JÉSUS CHEZ ZACHÉE
qui, une fois versée, laissait le reste du produit à leur bénéfice.
Zachée était juif et désireux de voir Jésus, dont il avait entendu beaucoup parler. Mais, petit de taille et incapable de satisfaire son désir à travers la foule, il courut en avant et, sans se soucier de ce qu'on pouvait penser de son acte, il monta sur un sycomore, du haut duquel il était sûr de voir Jésus. Le Sauveur ne fut pas insensible au désir de Zachée ; arrivé près de l'arbre, il dit à Zachée de descendre, parce que son intention était de loger chez lui. Le publicain obtenait beaucoup plus qu'il n'avait osé souhaiter. Mais les murmures accoutumés reprirent leurs cours, quand on vit le Sauveur prendre son repas chez lui, c'est-à-dire chez quelqu'un que les pharisiens traitaient de pécheur.
Zachée comprit très bien de quelle manière il pouvait se rendre agréable à son hôte. Il s'engagea à donner la moitié de ses biens aux pauvres, ce que le Sauveur avait en vain conseillé aux pharisiens (103). Le sacrifice était considérable, puisque Zachée était riche. Mais comme il serait inutile de faire la charité si en même temps on ne satisfaisait à la justice, le publicain s'engage à dédommager au quadruple ceux dont il a pu léser les droits. D'après la loi, on n'était obligé à restituer que le double du tort causé, Exod., 22, 7, et quelquefois même la somme volée avec une majoration d'un cinquième, Lev., 6, 5. Zachée allait donc bien au delà de l'obligation qui pouvait peser sur lui, d'autant que le tort auquel il fait allusion est hypothétique et paraît avoir été involontaire. En tous cas, il ne devait pas être considérable, pour que le publicain parlât de le réparer dans une telle proportion après le don de la moitié de sa fortune.
Le Sauveur récompensa Zachée en saluant en lui
un vrai fils d'Abraham et en assurant que le salut était descendu sur sa maison. Quant aux autres fils d'Abraham, moins justes et moins charitables que lui, qui avaient vu son hospitalité de mauvais œil, Jésus renouvela à leur intention les remarques qu'il avait faites jadis chez le publicain Matthieu
Par ses désirs, sa foi, son empressement, son humilité, son obéissance, sa joie, sa charité, sa justice et les bénédictions dont il est comblé, Zachée est le modèle de ceux qui ont à recevoir Jésus dans leur cœur par la sainte communion.
139. pXrabole des mines. — Lors donc qu'on eut entendu ce que Jésus avait dit, il ajouta une parabole, parce qu'on était près de Jérusalem et qu'on s'imaginait que le royaume de Dieu allait se manifester sur-le-champ.
Il dit donc :'« Un homme de haut rang s'en alla dans un pays lointain pour y recevoir la royauté et revenir ensuite. Mais il appela auparavant dix de ses serviteurs, leur donna dix mines et leur dit : Faites-les valoir jusqu'à mon retour. »
Faites-les valoir jusquà mon retour. A la suite de cette réception, et devant, ceux qui en avaient été les témoins, le Sauveur raconta une parabole dont le sens est indiqué par l'évangéliste. On était près de Jérusalem, Jésus s'y rendait et tous s'attendaient à un grave événement, la manifestation immédiate du royaume de Dieu. Jésus allait sans doute rétablir le trône de David avec la puissance et la gloire que tous rêvaient. Il tint à les déprendre de cette idée fausse et dangereuse.
Un homme de haut rang s'en va au loin pour se
faire investir de la royauté et revenir ensuite. C'est ainsi que les choses se passaient depuis que les Romains avaient étendu leur domination sur le pays. Hérode,* Archélaus, Hérode Antipas et les autres princes d'Asie avaient dû faire le grand voyage pour obtenir de l'empereur le droit de régner. L'allusion à ces faits était claire pour tous les auditeurs.
