HIC, IV
'^ Or Jésus, rempli d'Esprit saint, revint du Jourdain,
et il fut promené par l'Esprit dans le désert, 2 durant quarante jours, tenlé par le diable.
l'idée du Sauveur et du salut universels (voir dans Lagrange, 119- ■1.26, la discussion des subtilités par lesquelles on a voulu quelquelbis interpréter en g.éndalogàe de Jésus, par Marie, ce que le texte présente comme la généalogie de Jésus par Joseph,, et les subtilités non moins extraordinaires, par lesquelles; on. a, essayé de mettre d'accord la généalogie de Luc avec celle de Matthieu, en reconnaissant que toutes les deuix. indiq.uaient les ascendants de Joseph ; Lagrange lui-même essaie plutôt de noyer la dilïiGulté sous un déluge d'érudition).
Xr.. Tenïaxion du Gurist
Pour le récit de la tentation, notre évangile dépend de Marc et de la source où Matthiieu a également ^Duisé la description de la triple épreuve. Le début s'inspire de Marc en le paraphrasant et en en corrigeant les expressions trop, énergiques . Au lieu de dire que « l'Esprit poussa » le Christ au désert, ou, avec l'autre document, que Jésus y (( fut emmené par l'Esprit », l'auteur dit avec onction, ménageant une liaison plus étroite entre le récit de la tentation et celui du baptême : — « Or Jésus, rempli d'Esprit saint », — de cet esprit divin qu'il venait de recevoir et qu'on évite de présenter comme une force contraignante, qui le mènerait malgré lui, — « revint » — spontanément — « du Jourdain », — où il avait été baptisé, — « et il fut conduit par l'Esprit dans; le désert » — possédant l'Esprit plutôt qu'il n'en paraît possédé, et l'Esprit guidant ses démarches, mais non comme une cause nécessitante, — « durant quarante jours, tenté par le diable ». — Le mot « diable » vient de l'autre source (cf. M t. 1 v, i) ; mais notre auteur évite de dire, comme Matthieu, que l'Esprit avait mené Jésus au désert pour qu'il y subit cette tentation. 11 laisse aussi tomber, peut-être comme un peu grossière, l'indication de Mai'c (i,. ii3) : « il était avec les bêtes » . Ni Luc ni Matthieu ne signalent expressément l'apparition sensible du diable, mais le récit est construit de telle sorte que l'idée de suggestions purement intérieures ne saurait venir à l'esprit du. lecteur; les tentations se déroulent dans l'espace ; le diable et le Christ argumentent l'un contre l'autre
Et, il ne mangea pas duranl ces jours-là, et quand ils furent accomplis, il eul faim ; 3 elle diable lui dit :
« Si tu es fil>; de Dieu, dis à cette pierre qu'elle devienne pain. »
comme deux rabbins ; il n'y a aucun motif de suppose!" l'apparition (lu diable moins sensible que celle des anges dans les deux premiers chapitres de notre évangile.
