A. JÉSUS APPREND LA MALADIE DE LAZARE
Après un séjour prolongé dans la Pérée et sur les bords du Jourdain, un nouvel événement;, qui fit briller d'un éclat plus vif que jamais la grandeur et la divinité de Jésus, le rapprocha de Jérusalem, et, en portant au comble la haine de ses ennemis et de ses persécuteurs, accéléra la dernière catastrophe.
« Lazare (a) de Bethanie, ou il demeurait avec Marthe et Marie, ses sœurs, » et près duquel Jésus avait souvent goûté les consolations d'une sainte et douce amité, « était » tombé dangereusement « malade, » car les fa-
Jo. XI, I . Erat autem quidam languens Lazarus à Bethanià, de castcllo Mariœ et Marthu3 sororis ejus.
(a) Celui que Dieu secourt. (Voy. précéd. § XCI, n. (6).
Dehaut. L'Evang.— T. III. 34
milles les plus saintes et les plus heureuses ne sont j)as à l'abri des afflictions et des épreuves. L'Evangéliste remarque que « Marie » la sœur de Marthe et de Lazare, dont nous avons déjà précédemment parlé ( Voy. T. II, § XLVII), « était la même qui, » comme nous l'a appris saint Luc, VII, 36-56, « répandit une huile parfumée sur les pieds du Sauveur, et les essuya avec ses cheveux. » Béthanie, où Lazare et ses sœurs résidaient alors, située à environ trois quarts de lieue des Oliviers, n'est plus maintenant qu'uu misérable village habité par les Arabes, où l'on montre encore la maison de Lazare et son tombeau creusé dans le roc et où l'on descend par un escalier en pierre.
« Les sœurs » de Lazare,, effrayées de la tournure grave que prenait la maladie de leur frère, pensèrent naturellement à celui qui était partout le refuge et l'espérance de ceux qui souffraient et qu'on n'avait jamais invoqué en vain. « Elles envoyèrent » donc un messager « vers Jésus, » qu'elles savaient être alors en Pérée, à une journée de marche de Béthanie, pour lui donner avis de la maladie de leur frère. Il était chargé de dire, de leur part, à Jésus, ces simples paroles : « iSeif/nenr celui qui vous aimez est malade; » touchante et délicate manière d'implorer le secours de Jésus; comme s'ils eussent dit : il suffit que vous sachiez que celui que vous aimez a besoin de vous, pour que vous veniez a son secours : « Quasi dicerent, sufficit tibi si noveris; neqne enim amas et cleseris. » (S. Aug.)
« Jésus répondit » avec calme au messager, en se servant à dessein d'une expression équivoque et à double sens : Dites à celles qui vous ont envoyé qu'elles se rassurent, et qu'elles cessent de s'inquiéter : « Cette maladie ne va pas à la mort » (b); il voulait dire à cette
2. Maria autem erat, quseunxit Dominumunguento, et extersit pedes ejus capillis suis; cujus frater Lazarus infirmabatur. — 3. Miseront ergo sorores ejus ad eum, dicentes : Domine, ecce quem amas infirmât ur. — 4. Audiens autem Jésus dixit eis : Inflrmitas hœc non est ad mortem,
(b) Jésus ne dit pas : Cette maladie n'est pas mortelle, Oavâ<n;j.o;. ou eïç Oâvaiov, mais, ce qui n'est pas absolument synonyme, Trpoç ôâvaiov. c'est-àdire, ne doit pas aboutir à une mort fixe et permanente.
J. XI. 1-56. — g XCII. RÉSURRECTION DE LAZARE. 363
mort inévitable et permanente qui fixe à jamais le sort de l'homme et termine irrévocablement sa carrière icibas; « mais, » ajoute-t-il, « elle n'a été 'permise que pour la gloire de Dieu, et afin que le Fils de Dieu, fut glorifié, » par le miracle éclatant qu'il était résolu d'opérer.
« Jésus, » remarque l'Evangéliste, « aimait » d'une sainte affection (c) « Marthe, sa sœur Marie, et Lazare; toutefois, bien qu'il sût que celui-ci était près de la mort, « il demeura deux jours encore au lieu ou il était, » non par indifférence, mais parce que cela entrait dans les desseins de son Père céleste. Les disciples crurent que Lazare allait mieux, ou que, peut-être, la parole du Sauveur l'avait guéri de loin, comme autrefois le fils du Centurion ; mais Jésus avait d'autres pensées. Il voulait éprouver la foi de cette sainte famille, et rendre plus éclatant le miracle qu'il avait dessein d'opérer. Lorsque le messager arriva, porteur de cette parole de consolation, Lazare rendait le dernier soupir, s'il n'était déjà mort. Quelle terrible épreuve pour Marthe et Marie! Que durent-elles penser en voyant l'apparente indifférence du Sauveur, et sa parole démentie par l'événement?
