C. DÉSESPOIR ET MORT DE JUDAS
(M1, xxvu, 3-40. — Snite du sixième jour.)
« Alors Judas, celui qui le trahit, voyant que Jésus était condamné, se repentit. » La passion dominante de Judas, ce qui l'avait porté à son crime, c'était une basse avarice, un attachement désordonné aux biens de la terre; en se faisant apôtre, il avait toujours espéré un royaume temporel de Jésus-Christ, et un emploi brillant et lucratif dans ce royaume. Ne le voyant pas paraître, il cherchait à amasser une fortune, et l'Evangile nous apprend qu'il volait les aumônes dont il était Sépositaire. Ne croyant pas à la divinité de Jésus-Christ, ne croyant que d'une foi faible et chancelante à sa niis-
W. XXVII. 3. Tune videns Judas, qui eum tradidit, quod damnatus esstit, pœnitentià ductus
sion divine, et ne voyant en lui qu'un homme, il crut s'apercevoir qu'il ne réussirait pas, que ses puissants ennemis l'emporteraient, et il chercha à se mettre en relation avec eux. Il se sentait las de la vie pauvre, errante, fatigante, persécutée, que menaient les Apôtres. Les tendres reproches de Jésus l'avaient irrité; il se sentait pénétré. Lorsque l'heure de la tentation vint, il se trouva trop faible pour y résister ; Satan se rendit entièrement maître de son cœur ; il résolut de mettre à profit ses relations intimes avec Jésus-Christ, en le vendant à ses ennemis.
Dominé, aveuglé par sa passion, Judas n'avait pensé qu'à la récompense promise, et non aux suites de sa trahison ; la condamnation de Jésus-Christ à la mort, le crucifiement, n'entraient pas dans ses calculs; il ne croyait pas que les choses iraient jusque-là. Mais, lorsqu'il vit clairement toutes les suites de sa trahison, son crime se présenta à lui dans toute son horreur. Tel est, en effet, l'artifice ordinaire du démon : il cache d'abord aux pécheurs la noirceur du crime vers lequel il les pousse; une fois commis, il le leur montre dans sa hideuse nudité, afin de les entraîner au désespoir. Judas se rappelle alors toutes les circonstances de son infâme trahison, les efforts inutiles de l'ineffable tendresse de Jésus pour l'arrêter au bord de l'abîme, le vil salaire qu'il a re;u, l'innocence et la sainteté de Celui qu'il a livré à la mort. Il lui semble que le sang innocent du juste immolé crie vengeance contre le ciel, et que la malédiction de Caïn pèse sur sa tête : « Les trente pièces d'argent » qu'il a reçues lui brûlent les mains comme un feu de l'enfer, il ne peut les garder plus longtemps, il se hâte de « les reporter aux princes des prêtres et aux anciens du peuple, » qu'il trouve sans doute assemblés dans la salle du Temple où ils s'étaient réunis. « Voilà votre argent » maudit, leur dit-il; je me repens du pacte infâme que vous m'avez fait faire, « j'ai péché en livrant le sang innocent. » Il espérait peut-être réparer ainsi, du moins en partie* son crime,
retulit triginta argenteos principibus sacerdotum et senioribus, — 4. Dicens : Peccavi, tradens sanguinem justura. At illi dixeruni :
en arrêter les conséquences, et arracher Jésus à la mort; mais il était trop tard. Les juifs l'accueillent avec hauteur, le repoussent avec un froid mépris. « Que nous importe? » répliquent-ils ; que nous font tes regrets et tes remords? « c'est ton a /faire. » Quant à nous, notre but est atteint; cela nous suffit. Ils ne songent pas que l'aveu de Judas les accuse eux-mêmes, et qu'ils sont plus coupables que lui. Judas, du moins, avait des remords : eux, ils n'en ont pas. Ils savent que le sang qu'ils vont répandre est innocent; ils ne nient pas, ils n'osent nier le témoignage que la force de la conscience arrache malgré lui au malheureux Judas ; ils n'en persistent pas moins dans leurs projets sanguinaires. « Que nous importe? » disent-ils. Ils sauront plus tard combien cela leur importe.
On voit ici, d'ailleurs, le sort ordinaire des traîtres. Ceux qui les emploient les flattent, tant qu'ils en ont besoin. Une fois qu'on s'est servi d'eux, on les rejette avec mépris. — « Impii, in facto consortes, post faction deserunt, » dit un interprète. (Bengel.)