« Et il ne mangea l'ien durant ces jours, et au bout de ce temps il eut faim. » — La source disait sans doute, comme Matthieu (iv, îî) ; a Et ayant jeûné quarante jours et quarante nuits, ensuite il eut faim». — Notre auteur abrège, mais, en disant que Jésus « ne mangea rien » durant son séjour au désert, il ne. fait qu'interpréter la donnée de la source. Comme il a dit, d'après Marc, que Jésus avait été tenté pendant quarante jours, il s'est abstenu de répéter le chiffre en prenant l'autre source, et, conformément à celle-ci, il va placer les trois tentations spéciales au bout des quarante jours. La construction manque, un peu de logique, la tentation durant quarante jours perdant à peu près toute signification par le fait que l'épreuve se trouvera concentrée au terme des quarante jours ; le long jeûne ne sert plus qu'à motiver la première tentation (Bultmann, i55). Il est fort possible que l'épreuve de quarante jours dont parle Marc (i, i2-i3) ait eu un caractère assez différent des exercices dialectiques auxquels se livrent dans Matthieu et dans Luc le diable et Jésus ; l'idée aurait été celle de l'épreuve à laquelle sont soumis les hommes de Dieu avant d'entrer dans la perfection de leur rôle (cas de Bouddha, Zoi'oastre, tels saints de la légende chrétienne ; cf. Bultmann, loc. cit.), plutôt que celle de la victoire d'un dieu lumineux sur la puissance des ténèbres et du chaos, bien qu'il puisse y avoir originairement quelque connexion entre les deux. Dans cette hypothèse, le i*écit quont reproduit les deux synoptiques plus récents serait secondaire par rapport à Marc,
« Et le diable », — Matthieu (iv,3) : « le tentateur», — «lui dit : «Si tu es fils de Dieu », — c'est-à-dire .si tu es un fils de Dieu, qui ait les pouvoirs convenant à pareil titre, le récit n'ayant pas été conçu en vue du baptême, mais pour marquer la diftérence qui existe entre le vrai fils de Dieu et ceux qui sont en réalité les fils du diable, qui recommande leur méthode au véritable envoyé, — « dis à cette pierre qu'elle devienne pain ». — Matthieu : « dis que ces pierres deviennent
Lijc, IV, 4-5 149
*El Jésus lui rép.oudil ; « Il esl écA'il :
« Ce Ji' esl pas de pain scalciiienl, que v'wra l'homme. »
^El l'ayant conduit en haut, il lui montra tous les royaumes du monde en un instant;
des pains ». — Le singulier peut sembler plus naturel, mais il pourrait avoir été choisi aussi pour plus de précision. On peut supposer que ce miracle magique était dans le répertoire des « fils de Ijieu ». Mais on remarquera que noire récit ne paraît pas connaître la mulUplication des pains, où ne pas s'apercevoir que ce miracle, pris en soi, est du même genre que celui dont il ne veut pas pour Jésus, tout comme il ignore le miracle de la tempête apaisée ou de Jésus marchant sur les eaux, ou bien qu'il ne s'aperçoit pas que ces miracles sont de la même catégorie que celui des prétendus fils de Dieu qui, témoin Simon le Magicien, prétendent voler dans les airs. — « Et Jésus lui répondit : « Il est écrit : « Ce n'est pas seulement de pain que vit l'homme ». — Matthieu (iv, 4) continue la citation du Deutéronome (viii, 3) : « mais de toute parole sortant de la bouche de Dieu ». La forme la plus courte de la citation pourrait bien être celle de la source. Le sens peut être que le Fils de Dieu et le croyant en général peuvent se passer de pain, s'il plaît à Dieu de les soutenir sans nourriture ; et peut-être même insiuue-t-on que la nourriture spirituelle est plus indispensable que la corporelle (cf. J. Weiss- BoussET, 470). On rétrécit probablement la pensée de l'auteur en faisant dire à Jésus qu'il peut se passer de j)ain, jDarce que Dieu lui fournira, s'il est besoin, tout autre aliment, la manne par exemple. « Et l'ayant conduit en haut, il lui montra tous les royaumes du monde en un seul instant ». — La Iroisièuie tentation de Matthieu devient la seconde dans Luc. En laveur de l'ordre suivi par Matthieu l'on peut faire valoir la gradation logique des tentations ; en faveur de Luc un certain avantage de localisation et la défense impliquée dans la i'éponse : « Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu », qui serait censée atteindre Satanlui-môme, parce qu'il tente Dieu en voulant le faire tenter par Jésus. La considération serait bien subtile, et l'ordre suivi par Matthieu doit être celui de la source. On l'aura modifié, non seulement pour mettre en dernier lieu la défense de tenter Dieu, mais parce qu'on aura trouvé avantageux, la première tentation ayant lieu au désert, de mettre la dernière à Jérusalem, afin de ramener de là Jésus en Galilée, en pla(.'anl la lontalion des royaumes
"et le diable lui tlit ;
« Je le donnerai loule celle puissance et leur splendeur, Parce qu'elle m'a été remise
et que je la donne à quiije veux ; ' si donc tu te prosternes devant moi,
elle sera loule à loi. »
quelque part (entre le désert eit Jéi^usailom. Qn a âonc remplacé la « haute montagne » par une -ascension indéterminée, soit un enlèvement dans les :airs (Klosïermann, 4^2 ; J. Wbiss-Bousset, 420), soit iplutôt sur une hauteur quelconque dans le désert ; ca'r l'exipression choisie (àv^ya^wv) ne suggère pas autrement l'idée d'une ascension dans les liauteurs célestes, -et i'onipeut douter que l'éva'ngéliste .ait 'voulu faire porter dans les airs par le diable Jésus, qui rel^use de se laisser porter 'ainsi par ies anges (cf. Agï. vni, 3g). Le caractièi?e prestigieux et magique de la vision est figuré seulement dans t'iaddition::;«enun seul instant ». L'évangéliste entend que le démon n'a pu.,fd'un point quelconque, 'Paire voir le monde à Jésus sans intervention de magie:: en quoi l'artifice du diable a-t-il consisté, c'est une de ccschosesqueile diable sadt et dont les honànies n'ont pas le secret, La vue ides royaiumes n'ien estpas moinscensée réelle.
