VIII. Jésus a douze ans
Les douze premières années de Jésus sont ensuite résumées dans une phrase analogue à celle qui a servi pour caractériser la jeunesse de Jean (i, 8o). — « Et l'enfant grandissait et se forlifiait », — physiquement ; il ne se développait pas moins selon l'esprit, car il était — «rempli de sagesse ». — De cette sagesse extraordinaire le récit suivant fournira la preuve. — « Et la grâce », — non seulement la bienveillance mais la vertu — « de Dieu était sur lui ». — La grâce divine
me, ir, 41-44 12T
^^ Et ses parents allaient chaque année
à Jérusalem pour la fête de la pâque.
*? Et quand il eut douze ans,
comme ils étaient venus selon l'usage de la fête, *^et que, ayant fini les jours,
ils s'en retournaient,
l'enfant Jésus demeura à Jérusalem
sans que s'en aperçussent ses parents,
** Mais, pensant qu'il était avec la caravane,
ils firent une journée de chemin,
agissait spécialemeul dans la sagesse qui vient d'être dite et qu'on va voir.
« Et ses parents allaient chaque année à Jérusalem pour la fête de la pâque». — Aux termes de la Loi (Deut. xvi, i6), les Ijjommes devaient venir à Jérusalem trois fois l'an, pour les fêtes de la pâque, de la pentecôte et des tabernacles ; bien que le pi'écepte n'obligeât pas les femmes, des familles entières prenaient souvent part au pieux voyage. Dans le cas présent, les parents de Jésus font souvenir des parents de Samuel péleinnant à Silo (I Sam, i, 3, 21 ; 11, 19). — (( Et quand il eut douze ans », — l'âge de l'adolescence. On peut douter que l'auteur ait pensé indiquer implicitement l'âge où les jeunes Israélites étaient tenus aux observances de la Loi (cf. Klostermann, 4og). Une pi'escription posttalmudique fixe cet âge à treize ans ; auparavant c'était à l'apparition de la puberté (ScniiRBR, Geschichie, II, 425-426). Le texte ne dit pas si Jésus avait ou non accompagné ses parents les années précédentes, mais qu'il fit, à douze ans, ce qu'on va dire (Lagrange, 94). — « Comme ils étaient venus selon la coutume de la fête, et que, ayant fini les jours », — ayant passé à Jérusalem les sept jours de la semaine pascale, — « ils s'en retournaient, l'enfant Jésus demeura à Jérusalem sans que ses parents s'en aperçussent ». — Inutile de chercher comment le fait s'est produit : le narrateur ne songe probablement pas plus à un accident causé par ta presse dans l'encombrement des pèlerins, qu'à une négligence des parents ou à un caprice de l'enfant ; il suppose plutôt un dessein providentiel, avec un sentiment de piété qui relient l'eu faut-Chris t dans le saint lieu et qui se traduira plus loin (it, 49) dans sa réplique à sa mère.
« Or, pensant qu'il était avec la caravane, ils firent une journée de chemin » . — On voyageait ordinairement par groupes ou caravanes ;
et ils le cherchaient parmi leurs parents et connaissances ; ^^ et ne layant pas trouvé, ils retournèrent à Jérusalem le cher-
[cher.
*^ El après trois jours, ils le trouvèrent dans le temple, assis au milieu des docteurs, les écoutant et les interrogeant.
*' Or tous ceux qui l'entendaient étaient stupéfaits
c'est pourquoi les parents, au départ, ne se sont pas inquiétés de ne pas voir Jésus auprès d'eux ; ils l'ont supposé auprès de personnes amies dans la caravane de Nazareth ; mais, à la halte, chaque famille se rassemblant, son absence est constatée. Le texte n'insinue aucunement que, les hommes étant séparés des femmes pour la route, Joseph le crût avec Marie et Marie avec Joseph (cf. Lagrange, 94). — « Et ils le cherchaient parmi leurs parents et leurs connaissances, et, ne l'ayant pas trouvé, ils retournèrent à Jérusalem pour le chercher » — là où il semblait évident qu'il avait dû rester. — « Et après trois jour-s ». — Ces trois jours sont probablement à compter comme ceux que le Chi'ist passa dans le tombeau : le premier est celui du départ, le second celui du retour, le troisième celui où Jésus est retrouvé. — « Ils le trouvèrent dans le temple ». — C'est-à-dire dans un local, synagogue ou école, annexé au temple. Mais l'auteur ne précise pas, et il tient à dire a le temple », bien qu'une assemblée de docteurs n'ait guère pu se tenir en public dans les parvis ; il a d'ailleurs négligé de dire comment il se faisait que tant de docteurs étaient réunis. Il est sous-entendu que le temple est le lieu oii s'assemblent les docteurs de la Loi. — « Assis au milieu des docteurs », — non comme l'un d'eux, mais par terre, devant eux, comme les autres auditeurs (cf. AcT. XXII, 3; tout le monde est assis à l'orientale, mais le docteur est sur une espèce d'estrade ou sur un escabeau), et dans l'attitude d'un auditeur, ■ — « les écoutant et les interrogeant ». — Et il ne se bornait pas à interroger, il dialoguait avec les maîtres, mais il n'est pas dit qu'il enseignât. Au reste, il est assez difficile de se représenter la scène ; puisque les docteurs sont nombreux, ils n'enseignent pas, mais ils discutent entre eux ; et il faut supposer que l'ènlant se mêle à leurs savantes controverses ; à moins encore qu'il n'y ait beaucoup d'indiscrétion à rechercher les circonstances vraisemblables de cette aventure.
