‹ L'évangile selon LucChapitre 14 sur 80 · IX. Prédicaiion de Jean-Baptiste · texte numérisé non relu

IX. Prédicaiion de Jean-Baptiste

On dirait que notre auteur a voulu dater l'indication de Marc (i, i > sur « le début de l'Evangile » , en la déterminant par un septuple synchronisme. Le premier de ces synchronismes est d'ailleurs le seul qui fournisse une date précise, et il est possible que Luc n'en ait pas invoqué d'autre, le reste étant dû à l'érudition facile que le rédacteur du troisième évangile et des Actes a puisée dans Josèphe. — « Or, l'an quinzième du gouvernement de Tibère César » . — Auguste étant mort le 16 août de l'an 14, la quinzième année de Tibère correspond à l'an 28-29 ^^ l'ère chrétienne. Si l'on admet que cette date marque le commencement de la prédication évangélique, il s'en suivraque Jésus, né avant lamortd'Kérode, avaitaumoins trente-deux ans quand il commença à enseigner, après avoir reçu le baptême de Jean. On nous dira plus loin (111,28) que Jésus avait alors environ trente ans, et les deux indications se rapportent. 11 n'en serait plus de même si Jésus était né à l'époque du recensement, car, dans cette hypothèse, il n'aurait eu que ving-et-uu ans quand il fut baptisé.

Il a été de bonne heure supposé que la quinzième année de Tibère devait être comptée à partir de son association à l'empire et coïncider avec l'an 26 de notre ère, la date de l'an 29 (ou 3b) étant retenue pour la mort du Christ, et les trois ans d'intervalle faisant droit à la donnée johannique touchant la durée du ministère de Jésus, Mais, comme les historiens romains et Josèphe comptent les années de Tibèie à partir de la mort d'Auguste, il n'est pas probable que notre évangile les compte autrement. Ceux qui veulent arriver, en cette matièi*e assez incertaine, à la plus exacte précision, se demandent si Luc n'aurait

Ponce Pilate étant gouverneur de la Judée,

pas compté la seconde année de Tibère à partir du le' janvier de l'an i5, ou même du x"'' octobre de l'an l'î, ce qui ferait coïncider la quinzième avec l'an 28 ou avec les trois derniers mois de 27 et les neuf premiers de 28 (cf. Lagrange, 100). Si légitime que soit ■cette curiosité, peut-être est-elle déplacée eu égard du caractère de la notice.

On ne s'entend pas non plus sur le fait qui est visé par cette date de la quinzième année, les uns la rapportant à la prédication de Jean, d'autres au baptême de Jésus, d'autres à sa mort. La disposition du récit favorise la première de ces opinions ; mais l'évangéliste ne se propose pas de raconter la vie de Jean, etil prend le ministère de celui- -ci au moment où se fait la rencontre de Jésus avec le Baptiste. T^a date viserait donc plutôt le baptême de Jésus, et, si l'on tient compte de la donnée johannique sur la dui'ée du ministère évangélique,ellene saurait concerner la passion. Mais il n'y a pas lieu de taire intervenir cette donnée dans l'interprétation de Luc, qui ne la connaît pas. On ne peut guère admettre que le rédacteur de notre évangile, si soucieux de chronologie, n'eût pas songé à dater la mort du Christ ; s'il ne l'a pas fait enracontant la passion, c'est que la date pi'ésente se rappiorte dans sa pensée à toute la vie publique de Jésus comme elle est délimitée par le cadre synoptique. Dans cette hypothèse, qui a été l'opinion de très anciens Pères (Clément d'Alexandrie, Tertullien, etc). la mort du Christ doit être le point ferme auquel se rattache la combinaison chronologique, parce que c'est le fait le plus important, celui qui marquait le plus et dans les souvenirs et dans la foi. Jésus aurait donc souffert la mort au printemps de l'an 29, et son ministère se serait déroulé dans les mois précédents. Si la date vient de Luc, elle a chance d'être fondée sur un souvenir traditionnel ; mais elle pourrait avoir été aussi bien déduite et calculée, surtout si elle est due au rédacteur évangélique, de qui viennent probablement les autres synchronismes. Il peut être téméraire de supposer (avec E. Meyer, I, 5o) que l'évangéliste, n'ayant aucune date pour Jésus, en a utilisé une qui lui était fournie pour Jean, dont se serait occupée la littérature juive ; le passage de Josèphe auquel on se réfère à ce propos ne contient pas de date, et l'authenticité pourrait Jbien n'en être pas mieux garantie que l'interpolation pratiquée dans le même auteur à propos de Jésus.