Judas, irrité du refus qu'on avait fait de son argent, et du mépris qu'on lui avait témoigné, pénètre « dans le Temple, y jette son argent, et se retire. » Se voyant abandonné de tous, un objet de défiance et d'horreur pour les Apôtres, de mépris pour les Juifs eux-mêmes, se croyant rejeté de Dieu, n'ayant plus ni foi ni amour, ni confiance en Jésus-Christ, ni espérance de pardon, il prit la vie en dégoût, courut hors de la ville, vers la vallée impure des fils d'Hinon, et « alla se pendre » à un arbre, au-dessus d'un précipice ; mais, la branche de l'arbre, ou la corde, venant à se casser, il tombe par terre en avant, « crève par le milieu du corps, et toutes ses entrailles se répandent » sur la terre.
« Les princes des prêtres} » ayant trouvé « l'argent » dans le Temple, le « f rirent, et dirent entre eux : Il n'est pas permis de mettre cet argent dans le trésor »
Ouid ad nos? tu vidons. — 5. Et projpftis ar^enteis in templo, re- Cfeésitjet abions laqueo se susp ndit. — Act. Apot. 1-18. Et saspi nsus (gr. upy)vri; yzv6y.Évoç., praeceps vol promis fectus), crepuit médius et diffusa sunt omnia viscera ejus. — M1. 6. Principes autem sacerdotuin, acceptis argenteis, dixerunt :
(dans le corban ; ou appelait ainsi l'endroit du Temple et les troncs où le peuple mettait ses présents et ses offrandes), « car c'est le prix du sang. » Ce sang est innocent, ils ne se disent pas que ce sont eux qui vont le verser. On reconnaît bien là ces Pharisiens hypocrites qui « emploient un filtre pour le moucheron, et qui avalent un chameau.» (Matth, xxm, 24.)
« S'étant, » donc « consultés entre eux, ils en achetèrent, » sans doute quelques jours après (ils avaient autre chose à faire le jour de Pâques,, et le lendemain jour de sabbat), « un champ, » jadis propriété « d'un, potier, » qui, après en avoir extrait l'argile, l'avait abandonné , comme un champ désormais inutile, et pouvait le céder à bas prix, le destinant «pour la sépulture des étrangers, «probablement pour la sépulture des Gentils prosélytes qui, venus à Jérusalem pour y adorer le vrai Dieu, y étaient surpris par la mort, et n'avaient pas de cimetières particuliers.
« C'est pour cela que ce champ s'appelle encore aujourd'hui, » en langue syriaque, « Hokel-Dama , » c'està-dire, « le champ du sang. » Ce champ, que l'on montre encore aujourd'hui, et qui sert encore à la sépulture des pèlerins, était situé dans la vallée des morts, ou des fils d'Hinon, en face du mont Sion, au sud de Jérusalem, du côté de Bethléem, qu'on appelait la ville des potiers, parce qu'il s'y en trouvait un grand nombre. Ce fut dans ce champ-ïà même qu'eut lieu la mort de Judas, et que le malheureux Apôtre s'acquit, suivant l'expression de saint Pierre (Act. Ap. i, 18), avec le prix de son crime, un lieu pour sa sépulture {hic qu'idem possedit agrum de mercede iniqnitatis) ; car il fut le premier à y être enseveli. On a attribué à ce cimetière la propriété de consumer rapidement les cadavres. « Ici encore, » remarque l'Evangéliste, « fut accomplie la parole de Jérémie, » ou plutôt de Zacharie,
Non licet eos mittere in corbonam, quia pretium sanguinis est. — 7. Concilio autem inito, emerunt ex illis agrum figuli, in sopulturam peregrinorum. — 8. Propter hoc vocatus est ager ille Haceldama, hoc est, ager sanguinis, usquè in hodiernum diem. — 9. Tune impletum est auod dictum est per Jeremiam prophetam, diçentem ;
(11, 12, 13). « Ils ont reçu les trente pièces, prix de celui qui a été mis à prix, selon l'appréciation des fils d'Israël, et il les ont donnés pour le champ d'un potier, ainsi que Va révélé le Seigneur, »
L'Evangéliste cite ici de mémoire, et quant au sens général et à la substance, une prophétie de Zacharie, qui était elle-même le développement d'une prophétie précédente de Jérémie. Jérémie (xix, 1), par une action symbolique, le brisement d'un vase de terre, dans la vallée impure des fils d'Hinon, théâtre autrefois du culte infâme de Moloch, annonce la destruction de Jérusalem, à cause du crime d'idolâtrie dont elle s'est rendue coupable. Le nom de la porte qui conduit à cette vallée (porte des Briques, Jér, xix, 2), indique suffisamment que dans cette vallée on tirait l'argile dont les potiers se servaient, et peut-être, qu'on l'y travaillait. Zacharie expose, avec plus de détails, cette vengeance divine suspendue sur la tête des Juifs.