Avant de partir, le prince appelle dix de ses serviteurs et confie à chacun d'eux dix mines à faire valoir pendant son absence. La mine était une monnaie de compte valant à peu près 90 francs. La somme ainsi confiée n'était donc pas très considérable. Le Sauveur met ici en scène des banquiers, comme il y a mis déjà des cultivateurs, des pêcheurs et d'autres hommes de métier de son temps. Il y avait en effet à cette époque des banquiers juifs qui avançaient de l'argent, moins pour les exploitations agricoles, peu considérables à cause de la division de la propriété rurale, que pour les entreprises commerciales qui avaient pris une assez grande extension. Des commerçants recueillaient dans des magasins le surplus des récoltes, afin de le revendre à bénéfice, soit aux localités qui en manquaient, soit surtout à l'étranger, particulièrement dans les grands ports à trafic comme Tyr et Sidon. Il leur fallait des fonds pour acheter au comptant aux paysans, entreposer les marchandises, pourvoir à leur transport sur les grands marchés et les faire escorter en cours de route par des forces capables de les défendre contre les troupes de maraudeurs. Les banquiers leur avançaient ces fonds, que les commerçants leur rendaient ensuite avec un bénéfice proportionnel. Pour se procurer l'argent nécessaire, les banquiers recevaient en dépôt les sommes disponibles provenant soit de l'épargne des plus riches paysans, soit
des bénéfices réalisés par les commerçants euxmêmes. Ainsi le profit résultant d'une vente en gros, allait en parts inégales au commerçant qui avait fait l'opération, au banquier qui avait avancé les fonds et au prêteur qui avait déposé son argent à la banque et en retirait un intérêt très appréciable. Les dix serviteurs avaient donc à placer chacun leurs 900 francs dans une banque, dans les meilleures conditions possibles, à en surveiller l'emploi et à en toucher l'intérêt.
« Or ses concitoyens le haïssaient. Ils envoyèrent une députation pour dire : Nous ne voulons pas que celui-là règne sur nous. Il revint cependant, après avoit été investi de la royauté, et il fit appeler les serviteurs auxquels il avait confié de l'argent, afin de savoir dans quelle mesure chacun l'avait fait valoir. Le premier vint et dit : Seigneur, votre mine a rapporté dix mines. Le roi lui dit : C'est bien, bon serviteur ; puisque tu as été fidèle dans cette petite chose, tu exerceras l'autorité sur dix villes. Un autre vint et dit : Seigneur, votre mine a produit cinq mines. Le roi lui dit : Pour toi, sois préposé à cinq villes. Un autre vint et dit : Seigneur, voici votre mine ; je l'ai tenue enveloppée dans un linge. J'ai, en effet, eu peur de vous, parce que vous êtes un homme sévère, qui prenez ce que vous n'avez pas placé et qui moissonnez ce que vous n'avez pas semé. Le roi lui dit : Je te juge sur tes propres paroles, mauvais serviteur. Tu savais que je suis un homme sévère, qui prends ce que je n'ai pas placé et qui moissonne ce que je n'ai pas semé. Pourquoi donc n'as-tu pas mis
mon argent en banque, afin qu'à mon retour je le retire avec intérêt? Il dit alors à ceux qui étaient là : Otez-lui sa mine, et donnez-la à celui qui en a déjà dix. — Mais, Seigneur, lui dit-on il en a déjà dix. — Je vous le dis, c'est à celui qui a déjà qu'on donnera, et il sera dans l'abondance. Quant à celui qui n'a rien, on lui ôtera même ce qu'il a. Et maintenant, qu'on amène ici mes ennemis, qui n'ont pas voulu que je règne sur eux, et qu'on les mette à mort devant moi. »
s. luc, 19, 11-27.
Nous ne voulons pas que celui-là règne sur nous. Pendant que le prince est en instance pour obtenir la dignité royale, ses concitoyens, qui le haïssent, envoient une dépuration pour demander que sa requête soit écartée, car ils ne veulent pas de lui pour régner sur eux. Il a néanmoins gain de cause et revient dans son pays avec le droit d'y régner. Le fait s'était produit pendant qu'Archélaus était à Rome pour obtenir l'autorisation de succéder à son père Hérode. Les Juifs avaient envoyé une députation à l'empereur pour faire écarter sa candidature ; ils n'avaient pas réussi et Archélâùs était revenu régner en Judée, mais seulement avec un titre diminué, celui d'ethnarque ou « chef de peuple ». A Jéricho se trouvait un palais qu'Archélaus avait relevé et magnifiquement embelli. Le souvenir de ce prince s'imposait donc assez, en cette ville où passait Jésus, pour qu'une allusion y pût être faite naturellement, sans aucune idée politique, et pour la seule ressemblance des situations entre le prince dont les Juifs repoussent la royauté et le Sauveur dont ils ne veulent pas comme Messie et comme roi.