« Ponce Pilate étant gouverneur de la Judée » . — Pontius Pilatus administra la Judée (avec laSamarieet l'Idumée), l'ancienne tétrar-

134 LUC, m, 1

Hérode télrarque de la Galilée,

Philippe son frère,

télrarque de l'Iturée et de la région ïrachonite,

et Lysauias tétrarque de l'Abilène,

chie d'Arcliélaûs, en qualité de procurateur subordonné au légat de Syrie, de l'an 26 à l'an 36 (yjeixoveuovto;, dit de Pilate, après r,Yîtjt.ov:aç, dit de Tibère, est assez choquant et pourrait être un indice de surcharge rédactionnelle). — « Hérode tétrai'que delà Galilée ». — Hérode Antipas. ûls d'Hérode le Grand, gouverna la Galilée jusqu'en Tan 39, où il fut déposé. — « Philippe son frèi-e, tétrarque de l'Iturée et de la Trachonite ». — Philippe mourut en l'an 34- Josèphe lui attribue la Trachonite, la Batanée, la Gaulonite, le Hauran et Panéas. Notre auteur lui donne l'Iturée, soit parce que le district de Panéas avait appartenu au royaume des Ituréens, soit plutôt en supposant qu'il avait régné sur une province que gouverna plus tard Agrippa II. — « Et Lysanias^ tétrarque de TAbilène ». — On a fortement soupçonné le synchroniste d'avoir été abusé par le nom de tétrarque et d'avoir voulu trouver quatre personnages qui am*aient possédé en l'an i5 de Tibère les quatre parties de la succession d'Hérode le Grand. Or Hérode n'a jamais été maître de l'Abilène, ainsi nommmé d'Abila, ville située à l'extrémité méridionale de l'Anti-Liban ; mais l'évangéliste l'aurait cru, parce que l'Abilène fut donnée en 3^ à Agrippa le'' par Caligula, et en 53 à Agrippa II par Claude. Josèphe ne mentionne qu'un Lysanias, tuépar Antoine, à l'instigation de Cléopâtre, en l'an 26 avant notre ère : il ne laisse pas d'employer la formule : « tétrarchie de Lysanias », pour désigner l'Abilène iAni. XVIII, 6, 10 ; XX, 7, ij, ce quipeut expliquer la méprise de l'évangéliste, quoi qu'il en soit d'un second Lysanias dont on a voulu prouver l'existence par les documents épigraphiques. Le royaume d'Hérode n'avait été partagé qu'en trois morceaux, mais Auguste n'avait pas voulu attribuer le titre royal à Archélaûs, qualifié ethnarque, Antipas et Pinlippe ayant dû. se contenter du titre de tétrarque, dont il n'y a pas lieu de considérer ici la signification étymologique (cf. La.gkange, loi ; on peut voir, ibicl ., les chicanes des> critiques, et aus.si les subtibilités des apologistes, touchant la mention de l'Iturée et surtout celle de Lysanias). 11 est évident que le rédacteur évangélique s'est livré dans notre passage à une véritable débauche d'érudition, et l'on sait par ailleursqu'il ne se pique point d'exactitude.

MIC. iri, 2-4 13!i

2 sous le grand prclrc Aniias et Caïphc,

fut (adressée) parole de Dieu à Jean fils de Zacliarle, dans le

[désert.

3 Et il parcourut toute la région du Jourdain, prêchant baptême de rcpentance pour rémission de péchés, ^conime il est écrit au livre des paroles du prophète Isaïe :

« Voix de qui crie dans le déserf. : Préparez le chemin de Seigneur,

« Sous le grand-prêtre Annas, et Caïphe ». — Autre croix desinterprètes. Le grand-prêtre Annas (Hanan) exerça le pontificat de l'an 6 à l'an i5; Joseph dit Kaiapha occupa la charge de l'an iS à l'an 36. Les cinq fils d'Annas furent aussiinveslis, en divers temps, du pontificat. En 28-29 il n'y avait pas d'autre grand-prêtre cfue Caïphe (Jx. xvni. t3, fait de celui-ci le gendre d'Annas, mais ce peut être une précision arbitraire). On a supposé fort gratuitement quAnnas serait dit grandprêtre à raison de l'influence qu'il aurait conservée sous ses successeurs. L'évangéliste aui*a plutôt pensé, la charge de grand-prêtre étant viagère en principe, que les successeurs d'Annas lui étaient simplement associés, à moins que par erreur, il n'ait désigné Annas comme le seul grand-prêtre, et que le nom de Caïphe n'ait été ajouté après coup, pour accorder Luc avec Matthieu (cf. Actes, 242, 2-5).

