éternelles, c'est la lassitude de vivre qui s'empare de beaucoup de nos contemporains La vie, pour
eux, est un fardeau, ils l'éprouvent comme une souffrance. Comment espérer et désirer avec ardeur la continuation de ce qui nous ennuie ou nous remplit d'horreur? L'espérance^ dans ce cas, c'est que cela finisse bientôt et pour jamais, qu'un éternel sommeil sans rêve nous dédommage du cauchemar de la vie. Il y a des hommes auxquels vous accorderiez en vain le pouvoir de réveiller les morts, ils vous répondraient : laissez-les dormir, cela vaut infiniment mieux !
Que prouve cela, si ce n'est que de pareils vivants ont la maladie radicale, celle qui consiste à être brouillés avec la source même d'où vient la vie? Leur croyance à rebours, leur soif de néant est une preuve de la vie factice, anormale, que nous menons. Une telle vie dégoûte de la vie, et d'ailleurs, elle mérite de disparaître.
Toutes ces causes d'aflfaiblissement des espérances éternelles ne sont pas comparables en importance à celle qui résulte de l'abaissement de la vie morale, de la chute du niveau intérieur, La foi a des bases obscures sans lesquelles elle ne peut pas se développer. La pureté de vie, la simplicité de cœur, une certaine atmosphère et une certaine lumière lui sont indispensables. Ce que nous sommes, et la façon dont nous vivons se reflète dans ce que nous croyons. Celui qui s'enterre dans la poussière finit par ne croire qu'à la poussière. Vous avez entendu parler de ces êtres qui ont perdu la vue et engendré des descendants aveugles, à force de vivre dans l'obscurité des cavernes. Il est impossible de se représenter la qualité d'air et de lumière dans laquelle végètent les hommes pour qui vivre, c'est être capable de manger, de boire, de jouir et de travailler des mains ou du cerveau pour se procurer du vêtement, de la nourriture, de lajouissance ou quelques satisfactions ambitieuses. Quoi d'é-
tonnant que ces troglodytes de l'esprit finissent par oublier la lumière du jour ! Ils ne font que changer de tombeau, le jour où vous les poï^tez au cimetière, et la croyance à la vie éternelle ne peut ni germer ni grandir dans leurs âmes.
Hélas! pourquoi tant de chrétiens leur ressemblent-ils? Car il ne faut pas s'y tromper. Les mots, ici, et les formules ne font rien à l'affaire, c'est la chose qui importe.
Croyez-vous à la vie éternelle? — \^ous ré • pondez oui, et même vous en parlez en termes qui prouvent que vous êtes au courant des questions. C'est la moindre des choses, mon frère. Dire qu'on croit à la vie éternelle, l'affirmer carrément, appuyer ses dires sur l'Écriture sainte, c'est un excellent commencement, mais cela peut être fort dangereux. — Dangereux? pourquoi? Parce qu'il est toujours mauvais de se payer de mots, et de s'imaginer qu'on possède
ce qui en réalité vous manque. Dangereux pour les autres aussi. Rien ne compromet plus dans l'esprit du public la foi à la vie éternelle, qu'un hom.me qui n'a pas d'autres preuves que des paroles pour constater qu'il y croit. On en conclut qu'il y a là une formalité sans conséquence comme tant d'autres. Vous dites que vous croyez à la vie éternelle. Peut-être était-il nécessaire que vous le disiez. J'aurais préféré qu'on s'en aperçût sans vos paroles, et dans tous les cas, une fois que vous l'avez dit, il faut que vos actes le confirment. J'avoue que cet argument fait trop souvent défaut. Quel coup pour la foi à l'immortalité que le réalisme inférieur de la plupart de ceux qui font profession d'y croire! De quoi sommes-nous le plus occupés? Regardons la question bien en face, il ne faut pas craindre de s'assurer de la solidité et de l'authenticité de ce qui doit porter tout l'édifice. De quoi sommes-nous le plus occupés? Parmi nos contemporains, qui donc tient le plus aux richesses, aux jouissances,
aux privilèges injustes, aux distinctions puériles, qui donc manifeste l'esprit le plus petit, le plus routinier, le plus étroit? Les matérialistes? les athées? — Non. On peut même, à juste titre, s'étonner que beaucoup d'entre eux vivent comme s'ils avaient une âme. Les chrétiens, au contraire, vivent à peu près comme tout le monde, et si plusieurs d'entre eux se distinguent, c'est par l'amour des biens périssables, l'habileté à se les procurer, l'acharnement à les défendre. Croyez-vous vraiment que la culture du bienêtre, la morgue de classe, l'esprit pharisaïque soient les échelons par lesquels on va de la poussière aux étoiles et où s'accomplit pas à pas la libération de la mort?