« Et (le diable lui dit ; «Je lie donnerai toute cette puissance et leur splendeuir », — ^la spiendeur des l'oyauimes. Paraphrase de.(MT.iv, 9) : (( Jiî rte donnerai tout icela » . Les mots : « et leur splendeur » sonit comme tombés de (Mt.iv, 8) : « Il lui montra 'tons les royaumes du monde 'Ci leur sp'/ewâfew», où notre auteur les a remplacés par : «en nn instant » ; on pourrait songer à une glose mal placée plutôt 'qu'à une transposition accidentelle. — « Pai^ce qu'elle » — cette puissance — « m'a été remise et que je la donne à qui je veux ». — Suite de la: paraîphrase. Le diable parle en « prince de ce monde. » Selon la conception du récit, Satan dit la vérité ; le monde inférieur ;lui appartient encore ; mais il ne sait pas que son pouvoir va être (brisé pai' celui même à qui il en odre le partage. — « Si donc tu te prosternes devant moi, elle sei-a toute à toi ». — Paraphrase de : « Si tu le prosternes devant moi » (cf. Mt, IV, 9, en notant que 7r£(7ojv appartient au style de l'évangéliste). Il existait alors un « Seigneur » et un « fils de Dieu », à qui appartenaient tous les royaumes du monde et qui, au jugement des chrétiens comme des Juifs, adorait .le diable. Geluiici olfi'e à Jésus la place de l'empereur romain, au ipème prix (cf. Ap. XIII, 2.) — « Et répondant, Jésus lui dit : « Ilestécrit : « Tu adoi'eras.
^Et répondant Jésus lui dit :
<( Il est écrit :
« Ta adoreras Seigneur ton Bien, et à lui seul tu rendras culte. »
*'Et il le conduisit à Jérusalem, le mît sur le faîte du temple, et il lui dit : « Si lu es fils de Dieu, jetle-toi d'ici en bas ;. ^
^° Car il est écrit : « A ses anges il donnera oindre, à ton sujet, de te garder y) ^1 et : « Sur (leurs) mains- ils te porteront,
de peur que tu ne heurtes contre pierre ton pied. » * ^^ Et répondant, Jésus lui dit :
« Il est dit : « Ta ne tenteras pas Seigneur ton Dieu. «
Seigneur ton Dieu, et à lui seul tu rendras culte». — Dans Matthieu la citation du Deutéronome (iv, t3) est précédée de l'apostrophe : « Arrière, Satan », que Luc pourrait avoir omise, parce que, la dernière tentation étant devenue la seconde, il faut que le diable demeure.
