‹ L'EvangileChapitre 70 sur 108 · DISPUTE SUR LA PRÉSÉANCE · texte numérisé non relu

DISPUTE SUR LA PRÉSÉANCE

sur des trônes, pour juger les douze tribus d'Israël. »

Je suis au milieu de vous comme celui qui sert. Le soir du jeudi, qui à partir de six heures appartenait à la journée de la Pâque, Jésus vint au cénacle avec les douze apôtres et se mit à table. Autour de cette table étaient disposés des divans sur lesquels les convives s'étendaient, à demi-couchés sur le côté gauche. Le divan d'honneur était au milieu, et la première place était celle de gauche en regardant la table. C'est là qu'était le Sauveur. Il avait Jean à sa droite. Le second divan était à gauche du premier et le troisième à droite.

Il est à croire que le placement réveilla chez les apôtres les idées d'ambition et de préséance que le divin Maître avait déjà dû réprimer chez les fils de Zébédée (136), car une discussion s'éleva entre eux à ce sujet.

Le Sauveur leur rappela alors ce qu'il avait déjà enseigné sur le rôle de ceux qui exerceraient l'autorité dans le royaume de Dieu. Ils ne se comporteront pas à la manière des rois de la terre. Ceux-ci dominent les peuples et prennent des surnoms qui font croire à leur bienfaisance, comme Ptolémée Evergète ou « bienfaiteur », Antiochus Soter ou « sauveur ». Quant à Jésus, il se fait le serviteur de tous.

Les apôtres ont partagé et partageront encore les épreuves de leur Maître sur la terre. S'ils sont fidèles, l'honneur leur sera décerné, non pas en ce monde, mais dans le royaume des cieux, où ils seront associés au bonheur et à la puissance de celui qu'ils auront imité.

Le Sauveur va confirmer cette leçon par un grand exemple.

169. lavement des pieds. — Avant le jour de fête de la Pâque, Jésus, sachant que son heure était arrivée de passer de ce monde à son Père, après avoir aimé les siens qui étaient en ce monde, voulut les aimer jusqu'à la fin. Au cours du repas, quand déjà le démon avait mis au cœur de Judas Iscariote, fils de Simon, l'idée de le trahir, sachant que le Père lui a tout remis entre les mains, qu'il est venu de Dieu et qu'il retourne à Dieu, il se leva de table, déposa ses vêtements, et après avoir pris un linge, il se ceignit.

Il mit ensuite de l'eau dans un bassin, et commença à laver les pieds de ses disciples, et à les essuyer avec le linge dont il était ceint. Lorsqu'il fut arrivé à Simon Pierre : « Vous, Seigneur », lui dit celui-ci, « me laver les pieds ! » Jésus lui répondit : « Tu ne sais pas maintenant ce que je fais, mais tu le sauras plus tard ». Pierre lui dit : « Jamais vous ne me laverez les pieds. » Jésus reprit : « Si je ne te lave, tu n'auras point part avec moi ». — « Alors, Seigneur », lui dit Simon Pierre, « non seulement les pieds, mais encore les mains et la tête ». Jésus lui dit : « Celui qui sort du bain n'a plus besoin que de se laver les pieds, et il est pur tout entier. Pour vous, vous êtes purs, mais non pas tous. » Car il savait celui qui allait le trahir ; c'est pourquoi il dit : « Vous n'êtes pas tous purs. »

Lors donc qu'il leur eut lavé les pieds, il reprit ses vêtements, se recoucha de nouveau et leur dit :

<( Savez- vous ce que je vous ai fait ? Vous m'appelez Maître et Seigneur, et vous avez raison, car je le suis. Si donc je vous ai lavé les pieds, moi le Seigneur et le Maître, vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. Car je vous ai donné l'exemple afin que, ce que je vous ai fait, vous le fassiez à votre tour. En vérité, en vérité, je vous le dis, le serviteur n'est pas plus grand que son maître, ni l'apôtre plus grand que celui qui l'a envoyé. Si vous savez ces choses, pratiquez-les et vous serez bienheureux. »

s. JEAN, 13, 1-17.

Je vous ai donné V exemple, afin que, ce que je vous ai fait, cous le fassiez à votre tour. Saint Jean est seul à raconter le lavement des pieds. Par contre, il ne dira rien de l'institution de la sainte Eucharistie, déjà racontée par les synoptiques. Il a d'ailleurs rapporté, dans le discours de Capharnaùm (73), ce qu'il jugeait à propos de dire à ce sujet.