Il y a une manière de vivre qui est négative de la vie éternelle. Nous y sommes plongés. Voilà, au milieu des difficultés de ce temps, la plus grave. Lorsque le sens de l'éternel se perd,
le ressort s'amollit dont on a besoin pour organiser la vie mortelle. Car, pour vivre sa vie l'homme a besoin d'horizon. Il faut que, du sillon noir où il peine et se penche, il puisse élever le regard vers les hauteurs d'où lui vient le secours. Aussitôt que la trouée sur l'infini se trouve fermée, et que les hommes sont prisonniers de leurs passions, de leurs appétits, de leurs vanités ou de leurs formules, des symptômes d'asphyxie se manifestent dans tous les domaines. L'action perd son entrain, la religion se pétrifie, la poésie se fane, l'art s'avilit, l'espérance se meurt.
Nous avons Desoin d'apprendre la vraie vie, celle dont le Christ a dit : je suis la vie. C'est la vie supérieure. En chacun de nous, il y a deux
parts, celle de Dieu et celle de la mort. Pour arriver à l'éternel, il faut apprendre à vivre dans la part de Dieu. Ce n'est pas le cas, d'ordinaire. Nous nous complaisons dans l'éphémère, dans les vaines surfaces ; nous appelons moi, ce qui n'est que le moi inférieur. Nous nous installons dans le médiocre, le vil, dans ce qui est méchant, étroit. Nous nous barricadons dans l'égoïsme, la sensualité, la justice propre, et nous défendons envers et contre tous ce que nous appelons notre dignité et nos biens, et ce qui n'est qu'une pierre à notre cou, un boulet à nos pieds. Ainsi, l'homme travaille pour la mort. Il se fait son pourvoyeur, il cultive ce qui doit périr. Pour vivre de la vie supérieure, il faut commencer par renoncer à ce moi-là. Il faut apprendre à considérer comme une libératrice, la mort qui le supprime. Que deviendrait le monde sans la perpétuelle purification par la mort? Si toutes les vieilles méchancetés, toutes les haines anciennes^ tout le vieux marais des
souillures humaines n'était jamais ni balayé, ni ventilé, ni submergé; s'il était permis d'être infâme, h3'pocrite, meurtrier, fanatique, menteur, et de l'être toujours; avare, et de garder éternellement son trésor; tyran, et d'opprimer éternellement ses victimes, la terre serait l'enfer, il n'en faudrait point d'autre. Mais nous avons la mort, la mort qui, pareille au feu, assainit, purifie, consume les impuretés, trie toutes choses, et, dans son creuset, sépare ce qui est éternel de ce qui n'est que d'un jour. Sous cette forme, quelque mal qu'elle nous fasse, il faut aimer la mort, comme on aime les remèdes amers et bienfaisants.
Ce n'est pas là une concession faite au néant, une abdication. Non, cela s'appelle se débarrasser des fardeaux encombrants, pour mieux marcher au combat. Et celui qui renonce à ce bagage dangereux, acquiert le pouvoir de lutter contre
la mort ennemie. Car la mort est une ennemie, lorsqu'elle veut prouver quelque chose contre l'esprit, la conscience, la justice, contre l'image de Dieu qui est en nous, et, pourquoi ne pas l'affirmer joyeusement, contre Dieu qui est en nous. C'est à Dieu qu'est suspendue notre âme, avec tout ce qu'elle a de saint et de noble. Si elle pouvait périr, Dieu serait entamé. La perte d'un homme serait la défaite de Dieu. La source de toutes les protestations contre le néant, de l'invincible espérance qui anime l'humanité, du courage surhumain que des êtres faibles, opprimés, perdus devant des forces supérieures, gardent jusque dans la mort, la source de tous les actes et toutes les formes par lesquelles a été manifestée la foi à la vie éternelle, la voici : c'est en Dieu que nous avons la vie.
Le Christ la possédait, il la communique, et cela ne se fait pas exclusivement par le canal historique d'une tradition maintenue, d'une vie propagée. Cela se fait aujourd'hui, comme alors,
comme toujours, par la cohésion directe de l'âme et de Dieu. Les autres moyens ne sont faits que pour mieux éveiller et vivifier celui-là.
La vie en Dieu, la vie chrétienne, la vrrie vie et la vie éternelle, c'est tout un, cela se tient comme les anneaux d'une chaîne. Toute manifestation pure et normale de cette vie où nous sommes, doit révéler la réalité permanente qui se cache sous nos existences visibles, et nous préparer ainsi à vivre dans l'invisible, à saisir cette réalité dont tout ce qui se voit, se touche, tombe sous les sens, n'est que le fragile symbole. C'est pour cela qu'un acte de vie spirituelle ne dût-il avoir qu'un jour et qu'une heure de durée, n'en aurait pas moins la prééminence sur les plus durables et les plus gigantesques étalages de la force mécanique. L'éternité n'est pas dans le nombre des siècles, mais dans les choses elles-mêmes et leur valeur intérieure. Un coup
de massue ne prouve rien contre la raison désarmée; un coup de canon ne prouve rien contre la justice vaincue, et la mort ne prouve rien contre l'esprit. Détruire n'a jamais établi la supériorité du destructeur sur ce qu'il détruit. Le plus fragile éclat d'idéale beauté que brisent des mains brutales n'en est pas moins du domaine de ce qui demeure. Si l'homme pouvait l'entrevoir seulement, s'il pouvait une seule fois se douter de ce que contient d'être débordant et de victorieuse réalité le moindre acte, la moindre intention de pure bonté, il verrait le Verbe libérateur écrit en traits de flamme jusque dans les triomphes insolents de la haine, de la tyrannie, du mal sous toutes ses formes.
