C. L'INFORMATION JURIDIQUE DEVANT LE SANHÉDRIN
L'interrogatoire roula d'abord sur les circonstances du fait en question, ou de la guérison de l'aveugle-né. Les Synédristes voulurent, en premier lieu, suivant les formes de la procédure juridique, entendre le récit des faits de la bouche même de celui qui était traduit devant eux. « Les Pharisiens donc lui demandèrent comment il avait recouvré la vue. Il répondit, » avec sa simplicité accoutumée : « 77 m'a mis de la houe sur les yeux, je me suis lavé, et je vois. » Une discussion s'ouvrit alors parmi les juges. Que faut-il penser de cette guérison, au moins bien extraordinaire, et de celui qui l'a opérée? Les avis furent partagés, « Quelques-uns des Pharisiens disaient : Cet homme n'est pas de Pieu, » ce n'est pas au nom de Dieu, et par le pouvoir divin, qu'il opère des miracles, « puisqu'il n'observe point le sahhat » et viole ainsi la loi de Dieu en un point important. « D'autres, au contraire, » tels que Nicodème sans doute, et quelques autres, moins aveuglés par la passion, qui se joignirent à lui, « répliquaient : comment un pécheur peut-il faire ces prodiges? » Comment
13. Adducunt eum ad Pharisaeos, qui caecus fuerat. — 14. Erat autem sabbatum, quando lutum fecit Jésus et aperuit oculos ejus. — 15. Iterùm ergb interrogabant eumPharissei, quomodbvidisset. llle autem dixit eis : Lutum mini posuit super oculos, etlavi, et video. — 1G. Dicebant ergb ex Pharisaeis quidam : Non est hic homo à Deo, qui sabbatum non custodit. Alii autem dicebant: Quomodb potefit liomo peccator haec signa facere ?
peut-il donner la vue à un aveugle de naissance, ce qui est un véritable acte de création, et ne peut venir que de Dieu? « Et ainsi, il y avait scission entre eux; » mais les ennemis de Jésus formaient évidemment la grande majorité.
Dans leur embarras, ils s'adressent de nouveau à l'aveugle guéri, « et lui dirent : » (sotte demande assurément, adressée à un ignorant de la part de ces docteurs, si fiers de leur science) : « Et toi, que dis-tu de celui qui ta ouvert les yeux? » — « II répondit » ouvertement, franchement, sans hésiter, sans s'inquiéter s'il plairait ou non aux Juges qui l'interrogeaint : « C'est un prophète, » c'est un homme de Dieu, revêtu d'une mission divine ; c'est au nom de Dieu qu'il parle et qu'il agit.
Cette réponse ne contentait par les Pharisiens et augmentait leur embarras. Une nouvelle idée se présenta alors à leur esprit. Cet homme était-il bien réellement aveugle? sa cécité était-elle réelle ou feinte? N'y aurait-il pas là quelque supercherie, que Jésus avait adroitement exploitée, pour se faire une réputation de prophète et de thaumaturge?... Afin de poursuivre leur enquête sur ce fait décisif, ils firent citer en leur présence les parents de l'aveugle, et le firent sortir de la salle. «.Les Juifs, » ditl'Evangéliste, « ne crurent point qu'il eût été aveugle et qu'il eût recouvré » miraculeusement « la mie, jusqu'à ce qu'ils eussent appelé ses parents, » et ils procédèrent « à leur interrogatoire. » Ils leur proposèrent trois questions, 1) « Est-ce bien là votre Fils? » 2) « Est-il lien réellement aveugle de naissance? » 3) « Comment voit-il 'maintenant? » Gomment s'est opérée sa guérison? Si les deux premières questions n'amenaient pas un résultat conforme à leurs espérances, ils espéraient obtenir, par la troisième ques-
Et schisma erat inter eos. — 17. Dicunt ergb caeco iterùm : Tu quid dicis de illo, qui aperuit oculos tuos? Me autcm dixit : Quia propheta est; — 48. Non crediderunt ergo Judœi de illo, quia Csecua fuisset, et vidisset, donec vocaverunt parentes ejus qui viderat. — -1 9. Et interrogaverunt eos, dicentes : Hic est lilius vester, quera vos dicilis quia cœcus natus est ? Quomodo ergb nunc viciet ?
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tion, quelque différence, quelque contradiction, entre la relation des parents, et celle de leur fils, qui affaiblirait l'autorité de son témoignage.