« Or, tous ceux qui l'entendaient », — docteurs et simples assis-
de son inlelligence et de ses réponses. "Et le voyant (ainsi), ils lurent très surpris,
el sa mère lui dit :
« Enfant, pourquoi nous as-lu fait cela ?
Ton père et moi, bien en peine, nous te cherchions. » ^'' Et il leur dit : a Pourquoi me cherchiez-vous ?
Ne saviez-vous pas que chez mon Père il me faut être ? »
tants, — « étaient ravis de son intelligence et de ses réponses ; et en le voyant» — dans ce milieu et dans ces conditions, — « ils furent stupéfaits », — non de ses réponses qu'ils n'avaient pas entendues, mais de sa présence et de sa contenance dans une telle réunion. — « Et sa mère lui dit ». — Il faut supposer ou bien que la séance n'est pas très solennelle,ou bien que l'enfant s'est approché de ses parents dès qu'il les a vus. — « Enfant, pourquoi nous as-tu fait cela ?» — Il était assez grand pour comprendre qu'il mettrait ses parents dans l'angoisse. — « Ton père et moi, bien en peine, nous te cherchions ». Et il leur dit ». — C'est la mère qui a parlé, mais au nom du père comme au sien ; c'est pourquoi la réponse peut s'adresser naturellement à tous les deux. Ce qui est moins naturel, c'est que l'histoire, en son fond, paraisse ignorer les merveilles de l'annonciation et de la naissance, y compris la qualité surnaturelle de l'enfant-Ghrist. Rien de plus facile à expliquer si cette histoire d'enfant prodige n'a pas été conçue à l'honneur de Jésus, mais, comme il est d'ailleurs vraisemblable,n'est que l'adaptation maladroite d'un thème empi-unté. — « Pourquoi me cherchiez-vous ?» — Il n'y avait pas lieu à inquiétude ni à recherche. — «Ne saviez-vous pas qu'il me faut être chez mon Père ?» — On peut traduire aussi (èv tocç toù Trarpoç fx.au) : « aux affaires de mon Père». La premièreexplication paraît s'accorder mieux avec la teneur du texte, la réponse de Jésus contenant ainsi l'indication du lieu où il devait être, où on était sûr de le trouver ; et les intérêts de Dieu peuvent se traiter ailleurs que dans le temple. Cette réplique n'est pas à discuter : il suffit que l'auteur la juge décisive.
Ce qui frappe le lecteur est l'espèce d'antithèse qui existe ou paraît exister entre : « Ton père et moi », dans le discours de Mai-ie, et : « mon Père » dans la réponse de Jésus. A la réflexion, comme l'antithèse nous paraît froide et de mauvais goût, on est tenté de la contester. Mais il est peu vraisemblable que l'évangéliste ait mis dans les mots, sanss'enapercevoir, une opposition quin' aurait pas été
A. Loisv. — L' li^-an irile srlon Luc. ' 9
130 Li;€, 11, yOtil
^'•^ Et eux ne comprirent pas la parole qu'il leur avait dite.
^^Et il partit avec eux, et il vint à Nazareth, et il leur était soumis.
dans sa pensée, II a pu avoir un autre goût que le nôtre et li'ouvei* fort expédient, pour corriger l'impression que donnerait la qualité depère attinbuée à Joseph, d'opposer à ce père putatif le vrai père de Jésus, qui est Dieu même. La présente scène lait en quelque manière écho à une anecdote de Marc (m, 21, 3i-35), intentionnellement omise dans notre évangile, mais qui pourrait y avoir été ainsi anticipée, suivant un pi'océdé de transposition dont on trouvera d'autres exemples. « Qui est ma mère et qui sont mesfrères ?.,. Celui qui lait la volonté de Dieu », répond Jésus quand sa famille inquiète vient le chercher à Capharuaùm. L'intervention de Marie et l'opposition de la parenté spirituelle à la parenté naturelle reviennent dans notre récit sous une autre forme un peu artificielle, parce qu'elle résulte d'une combinaison. Peut-être a t-on lu dans une première rédaction : « Et en le voyant, ils furent stupéfaits, et ils lui dirent : Pourquoi nous as-tu fait cela ? Nous te cherchions fort en [leine », etc., etc.
