X. Baptême de Jésus. Sa généalogie
Eu anticipant remprisonuement de Jean, l'évangéliste a coupé le fil de son récit ; il se l'epi'endra gaucliement pour amener le baptême de Jésus, Ce baptême, que l'on interprète volontiers en consécration messianique de Jésus, est le mythe d'institution du, baptême chrétien, et c'est à ce titre, à titre liturgique, qu'il figure en tête de la manifestatioia du Christ aux hommes, en tant qu'initiation du Christ lui même à son propre ministère. Et c'est comme préambule à cette scène mythique, non par intérêt pour la personne de Jean, que Ton a fait d'abord intervenir celui-ci ; le transformant en prophète du baptême chrétien, on a dissimulé l'emprunt que le christianisme avait fait de son rite d'initiation à la secte qui se réclamait de Jean.
« Or advint, tout le peuple ayant été baptisé ». — On dirait que « tout le peuple» à qui ont été adressées les précédentes déclarations (m, i5-i6j et qui a recules autres instructions de Jean, a été baptisé en masse le même jour que Jésus et avant lui. — « Et Jésus ayant été baptisé ». — 11 faut supposer qu'il était venu trouver Jean auprès du Jourdain. — « Et priant ». —Notre évangile montre volontiers Jésus priant (cf. v, i6 ; vi, 12 ; ix, 28-29) ; mais il a fallu un motif très particulier pour introduire ici la prière entre le baptême et la descente de l'Esprit (cf. Act, viu, 10-17). ^'on croirait assister, l'on assiste en effet à un baptême dans les premières communautés chrétiennes ; après l'immersion baptismale, on priait pour obtenir l'effusion de l'Esprit. La description du baptême de Jésus se développe ainsi en prototype du baptême chrétien. Mais la tradition qui a conçu le baptême de Jésus par Jean n'y avait pas admis de témoins. Notre auteur lui-même ne s'aventure pas à dire expressément que la foule a vu le miracle, ce qui l'aurait obligé à expliquer pourquoi <( le peuple» n'avait pas tout de suite reconnu Jésus comme Christ ; mais il le laisse à entendre. — « Le ciel s'ouvrit ». — 11 s'ouvre presque aussi facilement dans nos trois premiers évangiles que dans l'Apocalypse. — « L'Esprit saint descendit en forme corporelle ». — Autrement l'Esprit n'aurait point été visible. — « Comme
JAJC, MI, 23 143
comme colombe, sur lui, el il y cul des cieux une voix :
« Tu es mou fils bicu-aimé, en loi je me complais. »
23 Et Jésus même était, en ce commencement,
une colombe ». — L'auteui- entend que l'Esprit a l'apparence, la l'orme sensible d'une colombe, et qu'il descend à la manière d'une colombe qui volerait du ciel vers la terre. — « Sur lui ». — Il va de soi que l'Esprit descend sur Jésus pour demeiirer en lui.
H Et il y eut des cieux une voix : « Tu es mon tils bien-aimé, en toi je me complais», — C'estle texte de Marc (i, ii). D'anciens témoins (ms. D, plusieurs mss. lat. ; cf. Justin, Dial. 88, io3 ; Clément d'Alexandrie, Paed. I, 6, aS) lisent : «Tu es mon fils, je t'ai engendré aujourd'hui». Cette leçon vient du Psaume (ii, 7) ; mais l'autre vient d'Isaïe(XLii, I). Les deux textes messianiques étaient facilement interchangeables, et la variante pourrait s'expliquer sans recourir à une influence judéochrétiénne; mais il estpossible aussi que la tradition du texte dans Luc ait été influencée parles deux autres synoptiques. L'emploi du même texte de psaume dans les Actes (xiii, 33) avec une application différente n'est pas une objection décisive contre la leçon qui paraît critiquement moins autorisée, non plus le faitquecette leçons'aecorde encore moins avec ce qui a été dit plus haut de la conception virginale ; ces. divergences, consignées en des textes qui n'ont rien de primitif, attestent les flottements de la tradition dans les premiers temps chrétiens. Il peut être néanmoins téméraire de supposer (avec Klostbrmann, 418, se référant à Spitta) que le texte du psaume aurait figuré dans le récit traditionnel du baptême antérieurement à celui d'isaïe, qui l'aurait ensuite supplanté ; car le texte du Psaume 11 a été mis pour commencer en rapport avec la résurrection (Rom. I, 4.' i'uplique l'exégèse d'AcT. xni, 33) ; et la scène du baptême, conçue plus tard, a pu s'orner du texte d'isaïe tout aussi facilement que du Psaume (ou peut voir, Act. iv, a5-a8, que Ps. 11, i-a, s'entendait de la passion). Ou notera que la fêle do l'Kpiphauie semble avoir eu originairement pour objet le baplome du Clirist, et qu'elle était aussi en Orient la fête de la naissance, avant que l introduction de la fête du af) déceuibro lui eût enlevé ce caractère.