Le prophète a recours à une magnifique parabole., dans laquelle il se représente comme chargé, de la part de Dieu, de paître les brebis d'Israël, destinées à la mort. Il prend en main deux houlettes, l'une appelée la douceur, l'autre l'union ; mais bientôt, fatigué par l'indocilité de son troupeau, il brise sa première houlette, et demande son salaire, parce qu'il ne veut plus être son pasteur. La nation ingrate, au lieu de repousser cette démission funeste pour elle, l'accepte au contraire de son plein gré, et on lui offre trente pièces d'argent, le salaire annuel d'un vil mercenaire ; salaire insultant, signe d'un profond mépris, que le Seigneur, justement irrité, repousse avec dédain : « Allez, dit-il au prophète, jeter chez le potier, dans la vallée des fils d' Sinon, ce 'prix 'magnifique auquel ils m'ont évalué : et, pour- Sîiit le prophète, je pris ces trente pièces d'argent, et j'allai en la maison du Seigneur, les porter au potier. » Et je brisai la seconde houlette que je nommais union, pour rompre le lien de la fraternité entre Judas et
Et acceporunt triginta argentoos, protium appretiati quem appretiaverunt à filiis Israël; — 10. Et dederunt cos in agrum figuli, Sicut eon?tituit mihi Dominus.
Israël (entre les Juifs endurcis, réprouvés, et les Juifs restés fidèles au bon Pasteur).
L'Evangéliste, éclairé par l'Esprit-Saint, voit avec raison, dans cette parabole, l'histoire prophétique de celui qui s'est justement surnommé le bon Pasteur, et de la conduite de la Synagogue à son égard. Jésus brise sa première houlette, lorsqu'il pleure sur Jérusalem, et qu'il prédit sa ruine prochaine , mais la résistance opiniâtre du peuple Juif a rendu inutiles les derniers efforts du bon Pasteur; et la somme misérable dont les Juifs paient la trahison de Judas, indique leur mépris, et leur avare ingratitude. Ce prix de l'appréciation du Sauveur, Judas, par une disposition particulière de la Providence, le jette clans le temple; mais il n'entre pas dans le trésor du temple, il est employé à acheter le champ du potier., il est jeté dans un lieu impur, dans cette môme vallée d'Hinon, où autrefois Jérémie a annoncé à Jérusalem le sort qui l'attendait. Ainsi a été brisée la seconde houlette, et la rébellion du peuple infidèle consommée; et le nom de ce lieu maudit, conservé dans la mémoire du peuple, devait perpétuer le souvenir, à la fois, et du plus grand des forfaits, du meurtre juridique, du sang innocemment répandu, qui devait, à la fois sauver le monde, et consommer la réprobation des Juifs, et en même temps, de la vengeance divine, toujours suspendue sur cette malheureuse nation.