« La parole de Dieu fut à Jean fils de Zacharie ». — Formule imitée de Jérémie (i, 2, 4) et qui présente dès l'abord Jean comme «prophète du Très-Haut » (i, ;j6) ; les mots: « fils de Zacharie », viennent en imitation des titres de prophéties et l'attachent également ce récit à ceux de la naissance. — « Dans le désert » — On nous a dit qu'il étaitdans les déserts depuis sa jeunesse (i, So); c'est là que vient le prendre l'inspiration. 11 ne peut être question que du désert de Juda; mais, selon notre évangcliste, Jean ne serait pas resté dans le désert, et, pour obéir à l'inspiration divine, il aurait voyagé, en prêchant, le long du Jourdain. — « Et il parcourut toute la région du Jourdain ». — Ce doit être pour montrer Jean dans son rôle de prophète que l'on a renversé la donnée de Marc(i, 4-5) : « Jean .. étaitdans le désert... et tout le pays de Judée venait à lui». — « Prêchant baptême de repentance pour rémission de péchés ». — C'est le trait caractéristique du [)ersonnage ; cependant notre évangile s'abstient ici d'appeler Jean « lé baptiscur», comme l'ont Marc (1,4) et Matthieu (ut. i). — « Comme il est écrit au livre du pi'ophète ïsaïc : « Hue voix cric dans le désert : « l'répurczle chennn de Seigneur, rendez droits.ses stMitiors^^.

136 LUC, ni, 5 7

rendez droits ses sentiers.

^Toùt ravin sera comblé,

toute montagne et {toute) colline seront abaissées.

Les passages tortueux deviendront droits.

et les raboteux seront chemins unis ; ^et toute chair verra le salut de Dieu. » ' 11 disait donc aux foules qui venaient

se faire baptiser par lui :

— La citation (Is. xl, 3-5), qui, dans Marc (r, 3), précède le récit, est employée en manière de conclusion par l'évangéliste, qui a trouvé bon de la prolonger. — « Toute vallée sera comblée, toute montagne et colline seront abaissées ». — Il esta supposer que notre hagiographe voit dans cet abaissement des hauteurs le nivellement des conditions humaines. — « Les passages tortueux deviendront droits, et les raboteux seront chemins unis ». — Ce qu'on aura voulu entendre de la, réforme des mœurs. L'ancien prophète voulait dire qu'une belle route, bien unie et nivelée, comme on en prépare en Orient pour le passage des souverains, serait tracée dans le désert pour lé retour triomphal des Israélites captits à Babylone. — • « Et toute chair », — c'est-à-dire tout homme, — « verra le salut de Dieu ». — Le texte d'Isaïe, toujours cité d'après les Septante, est un peu abrégé (on a omis : « Et apparaîtra la gloire de Seigneur», avant « et toute chair », etc., comme ne convenant pas à l'épiphanie évangéliquei et retouché dans cette finale, en vue de laquelle la citation a été prolongée. Le salut d'Israël devient celui du monde, et le genre humain ne l'ait pas que le voir, il en jouit. Les détails qui sont donnés par Marc (i, 6) et Matthieu (m. 4) touchant le costume et la nourriture du Baptiste sont ici omis, soit qu'on lesaitti'ouvés plus étranges qu'édifiants, soit à raison du parti pris qu'à notre évangile d'éliminer tout ce qui concerne l'identification de Jean avec Elle.

Suivent deux échantillons de l'enseignement que donnait Jean. Le premier (111,7-9) ^^^ commun à Luc et à Matthieu (m, 7-10); le second (ni, io-i4) est propre à Luc ; ainsi le premier est le plus ancien, attribué d'abord à Jean, sans que pour cela l'authenticité en soit garantie, et la tradition aurait pu aussi bien l'attribuera Jésus (Bultmann, 71); le second n'a aucune marque d'originalité, et si Ton n'était trop accoutumé à considérer les évangélistes comme des ravaudeui's de documents écrits, on n'hésiterait pas (comme fait Bultmann, 87) à l'attribuer au rédacteur de noire évangile.