// fit appeler les serviteurs auxquels il avait confié de l'argent. A son retour, le prince se fait rendre des comptes. L'un des serviteurs a réalisé de si habiles placements qu'il a doublé les fonds qu'on lui avait confiés. En récompense de sa fidélité à faire valoir une petite somme, le roi le charge du gouvernement de dix villes. Aux mains d'un second, les dix mines en ont rapporté cinq autres ; celui-ci reçoit en récompense le gouvernement de cinq villes. Sept autres, dont il n'est pas fait mention, ont sans doute réalisé un bénéfice moins important et sont récompensés en proportion.
L'un des serviteurs cependant ne rapporte que la mine que le prince lui avait remise, et il s'excuse en propos assez insolents. Au lieu de la faire valoir, il a eu peur des risques ; car il arrivait que l'argent placé en banque était employé en opérations malheureuses et alors il était perdu totalement ou au moins en partie. Le serviteur n'a pas voulu s'exposer à pareille perte ; car il sait que son maître est sévère et qu'après tout il attend des profits sans travailler lui-même à se les procurer, laissant toute la peine aux autres. Alors il a enveloppé dans un linge la somme confiée et il la rapporte intacte.
Le roi le réprimande de son inertie d'autant plus coupable que le serviteur était au courant de ses exigences. Il lui fait retirer sa mine pour la mettre aux mains de celui qui avait le mieux su faire valoir les siennes. Il convenait en effet que l'argent allât à celui qui savait en tirer le meilleur profit et qu'il fût retiré des mains du négligent et de l'inhabile.
Les comptes réglés, le roi fait amener ceux qui avaient tenté de s'opposer à son règne, et il ordonne de les mettre à mort sous ses yeux.
Les idées suivantes se dégagent de la parabole.
1° Le Christ doit partir pour la région lointaine
du ciel, où il sera investi de sa glorieuse royauté. Pendant son absence, ses ennemis, les Juifs d'abord et ensuite les persécuteurs et les impies de l'univers, proclameront qu'ils ne veulent pas de lui pour roi et agiront en conséquence. Mais il reviendra les châtier, à l'heure de la mort pour chacun d'eux, à la ruine de Jérusalem pour la nation déicide et enfin au jour du grand jugement pour toute l'humanité rebelle. C'est alors seulement que commencera le règne glorieux dont on escompte à tort l'imminence.
2° Pendant la vie présente, chacun a l'obligation de faire valoir, pour le compte de Dieu, c'est-à-dire pour sa gloire, les dons reçus de lui, dons de nature et dons de grâce. Ces dons, quelle que soit leur abondance, sont uniformément représentés par les dix mines. Les uns les font valoir beaucoup, les autres moins, et la récompense finale sera proportionnée aux mérites.
3° Celui qui néglige de faire valoir les dons reçus est coupable. Ce dont il ne tire aucun parti lui sera ôté, tandis que celui qui profite de la grâce la recevra de plus en plus abondamment. Les Juifs, qui ont eu les grâces de l'Ancien Testament et ne les ont pas fait fructifier, s'en verront privés ; les gentils qui répondent fidèlement à l'appel du Sauveur recevront les grâces du Nouveau Testament. Quant aux disciples qui ne feront pas valoir les grâces reçues et qui en seront dépossédés, ils courront risque de prendre rang parmi les révoltés ou parmi ceux qui emploient malhonnêtement à leur profit personnel les bienfaits que Dieu leur accorde pour une toute autre fin. La parabole ne parie pas de ceux qui ont gaspillé l'argent confié à leurs soins. Le sort des négligents dit assez celui qui attend les prévaricateurs.