« Or il le conduisit à. Jérusalem ». — Matthieu (iv, 5) : « Alors le diable l'emmena (■K-xpoi.'Xciit.pivsi doit être le mot de la source pour les deux dernières tentations) dans la ville sainte ». — Il est probable que dans la source on lisajt simplement : « Jérusalem ». — « il le mit sur le faîte du temple », — Il ne faut pas demander comment se fit la chose, mais ici encore le narx'ateur évite de dire que le diable ait enlevé Jésus. Nul besoin non plus de préciser l'endroit ni de l'identifier au « faîte » d'où, selon Hégésippe, fut précipité Jacques frère du Seigneur (P]usêbe, H. g. II, liS, ii). Ce qui n'est pointarrivé n'a pas besoin d'être si exactement localisé. — « Et il lui dit : « Si tu es fils de Dieu, jette-toi d^'îci en bas ». — C'est le miracle de Simon le Magicien. — (( Car il est écrit : ft A ses anges il donnera des ordres à ton sujet, afin de te garder », — pour qu'ils te préservent de mal. Notre auteur a ajouté : « pour te garder », d'après le Psaume (xcr, ii-ia) ; mais la forme plus courte de la citation dans Matthieu doit être celle de la source. — « Et : « Sur leurs mains ils te porteront, de peur que lu ne heurtes ton pied contre une pierre ». — Satan n'a pas vu que le texte cité ne suggère aucunement l'idée d'un vol dans les airs. — k Et répondant, Jésus lui dit : « Il est dit : « Tu ne tenteras pas Seigneur 'ton Dieu ». — Cette dernière citation du Deutéronome (vi, liS) est
^^ El ayant épuisé toule lenlaliou,
le diable s'éloigna de lui pour un temps.
censée dans notre évangile couper court aux tentations, et se pi*ésenleainsi comme une espèce de congé donné au tentateur. Quelques-uns, négligeant de voir que « Seigneur ton Dieu » ne peut être une désignation appropriée au Christ, qui n'est ni lahvé ni Dieu, ont pensé que Jésus avait pu se déclarer lui-même dans cette réponse Dieu et seigneur du diable ; du reste, cette citation, comme les autres, ne peut être qu'une réponse directe à la suggestion du diable, une réfutation de cette proposition, non une condamnation du procédé dont use le diable envers Jésus.
« Et le diable, ayant épuisé toute tentation », — remarque propre à l'évangéliste, et qui doit être la raison pour laquelle, selon lui, le tentateur — « s'éloigna de lui pour un temps », — littéralement : «jusqu'à un temps » qu'on doit supposer fixé par la Providence, et qui, dans la pensée de l'évangéliste, paraît être l'agonie de Getlisémani, la tentation suprême. Il est cui'ieux que notre évangile semble avoir réservé pour cette dernière tentation (xxu, 89-46) l'assistance angélique dont pai-le Marc (i, i3), et Matthieu (iv, 11) d'après Marc. On devait lire simplement dans la source, après la troisième tentation : « Et le diable le laissa ».
Le caractère mythique du séjour au désert et de la tentation n'est pas moins certain que celui du baptême ; c'est la probation messianique, comprise en préliminaire ou initiation immédiate au ministère de salut ; mais cette probation fait, en quelque manièi'e, double emploi avec la probation de la mort, figurée dans la scène de Gethsémani ; elle est en rapport avec l'étape de la tradition où' la prédication de Jésus est comprise dans le programme de son œuvre salutaire, et où Jésus apparaît en mystagogue. Le mythe est à peine esquissé dans Marc; mais Matthieu et Luc le donnent dans une forme quasi scolastiquement élaborée, non peut-être sans quelque arrièrepensée de polémique. Le mythe de la tentation paraît avoir été conçu d'abord indépendamment de celui du baptême, et il n'est qu'ébauché dans l'épître aux Hébreux (i!, 18 ; iv, j5 ; v, 7-10) ; le quati;ième évangile a voulu l'ignorer,
XIL Jésus a Nazaketh
Notre auteur admet, d'après Marc (i, i4), et pour la perspective^ que le retour de Jésu» en Galilée s'est eflectué après l'arrestation de
LUC, IV, 14 153 loa
^^ Et Jésus revint, dans la vertu de l'Esprit, en Galilée, et sa renommée se répandit par toute la contrée ; ^^ et il enseignait dans les synagogues, célébré de tous.
