‹ L'évangile selon LucChapitre 10 sur 80 · VI. Naissance de Jésus · texte numérisé non relu

VI. Naissance de Jésus

« Or il advint, en ce temps-là », — le temps où se passèrent les faits précédents, c'est à savoir, on nous l'a dit (i, 5), le temps d'Hérode, — (( que parut un édit de César Auguste pour le recensement de l'univers entier ». — Il est vrai que l'empereur Auguste a fait faire

diO LUC, II, 2-3

^ ce fut le premier recensement,

Quirinius étant gouverneur de Syrie ; ' et tous allaient se faiit-e inscrire, chacun dans sa ville,

à diverses reprises le recensement des citoyens romains, mais l'histoire ignore qu'il ait jamais fait exécuter un recensement universel et simultané des populations de l'empire dans les conditions sus-indiquées,(ii, 2),c'est-à-dire pour établir partout l'assiette de l'impôt. Du reste, l'évaugéliste s'explique aussitôt sur ce l'ecensement prétendument universel. — « Ce recensement étaitle premier » — qui se faisait en Judée, et il se fit — >« Quirinius gouv-ernant la Syrie », — c'est-iàdire au temps et par les ordres du légat Âe .Syrie Quirinius . L'auteur, en disant : « Ce recensement fut Je premier », n'en vise, pas d'autres .qui auraient -eu lieu ensuite ; mais il veut signifier qu'il n'y en avait pas eu d'autre auparavant. Josèphe parle, en effet, à plusieurs reprises (Ant. XVJI, i3, 5 ; XVIII, i, a ; L, 2.; XX, 5, 2 ; Bdl. j'ud. Il, 8, .1), du recensement opéré par Quiriniuset qui provoqua la révolte de Judas le Galiléen ; le rédacteur des Actes (v, 3^) parle aussi de la révolte et .du recensement, et il dit .« le recensement », comme s'il n'y avait pas moyen de se tromper sur le fait en question ; c'est le même recensement qui est visé, probablement par le même rédacteur, dans notre passage et dans les Actes. Mais le recensement dont il s'agit n'eut lieu qu'en l'an 7 de notre ère, après la déposition d'Archélaûs (en l'an 6), lorsque la Judée devint province romaine, et il n'atteignait que la Judée. Par conséquent notre auteur, en datant la naissance de Jésus d'après le recensement de Quirinius, va contredire non seulement Matthieu mais lui-même.: dix ans se sont écoulés entre la mort d'Hérode et le recensement; il. y aurait plus de dix ans entre la date qui est assignée à la conception de .Jésus et celle qui est donnée pour sa naissance. Sujet d'Antipas, .Joseph n'aurais pas été soumis au .recensement de la Judée. Il est vrai que certains apologistes lui supposent des propriétés à Bethléem. La discussion des subtilités auxquelles se condamnent ceux qui veulent défendre sur ce point la véracité du témoignage biblique n'est pas de notre sujet (on pourra en prendre une idée suffisante dans

LAGRAN.GE, .65-68).

« Et tous allaient se faire inscrire, chacun dans -sa ville ». — A la lettreioela .signifierait la ville où il était domicilié, le ehef-lieu de l'endroit où était sa résidence; c'est ainsi que les recensements quijse

LUC, II, 4 iill

* Joseph donc monta aussi de la Galilée, de la ville de Nazareth, en Judée, à la ville de David,