« Avant le jour de fête de la Pâque » désigne le jeudi. Saint Jean compte ici non plus à la manière des Juifs, mais à celle du monde romain qui faisait commencer le jour au lever du soleil.

Le mot Pâque signifie « passage », à cause du passage du Seigneur en Egypte pour épargner les Hébreux et châtier les Egyptiens. Jésus lui aussi va passer de ce monde à son Père, mais il tient à marquer ce passage par un témoignage d'amour incomparable, par lequel il ira au delà de tout ce qu'il a fait jusqu'à ce jour. Il n'est point arrêté par la pensée de la trahison qui se trame contre lui et de toutes ses suites.

Les événements qui suivent vont s'encadrer dans

le rituel suivi pour le festin pascal. Il est donc utile de savoir comment les choses se passaient.

Il fallait être de dix à vingt pour manger l'agneau pascal. Le père de famille faisait d'abord passer une première coupe de vin mêlée d'un peu d'eau. Un bassin d'eau et une serviette étaient ensuite présentés à tous pour qu'on se lavât les mains. — On approchait alors la table chargée de divers mets, et entre autres d'une sauce épaisse, appelée charoseth, dont la couleur rappelait celle du mortier que les Hébreux employaient en Egypte, pendant qu'ils travaillaient pour le pharaon. On commençait par manger un peu d'herbes amères trempées dans cette sauce. — Pendant qu'une seconde coupe passait, le père expliquait la signification de tous ces rites et l'on chantait des psaumes de louange ; on mangeait ensuite le pain azyme et l'agneau. — Une troisième coupe circulait ; c'était la « coupe de bénédiction ), après laquelle on entonnait d'autres psaumes d'allégresse. — Une quatrième coupe terminait le repas.

Quand tous eurent pris place, le Sauveur récita les prières d'usage et fit passer la première coupe. Puis, au lieu de laisser circuler le bassin où l'on se lavait les mains, il se leva, déposa son vêtement de dessus, se ceignit d'un linge, remplit d'eau le bassin et se mit à laver et à essuyer les pieds de ses apôtres. Quand il fut arrivé à Pierre, celui-ci s'indigna de voir son Maître s'abaisser à lui rendre un tel service. Le Sauveur eut beau lui dire qu'il comprendrait plus tard ce qui l'étonnait maintenant, l'apôtre déclara, avec son irréflexion coutumière, que jamais Jésus ne lui laverait les pieds. La menace d'être séparé de son Maître le fit passer de suite à l'autre extrémité.

Jésus expliqua le sens de ce qu'il venait de faire.

1° C'était d'abord une leçon de pureté. Les Juifs se purifiaient par de grandes ablutions avant de manger la Pâque. Les apôtres l'avaient fait, et, tenant compte des leçons de leur Maître, ils avaient aussi purifié leur âme par la pénitence. Mais, pour ce qui se préparait, il fallait une pureté encore plus parfaite. Même en revenant du bain, on peut se souiller les pieds de poussière. En lavant ceux de ses apôtres, le Sauveur leur demandait de purifier leur âme des moindres taches. Malgré tout, il y en avait un parmi eux qui n'était pas pur.

2° C'était ensuite une leçon d'humilité. Le Maître se faisait le serviteur de ses disciples ; eux, ses serviteurs, devaient apprendre à s'humilier comme lui. Il s'abaissait des hauteurs de la divinité, ils pouvaient bien se faire petits, puisqu'ils l'étaient déjà par nature.

3° C'était enfin une leçon de charité. Ils auront à rendre à leurs frères le service que Jésus leur rend, c'est-à-dire à se sacrifier en toutes manières pour le bien de leurs frères.

s'était remis à table, et qu'on mangeait, Jésus dit : « Je ne parle pas de vous tous, car je connais ceux que j'ai choisis : mais il faut que l'Écriture s'accomplisse*: Celui qui mange le pain avec moi lèvera le talon contre moi. Je vous le dis maintenant, avant que la chose n'arrive, afin que, quand elle arrivera, vous ayez foi en moi.