Jean ; s'il ne le dit pas, c'est qu'il a raconté plus haut (m, ig-ai^cette arrestation. On dirait qu'il a ti'ouvé trop maigre la notice de Marc sur les débuts du ministère galiléen, et qu'il omet comme insignifiant le sommaire des premières prédications (Me. r, i5), afln de faire valoir, même avant d'avoir parlé en général de cet enseignement, la réputation que Jésus acquiert aussitôt dans toute la contrée : ce qui lui permettra d'amener tout de suite un tableau où se révélera dans son entier le mystère du salut. Le sort de Jean paraît n'être d'aucune influence par rapport à l'inauguration de l'évangile : comme le rapport établi dans Marc est artificiel (cf. Alarc, ig, 6i, 66), il est fort possible que Luc, d'après la source de Marc, fit commencer la relation évangélique, sans aucune mention de Jean, par la vocation des premiers disciples et la prédication à Gapharnaûm ; mais ce qu'on nous dit maintenant ne ressemble que de très loin à ce début.
« Et Jésus revint, dans la vertu de l'Esprit, en Galilée ». — Marc disait seulement ;« Jésus vint en Galilée ». L'on nous fait entendre ici que Jésus revient investi de la vertu d'en haut, non pas poussé par l'Esprit, mais faisant sentir autour de lui par des œuvres miraculeuses la puissance de l'Esprit, C'estce qui explique, dans la pensée du narrateur, la renommée subitement universelle dont jouit le Christ. — « Et sa renommée se répandit dans toute la contrée ». — II. ne s'agit pas de signifier que Jésus, dans sa lutte avec Satan, n'a rien perdu de la force divine qu'il a reçue au bord du Jourdain ; et le bruit qui se répand à son sujet ne peut être celui de son baptême, de sa retraite au désert et de son retour, car la divulgation de ces faits
ne serait pas précisément « sa renommée » (<pTi[j.r| -spt aÙTou), qui
est fondée sur une action personnelle. L'évangélisle ne regarde pas en arrière, mais eu avant, et il n'a ménagé une si belle entrée à Jésus que pour le conduire tout de suite à Nazareth. Il anticipe aussi les miracles, sans pourtant les mentionner expressément, et l'enseignement dans les synagogues, avec l'admiration de la foule.
« Et il enseignait dans leurs synagogues », — les synagogues des Galiléens, — «célébré de tous ». — Ainsi notre auteur rehausse-t-il les commencements du ministère galiléen, et il s'elTorce d'efiacer par là, sans y trop réussir, les inconvénients résultant de la transposition
16 Et il vint cà Nazara, où il avait été élevé ;
qu'il a opérée en mettant la prédication à Nazareth avant la vocation des pvemiei's disciples et la visite à Capharnaûrn. En apparence, il veut expliquer pourquoi Jésus n'a pas fait de Nazareth le centre de son activité ; au fond, il a voulu, dans cette scène de Nazareth, rapportée au début de la prédication évangélique, figurer la fortune ultérieure de rKvangile, A description symbolique préambule artificiel et fictif ; mais aussi dramatisation plus achevée de la mise en scène ébauchée dans Marc.