pratiquaient dans l'Egypte devenue province romaine comportaient inscription au lieu de la résidence (Cf. Klostermann, 3g5). Mais ce n'est pasainsi que l'entend notre auteur, et il suppose exactement le contraire, puisque Joseph était domicilié à Nazaretli. Si sa règle avait été appliquée dans tout l'empire de la même laçon qu'à Joseph, qui va se faire inscrire dans la ville que son ancêtre supposé avait quittée mille ans auparavant, jamais on n'aui-ait vu pareille migration de peuples. Même en admettant que le recensement ne se fait que pour les Juifs et par familles, il n'aurait été ni possible ni expédient de remonter si haut, le centre de la famille davidique, si tant est qu'il en subsistât quelques débris, n'était plus à Bethléem : la dynastie, ce semble, avait duré assez longtemps pour acquérir droit de cité à Jérusalem, Au surplus, la présence de Marie n'aurait .pas été nécessaire, surtout dans les conditions indiquées, bien que l'évangéliste semble le dire ; mais c'est elle surtout qu'il fallait amener à Bethléem pour que Jésus y naquit, conformément à la prophétie de Michée.Là -est la clef de la combinaison; et l'explication de l'anachronisme que Je rédacteur évangélique n'a. pas aperçu ou qu'il a feint de ne pas voir. Partant de la prophétie selon laquelle le Christ était censé devoir naître à Bethléem, Matthieu y a domicilié les parents de Jésus : il n'a donc pas eu besoin de les y amener ; mais il a été obligé de dire pourquoi on les trouve plus tard à Nazareth, et c'est à quoi servent le massacre de Bethléem et la fuite en Egypte. Notre auteur admet plus naturellement que les parents de Jésus habitaient la Galilée ; mais il a dû dire comment Jésus avait pu naître à Bethléem, et le souvenir du recensement lui parut d'autant meilleur à exploiter que l'acte de naissance du Christ se trouvait par là comme insci'it dans les registres de l'empire (ainsi l'entend à bon droit Justin, I Apol.,3^) ; c'est pourquoi aussi il a fait le recensement universel, l'inscription du Sauveur du monde étant ainsi mieux encadrée. La rédaction du troisième évangile et des Actes contient d'autres hardiesses ou bévues semblables, que nulle subtilité d'exégèse ne réussit à écarter, et en plusieurs de ces endroits l'hagiographe a exploité plus que librement Josèphe.

« Or Joseph aussi », — comme tout le monde, se fit enregistrer, il — «monta de la Galilée, de la ville de Nazareth », — où il demeurait, — « en Judée, à la ville de David », — la ville dont David était origi-

qui est appelée Bethléem,'

parce qu'il était de la maison et famille de David, 5 pour se faire inscrire avec Marie sa femme, qui était enceinte.

naire, — .« laquelle est appelée Bethléem »; — il venait là — « parce qu'il était de la maison et famille de David », — dont on doit supposer que Bethléem est restée le centre, — «.pour se faire inscrire, avec Marie sa femme, qui était enceinte ». — On ne voit pas nettement si Marie est censée venir pour se faire enregistrer elle-même ou pour accompagner Joseph. La réserve du narrateur peut s'expliquer par deux raisons : il aura pensé que l'obligation du recensement n'atteignait pas la femme, et que, si Marie avait dû se faire inscrire personnellement d'après sa généalogie, elle ne serait pas venue à Bethléem ; car ici encore on s'abstient de dire que Marie ait appartenu à la race de David (Ss. dit : « parce qu'ils étaient tous deux de la race de David » ; cette leçon doit provenir du Diatessaron de Tatien, car Aphraates et Ephrem la citent comme évangélique). Noter aussi que l'on parle de Nazareth, de Joseph et de. Marie, comme s'il n'en avait pas encore été question : ce ne doit pas être parce que le récit de l'annonciation et celui de la naissance ne viendraient pas de la même source, mais ce pourrait être pai'ce que les deux fictions ont été formées indépendamment l'une de l'autre, pour répondre à deux questions distinctes ; en quelles circonstances le Christ a-t-il été conçu et révélé à ses parents? Comment se fait-il que Jésus de Nazareth soit né à Bethléem ? On pourrait supposer aussi que la combinaison du recensement vient de l'évangéliste, ainsi que les répétitions concei'nant Nazareth, Joseph et Marie. Celle-ci, dans les plus anciens manuscrits (SBCDL), est dite encore « fiancée » ; d'autres témoins non moins anciens (Ss., mss. lat. ah c ff^) disent « femme » ; et d'autres en grand nombre réunissent bizarrement les deux termes dans la formule : « femme fiancée >;. Le, récit primitif devait dire « femme » ; mais l'évangéliste a très bien pu remplacer «femme» par « fiancée », si c'est lui qui a introduit la conception virginale dans le récit de l'annonciation, afin de caractériser le rapport très spécial qu'il suppose entre Marie et Joseph ; et certains copistes ont pumettre « femme », parce que le mot « fiancée » était quelque peu équivoque et que, Marie étant alors légalement femme de Joseph, l'emploi du mot « femme» ne faisait point toi't à la conception virginale; la leçon « femme fiancée » a rassemblé les deux variantes.