« En vérité, en vérité, je vous le dis, quiconque reçoit celui que j'aurai envoyé, me reçoit moimême, et quiconque me reçoit, reçoit celui qui m'a envoyé. »

Quand il eut ainsi parlé, Jésus se troubla dans son esprit et fit entendre cette déclaration : « En vérité, en vérité, je vous le dis, il y en a un de vous qui me trahira, et celui-là mange avec moi ». Profondément attristés, les apôtres se regardaient les uns les autres; se demandant avec anxiété de qui il parlait. Chacun se mit à lui dire : « Est-ce moi. Seigneur? » — « -C'est l'un des douze », reprit-il ; « quelqu'un qui met la main au plat avec moi me trahira. Quant au Fils de l'homme, il s'en va, suivant ce qui est écrit de lui. Mais malheur à celui par qui le Fils de l'homme sera trahi ! Il eût été préférable pour lui de ne naître jamais ». Pendant que tous cherchaient entre eux quel était celui qui devait agir ainsi, Judas, qui le trahit, prenant la parole, dit aussi : « Est-ce moi, Maître ?» — « Tu l'as dit », répondit Jésus.

Il y en a un de vous qui me trahira, et celui-là mange avec moi. Après ces avis, on commença à manger ce qui était servi. Revenant sur l'allusion qu'il venait de faire, le Sauveur fit remarquer qu'il connaissait le fond des cœurs et savait ce qui allait arriver. Il était nécessaire qu'ils en fussent avertis, afin que, se rappelant que leur Maître avait tout prévu, ils ne fussent pas scandalisés de ce qu'ils verraient. Jésus révéla sa pensée en empruntant les paroles du Psaume 40, 10 : « Celui qui mange le pain avec moi lèvera le talon contre moi », c'est-àdire se fera mon ennemi.

Pourtant, il y a grand honneur à rester son apôtre, car celui qui reçoit l'apôtre reçoit Jésus, et celui qui reçoit Jésus reçoit le Père qui l'a envoyé (67). La fidélité était donc plus profitable et plus

glorieuse que tous les avantages temporels rêvés par le traître.

Judas restant sourd et insensible à toutes les allusions, le Sauveur parla plus clairement de la trahison. Cette annonce attrista profondément les onze autres. Chacun demandait avec anxiété s'il s'agissait de lui. Malgré le témoignage de leur conscience, ils doutaient d'eux-mêmes et n'imaginaient pas tout ce que comportait de forfaiture la trahison dont Jésus parlait.

Le Sauveur ne désigna encore personne ; quelqu'un qui met la main au plat avec lui, c'est seulement un des convives. La trahison allait servir à mener le Fils de l'homme jusqu'au bout de sa mission, conformément aux prophéties qui annonçaient la mort violente du Messie. Mais la trahison serait le malheur du traître : mieux eût valu pour lui ne naître jamais !

Cette malédiction terrible eût dû émouvoir Judas ; il resta impassible, et, pour faire comme les autres, il paya d'audace, et demanda si c'était lui que Jésus désignait. « Tu l'as dit », lui fut-il répondu, sans que la réponse fût entendue des autres apôtres qui cherchaient entre eux à percer le mystère.

Jean, couché à la droite du Sauveur, appuyait familièrement la tête sur la poitrine du Maître. Pierre, qui occupait un autre divan, lui fit signe de demander le nom du coupable. Jésus dit qu'il allait lui tendre un morceau de pain trempé. C'était une attention que le chef de famille se permettait vis-à-vis de quelqu'un de ses hôtes qu'il voulait honorer. Le Sauveur trempa alors un morceau de pain, probablement dans le charoseth, et le tendit à Judas. Jean était fixé ; les autres apôtres ne surent pas la signification de cet acte, et Judas, au lieu d'être sensible à cette prévenance, ne s'en affermit

que davantage dans son projet pervers. Avec cette bouchée, Satan entra en lui, c'est-à-dire prit plus complètement encore possession de son âme.

Jésus lui dit alors à haute voix : « Ce que tu fais, fais-le vite ». Les autres convives crurent que Judas, ordinairement chargé des dépenses, recevait l'ordre de faire quelque emplette ou de donner une aumône aux pauvres. Ils ne s'étonnèrent donc pas quand ils virent Judas partir aussitôt.

Il était nuit. Les ténèbres étaient arrivées au cours du repas. L'heure devenait propice aux attentats.