Ces deux jours écoulés, Jésus, sans dire un mot de Lazare, « dit à ses disciples: » à ses Apôtres : « Retour* nons en Judée. » — « Ses disciples, » qui se rappelaient les périls auxquels leur maître, dans son dernier séjour à Jérusalem, avait si difficilement échappé, furent effrayés de son dessein téméraire et essayèrent de l'en dissuader. — Eh quoi? s'écrièrent-ils, retourner en
sert pro gloriâ Dei, ut glorificetur Filiug Dei per eam. — 5. Diligcbat autem Jésus Martham, et sororem cjus Mariam, et Lazarum. — 6. Ut ergo audivit quia infirmabatur, tune quidam mansitin eodem loco duobus diebus. — 7. Deindè post hœc dixit discipulis suis : Eamus in Judceam iterùm. — 8. Dicunt ei discipuli :
(c) C'est avec un tact plein de délicatesse, remarque ici Bisping, que l'Evangéhste se sert du mot yjyâna diligébai, au lieu de çtXeTv, quem amas, du verset 3. Cette dernière expression convenait bien aux rapports d'anr'ié qui existaient entre Lazare et Jésus : mais ici, où les sœurs sont également nommées, elle aurait été inconvenante.
Judée! mais, « Seigneur, tout à l'heure, » vous ne l'avez pas oublié, sans doute, « ils voulaient vous lapider, et vous voulez retourner au milieu d'eux. » vous livrer de nouveau entre les mains d'ennemis acharnés et altérés de votre sang! vous voulez donc courir au devant de la mort? — « Jésus répondit : le jour n'a-t-ïl pas douze heures? » — Gomme nous l'avons déjà remarqué, les Juifs partageaient le jour en douze heures, de durée inégale, suivant les diverses saisons de l'année, qui se comptaient du lever du soleil à la chute du jour. Do môme, voulait-il dire par ces paroles, que chaque jour a sa durée déterminée, que l'homme doit employer à accomplir sa tâche journalière et que la nuit ne vient pas avant l'heure; ainsi ma vie, sur la terre, a sa durée déterminée et son terme fixé par mon Père céleste, et tant que ce terme ne sera pas arrivé; je n'ai rien à craindre de mes ennemis. « Si le voyageur marche pendant le jour ', il ne se heurte poin t, parce qu'il voit la lum ière » du soleil « qui éclaire le monde ; mais, s'il marche pendant la nuit, il se heurte, parce qu'il n'a pas de lumière » pour guider ses pas. Lorsque la nuit sombre de ma Passion et de ma mort douloureuse sera arrivée., alors , seulement, mes ennemis triompheront et la protection divine qui veillait sur moi paraîtra m'abandonner. Je suis la lumière du monde : tant que je resterai au milieu de vous pour vous éclairer et vous guider, vous n'avez rien à craindre. Réservez votre frayeur pour cette nuit formidable dont je vous parlais tout à iheure, et dont nous ne sommes pas très éloignés. Après ces paroles obscures, il leur découvrit le but de son départ, et, se servant d'un euphémisme usité dans l'Ecriture, il leur apprit la mort de Lazare. « Notre ami Lazare dort, ditil, » (et, en effet, sa mort ne devait être à ses yeux qu'un sommeil passager), « mais je vais le réveiller. » — « Les disciples, » qui croyaient Lazare hors de danger, prirent
Rabbi, nunc quœrebant te Judœi lapidare, et iterùm vadis illîic? — 9. Respondit Jésus : Nonne duodecim sunt horse diei? Si quisambulaverit in die, non offendit, quia lucem hujus mundi videt. — 10. Si autem ambulaverit in nocte, offendit : quia lux non est in eo. — \\. Hœc ait, et post hœc dixit eis : Lazarus amicus noster dormit; sed vado ut à somno excitem eura. — \%. Dixerunt ergo discipuli ejus :
ces mots au sens littéral, « S'il dort, » répliquèrent-ils, c'est bon signe, c'est un symptôme favorable, « il guérira. » C'est une raison déplus, dès lors, de ne pas entreprendre un voyage inutile et qui vous expose aux plus grands dangers. — « Jésus, » dit l'Evangéliste, « parlait de la mort de Lazare, mais eux crurent qu'il parlait de V assoupissement du sommeil. Alors Jésus leur dit clairement: Lazare est mort, et je me rejouis à cause de 'cous, de ce que je n'étais pas là, afin que vous croyez. » Je n'aurais pu rester insensible aux prières des soeurs de Lazare, ni le laisser mourir, sous mes yeux, pour le ressusciter quatre jours après; dès lors, l'impression salutaire que vous devez recueillir de ce miracle éclatant aurait été perdue pour vous : « mais, allons à lui. » — « Thomas, appelé Dydime » (non grec qui a le même sens que le mot hébreu, Tlioma, et signifie jumeau), persuadé que Jésus, par son départ pour la Judée, se dévouait à une mort certaine, avec ce caractère ardent, mélangé d'incertitudes et de doutes, qui le caractérisait, « dit aux autres disciples : Et nous, » de notre côté, serions-nous assez lâches pour abandonner notre maître et ne pas partager ses dangers? « Suivons-le donc, et mourons, s'il le faut, « avec lui. »