^ Mais, pendant qu'ils étaient là, s'accomplit le terme de sa délivrance, ' et elle enfanta son ûls premier-né ; elle l'enveloppa de langes et elle le coucha dans une crèche, parce qu'il n'y avait point place pour eux dans le logis.

« Or, pendant qu'ils étaient là », — à Bethléem, on ne dit pas depuis quand, et l'indication reste vague, tout l'intérêt de la notice étant, pour l'écrivain, dans le fait qu'ils sont «là », — «s'accomplit le terme •de son enfantement, et elle enfanta son fils premier-né » — L'absence de tout détail sur les circonstances principales est d'autant plus remarquable que l'auteur va se l'épandre dans un récit accessoire. -« Premier-né » (Trpwrçtoxoç) peut s'entendre au sens biblique de premier fruit (et en prévision de ii, 32-2'^), sans préjuger la naissance d'autres enfants; toutefois le premier auteur a pu l'entendre autrement.— « Elle l'enveloppa de langes et, le coucha dans une crèche », — 11 est bien téméraire d'inférer de là que Marie a ignoré les douleurs <ie l'enfantement, qui, d'après le récit même, a eu lieu près de la crèche où est déposé l'enfant; assurément notre hagiographe ne répugne à aucun miracle, mais celui-là n'était peut-être pas assez grand pour retenir son attention. Le trait n'a d'importance que par sa signification, et il tient àl' anecdote des bergers. La crèche est dans un lieu abrité oùles bergers viendront bientôt comme dans un endroit à eux familier. L'auteur a pu eu savoir plus long qu'il ne dit sur le caractère de l'étable ; mais il serait téméraire de le conjecturer. Ce qui le préoccupe doit être quelque accomplissement de prophétie, et l'on peut croire qu'il a en vue le passage du Psaume (lxxviii, ^jo-^i), où il est" dit que lahvé a pi-is David derrière les brebis pour laire de lui le chef de son peuple : le Christ entre au monde parmi les troupeaux et les bergers; le signe auquel on va reconnaître ce descendant du berger devenu roi ,est la crèche qui lui sert de berceau. Toutefois le rédacteur évangélique a pu se complaire dans la simplicité de ce tableau, où le Christ apparaît en prince des humbles. Que l'étable ait été une grotte, la tradition a de bonne heure {Protev. Jacobi, xvlii-xix ; Ju.sïin, Dial. 'jS) pensé le savoir, mais notre texte ne le dit pas. — « Parce qu'il n'y avait pas de place pour eux dans le logis » — ne fait qu'expliquer la crèche. Le a logis» (xa-aÀu'txa) ne semble pas désigner dans notre récit l'hôtellerie ouverte, le caravansérail (7cavSo;(^erov, dansx, 34)., mais la salle commune d'une maison où on loge (cf. XXII, ii). Il n'est pas insinué qu'on les ait chassés,

A. LoisY. — L'Évangile selon Luc.

^ Et des bergers étaient,

mais que, la maison étant pleine, ils se sont réfugiés dans l'écurie. Au temps d'Origène (Cels. I, 5i), on montrait la grotte cl même la crèche de la nativité.

Il paraît que l'on utilise encore aujourd'hui à Bethléem plusieurs grottes en guise d'étable ; mais l'origine de la tradition doit être ailleurs. Jérôme ÇEp. Lvni) dit qu'il y avait à Bethléem un bois sacré de Tammuz-Adonis, et que le deuil d'Adonis était célébré dans la caverne où vagit le Christ enfant ; quoique Jérôme semble vouloir l'insinuer, le culte d'Adonis ne doit pas être postéiieur, mais antérieur à la naissance de Jésus, et ce doit être le Christ qui a pris la place d'Adonis. Ily a lieuaussi de comparer la légende de Mithra. Les dieux solaires naissent volontiers dans les cavernes, et le Christ a été de très bonne heure assimilé aux dieux solaires. Sa résurrection a lieu dans une caverne., comme sa naissance ; et l'on peut voir que la grotte de Bethléem était aussi bien pour Adonis une caverne sépulcrale. Justin cite aussi, à propos de la grotte de Bethléem, un texte d'Isaïe (xxxni, i6) et un de Daniel (ii, 34), faisant lui-même le rapprochement avec la caverne de Mithra (Dial. 70) ; mais on peut douter que ces textes aient suggéré l'attribution de la grotte au Christ ; l'attribution aura été plutôt documentée par les textes.

