P, Bourget, Le Démon de midi, 44 LU, p
Il mesurait la valeur des dogmes moins à la vérité absolue qu’à leur puissance d’excita- ‘tion et de consolation : le sentiment primait la raison et devenait la règle de la vie religieuse.
« Christ, disait Luther, a deux natures. En quoi est-ce que cela me regarde? S'il porte ce nom de Christ, magnifique et consolant, c’est à cause du ministère et de la tâche qu’il a pris sur lui : c’est cela qui lui donne son nom. Qu'il soit par nature homme et Dieu, cela, c’est pour lui-même. Mais qu'il ait consacré son ministère, mais qu'il ait épanché son amour pour devenir mon Sauveur et mon Rédempteur, c’est où je trouve ma consolation et mon "bien... Croire au Christ, cela ne veut pas dire que Christ est une personne qui est homme et Dieu, ce qui ne sert de rien à personne; cela signifie que cette personne est Christ, c’estàä-dire que pour nous il est sorti de Dieu et venu dans le monde : c’est de cet office qu’il tient son nom. »
… Avec beaucoup de raison un Ritschl et un Firnack ? citent et soulignent ces passages de Luther pour raccorder à un christianisme sans dogmes la plus profonde pensée du réfor-
4 Ritschl, Die christliche Lehre von der Rechtfertigung und Versoehnung, t. III5, p. 374, note; Harnack, Dogmengeschichte, t. III4, p. 662.
254 * L'ÉVANGILE ET LES ËÉ ANGILES .
mateur. En disciples logiques, les protestants bhbéraux ont poussé à ses dernières conséquences cet anti-intellectualhisme. Non seule-. ment ils ont exalté la primauté du sentiment, l'aspiration du cœur, mais ils ont vidé ce qu'ils considérent comme l'essence de la religion, de toute expression conceptuelle absolue, de tout dogme défini. Soucieux de garder au Christ son rôle d’intiateur religieux par excellence, 1ls lui attribuént la paternité de cette religion sans dogmes, ils expulsent de son enseignement les affirmations métaphysiques, et, puisqu’en saint Jean elles abondent, ils les traitent comme des superfétations, comme l’intrusion d’une philosophie exotique dans le pur courant originel 1.
Dominés par cette philosophie religieuse, des interprètes, même pénétrants, croient découvrir dans le quatrième évangile un dualisme incohérent et contradictoire. Malgré des
4. Dès 1908, le professeur anglican W. Sanday observait dans l’Expository Times (t. XX, col. 155) : « Pour maint critique, spécialement sur le continent, le rejet du quatrième évangile fait corps avec un mouvement ou une tendance générale à un abaissement du niveau de la foi en la divinité du Christ... La tendance elle-même se rattache en réalité à ce qu’on appelle le modernisme, au moins sous sa forme la plus aiguë ». — Remarque analogue dans F. Loofs, What is the Truth about Jesus Christ? Edimbourg, 1915, p. 100.
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tentatives d'harmonisation, 1l y aurait discordance foncière entre le sentiment religieux, lexpérience mystique, et la pensée théologique. Que le Christ soit le Fils de Dieu, c’est la donnée de foi, la révélation personnelle de Jésus, mais toute explication, par concepts et discours, de cette révélation, tout ce qui tend à satisfaire les exigences de la pensée spéculative, est construction artificielle, étrangère et même contraire à l’enseignement de Jésus. Ne pas se contenter d’admirer et d’imiter les vertus morales du Christ, sa confiance dans le Père céleste, sa bonté, sa miséricorde, mais chercher le fondement métaphysique de ces vertus dans la doctrine de l’Incarnation du Verbe, c’est « traduire un jugement de foi en termes d’une idée arbitrairement théologique », « substituer un dogme stérile à une foi vivante », et finalement, « sous prétexte de la magnifier, vider la vie du Christ d’une part importante de sa réelle valeur et grandeur 1 ».
Saint Jean est aux antipodes de ces tendances agnostiques, mais loin que ce dogmatisme fasse tort à son sens historique et religieux, 1l lui doit d’être un des types les plus
4 E FE Scott, The Fourth Gospel, its purpose and theology, Edimbourg, 1906, p. 162, 173.
parfaits du réalisme chrétien. Le disciple
bien-aimé a nettement perçu ce fait capital,
que la vie de l’Église était liée à l’idée que les
chrétiens se feraient du Christ. Si l'Église | |
devait durer et accomplir sa mission, elle ne
le ferait que sur le fondement d’une foi absolue. Pour vivre, il ne lui fallait rien moins que le dogme, l’affirmation intransigeante
d’énoncés conceptuels portant sur les réalités divines. C’est par là qu’elle répondrait à
la plus essentielle requête de l’intellgence humaine, et non en vidant la vérité rehgieuse de tout ce que les hommes mettent spontanément dans la notion de vérité. Une organisa-
tion purement extérieure ou de vagues élans vers un [Infini indéterminé ne sauraient suf-
fire à créer et à maintenir l’union des esprits; une des conditions nécessaires à leur accord est l’unité de la doctrine. Des affirmations absolues sur la personne du Christ doivent être au cœur de sa religion : les âmes ne
s’uniront en l’amour de sa pérsonne que si
elles s'accordent dans une foi commune.
« Christ a deux natures. Que m'importe? »
disait Luther. Mais ce fait métaphysique
capital, l’Incarnation du Verbe, est le ferme rocher sur lequel est bâti tout le christia-
nisme, doctrine, discipline et piété, et, s’il est | ébranlé, c’est tout le christianisme qui croule.
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