LE FESTIN A BETHANIE. — Six JOUrS avant
la Pâque, Jésus arriva à Bethanie où avait été mort Lazare, que Jésus ressuscita. Là on lui fit un repas, dans la maison de Simon le lépreux. Marthe servait et Lazare était un des convives.
Pendant qu'on soupait, Marie prit dans un vase d'albâtre une livre de nard très pur et très précieux, et brisant le vase, elle répandit le contenu sur la tête de Jésus qui était couché, en parfuma ses pieds et les essuya avec ses cheveux. La maison fut remplie par l'odeur du parfum.
A cette vue, quelques-uns des disciples s'indignèrent en eux-mêmes et dirent : « A quoi bon perdre ainsi ce parfum ? On aurait pu le vendre très cher, plus de trois cents deniers, et en donner le prix aux pauvres. » Et ils murmuraient contre elle. L'un des disciples, Judas Iscariote, celui qui devait le .trahir, dit aussi : « Pourquoi ce parfum n'a-t-il pas été vendu trois cents deniers et donné aux malheureux? » Il parla ainsi, non
126 LE FESTIN A BETHANIE
par intérêt pour les malheureux, mais parce qu'il était voleur, et qu'ayant la bourse il gardait ce qu'on y mettait.
Marthe servait et Lazare était un des convives. Six jours avant la Pâque, le vendredi soir, Jésus arriva à Bethanie, sur la route de Jéricho à Jérusalem. Le lendemain, jour du sabbat, il y eut un repas offert au Sauveur, non dans la maison de Lazare et de ses sœurs, mais dans celle d'un ami, Simon le lépreux, qui avait eu la lèpre et peut-être avait été guéri par Jésus. Lazare était au nombre des convives. Marthe et Marie apparaissent ici avec le même rôle que précédemment. La première s'occupe du service de la table ; la seconde ne pense qu'à Jésus.
En effet, pendant le festin, elle renouvelle, mais avec plus d'amour et d'abandon, l'acte accompli jadis chez le pharisien appelé aussi Simon (53). L'hôte du jour a été plus prévenant ; il a rendu au Sauveur tous les bons offices que réclame une respectueuse et cordiale hospitalité. Marie-Madeleine y ajoute une délicatesse qu'on se permettait volontiers envers un personnage respectable et qui était tout à fait dans les mœurs de l'Orient. Elle se présenta au cours du repas avec un vase d'albâtre renfermant une livre de nard très pur, parfum précieux et coûteux, et venant derrière le divan sur lequel Jésus était à demi couché, elle versa le parfum sur la tête du Maître, et de ce qui restait, elle oignit ses pieds qu'elle essuya ensuite avec ses cheveux. La première fois, elle s'était contentée de parfumer les pieds ; elle ose maintenant parfumer la tête ellemême, en témoignage d'un amour moins craintif et d'une reconnaissance plus profonde. L'odeur agréable et pénétrante du nard remplit toute sa maison.
LE FESTIN A BETHANIE 127
Un certain nombre de disciples se montrèrent choqués de cette prodigalité. Ils estimaient à plus de trois cents deniers, environ 250 francs, le prix du vase que Marie-Madeleine avait brisé et du parfum qu'il renfermait ; on aurait pu, disaient-ils, en donner le prix aux pauvres. Judas s'associa ouvertement à cette remarque, mais dans un esprit différent. Les pauvres n'excitaient pas son intérêt ; mais comme il était chargé de tenir la bourse qui servait à l'entretien et aux aumônes de Jésus et des apôtres, il aurait préféré qu'on y versât le prix du parfum et son avarice en eût fait son profit. C'est à ce degré de forfaiture et de honte qu'en était arrivé le malheureux apôtre, malgré tout ce qu'il voyait et entendait lous les jours. Il ne saisissait dans l'attitude de Jésus que son renoncement au royaume temporel ; il voulait au moins tirer d'une situation qui lui paraissait sans issue tout le profit réalisable. Depuis longtemps, il ne servait plus Dieu, mais l'argent.