POLÉMIQUE RATIONALISTE
A. Par rapport au reniement de saint Pierre.
1) « D'après saint Jean, le premier reniement aurait eu lieu dans la maison d'Anne ; d'après les Synoptiques, les trois reniements auraient eu lieu dans la maison de Ca'ïphe. » — Nous avons déjà d;t que les trois reniements de saint Pierre eurent lieu dans la cour du palais pontifiai qui était habité par les deux pontifes, et que cette cour devait être contiguë d'un côté, aux appartements d'Anne, et d'un autre, à ceux de Caïphe. 2) « Quand on examine les choses de près, dans les quatre Evangélistes, au lieu de trois reniements de Pierre, on en compte huit. Ainsi, Pierre renie le Sei-
m1, xxvi. 69-75. — § CXIX. chute de saint pierre. 287
gneur; 1) devant la portière (premier reniement chez saint Jean 2) ; devant plusieurs, debout, à côté du feu (deuxième reniement chez saint Jean) ; 3) devant une servante, à côté du feu (premier reniement chez les Synoptiques); 4) devant un individu, qui n'est pas autrement désigné (deuxième reniement chez saint Luc); 5) en entrant dans l'avant-cour, en présence d'une servante (deuxième reniement chez Matthieu et Marc) ; 6) devant le parent de Malchus (troisième reniement chez saint Jean); 7) devant un individu, qui prétend le reconnaître à son parler galiléen (troisième reniement chez saint Luc); 8) ce dernier est aussitôt appuyé par plusieurs autres, et Pierre affirme avec plus de force qu'il ne connaît pas Jésus (troisième reniement chez saint Matthieu et saint Marc). » — On peut voir, d'après l'exposition que nous avons donnée du texte évangélique, qu'il n'y eut en réalité que trois reniements de saint Pierre. Il y eut, il est vrai, chaque fois, plusieurs interrogations faites par plusieurs personnes; mais, c'est un axiome de critique que « la négation faite d'un seul coup, à plusieurs interrogations de plusieurs, est comptée pour une seule. » — « Abnegatio ad plures plurium ïnterrogdtiones, fada uno paroxismo, promut numeratur. » (Bengel, iii gnomon)
3) « Même en ne supposant que trois interrogations, les quatre Evangélistes fourmillent de contradictions manifestes. D'après Jean, le premier reniement se fait, dès l'entrée de Pierre, vis-à-vis une portière ; d'après les Synoptiques, il ne se fait que clans la cour extérieure, vis-à-vis une servante, Pierre était assis auprès du feu, etc., etc. » Nous épargnons au lecteur l'énumération très-longue et bien fastidieuse des divergences que le critique croit trouver dans les quatre Evangélistes.
Nous croyons que la possibilité de leur conciliation et de leur harmonie a été suffisamment démontrée dans l'exposition précédente. Du reste, ces légères divergences, inévitables dans divers récits faits de souvenirs, loin de porter al teinte à la véracité des Evaugélistes, servent à les confirmer, au contraire ; elles prouvent, du moins que les Evangélistes n^ se sont pas
concertés ensemble, ni copiés les uns les autres, et il est évident, magré ces légères et insignifiantes divergences, que le fond du récit subsiste le même dans les quatre Evangiles.
4) « L'Evarigéliste parle du chant d'un coq, qui aurait déterminé le retour de saint Pierre sur lui-même ; d'où venait ce chant du coq ? Il n'y avait pas un seul coq, une seule poule, dans la ville de Jérusalem. Du moins, une ancienne loi bannissait de cette ville tous les coqs, parce que, cherchant leur nourriture sur les fumiers, ils en font sortir, en les grattant, toutes sortes de bêtes impures, et qu'ils pouvaient ainsi souiller les offrandes, et les autres choses consacrées. (Bava Kama, c. 7. liai, ult.) Non cdunt gallos Hierosoïy mis propter sacra, nec sacerdoteseos alunt per totam terrain Israëliticam. » — « Nous répondons, avec Sepp, que les troupes romaines, qui occupaient le fort Antonia, faisaient peu d'attention aux prescriptions de la loi des Juifs, et ne se privaient pas? pour leur complaire, d'élever et de manger des volailles. Ce qui prouve, d'ailleurs, que les Juifs" eux-mêmes n'observaient pas strictement la loi qui bannissait tous les coqs de Jérusalem, c'est que nous lisons dans les écrits des rabbins qu'un coq fut une fois lapidé dans cette ville par sentence du Sanhédrin, parce qu'il avait arraché les yeux à un enfant qui était mort delà suite de ses blessures. C'était aussi une coutume, alors, d'amener devant les jeunes mariés, le jour de leurs noces, un coq et une poule, comme symbole de la bénédiction que Dieu avait donnée à ses créatures, en leur disant : « Croissez et multipliez-vous. » Enfin, ce qui tranche la question, et fait disparaître tous les doutes, c'est que, d'après les mêmes livres, la nuit était mesurée à Jérusalem par le chant du coq; car la troisième veille de la nuit s'appelait le cri du coq, « Gallicinium. » — Le Thalmud, lui-même, parle d'un coq sacré, à Jérusalem, dont le chant, de même que le bruit des portes du temple, quand on les ouvrait, se faisait entendre jusqu'à Jéricho (Voy. Sepp, Vie de Jésus, t. II, p. 137). »