Notre évangile insère cucor(î, avant le récil do la teulutiou, une iu>ticc l'clative à Vik^i". (ju'avait Jésus lorsi|u'il vint au baptênu\ et qui sert de point de (lé[)art à la généalogie du Christ. — u lit Jésus lui-
144 LUC, m, 23
âgé d'environ trente ans,
élanl (ils, à ce qu'on croyait, de Josepli,
môme était, commençant, d'environ trente ans ». — L'auteur paraît vouloir dire que Jésus, à ce moment de son baptême, qui est un commencement, le commencement traditionnel de sa carrière publique, de sa manifestation au monde, avait environ trente ans. La lecture de quelques anciens (Clément, I Stroni. xxi, i45 ; Diatessai'on dans Ephi'em, Aphraates) : (t venant» (£c/o(j.£voç), au lieu de « commençant» (àcx&u.£vo,-), paraît plus facile mais n'est pas plus autorisée. Le sens serait : « venant au baptême » ; mais le rapport ne se présente pas plus naturellement que celui qui est indiqué par « commençant ».
(( Etant fils, à ce qu'on croyait, de Joseph ». — La formule : « comme on croyait », n'est pas pour suggéi*er un doute, et moins encore pour signifier que Jésus était réellement ce qu'on le croyait être, mais c'est une l'estriction gauche pour faire droit à la conception virginale, tout en maintenant une généalogie qui impliquait originairement, comme celle de Matthieu, la filiation naturelle. Car il est évident que la généalogie de Luc, aussi bien que celle de Matthieu, n'a , pas été fcomposée pour déclarer avec solennité que Jésus était seulement le fils putatif de Joseph ; mais la place qui lui est assignée dans Luc ferait supposer qu'elle n'a pas été .trouvée dans la môme source que les. récits de la naissance, mais à part, ou bien annexée déjà au baptême dans quelque relation évangélique où elle rappelait l'origine terrestre de Jésus en regard de sa consécration messianique, sa filiation humaine à côté de sa filiation divine, la généalogie suivant son développement ascendant jusqu'au premier homme et à son créa-, teur, et la génération spirituelle du second Adam faisant pendant à la création du premier.
Il n'est pas probable que l'indication concernant l'âge de Jésus provienne de la même source que la généalogie ; elle résulte plutôt d'un calcul de l'évangéliste, soucieux d'établir un rapport entre la date du ministère et les récits de l'enfance. On ne peut guère supposer que le rédacteur aurait eu égard à l'âge fixé' pour l'entrée en fonctions des lévites (Nombr. iv, 3, aS). Le chiflre se donne comme approximatif, et l'on a pu voir qu'il cadre tant bien que mal avec la naissance dans les derniers temps d'Hérode le Gi'and, mais pas du tout avec la naissance à l'époque du recensement. Comment cette indication vague prouverait que le ministère de Jésus, dans la pensée de l'évangéliste, aurait duré plus d'une année (Klostermann,4i9, citant Zahn), c'est ce qu'il est malaisé de voir.
(fils) d'Héli, " (fils) de Mallhat, (fils) de Lévi, (fils) de Melchi, (fils) de lannaï, (fils) de Joseph,
^5 (fils) de Maltatliias, (fil8)d'Amos, (fils) de Naoum, (fils) d'Esli, (fils) de Naggaï, " (fils) de Maath /'fils) de Matlathias, (fils) de Seméin, (fils) de losech, (fils) de loda, " (fils) de loanan, (fils) de Résa, (fils) de Zorobabel, (fils) de Salathiel, (fils) de Néri,
^8 (fils) de Melchi, (fils) d'Addi, (fils) de Ghosam, (fils) d'Elmadam, (fils) d'Er, a» (HIs) de Jésus, (fils) d'Eliézer, (fils) de lorim, (fils) de Maththat, (fils) de Lévi, 3« (fils) de Siméon, (fils) de Jouda, (fils) de Joseph, (fils) de lonam, (fils) d'Eliakim,
On ne saurait concilier la généalogie de Luc avec celle de Matthieu. La difficulté qui résulte du nombre des générations pour une même période serait aisément écartée, puisque Matthieu a omis volontairement plusieurs noms, et que, les personnages n'étant pas les mêmes de part et d'autre, il n'est pas nécessaire que le nombre des générations comprises entre David et le Christ soit identique. Mais la contradiction principale et irréductible consiste eu ce que les deux généalogistes, énumérant les ancêtres de Joseph, qui sont par la même censés les ancêtres de Jésus, présentent à partir de David deux listes difféi'entes, Matthieu donnant, pour le temps compris entre David et la captivité, une liste incomplète des i*ois de Juda, qui se termine à Jéchonias père de Salathiel, et Luc aboutissant par une auti'e série de générations, la. lignée de Nathan, fils de David, au môme Salathiel, — si c'est le même, et ce doit être le même, puisqu'il a pour fils Zorobabel, un personnage bien connu de l'histoire juive ; — les deux listes se séparent de nouveau après Zorobabel, pour ne se rejoindre qu'à la fin sur le nom de Joseph. Qu'elles aient été construites indépendamment l'une de l'autre, on n'en peut guère douter ; que chaque évangéliste ait connu seulement celle qu'il rapporte, rien n'est plus vraisemblable, quoique l hypothèse d'un choix ne soit pas impossible.