Il paraît s'accorder avec Matthieu (ia', i3) en conduisant d'abord Jésus à Nazareth, et l'on a pu conjecturer que la rencontre n'était pas fortuite. Cependant les préoccupations des deux évangélistes sont très différentes : Matthieu veut expliquer par une prophétie pourquoi Jésus a prêché au bord du lac et non dans son pays pour commencer ; il ne le conduit à Nazareth, si tant est qu'il l'y conduise, que pour l'amener à Capharnaûrn ; notre auteur, au contraire, amène tout de suite Jésus à Nazareth pour y prêcher, ce qui contredit Matthieu, et il le fait aller à Caphaimaûm parce qu'on l'a chassé de son pays, ce qui ne s'accorde pas mieux avec le pj^emier évangile. Ce n'est pas réellement pour motiver l'installation de Jésus à Caphai'naûm qu'il le fait chasser de Nazareth, car il le fait prêcher avant de se rendre dans cette dernière ville, et il a même inséré dans sa relation (iv, 23) un passage d'où il résulterait que Jésus avait déjà fait de nombreux miracles à Capharnaûrn avant de venir chercher un insuccès dans sa ville natale. L'influence de Matthieu n'est donc pas nécessaire pour expliquer la combinaison rédactionnelle adoptée dans Luc ; mais il est possible que la connaissance du premier évangile ait suggéré cette combinaison (l'emploi du nom NaÇapâj qui ne se rencontre qu'ici et Mt. iv, i3, pourrait être allégué à l'appui de cette hypothèse si toutefois cette lecture est authentique dans Matthieu), Du reste, si la transposition n'est pas douteuse, il semble que la signification symbolique du récit soit essentiellement la même dans les deux premiers évangiles et que le troisième n'ait fait que la mettre en plein relief et la développer. Le rédacteur n'a pas dû inventer lui-même les divers éléments qu'il introduit dans ce développement, mais rien n'oblige à penser qu'il les ait empruntés à une source évangélique spéciale .
« Et il vint à Nazara, où il avait été élevé ». — Dans Marc (vi, i),
;luc, IV, 17 l^o
et il entra, selon sa coutume,
le joui' du sabbat, dans la synagogue.
^^ Et il se leva pour faire la lecture,, et on lui donna le livre du prophète Isaïe ;
Jésus arrive de Gapharnaûm, où il a ressuscité la fille de Jaïr, et il est entouré de ses disciples: l'évangéliste pense à Nazareth ; mais, comme il dit « son pays », on pourrait conjecturer que le récit n'avait pas été conçu en vue de cette localité, si par ailleurs on admet que le rapport de Jésus avec Nazareth est fondé sur une étymologie artificielle et fausse de son surnom de.« Nazoréen ». Notre auteur admetrét5'^mol()gie,et il interprèle « son pays » par « Nazara où il avait été élevé ». — « Et il enlra:, selon sa coutume, le jour du sabbat, dans la synagogue ». — « Selon sa coutume » est pour la référence à la notice préliminaire (iv, i5), et non pour signifier que Jésus à Nazareth avait toujours été assidu à la synagogue (Klosteivmann, 426 ; LAGiiiVNGE, i3y). Où serait l'intérêt d'une telle remarque, et la référence à la notice préliminaire u'est-elle pas suffisamment indiquée par le texte même ?
« Et il se leva pour faire la lecture ». — Celle lecture, avec la citation prophétique et tout ce qui s'ensuit, a été intercalée par notre évangéliste dans la relation de Marc. Depuis longtemps la Loi élait lue régulièrement dans les synagogues. Notre récit prouve, ou du moins il suppose, que, déjà au temps de Jésus, l'on joignait la lecture des prophètes à celle de la Loi (cf. Act. xiii., i5 ; la scène des Actes est fictive et conçue, probablement'par le môme auteur, sur le même type que la présente).}Jésus, après la lecture de la Loi, s'offre comme lecteur de la leçon prophétique. L'auteur dit qu'il « se leva », et, plus loin (iv, ao), qu'il (( s'assit » pour faire son discours, parce que l'usage était, en effet, de lire debout le texte biblique et de s'asseoir pour le commenter. Ordinairement le président de la synagogue invitait quelqu'un deLassistance ; mais Jésus s'olTro lui-même sans attendre l'invitation. — « Ou lui donna le livre du prophète Isaïe ». — L'appariteur lui met en main l'un des volumes sacrés : c'était, par rencontre providentielle, le rouleau d'isaïe. Le texte évangélique suggère plutôt cette idée que celle d'un rouleau coulenant seulement les parties des prophètes qui servaient à la lecture publique ; et d'ailleurs il ne semble pas que le cycle des leçons prophétiques fût arrêté dès ce temps-là. En :tout cas, notre auteur, qui était fort capable d'en prendre à son aise avec la coutume juive, laisse entendre que Jésus, ayautidéroulé le volume d'isaïe, lut uu passage qui lui était tombé
156 me, IV, 18-19
et ayant déroulé le livre,
il rencontra l'endroit où il est écrit :
^^ « Esprit de Seigneur est sur moi, parce qu'il m'a oint ;
dire bonne nouvelle aux pauvres il m'a envoyé, annoncer aux captifs délivrance et aux aveugles vision, mettre les opprimés en liberté, ^^ annoncer Vannée favorable de Seigneur. »
sous les yeux et qui se trouvait être la définition prophétique de sa mission. Inutile de dire que le texte a été pris dans l'arsenal de l'apologétique chrétienne, et que l'auteur n'a pas eu de peine à le choisir comme thème de la prédication à Nazareth. Cotait un thème de prédication apostolique, et c'est à celle-ci seulement qu'il appartient, Jésus, autant qu'on en peut juger, n'ayant pas accoutumé de prêcher sa qualité de Messie, de se démontrer lui-même au moyen des prophéties.