«Il disait donc aux foules qui venaient se faire baptiser par lui ».

« Rejelons de vipères, qui vous a montré à fuir la colère à venir ?

Faites donc de dignes fruits de repentance.

8 Et n'allez pas dire en vous-mêmes :

« Nous avons pour père Abraiiam. »

Car je vous dis que Dieu peut de ces pierres susciter enfants à Abraham.

* Mais déjà même la hache à la racine des arbres est posée :

tout arbre donc qui ne fait pas bon fruit va être coupé et jeté au feu. »

1" Et les foules l'interrogeaient, disant : « Que devons-nous donc faire ? »

^1 El répondant, il leur disait :

« Qui a deux tuniques en donne (une) à qui n'en a pas, et qui a mangeailles fasse de mè:ne. »

— Introduction pi'éférable à celle de Matthieu, et qui vient probablement de la source (voir Mt. tu, 7). — « Rejetons de vipères, qui vous a montré à fuir la colère à venir? Faites donc dignes fruits », — Matthieu (ni, 8) a le singulier, — « de la pénitence » ; — que le repentir se traduise autrement que par de simples signes de douleur ; — « et n'allez pas dire en vous-mêmes », — Matthieu (m. 9) : « n'ayez pas rillusion de dire en vous-mêmes » : — « Nous avons pour père Abraham », etc.

Dans notre évangile, les foules, si véhémentement apostrophées par .Jean, demandent des précisions touchant les bonnes œuvres •qu'il faudrait pratiquer pour éviter le châtiment. Ce jeu de questions et de réponses est dans la manière propre de l'évangéliste. «Et les foules l'interrogeaient, disant ; « Que devons-nous faire ? »

— Le conseil demandé par tous, va être donné pour tous. — « Et répondant, il leur disait : « Que celui qui a deux tuniques », — deux habits de dessous, c'est-à-dire une tunique de rechange, — « fasse part » — de sa seconde tunique — « à qui n'a pas » — de tunique à porter. — « Et que celui qui a des provisions de bouche, fasse de de même », — comme il vient d'être dit pour les tuniques. Si l'on a une fois plus d'aliments qu'on n'en peut actuellement consommer, il faut donner la moitié de cette nourriture à ceux qui n'ont rien à

138 LUC, nr, 12-14

^2 Des publicains vinrent aussi se faire bapliser, et ils lui dirent :

« Maître, que devons nous faire ? »

^^ Et il leur dit : « N'exigez rien

en plus jde ce qui vous est prescrit. »

^* Et l'interrogeaient aussi des militaires, disant : « Et nous, que devons-vous faire ?

Et il leur dit :

« Ne vexez ni molestez personne.

manger. Recommandation indépendante de la coutume orientaled'après laquelle on ne se permet pas de manger sans odrir aux personnes présentes. Le même conseil est donné sous différentes formes dans le Nouveau Testament ; celle qu'on vient de voir est évidemment secondaire et dérivée, mais elle correspond bien à l'idéal égalitaire de l'évangéliste.

« Or des publicains vinrent aussi se faire baptiser ». — Les publicains sont venus à Jésus : pourquoi n'en aurait-on point amené quelques-uns à Jean ? Et d'ailleurs, il courait, semble-t-il, une parole de Jésus sur les publicains venus au baptême de Jean (cf. vu, 29; Mt. XXI, 3q). — « Et ils lui dirent : « Maître, que devons-nous faire ? » — Jean ne réprouve ni la profession ni l'impôt. — « Et il leur dit : « N'exigez rien de plus que ce qui vous est prescrit », — le taux de contribution fixé par l'autorité compétente. On avouera qu'une telle recommandation n'était pas trop difficile à inventer.