B. Par rapport à la mort de Judas.
S'il faut en croire le docteur Paulus, et autres exégètes de la même trempe, Judas serait bien moins coupable qu'on ne le pense ordinairement. Ce n'est pas pour perdre Jésus-Christ qu'il l'aurait trahi, mais, au contraire, pour lui être utile, et dans des vues excellentes. Judas, comme les autres Apôtres, s'était fait une idée terrestre et politique du règne du Messie, et était mécontent de voir Jésus tant tarder à profiter de la faveur populaire pour se faire roi messianique. Dès lors, excité, ou par des tentatives de corruption de la part du Sanhédrin, ou par le bruit, que ce corps avait formé le plan d'arrêter Jésus secrètement après la fête, Judas résolut de prévenir ce coup, qui devait perdre JésusL et chercha à faire en sorte que l'opération eut lieu durant la fête même, parce qu'il croyait être sûr de voir Jésus délivré par un mouvement populaire, mais en même temps, forcé de se jeter dans les bras du peuple, et de faire le pas décisif pour fonder sa domination. Gomme il entendait dire à Jésus que son arrestation était nécessaire, et qu'il se relèverait au bout de trois jours, il prit cela comme un signe de l'assentiment que Jésus donnait à son plan. Tout préoccupé de cette erreur, ou bien il n'entendit pas, ou bien il interpréta mal les autres discours qui tendaient à le détourner, et surtout, il prit, comme un véritable encouragement à l'exécution de son dessein, ces mots : « Faites vite ce que vous faites. » — Il était persuadé, d'ailleurs, que Jésus n'avait rien à craindre, et qu'il saurait bien échapper à ses ennemis, comme il l'avait déjà fait tant de fois. Quant aux trente pièces d'argent qu'il reçut des prêtres, il les prit, soit pour cacher son véritable dessein sous l'apparence de la cupidité, et pour leur ôter ainsi tout soupçon, soit pour avoir encore ce petit avantage pécuniaire, outre l'une des premières places, à laquelle il comptait être élevé dans le royaume de son Maître. Mais, malheureusement, ce profond politique se trompa sur deux points dans son calcul : le premier, c'est qu'il ne réfléchit pas qu'après l'agitation d'une nuit de Pâques, le peuple ne serait pas éveillé d'assez bonne heure pour une insurrection ; le
Dehaut. L'Evanç.— T. IV. 83
second, c'est qu'il ne prévit pas que le Sanhédrin se hâterait de remettre Jésus au pouvoir des Romains, d'où une insurrection populaire ne serait guère en état de l'arracher. Judas serait donc, suivant ces habiles interprètes, ou un brave homme méconnu (Schmit), ou un homme qui se trompa ; mais ce ne fut point un caractère vulgaire, et, dans son désespoir même il conserva des fïraces de la grandeur apostolique (Hase) ; ou bien encore il voulait' atteindre, par un moyen nouveau, il est vrai, un but qui était bon(Paums). — Suivant Néander, Judas aurait fait ce raisonnement : Si Jésus est le Messie, il ne souffrira, en raison de sa puissance surnaturelle, aucun mal, d'avoir été livré à ses ennemis : au contraire, cela servira à hâter sa glorification; s'il n'est pas le Messie, il. mérite la mort. Lorsqu'il apprit la remise de Jésus au pouvoir des Romains, et sa mort infaillible, il tomba dans le désespoir; preuve évidente, disent ces critiques, qu'il avait attendu un résultat opposé. Mais, remarque le docteur Strauss, ce n'est pas seulement le résultat malheureux, comme Paulus le pense, c'est aussi le résultat heureux ou la réussite du crime, qui montre, sous son noir et véritable aspect, le forfait que l'on se déguisait auparavant sous mille excuses. Le crime accompli jette le masque que l'on pouvait lui prêter, tant qu'il n'avait d'existence que dans la pensée ; et si le repentir dont est saisi plus d'un meurtrier, en voyant sa victime étendue à ses pieds, ne prouve pas que le meurtre n'a pas été commis à dessein, le repentir de Judas, lorsqu'il vit Jésus perdu sans ressource, ne peut pas prouver qu'il n'avait pas calculé d'avance que son erime coûterait la vie à Jésus. Renan, dans sa Vie de Jésus, montre également une étonnante sympathie pour Judas.