« Les parents répondirent » sans hésiter sur les deux premières questions : « Nous savons, dirent-ils, que c'est bien notre /lis, et qu'il est né aveugle; » mais, dans la crainte de se compromettre et d'encourir l'excommunication en se déclarant ouvertement pour Jésus, ils éludèrent la troisième : « Quand à savoir comment il voit Maintenant, » poursuivirent-ils, « et qui lui a ouvert les yeux, c'est ce que nous ne savons pas, » car nous ne l'avons pas vu. « Interrogez-le, il est en âge de majorité, qu'il réponde lui-même. » — « Ils répondirent ainsi, » remarque l'Evangéliste, « garce qu'ils craignaient les Pharisiens : car déjà ceux-ci étaient convenus ensemble cque tout homme qui reconnaîtrait Jésus pour le Christ serait chassé de ta synagogue. » Il existait, et il existe encore chez les Juifs trois sortes d'excommunication. La première, et la plus légère, était de trente jours ; la seconde était perpétuelle et accompagnée de malédictions, d'imprécations; la troisième brisait tout lien naturel. Il s'agissait probablement de la deuxième espèce d'excommunication.
« C'est pour cela que, » dans la crainte d'encourir cette peine, « les parents dirent: lia l'âge, interrogez-le lui-même. » Ceux qui procédaient à l'enquête « appelèrent donc de nouveau V homme qui avait été aveugle. » Ils espéraient intimider cet homme simple, ce pauvre mendiant, par l'appareil de leur autorité, et l'engager à parler dans leur sens. « Rends gloire à Dieu, » lui dirent ces hypocrites, au moment môme où ils voulaient le faire déposer contre Dieu, contre la vérité divine, et
20. Responderunt eis parentes ojus. et dixerunt : Scimus quia hic est filins noster, et quia caecus natus est; — Quomodb autem nunc videat, neecimus; aul quia ejus aperuit oculos, nos nescimus; ipsum interrogate; aetatem habet, ipsede se loquatur. — 22. Haec dixerunt parentes ejus, quoniam timebant Judseos : jam enim conspiraverunt Judsci, ut si guis cum confiteretur esse Christum, extra synagogam fieret. — 23. Propterea parentes ejus dixerunt : Quia setatem habet, ipsum interrogate. — 24. Vocaverunt ergo rursùm hominem, qui fucrat caecus, et dixerunt ci •. Da gloriam Deo.
avoue avec nous ce que tu ne peux nier. « Nous savons que cet homme est un pécheur ; » ne viens pas ici contester cette vérité, et avoue-le de bonne foi.
« Si c'est un pécheur, » répondit le mendiant sans se déconcerter, « c'est ce que je ne sais pas; » il n'appartient pas à un ignorant comme moi de décider de si graves questions, ni d'en remontrer aux docteurs; « je sais seulement une chose, » et celle-là, du moins, je puis l'attester sans crainte de me tromper, « c'est que j'étais aveugle, et qu'a présent je vois. » C'est là, du moins., un fait que tous les sophismes du monde ne pourront ni obscurcir, ni renverser : tirez-en les conclusions qu'il vous plaira.
Voyant que rien ne leur réussissait, les Synédristes, en désespoir de cause, eurent recours à un moyen assez usité dans les actions juridiques, celui de revenir de nouveau sur les dépositions précédentes, sur le récit de ce qui s'était passé et les circonstances de la guérison, afin de voir s'ils ne pourraient pas faire tomber le témoin dans quelque contradiction et le confondre ainsi par lui-môme. « Ils lui dirent donc : » Voyons, racontenous de nouveau, bien distinctement, ce qui est arrivé ; que t'a-t-il fait? « comment fa-t-il ouvert les yeux? » Cette insistance inquisitoriale finit par impatienter le mendiant, et lui inspirer un nouveau courage. « Il leur répondit, » avec une ironie mordante : Tout ce que vous me demandez-là, « je vous l'ai déjà dit, et vous l'avez entendu; pourquoi voulez-vous l'entendre encore?» A quoi bon ces répétitions inutiles ? D'où vous vient donc ce nouveau zèle pour la gloire de Jésus ? « Est-ce que vous aussi, vous voulez devenir ses disciples » comme l'ont fait déjà plusieurs de ceux à qui j'ai raconté ce qui m'est arrivé?
« Ces mots » mirent le comble à leur fureur. Leur orgueil fut vivement blessé d'être ainsi humiliés par
Nos scimus quia hic homo peccator est. — 25. Dixit ergo eis ille : Si peccator est, nescio; unum scio, quia csecus cura essem, modo video.
— 26. Dixerunt ergo illi : Quid fecit tibi? quomodoaperuittibi oculos?
— 37. Respondit eis : Dixi vobis jam, et audistis. Quid itenùm vultis audirc? numquid et vos vuitis discipuli ejus fieri?