« Or des militaires l'interrogeaient aussi ». — On voit moins bien pourquoi le rédacteur fait venir des soldats. L'incident étant fictif, la question de savoir si les soldats sont des Juifs appartenant à l'armée du tétrarque Antipas, ou bien des soldats romains, est de médiocre importance. A la vérité, il semblerait que Jean dût parler autrement à des païens; mais l'évangéliste a pu les imaginer « craignant Dieu » (Lagrangk, iio, pour situer ces soldats dans la réalité, imagine que ce sont des postes de douaniers qui assistent les publicains; l'évangéliste n'en savait pas si long). Notre rédacteur a un certain faible pour les soldats (cf. la façon dont il traite le centurion de Gapharnaûm, et dans les Actes, le centurion Cornélius, le centurion Julius). — Les soldats donc font la même question que les autres, — « disant : « Nous aussi que devons nous faire ? » Et il leur dit . « Ne vexez ni ne molestez personne ». — Ils ne doivent pas malmener ni frauder

LUC, m, 15-16 " 139

et conlenlez-vous de votre paye. »

'^ Mais comme le peuple était dans l'attente et que tous se demandaient en leurs cœurs au sujet de Jean si lui-même ne serait pas le Christ, ^® Jean répliqua, disant à Ions ;

les gens. — « Et contentez-vous de votre paye ». — Qu'ils se suffisent avec les rations de vivres et la solde qui leur sont allouées par le gouvernement qu'ils servent. Et si le conseil est d'un honnête homme, il n'a pas eu besoin non plus d'être conçu par un homme de génie. Le tout forme un supplément facile aux instructions évangéliques.

Une introduction particulière est ménagée aux propos par lesquels Jean, dans les trois synoptiques, définit sa mission relativement à celle du Christ. L'idée qu'on y fait ressortir, à savoir que certains prenaient Jean pour le Christ et qu'il s'est défendu de l'être, a pu sembler impliquée dans le discours, qui est pour rabattre les prétentions de la secte baptiste où Jean était regardé comme le grand prophète du salut, et pour faire proclamer par Jean lui-même la valeur unique du baptême chrétien en môme temps .que le caractci'e tout à fait subordonné de sa vocation à l'égard de celle de Jésus.

« Or, comme le peuple était dans l'attente », — en suspens et en inquiétude devant un personnage qui, ne pouvant être que l'envoyé de Dieu, allait sans doute déclarer sa haute mission, — « et que tous se demandaient en leurs cœurs au sujet de Jean si lui-même ne serait pas le Christ ». — La question qui est censée agiter la masse est présentée du point de vue chrétien. On ne peut guère douter que le personnage visé sous le nom de Jean le Baptiseur ait été un chef de secte dont les partisans le regamlaient comme le grand maître de la foi et du salut. Jésus lui-même et ses premiers sectateurs ont dû d'abord appartenir à ce groupe dont ils se sont détaches ; la tradition chrétienne tient à voiler cette origine, tout en l'exploitant à son gré pour l'honneur du Christ. — « Jean répondit » — à la préoccupation générale, — « disant à tous «. — La déclaration dont Marc (i, •j) parait faire l'objet ordinaire de la prédication de Jean, se trouve ainsi rapportée, comme dans Matthieu (m, 'j, ii), aune circonstance particulière ; mais, au lieu que Matthieu la fait adresser aux pharisiens et aux sadducéens, notre auteur la fait adresser à «tous », au peuple, à la masse qui est venue au Baptiste. Sous une apparente détermination la perspective ne laisse [)as d'être vague, n'étant pas autrement circonstanciée. Toute la consistance du l'ait est dans l'intôrôt qu'il

140 LUC, m, 17

« Quant à moi, d'eau je vous baptise ; mais vient plus fort que moi,

dont je ne suis pas digne de dénouer la courroie de sandales : lui vous baptisera en Esprit saint et feu.

^ ' Le van est en sa main pour nettoyer son aire et recueillir le blé en son grenier ; mais la paille il brûlera en feu inextinguible. »

pi'ésente pour l'apologétique chrétienne, et non dans un souvenir authentique. — « Moi je vous baptise d'eau ». — Rien que d'eau. C'est ce que ne se lasse pas de répéter la tradition évangélique. — « Mais le plus fort que moi vient », — quelqu'un dont le pouvoir religieux, on peut dire la vertu spirituelle, à condition de ne l'entendre pas trop spirituellement, nonobstant ce qui va être dit de l'Esprit, — « dont je ne suis pas digne de dénouer le cordon de souliers ». — Ce sont les expressions de Marc, sauf omission de : « en me baissant ». — ((' Qui vous baptisera en Esprit saint et feu ». — Marc disait seulement : « d'Esprit saint ». L'addition du feu est commune à Luc et à Matthieu (m, ii), de même que les paroles suivantes (ïii, 27), qui manquent dans Marc. Sans doute les trois synoptiques dépendent-ils, pour tous les discours prêtés à Jean, d'une même source, dont Marc n'aura retenu que la déclaration essentielle. Le baptême de feu, si l'on en juge par ce qui suit, serait le jugement dernier, dontlefeu brûlera étei'nellement les pécheurs. — «Le van est en sa main», etc. Les variantes à l'égard de Matthieu n'ont aucune portée.