On a fait remarquer que, les troupeaux étant dehors pendant la nuit, ce qui n'a pas lieu dans les nuits d'hiver (assertion contestable à ce qu'il parait ; cf. Lagkang-e, 78), le narrateur avait entendu placer la naissance de Jésus dans la belle saison.entre mars et novembre. Peut-être n'y regardàit-il pas de si près. Mais il en va de la date de la naissance comme de la grotte ; si dès lors quelques-uns faisaient naître le Christ au solstice d'hiver, comme le soleil, l'évangéliste ne le dit pas ; et l'on devrait supposer qu'il ne se souciait pas d'insister sur ces affinités mythologiques. Il ignore aussi le bœuf et l'cine,. qui ne sont venus que plus tard, par application d'un texte d'Isaïe (i, 3, interpi'été par Hab. ni, 2, Sept.). Ovigène(Hom. i3)est le plus ancien auteur qui y fasse allusion. Des données mythologiques ont influeucé directement" ou indirectement notre récit; mais ce pourrait bien être temps perdu que de vouloir indiquer ou reconstruire le prototype mythique dont il procéderait (voir diverses hypothèses dans Klosïekmann, 391) ; car des influences diverses ontcontribué à le former ; et il convient de faire assez large la part. de l'adaptation messianique et chrétienne, et celle même du rédacteur évangélique.

Près de la crèche celui-ci amène les bergers. — « Et des bergers

LUC, II, 9-11 lis

en la même contrée, qui demeuraient aux champs

et qui passaient les veilles de la nuit

auprès de leur troupeau. '^

° Et un ange de Seigneur les aborda,

une clarté de Seigneur resplendit autour d'eux,

et ils furent saisis de frayeur grande, " Et l'ange leur dit :

« N'ayez pas peur ;

car je vous annonce grande joie,

qui sera pour tout le peuple :

11 c'est que vous est né aujourd'hui un sauveur,

qui est Christ Seigneur,

étaient, dans la même contrée », — les alentours de Bethléem, — « aux champs, et veillant la nuit sur leurs troupeaux ». — Dans Luc aussi bien que dans Matthieu le Christ naît pendant la nuit, et c'est pendant la nuit que les bergers, comme les mages, viennent adoi'er le Christ. Ces traits accusent l'influence de mythes et de traditions rituelles. — « Et un ange de Seigneur les aborda, une clarté de Seigneur », — une grande lumière apparaissant avec l'ange, — « resplendit autour d'eux». — Cette apparition lumineuse, coïncidant avec la naissance de Jésus, ne montre pas seulement que le Christ apporte la lumière à ceux qui sont assis dans les ténèbres (i, [79), elle assimile sa venue à l'épiphanie d'un dieu de lumière, et convient au symbolisme-solaire dont s'est pénétrée la légende de Jésus. — (( Et ils furent saisis de grande frayeur » — -devant ce messager céleste (cf. i, 12).

On n'a pas dit le nom de l'ange, mais la formule « ange de Seigneur» ne désigne pas « l'ange de lahvé », souvent mentionné dans l'Ancien Testament, un membre quelconque des milices célestes suffisant pour le message dont il s'agit. Comme d'ordinaire (cf. i. i3, 3o), l'ange l'assure d'abord ceux à qui il est envoyé. — « Et l'ange leur dit : « N'ayez pas peur ; car je vous annonce grande joie », — heureuse nouvelle et sujet de joie — « pour tout le peuple », — le peuple d'Israël. Cet ange n'est pas moins judaïsant que Gabriel. — « C'est qu'il vous est né aujourd'hui un sauveur, qui est Christ Seigneur ». — Le sauveur en question est le Christ roi (cf. xxTn,2), qu'Israël espèi'e. C'est le mot « sauveur » (cwT-f|p) qui est principal, et qui, nonobstant l'apparence juive du discours et delà mise en scène, se substitue, titre païen de divinités bienfaisantes, restau-

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