1) « Touchant le genre de mort de Judas, il y a contradiction manifeste entre le récit de saint Matthieu et celui des Actes des Apôtres, i, 18. D'après le premier, c'est par la corde que Judas mit fin à ses jours; d'après saint Pierre, c'est une chute, qui produit une horrible rupture de son corps. » — Nous avons montré précédemment que ces deux récits ne se contredisent pas, mais se complètent l'un l'autre. — « Mais, insiste le
critique, oh trouve singulier que deux narrateurs se soient ainsi partagé le récit de cette mort, que l'un raconte la première partie de l'événement sans la seconde, et l'autre, la seconde partie, sans la première ; et Hase soutient, avec raison, que chacun d'eux n'a connu que ce qu'il a raconté, attendu qu'autrement, ni l'un ni l'autre n'auraient pu laisser de côté une moitié. » — Chacun avouera que saint Mattieu, après avoir dit que Judas s'était pendu, n'était pas obligé de raconter en détail toutes les circonstances qui avaient accompagné sa mort. — Quant à saint Pierre, ce n'est pas un historien qui raconte un fait historique, c'est un orateur qui fait un discours, et, dans ce discours, se permet une simple allusion à la mort tragique du traître, qui était suffisamment connue de ses auditeurs. On conçoit donc que, dans cette circonstance, il se soit contenté de rappeler à leurs souvenirs les dernières circonstances de cette mort malheureuse, dont l'horreur était propre à faire ressortir les effets de la justice divine sur cet apostat.
2) « D'après Matthieu, se seraient les prêtres qui auraient eux-mêmes acheté le champ du potier, avec l'argent trouvé dans le temple; d'après saint Pierre, c'est Judas, qui l'aurait acheté du prix de sa trahison. »
— « Hic quidem possedit agrurn demecrede iuiqiiitatis. »
— Nous avons déjà répondu à cette difficulté, et remarqué qu'il fallait voir dans ces mots « possedit agrum, » une sorte de figure de rhétorique qu'il ne faut pas prendre à la lettre, et qui signifie seulement que, par sa mort, le traître s'était en quelque sorte, approprié ce champ, prix de sa trahison, et où il avait été enseveli ; que celui à qui était destiné comme Apôtre, un magnifique héritage dans le ciel, n'avait eu d'autre héritage que cette sépulture, achetée du sang de Jésus-Christ.
30). « Saint Matthieu attribue a Jérémie une prophét ie qui ne se trouve que dans Zacharie. » — Cette difficulté a beaucoup préoccupé les interprètes. Il serait difficile d'énumérer toutes les explications plus ou moins vraisemblables, qui ont été imaginées. En voici les principales. 1) Le nom de Jérémie ne se trouverait pas dans le texte primitif de saint Matthieu, qui se serait
contenté de dire le prophète, en général, et y aurait été ajouté par des copistes. — 2) L'Evangéliste aurait cité cette prophétie d'après un ouvrage perdu de Jérémie, ou elle se serait conservée par la tradition. — 3) Les Juifs auraient retranché cette prophétie du texte primitif de Jérémie, et on la retrouverait dans un livre arabe, et dans un lectionnaire sohitique et cophtique. — 4) Il y aura eu, clans l'Esprit de l'Evangéliste, une combinaison de deux prophéties, Jérémie et Zacharie et l'Evangéliste n'aura fait mention que du premier. — o) Les Juifs partagent toute la Bible en trois parties, la loi, les prophètes et les hagiographes ; mais, d'après le Thalmuld, les prophètes ont été classés de manière à unir ensemble d'un côté, ceux qui prédisent des malheurs, de l'autre, ceux qui annoncent un avenir consolant; et comme les discours de Jérémie ne sont, pour ainsi dire, qu'une plainte continuelle sur la ruine de la nation, bien que postérieur à Isaïe, il s'est trouvé avoir la première place dans le canon des prophètes, et saint Matthieu aura nommé, d'après lui, le livre des prophètes tout entier. — 6) Nous avons insinué, dans notre explication, que saint Matthieu avait nommé Jérémie, au lieu de Zacharie, parce que la prophétie de ce dernier prophète offrait le développement de ce qui se trouvait en germe dans Jérémie. On voit qu'il ne manque pas d'explications, et nos lecteurs pourront choisir celle qui leur plaira davantage. Du reste, cette difficulté est, au fond, sans importance, et quand on admettrait que saint Matthieu, écrivant de mémoire, aurait mis le nom de Jérémie, au lieu de celui de Zacharie, nous ne voyons pas que cela puisse porter aucune atteinte, je ne dirai pas à la véracité de l'historien, mais même, au dogme de l'inspiration tel que l'enseigne l'Eglise catholique. Le dogme catholique ne fait pas des écrivains sacrés des copistes serviles, écrivant, en quelque sorte mécaniquement, jusqu'au dernier mot, sous la dictée du Saint-Esprit; mais elle nous enseigne que l'Esprit-Saint préserve il est vrai les écrivains sacrés de toute erreur dogmatique et morale, mais les laisse, en même temps, au libre travail de leur pensée, et ne les préserve pas nécessairement, dans les
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choses de peu d'importance, des oublis, fautes de langues, et autres imperfections inséparables de la nature humaine.