On s'expliquerait ainsi plus facilement la remarque : — « Et ils ne comprirent point la parole qu'il leur disait », — réflexion que le j'édacleur évangélique atténuera, en la contredisant à moitié, par ce tiu'il va dire bientôt de la mère. Dans la source, le Père céleste s'opposait aux parents terrestres, non pour contester le droit de ceux-ci, mais pour signifier une première fois la vocation messianique de Jésus ; car l'enfant ne veut pas dire autre chose en appelant Dieu son père. S'il n'était censé « fils de Dieu » à un titre spécial, il ferait une réponse absurde, puisque tous les Israélites et ses parents eux-mêmes auraient pu dire avec autant de raison que le temple était la" maison de leur Père. Les parents ne comprennent pas la réponse de Jésus, parce que, dans l'économie du récit primitif, ils ne se doutent pas encore qu'il est le Christ. Mais de cette ignorance il résulte que la présente anecdote a été conçue d'abord indépendamment des récits merveilleux qu'on vient de lire.
(( Et il partit avec eux. » — Après cette déclaration qui fait présager sa grandeur future, Jésus reprend l'attitude qui convient à son âge et ne fait pas difficulté de suivre ses parents. — « Et il vint à Nazareth, et il leur était soumis», — comme il sied à un bon fils. L'ancc-
i.uc, îi, 02 131
Eisa mère gardait toutes les choses en son cœur. ^^ Et Jésus croissait
en sagesse, taille et grâce,
devant Dieu et (devant) les hommes.
dote finissait sur cette indication ; mais l'évangéliste, pour corriger «n ce qui regarde Marie ce qui vient d'être dit touchant l'inintelligence des parents, répète ce qu'il a déjà dit (ii, 19) touchant le souvenir que retenait Marie des faits extraordinaires qui s'accomplissaient autour de Jésus, et par lui. — « Et sa mère conservait toutes les choses en son cœur ». — Enfin, par manière de conclusion, nous est dit ce que nous savions déjà par l'introduction (11, 40) '• — « Et Jésus croissait en sagesse, en taille et en grâce, devant Dieu et devantles hommes ». — Comme il est maintenant un adolescent, un jeune homme, ce n'est pas seulement Dieu qui est témoin de ses progrès. On pourrait entendre qu'il avançait en « âge », mais cet avancement-là n'est pas en soi un progrès, et n'a pas besoin d'être signalé (ci. xix, 3, où -/jXixîa a pareillement le sens de « taille »j. La « grâce » pourrait s'entendre de laveur acquise, mais la construction de la phrase invite plutôt à y voir un don personnel de vertu religieuse (nonobstant le rapport littéraire avec I Sam. ii, 26). Si la notice a été conçue pour clore les récits de l'enfance, et peutêtre pour servir de transition enti-e ces récits et ceux de la prédication évangélique, elle aura été rattachée d'abord au récit de la présentation au temple dans une source qui ignorait l'anecdote de Jésus à douze ans ; et l'addition de cette anecdote aurait déterminé la répétition, qui était indispensable pour amener le commencement de l'Evangile (cf. A.GT. I, 2T-22 ;x, 37-41). Mais l'indication concernant les souvenirs de lanière vient en surcharge dans l'économie logique et rythmique de la dernière strophe, que la remarque relative à la croissance de Jésus termine naturellement, tandis que plus haut, elle se trouve isolée. C'est donc cette transition plutôt qui est artificielle et conçue pour rejoindre des fictions originairement indépendantes. Le caractère légendaire de l'atiecdoto ne fait aucun doute. On peut y comparer maintes histoires plus ou moins authentiques louchant la jeunesse des grands lionuues ; nuiis Jésus n'est pas un grand homme ausens vulgaire du mot, et notre anecdote est ujie médiocre fiction. De tous les récits qu'on en a voulu rapprocher (voir citations dans Klo3tkuma.nn, l\oS) il n'en est aucun dont on pui.s.se dire avec une proijahilité suffisante qu'il en est la source au moins par-
132 LUC, m, 1
"I Or, en l'an quinzième du règne de Tibère César,
tielle ; l'histoire égyptienne de Si-Usire (Griffitu, Glorîes of th.e High Priests of Memphis, Oxford, 'ïQoo';ap. Klostermann ,loc .cit.), dont on fait maintenant grand état, n'y ressemble que de fort loin ; ce qui y ressemble le plus est un trait de Josèphe (Vila, 2) se flattant d'avoir été considéré à quatorze ans comme le maître des docteurs. C'est quelque trait semblable, si ce n'est celui-là (que l'hagiographe a pu connaître), qui, combiné avec l'idée delà vocation messianique, a fourni la substance de notre récit ; et pour mettre Jésus en présence des docteurs, il n'était que de l'amener à Jérusalem dans l'occasion d'une fête.