Renan, Les Évangiles, Paris, 1877, p
de Jésus avaient une mémoire beaucoup plus fraîche et plus exercée que la nôtre, à nous enfants de l’âge du papier 1. »
Ces observations, loin de diminuer de justesse, ont été amplement confirmées par les études qui ont été consacrées aux peuples où la parole non écrite a été et demeure le moyen unique, ou prédominant, de transmission des idées : récitateurs Mérinas de Madagascar, Indiens d'Amérique, Afghans, Berbères, Arabes ?. En particulier, chez les Juifs, aux débuts de l’ère chrétienne, l’enseignement rabbinique, tout de tradition orale, avait contribué à maintenir des mémoires alertes et fidèles 3, que n’encombrait pas par ailleurs la multiplicité des connaissances, car toute la science d’alors tournait autour de la Bible.
« Scribes et rabbins juifs avaient pour règle
4. Joh. Weiss, Die Schriften des Neuen Testaments, 3e édit., Gôttingen, 1917. [eT Band : Die drex älteren Evangelien, p. 59.
2. Là-dessus, voir le mémoire de M. Jousse, Le Style oral et mnémotechnique chez les Verbo-Moteurs, Études de Psychologie linguistique, Paris, 1925; L. de Grandmaison, Jésus Christ, t. I, note C, Les Rythmes de style oral dans le Nouveau Testament, p. 201 sq.
3. C’est la part de vérité qu'il faut retenir de la déclaration hyperbolique de l'historien Josèphe (Contra : Apion, 11, 18) : « Si l’on interrogeait l’un de nous [Juifs] sur nos lois, il en réciterait plus facilement la totalité
que son propre nom )»,
d’or de l’enseignement que le disciple écoutait le maître et répétait ses maximes avec la plus exacte fidélité. Le bon disciple, aimaiton à dire, est « semblable à une citerne bâtie à la chaux et qui ne perd pas une goutte ». | Pour louer un rabbin, tel rabb1 Jochanan ben Zakkaï, on disait de lui : « Il ne prononçait pas un mot quil n’eût entendu de son maître ». Le Pirké Aboth ou « Décisions des Pères » est une collection de sentences d’environ soixante rabbins célèbres du premier et du second siècle de notre ère, qui peut donner une idée du soin que l’on mettait dans le judaïsme palestinien à conserver.les paroles des sages. La Mischna en bloc n’est pas autre chose qu’une mise en écrit de l’enseignement oral des rabbins. Il est clair que l’enseignement de Jésus, par sa richesse, par son éclat, par sa liberté, n’est pas comparable à celui des « docteurs de la Loi » de son temps : mais Pattitude des disciples, de ces disciples qui donnent à Jésus le nom de Rabbi, sera celle des plus dociles et des plus fidèles disciples ?. »
4. P. Batiflol, Orpheus et l'Évangile, Paris, 1910, p. 208-209. L’auteur indique lui-même qu'il s'inspire dans cette page, de J. Weiss, op. cit., p. 54 (3€ éd., p. 59), et de G. Dalman, Die Worte Jesu, Leipzig, 1898, p. 276-280. — Mêmes remarques dans l’ouvrage du pasteur Henri Monnier, La Mission historique de Jésus, Paris, 1906, Introduction, p. XIII.
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De son côté Jésus avait facilité à ses auditeurs le travail de la mémoire, en employant les manières de dire les mieux appropriées au génie de son peuple. La remarque de Péguy que dans la Bible il n’y a pas un mot abstrait, s'applique à l'Évangile avec une particulière justesse. L'enseignement du Christ, même quand il touche aux profondeurs de la vie divine, se présente sous une forme vivante et concrète, en un langage naïf comme la voix d’un enfant, transparent comme un clair matin d'avril. « Jésus est souvent mystérieux, le sujet l’exige ; 1l n’est pas obscur, l'obscurité étant défaillance et pauvreté 1. » Tout en lui, parole comme action, est simple, direct ?, lumineux. Point de subtilité scolastique, point de comparaisons livresques, mais des images puisées à l’immédiate réalité palestinienne : vie de petites gens, qui savent ce que c’est que rapiécer un vêtement, balayer une maison, moudre une mesure de farine, que la perte d’une drachme ou la disparition . d’une brebis jette en considérable émoi; vie
1. J'emprunte ces formules à une conférence inédite de G. Salet. à
2. Cé caractère « direct » de l'Evangile a été très bien saisi par Péguy, et exprimé avec une force singulière dans Le Porche du Mystère de la deuxième Vertu, Paris, 1911, p. 119-123.
de laboureurs qui sèment et moissonnent, séparent le bon grain de l’ivraie, mettent le blé dans les greniers et le vin nouveau dans les outres neuves, avec, de temps à autre, pour varier cette monotonie, la célébration d’une noce ou la surprise moins agréable du bœuf tombé dans le puits; vie des pêcheurs du lac de Galilée, qui sur le rivage raccommodent leurs filets ou trient le poisson au retour de la pêche. « Un développement spirituel intense tend parfois (on l’a noté de saint Bernard) à émousser le sentiment concret ou esthétique des choses visibles. On n’a pas à regretter cette lacune dans le Sauveur; François d’Assise ne fut pas plus ami de la nature. L’Évangile en témoigne à chaque page. C’est toute la Galilée d'alors qui s’y reflète, avec ses deuils et ses fêtes, son ciel et ses saisons, ses troupeaux et ses vignes, ses moissons et l’éphémère parure de ses anémones, son beau lac et la robuste population de ses pêcheurs et de ses cultivateurs aisés 1, » Comme le Fils de Dieu a pris corps et s’est revêtu de notre chair, sa doctrine se revêt de ces humbles détails et s’incarne en ces lumineuses images.
Mais ce n’est pas tout. Ce matériel des dis-