ENSEIGNEMENTS PRATIQUES
A. Le reniement de saint Pierre.
M1. XXVI. « Pierre le suivait de loin. » — C'était l'amour qui attirait saint Pierre sur les pas de Jésus, mais un amonr faible et craintif, qni le tenait à distance. — Il suit encore son Maître, mais de loin. — Malheur à celui qui s'éloigne de Jésus- Christ; il ne tardera pas à sentir sa faiblesse.
« Pierre se joignit à eux, pour se chauffer. » — Danger des mauvaises compagnies. — Qui s'expose au péril, périra.
v. 76. « Et il se mit àjîirer avec exécration et anathème, disant : Je ne commis pas cet homme. » — Nous devons voir dans le renoncement de saint Pierre nn acte d'une déplorable faiblesse. — Il aimait Jésus-Christ; il ne voulait pas renoncer à son Maître, ni renier sa foi. Mais, saisi d'une lâche frayeur, il craignait d'être reconnu pour l'nn de ses disciples, dans la crainte qu'on ne lui fit partager le sort de son Maître. C'est ainsi que, par crainte de la mort, il en vint à renier lâchement celui qu'il avait reconnu pour le Fils de Dieu, celui qui l'avait élevé à la sublime dignité de chef de son Eglise. Que la chute de saint Pierre nous apprenne à nous défier de nous-mème ; ô homme, ton nom est faiblesse ! Ne nous fions pas à nos résolutions présentes, ne nous laissons pas aveugler par une confiance présomptueuse à notre propre vertu ; fuyons les occasions et les compagnies dangereuses ; que la vigilance, l'humilité, l'esprit de prière, nous défendent contre les périls qui nous menacent et assurent notre persévérance. Par dessus tout, apprenons à placer toute notre confiance dans les grâces et l'intercession de Jésus-Christ.
« Le Seigneur se tourna vers Pierre et le regarda...; et il sortit pleurant amèrement, enveloppant sa tête! » — Le repentir de saint Pierre fut aussi prompt que l'avait été sa chute. Le regard de Jésus pénétra son cœur, lui fit sentir sa faute, et excita son repentir. Pierre crut à l'amour compatissant de Jésus, et cette confiance le sauva. « Misericordiâ Dominus latenter subvenit, cortetigit, memoriamrevocavit, iuteriori gratiâ sua visitavit Petricm, interioris hominis usque ad exteriores lacrymas movit et produxit affectus. » (S. Aug.). — Tant que le pécheur n'a pas perdu la foi et la confiance, il y a de la ressource. — Si nous avons imité saint Pierre dans son égarement,
imitons-le danë son repentir. Que notre conversion soit, comme celle de saint Pierre, prompte, sincère, ferme et persévérante.
— Rien ne résiste au regard de Jésus, à l'action secrète de la grâce. — La chute de saint Pierre eut pour lui des suites heureuses. Elle rendit son amour pour Jésus plus ardent, sa reconnaissance plus vive ; elle le rendit plus humble, plus défiant de lui-même ; elle le guérit de sa confiance présomptueuse, et lui donna la force de mourir à son tour pour son divin Maître. — Apprenons, à son exemple, à tirer profit, pour notre avancement spirituel, des fautes ou des chutes que nous avons à déplorer.