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celui qu'ils regardaient comme un vil mendiant. « Ils le chargèrent de leurs malédictions, et lui dirent : 6'ois son disciple, toi, » situ le veux; « quant a nous, nous sommes disciples de Moïse, » et nous ne reconnaissons d'autre maître que lui. « Nous savons que Dieu a parlé à Moïse » dans le buisson ardent, sur le mont Sinaï, etc. « Quant à celui-ci » à ce prétendu faiseur de miracle dont tu prends ici la défense, « nous oie savons d'où il est, » ni en vertu de quelle mission il paraît au milieu de'nous. « — Cela est bien surprenant, » répondit intrépidement le nouveau confesseur de Jésus-Christ, « que 'vous ne sachiez d'où il est, » et de qui il a reçu sa mission, « et qu'il m'ait ouvert les yeux : car nous savons que Dieu n'écoute pas les pécheurs, » que Dieu ne peut autoriser par un miracle aussi éclatant les fourberies d'un imposteur; « mais celui qui honore Dieu, celui qui fait la volonté de Dieu, celui-là, Dieu l'exauce. Jamais on n'a ouï dire que personne ait ouvert les yeux d'un aveugle-né. Si donc celui-ci n'était pas envoyé de Dieu, il ne pourrait rien faire. » C'est ainsi que cet homme simple et sans instruction confondait avec une éloquence irrésistible, puisant toute sa force dans la lumière du simple bon sens, ces orgueilleux docteurs, enflés de leur vaine science, et les réduisait au pied du mur. Réduits à l'impuissance de répliquer, il ne leur restait plus que la ressource de la violence et de. l'outrage, et ils ne s'en firent pas faute. Quoi ! s'écrièrent-ils, pleins de fureur, misérable mendiant, « tu es -né tout entier dans le péché! '» Tu es coupable dès le ventre de ta mère, même avant ta naissance, comme le prouve la cécité dont Dieu t'a affligé ( Voy. v. 2), « et tu viens ici pour nous donner
28. Maledixerunt ergo ci, et dixerunt : Tu discipulus illius sis; nos autem Movsi discipuli sumus. — 29. Nos scimus quia Moysi locutus est Deus : "hune autem nescimus undè sit. — 30. Respondit illehomo, et dixit eis ; In hoc enim mirabile est quia vos nescitis undè sit, et aperuit meos oculos. — 3'l . Scimus autem quia peccatores Deus non audit; si quis Dei cultor est et voluntatem ejus tarit, hune examlit.
— 32. A saîculo non est auditum, quia quis aperuit oculos caeci nati.
— 33. Nisi esset hic à Deo, non poterat facere quidquam. — 34. H espondevunt et dixerunt ei : In peccatis natus est totus, et tu doces nos?
des leçons! » Puis, pour en finir, « ils le chassèrent dehors. »
Ainsi finit l'enquête du Sanhédrin.
« Est-on désormais content? dirons-nous ici avec Duguet ; les Pharisiens s'y sont-ils Lien pris pour découvrir la fausseté du miracle? se sont-ils rendus avec trop de facilité à la déposition de l'aveugle ? Son père et sa mère ont-ils paru de concert avec leur fils, et prévenus en faveur de Jésus-Christ? L'interrogatoire réitéré du fils par des personnes puissantes et déclarées contre Jésus- Christ n'a-t-il pas été capable de le faire tomber dans quelque méprise, s'il n'eût dit vrai, ou même de l'intimider et même de le rendre plus faible dans ses derniers témoignages, s'il n'avait eu plus de courage que son père et sa mère? Etait-ce un bon moyen pour examiner sans passion la vérité, que la sentence d'excommunication prononcée d'avance contre ceux qui reconnaîtraient Jésus-Christ pour le Messie? La partialité et la prévention n'étaient-elles pas jointes à la suprême autorité? Et dans ces circonstances, n'était-ce pas une grande preuve pour les miracles de Jésus-Christ qu'ils fussent soutenus devant ses ennemis, avec certitude qu'on s'attirerait leur haine et leur vengeance?
« Les Pharisiens s'arrêteraient-ils à la circonstance du sabbat, s'ils pouvaient donner atteinte au fond du miracle, ou le rendre douteux? Ne le confirment-ils pas eux-mêmes en accusant Jésus-Christ de l'avoir fait dans un jour de repos ? Les injures dont ils chargent Faveuglené, qui leur parle avec tant de sagesse, ne sont-elles pas une preuve qu'ils n'ont rien à opposer à son témoignage et à l'évidence du miracle fait à sa personne? En le chassant de la synagogue, changent-ils quelque chose dans la vérité? En le maudissant, abolissent-ils le bienfait qu'il a reçu? En se glorifiant d'être disciples de Moïse, prouvent-ils que le miracle n'est pas réel ? Qui ne voit que d'un côte, tout est passion et calomnie, et de l'autre, tout est simple, sincère, constant et suivi, infiniment supérieur à la basse jalousie et à la malignité des Pharisiens qui, par tous leurs efforts, n'ont fait que
Et ejecerunt eum foras.