Le Christ n'apas dit: je rendrai la vie à ceux qui croient en moi, mais : celui qui croit en moi ne meurt pas; et lui-même n'a pas considéré la vie éternelle comme une sorte de récompense pos-
thume; il en a parlé comme d'une conquête à saisir dès maintenant, et que rien ne pouvait nous arracher. Nous ne l'entendons pas dire : j'ai autrefois possédé la vie quand j'étais près du Père, et cette vie me sera rendue lorsque certains événements mystérieux se seront accomplis en ma personne. Mais tel qu'il était, vivant de la vie humaine, il se nomme la résurrection et la vie, affirmant ainsi le lien indissoluble, l'absolue continuité entre ce que nous sommes et ce que nous serons. Si l'on ajoute à cette déclaration celle où le Christ dit : « Demeurez en moi et je demeurerai en vous », et tant d'autres qui établissent le fait d'une vie supérieure, impérissable, divine, possible en nous dès à présent, on est amené à comprendre que la vie éternelle ne nous est pas réservée dans quelque lointaine étoile, après de longs temps écoulés, ou un long anéantissement, mais que nous commençons à en vivre maintenant. Dieu en nous, voilà le commencement de la vie éternelle, et
son accomplissement, c'est que, déplus en plus, il habite en nous. Nous sommes à lui dans cette existence visible et sous ces formes connues; nous resterons à lui dans l'existence invisible et sous les formes qui nous demeurent inconnues.
Nos pères disaient, quand l'un des leurs mourait: il est allé à Dieu. Mais comme Dieu est partout, et que c'est en lui que nous avons la vie, le mouvement, l'être, aller à Dieu ce n'est pas faire un grand voyage, puisqu'il est plus près de nous que nous-mêmes. Si l'homme savait combien Dieu est près, il serait délivréà tout jamais de l'angoisse, de la peur, du frisson que font naître les ténèbres finales, et il pourrait dire avec une joie entière dans la destruction de son être physique : ô mort où est ton aiguillon, ô sépulcre où est ta victoire? La vie éternelle, dans 'l'Évangile, est plutôt l'objet d'une expérience que d'une croyance — Sous cette forme, Téner-
gie qu'elle infuse à l'action est supérieure à celle que procure la plus vive espérance. Sa puissance consolatrice aussi est augmentée.
C'est en Dieu que nous avons la vie. En lui aussi, nous demeurons unis à ceux que nous avons perdus. Les uns et les autres nous sommes dans la main du Père, et il nous devient possible de croire non seulement au revoir, mais à quelque chose dont le revoir le plus heureux n'est que la faible image. Nos yeux, nos oreilles, tous nos organes de relation ne sont que d'imparfaits moyens par lesquels nous parvenons à établir, entre nous et ceux que nous aimons, un contact toujours relatif. Sans cesse, une séparation subsiste. Dispersion, déchirement, division^ c'est le lot de la vie temporelle. Nous y aspirons à l'union, sans jamais pouvoir l'atteindre. Mais alors nous serons un, comme Dieu sera un avec nous, et tout en tous. Ce sera l'accomplissement
de ce saint et sublime désir d'union que rien de mortel n'assouvit, et que Thomme porte au fond de lui-même comme un étranger divin plein du regret de la patrie.
Mes frères, ce temps est accablé du sentiment de son néant. Il semble que la grandeur même de ses œuvres, en s'écroulant sur lui, augmente l'étendue de son naufrage. Semblables aux races finissantes nous n'enfantons plus que pour la mort. Le courage d'espérer nous abandonne. La mort, devant nos yeux, grandit sans cesse. La plupart d'entre nous croient que c'est elle qui est l'alpha et l'oméga, qu'à elle appartient le règne, la puissance, la gloire. Sevrés de la source vivifiante qui descend des sommets immortels, nous tombons au bord du chemin comme tomba au désert Ismaël, fils d'Agar l'Égyptienne. Quand donc l'ange de Dieu nous montrera-t-il la source cachée, là près de nous, et que nul ne soupçonne?
2gO L EVANGILE ET LA VIE
Toi qui as foulé nos poussières, traversé ne s nuits, Toi qui t'es couché avec nous dans la tombe pour qu'elle soit moins obscure, douce victime du calvaire, homme des douleurs, grandeur ineffable que nos âmes entrevoient à travers l'humble forme de religieux symboles, éternel vivant! viens nous dire des paroles de vie. Sonne le réveil dans nos torpeurs et nos lassitudes, sonne la diane à travers nos prisons et nos tombeaux, et que tout ce qu'il y a de divin en nous tressaille et se lève dans une sainte insurrection contre la mort et tous ses conjurés, pour la vie et toutes ses alliances.
LECTURE
L'Éternel est vivant et ton âme est vivante: je ne te
quitterai point.