On dirait que la liste de Luc veut se conformer à une interprétation des prophéties qui faisait descendre le Messie do David par une lîranche collatérale (peut-être le généalogiste s'est-il inspiré de Zacii. xii, 12, où la famille de Nathan e<t nicnlionnée îi ecHé de celle de David). Salomon et la plupart des rois de .luthi u'avaicnt-ils pas été infidèles, et Jérémie (xxii, u8, 3() ; xxxvi, 3()-3i) u'avait-il pas maudit
A. LoisY. — L'iivauffile ttdon Ltic. w
146 LDc, III. 31-38
31 ((ils) de Méléa, (fils) de Menna, (fils) de Matlalha, (fils) de Nathan, (fils) de David, 32(fil&) d'Jsaï, (fils) d'Obed, (fils) de Booz, (fils) de Salmon, (fils) de Naasson, ^3 ((ils) d'Aniinadab, (fils) d'Aram, (fils) d'E&rom, (fils) de Phares, (fils) de Juda,
81 (fils) de Jacob, (fils) d'isaac, (fils) d'Abraham, (fils) de Tharé, (fils) de Nachor, se (flls) de Sarug, (fils) de Ragau, (fils) de Phaleg, (fîls)d'Eber, (fils) de Sala, s" ((ils) de Caïnaii, (fils) d'Arphaxad, (fils) de Sem, (fils) de Noé, (fils) de Lamech,
8' (fils de Malhousala, (fils) d'Hénoch, (fils) delaret, (fils) de Malaleël, (fils) de Gaïuan, ^s (fils) dEnos, (filsVde Selh, (fils) d'Adam, (fils) de Dieu.
Joachim, Jéchonias et leur postérité ? La présence en cette liste de Zorobabel et de Salathiel, si étrange qu'elle soit, peut s'expliquer par le désir qu'on aura eu de mettre dans la généalogie du Christ le restaurateur du temple. La liste comprend soixante dix-sept noms, y compris Jésus en bas et Dieu en liant de la série. Ce chilTre : onze fois sept, ou dix fois sept plus sept, pourrait être voulu, comme celui de Matthieu. H a cependant quelques cliances de n'être point primitif. Irénée (^aer. III, i8)rie trouvait dans notre généalogie que soixante-douze générations en remontant du Christ à Adam, et ce total aurait été en l'apport avec celui des peuples issus d'Adam. Chiffre et interprétation sont très satisfaisants. Mais, en défalquant Dieu et Jésus, il reste encore soixante-quinze noms : comment Irénée a-t-il pu n'en trouver que soixante-douze ? Il serait bien osé de conjecturer qullneles a pas comptés, ou qu'il n'a pas eu égard au chiffre réel. Jules Africain (dans Rusèbe, Hist. eccl. I, 9, 5) fait de Melchi le père d'Héliet le grand-père de Joseph ; il ignore donc Matthat et Lévi ; si la liste est d'origine judéochrétienne, commeil est probable, elle n'a pas pu avoir, entre Sala et Arphaxad, Caïnan, qui n'est pas signalé dans le texte hébreu de la Genèse, mais seulement dans les Septante ; et le codex Bezae (ms, D) omet Caïnan. On obtiendrait ainsi le chiffre d'Irénée. Un nom, Aram, a été dédoublé par les copistes dans les meilleurs manuscrits grecs (ms. S B L ; B n'a pas Aminadabj etdevient Admin et Arni. L'orthographe d'autres noms a beaucoup souffert. Il est possible que l'auteur de la généalogie, en dressant sa liste et en remontant jusqu'à Adam, n'ait pas eu d'autre intention que celle d'être complet ; maisTévangéliste y a dû rattacher