L'un des disciples, celui que Jésus aimait, était appuyé sur la poitrine de Jésus. Simon Pierre lui fit signe et lui dit : « De qui parle-t-il ? » Celui-ci, se replaçant sur la poitrine de Jésus, lui dit : « Seigneur, qui est-ce ? » Jésus répondit : C'est celui à qui je vais tendre le pain trempé. » Et quand il eut trempé le pain, il le donna à Judas Iscariote, fils de Simon. A la suite de cette bouchée, Satan entra en lui. Jésus lui dit « : Ce que tu fais, fais-le vite. » Aucun des convives ne sut pourquoi il lui disait cette parole. Plusieurs pensaient que, comme Judas avait la bourse, Jésus lui avait dit : « Achète ce qui nous est nécessaire pour le jour de fête », ou bien : « Il faudra donner une aumône aux pauvres ». Quand donc il eut pris la bouchée, il sortit sur-le-champ. Or il faisait nuit.

s. Matthieu, 26, 21-25 ; s. marc, 14, 18-21 ; s. luc, 22, 21-23 ; s. jean, 13, 18-30.

Quand il eut pris la bouchée, il sortit sur-le-champ. Cette bouchée, trempée dans une sauce, n'est très

certainement pas la sainte Eucharistie, et dans le récit précis et circonstancié que vient de faire saint Jean, il n'y a aucune place pour l'institution du sacrement. Dans saint Matthieu et saint Marc, l'annonce de la trahison précède le récit de l'institution eucharistique, et ensuite il n'est plus parlé de Judas qu'au moment de la trahison elle-même. Saint Jean ajoute donc une précision à leur texte, en disant que Judas, une fois dénoncé, partit surle-champ.

L'embarras vient de saint Luc qui, aussitôt après avoir raconté l'institution du sacrement et la communion des apôtres, mentionne successivement l'annonce de la trahison, la discussion des apôtres sur la préséance et l'annonce du reniement de saint Pierre.

Mais cet ordre ne s'impose aucunement et s'explique par un procédé de composition familier à saint Luc. L'évangéliste, méthodique dans sa narration, épuise ordinairement un sujet avant de passer à un autre, quitte à revenir sur ses pas pour reprendre son récit. On en peut constater les exemples suivants dans son évangile, 1, 64-67 ; 2, 17-20 ; 3, 18-21 ; 4, 36-38 ; 8, 34-37 ; 33, 33, 44, 45, et dans les Actes, 7, 1, 2 ; 20, 1042 ; 22, 27-29 ; etc. On s'explique ainsi la suite anormale des épisodes dans saint Luc. Il raconte d'abord tout d'un trait ce qui concerne l'institution de la sainte Eucharistie ; puis il groupe ensemble les divers incidents défavorables aux apôtres, la trahison, la dispute et le reniement, en rattachant les deux premiers à ce dernier. En tous cas, le récit postérieur de saint Jean, témoin oculaire, ne permet pas de suivre l'ordre artificiel de Saint Luc.

On peut observer d'ailleurs que les apôtres ne font jamais allusion à une communion sacrilège de

Judas, et qu'ils l'appellent uniquement « le traître >\ Saint Paul, I Cor., 11, 29, 30, parlant des communions indignes et des châtiments qui les suivent, ne cite pas Judas en exemple, comme il eût été si naturel si l'apôtre avait communié.

171. institution de l'eucharistie. — Lorsqu'il fut sorti, Jésus dit : « A présent, le Fils de l'homme a été glorifié, et Dieu a été glorifié en lui ; et comme Dieu a été glorifié en lui, Dieu le glorifiera à son tour en lui-même, et il va le glorifier sans délai. »

Il ajouta : « J'ai eu le plus ardent désir de manger cette Pâque avec vous, avant de souffrir. Car, je vous le déclare, je ne la mangerai plus désormais jusqu'à sa consommation dans le royaume de Dieu. » Puis, prenant la coupe, il rendit grâces et dit : « Prenez, et partagez entre vous, car, je vous le déclare, je ne boirai plus de ce produit de la vigne, jusqu'au jour où j'en boirai un nouveau dans le royaume de Dieu mon Père ».

Enfin, pendant le repas, Jésus prit du pain, le bénit, le rompit et le donna à ses disciples en disant : « Prenez et mangez, ceci est mon corps, qui est livré pour vous. Faites ceci en mémoire de moi. » Puis, prenant la coupe à la fin du repas, il rendit grâces et la leur donna en disant : « Buvezen tous : ceci est mon sang, celui de la nouvelle alliance, qui sera versé pour vous et pour un grand nombre, afin de remettre les péchés. »

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