Le « feu inextinguible », dont il est parlé en dernier lieu (ni, 17), serait, si le discours est logiquement construit, le « feu » qui vient d'être présenté (iir, 16) à côté de l'Esprit comme élément baptismal. Mais il y aurait une ironie assez violente dans ce baptême de feu, et d'autre part, dans la formule relative au baptême (èv 7cv£Û(i.aTt ày'w y.où r.'jçi) l'élément feu ne paraît pas présenté en contraste de l'élément esprit, mais plutôt conjoint ou identifié par rapport à un même rite (Lagrange, Matthieu, 1928, p. 53). Le baptême « en Esprit saint et feu» serait donc le ba])lôme chrétien, opposé au baptême d'eau, le mot « feu » faisant simplement équivoque par rapport au « feu inextinguible » dont il est parlé ensuite. On devrait, en conséquence, admettre, ou que la source, baptiste, ne parlait ni du Christ ni de l'Esprit, et présentait ironiquement le feu du jugement comme un baptême, Marc ayant substitué au feu l'Esprit, pour introduire le

lAïc, m, 18-20 141

1^ Donnanl ainsi beaucoup d'autres cxhorlal ions,

il évangélisaiL le peuple.

^^ Mais llcrode le lélrarcjue, réprimandé par lui

au sujcl d'IIérodiade, fennne de son frcrc,

el au sujet des niél'aits qu'avait coininis cet Ilérode, '"' ajouta encore celui-ci à tous les autres,

de renfermer Jean en prison.

baptême chrélien (cf. Bultmann, 67), ou bien que cette source, chrétienne, opposail simplement, comme Marc, le baptême d'Esprit au baptême d'eau, ne parlant de feu que par rapport au jugement dernier, comme aussi bien avait pu le faire Jean lui-même. Le feu du baptême, dans notre évangile, s'identifierait au feu de la pentecôteet i"on devrait supposer un sens analogue dans Matthieu.

Avant de déci^ire le baptême du Christ, notre auteur, qui n'a pas l'intention de raconter plus loin la mort de Jean, poui'suit la notice du Précurseur jusqu'à son emprisonnement, date assignée par Marc (i, i4) au début de la prédication évangélique. — « C'est ainsi que, donnant encore beaucoup d'autres exhortations ». — Il est à croire, en effet, que les sectateurs de Jean lui attribuaient un enseignement complet; mais ce n'e.^t pas cela précisément que veut dire notre rédacteur, — « Il évaugélisait le peuple », — tout son enseignement étant censé tendre à m préparer la voie » du Christ, et annoncer le Christ. C'est pourquoi l'on dit qu'il évangélisait. L'emploi du mot « évangéliser » est fréquent dans ce livre, où l'on ne trouve pas le mot « évangile », et il se rencontre souvent aussi dans les Actes. — « Mais •Hérode le tétrarque », — letétrarque de Galilée mentionné ci-dessus,

— «réprimandé par lui au sujet d'Hérodiade, la femme de sou frère »,

— La notice est rédigée avec quelque négligence, car on ne voit pas le motif du blâme; le lecteur est censé savoir que le tétrarque avait épousé sa belle-sœur. — «Et au sujet de tous les méfaits n, — des autres crimes, — « qu'avait commis >^ — le dit — « Hérode ». — Noter l'embarras de cette construction. — « Ajouta encore ce « — nouveau crime — « à tous » — les autres, — « d'enfermer Jean dans iine prison ». — L'auteur n'en sait pas plus long que ce qu'il a lu dans Marc (vi, 17-29); caries « autres méfaits » ne témoignent pas d'une information bien précise.

-1 Or advint : quand eul été baplisé tout lo peuple, et Jésus ayant été baplisé et priant, le ciel s'ouvrit, --l'Esprit saint descendit en forme corporelle,

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