B. Désespoir et mort de Judas.
MK XXVII, v. 3. « Alors Judas, celui qui le trahit, voyant que Jésus était condamné, se repentit. » — Le repentir de Judas semblerait avoir tous les caractères d'nne sincère pénitence. Il reconnaît son cririie, qui se découvre à sa conscience dans toute son horreur ; il en éprouve une douleur amère ; il le confesse publiquement, en présence du Sanhédrin, sans chercher à l'excuser, à l'atténuer ; il veut réparer le mal qu'il a fait ; il proclame l'innocence de Jésus, et voudrait, s'il le pouvait, l'arracher à la mort. Il rend l'argent qu'il a reçu, et repousse loin de lui, avec horreur, le prix de son infâme trahison... Combien de pécheurs, dont la pénitence prétendue offrirait difficilement les mêmes caractères ! — Et pourtant, c'était une fausse pénitence, une pénitence de réprouvé, parce qu'elle était destituée de confiance et d'amour de Dieu. Ce n'est pas le péché que Judas déteste, ce sont les suites du péché qui l'épouvantent. Son témoignage en faveur de Jésus-Christ, lui est extorqué en quelque sorte malgré lui, par les angoisses et les terreurs de sa conscience. Il ne croit plus, comme Pierre, à l'amour compatissant du Sauveur et â la miséricorde divine, et il met le comble à son crime, en mourant en désespéré.
« Il rapporta les trente pièces d'argent aux prêtres, en disant : J'ai péché, en livrant le sang innocent. » — L'argent, dont l'amour avait toujours été là passion dominante de Judas, qui avait été la cause de sa chute, et pour lequel il avait livré son Maître, lui fait maintenant horreur ; il n'en peut plus soutenir la vue. . . il croit en voir dégoutter du sang. . . Il en est ainsi de tous les pécheurs. La passion une fois assouvie se change en dégoùtj et enfante le remords. La conscience du pécheur se réveille, ne connaît plus la paix ; et une voix secrète qu'il ne peut étouffer, lui crie au fond de l'âme : Malheureux, qu'as-tu fait ?
— « J'ai péché, en livrant le sang innocent. » — Témoignage irrécusable de l'innocence et de la sainteté de Jésus, sortie d'une
m1, xxvi. 69-75. — § CXIX. reniement de s. pierre. 295
bouche ennemie, arraché à Judas, malgré lui, par les reproches de sa conscience, et que la vérité seule a pu lui inspirer.
v. 4. « Mais ils lui répliquèrent : Que noies importé? c'est toit affaire. » — Horrible et révoltante parole, dans la bouche de prêtres et d'accusateurs de Jésus-Christ. Que leur importe l'innocence de Jésus-Christ ? Il la connaissent parfaitement ; ils n'en veulent pas moins sa mort. — Que leur importe qu'un pécheur se convertisse et avoue son crime, qu'une brebis revienne au bercail? — Ils la repoussent sans pitié, et la dévouent au désespoir. C'est la voix de Caïnqui se fait entendre. (Geniv, 19). La conscience a cessé de parler à ces âmes gangrenées, et elles sont perdues sans retour.
v. 5. « Et ayant jeté V argent dans le temple, il se pendit. »
— « Miserrimus Judas, qui pejus de peccato pœnituit, quant peccavit. » (S. Greg. Maj.) — Le désespoir est le seul crime pour lequel il n'y a point de pardon. — C'est l'incrédulité qui multiplie les suicides : c'est ce qui expliqne pourquoi ils sont si communs de nos jours.
v. 6. « S' étant consultés entre eux, ils en achetèrent le champ du potier, pour la sépulture des étrangers. C'est pour cela que ce champ s'appelle encore aujourd'hui Hahel-Dama, c'est-à-dire, le champ du sang. » — C'est ainsi que les Juifs, sans le savoir, instruments de la Providence, élevèrent en quelque sorte, de leurs propres mains, un monument d'infamie, destiné à perpétuer le souvenir du crime des Juifs et la honte du traître.
PROJETS HOMILÉTIQUES.
A. CHUTE ET PÉNITENCE DE SAINT PIERRE (Mt. XXVII. 69-75.)