Jésus, connaissant toutes ces choses, dit alors : (( Pourquoi faire de la peine à cette femme ? Laissez-la, car ce qu'elle a fait à mon égard a été bien fait. Vous avez toujours des pauvres avec vous, et quand vous voudrez, vous pouvez leur faire du bien ; mais moi, vous ne m'avez pas toujours. Ce que cette femme a pu faire, elle Fa fait. En répandant ce parfum sur mon corps, elle a préludé à ma sépulture. En vérité, je vous le dis, partout où sera prêché cet évangile dans le monde entier, on racontera à sa louange ce qu'elle a fait. »
Un très grand nombre de Juifs apprirent que Jésus était là, et ils vinrent, non pas à cause de
128 LE FESTIN A BETIIANIE
Jésus seulement, mais aussi pour voir Lazare qu'il ressuscita d'entre les morts. De leur côté, les princes des prêtres songèrent à faire périr Lazare, parce que beaucoup d'entre les Juifs s'en allaient à cause de lui et croyaient en Jésus.
S. MATTHIEU, 26, 6-13 ; S. MARC:, 14, 3-9 ; S. JEAX,
Vous avez toujours des pauvres avec vous. Le Sauveur ne laissa pas ces reproches sans réponse. Il justifia Marie-Madeleine et commanda qu'on la laissât en paix. Outre les sentiments honorables et pieux qu'il exprimait, son acte avait une signification dont personne ne se doutait : c'était un prélude à l'événement qui se préparait : sept jours encore et le corps du Sauveur, détaché de la croix, serait entouré de parfums et mis dans le tombeau. Au blâme des disciples succéderait ensuite la louange de l'univers ; car l'acte de Marie-Madeleine sera raconté partout où sera prêché l'évangile.
Quant aux pauvres, observe le Sauveur, « vous en avez toujours avec vous ». Il ne dit pas : « vous en aurez toujours », comme si la pauvreté était une nécessité sociale contre laquelle il serait impossible ^t inutile de réagir. Il dit seulement : « vous en avez », constatant ainsi une situation de fait qui appelle l'attention et la générosité des disciples. La pauvreté n'est pas l'apanage nécessaire d'une classe quelconque de la société, c'est un accident qui peut frapper tous les hommes sans exception, et ce sera, dans le christianisme, un état qu'embrasseront des âmes de choix.
Ce qu'on fait pour Jésus, quand on a la faveur de sa présence, bien loin de nuire aux pauvres, leur est souverainement profitable. Les Maries-Made-
LE FESTIN A BETHANIE 129
leines, prodigues envers le divin Maître, sont plus généreuses envers leurs frères malheureux que qui que ce soit. Les Judas qui réclament pour les pauvres, non seulement ne leur donnent rien, mais encore pillent impudemment ce que les âmes chrétiennes ont consacré à l'honneur et au service de Dieu présent parmi les hommes. Les choses se passent ainsi et se passeront peut-être toujours comme au temps du divin Maître.
Les princes des prêtres songèrent à faire périr Lazare. La présence de Jésus à Bethanie fut vite connue à Jérusalem. Beaucoup de Juifs accoururent pour le voir. Ils étaient aussi attirés par le désir de voir Lazare le ressuscité, dont on parlait tant. L'arrivée des nombreux pèlerins de la Pâque augmentait encore la foule des visiteurs curieux el sympathiques. La foi en Jésus augmentait parmi eux et gagnait sans cesse de nouveaux adeptes.
Le sanhédrin était aux abois. Comment arrêter ce mouvement ? Les princes des prêtres en vinrent à projeter de faire mourir Lazare, témoin trop proche I trop gênant de la puissance de Jésus. Les événements ne leur permirent pas d'exécuter ce fol et odieux attentat.