« Et ayant déroulé le livre, il trouva l'endroit où il est écrit». — C'est le commencement d'un oracle(Lxi, i-a), cité libi'ement d'après les Septante : — « L'Esprit de Seigneur est sur moi, parce qu'il m'a oint, pour dire la bonne nouvelle aux pauvres ». — On conçoit l'importance que l'évangéliste attache à ce trait, — « Il m'a envoyé annoncer aux captifs la délivrance, et aux aveugles la vision », — le recouvrement de la vue; mais la leçon de l'hébreu : « et aux prisonniers la liberté », est préférable pour le parallélisme. Le membre de phrase: — « Mettre en liberté les opprimés », — a été importé d'un autre chapitre (lviii, 6), et se trouve compenser l'omission de « gaérir ceux qui ont le cœur brisé », avant : « annoncer aux captifs » etc. Le rythme paraît exiger que l'on construise (avec Nestlé, Zeitschr. f. n. Wiss., VIII, 77) : « parce qu'il m'a oint, dire bonne nouvelle aux pauvres il m'a envoyé,, annoncer aux captifs » etc. — « Annoncer l'année favorable de Seigneur ». — Dans l'original, c'est l'année où lahvé octroie ses faveurs; mais notre auteur entend peut-être l'année qui est « agréable » ou « salutaire» aux hommes. La citation s'ai'rête opportunément devant : « le jour de la vengeance pour notre Dieu », qui dérangerait l'application. Gomme le prophète annonçait la restauration d'Israël, il prédisait le châtiment de ses ennemis. L'an de grâce fait allusion à l'année jubilaire, où, d'après la Loi (Lév. xxv, 16), les terres aliénées devaient revenir à leurs anciens possesseurs, et les esclaves hébreux
2" Et après avoir roulé le livre, • le rendant à l'appariteur, il s'assit ; et les yeux de tous en la synagogue étaient fixés sur lui.
recouvrer leur liberté. Il va sans dire que, dans la pensée de l'évangéliste, l'esprit qui est sur Jésus est l'Esprit saint qui est descendu sur lui au baptême ; l'an de grâce est le temps de la prédication évangélique. Ceux qui, dans l'antiquité, ont. pensé que la prédication de Jésus n'avait duré qu'un an ou dix-hnit mois (Valentiniens, Clément d'Alexandrie, Origène, Tertullien) se référaient à ce passage, et l'on peut croire que déjà l'évangéliste établissait une relation entre l'année de grâce et le cadre chronologique où il enfermait la prédication du Glirist ; il identifie cette année de grâce à la quinzième de Tibère.
On remarquera que la citation, comme elle est faite, et au sens où. l'évangéliste l'entend, contient un programme de l'œuvre du Christ assez différent de celui qui est énoncé au début de Marc (i, i5) : au prochain règne de Dieu, en vue duquel on doit se repentir, se substitue l'évangile du salut pour les pauvres, de la vérité pour les ignorants, de la rédemption pour les pécheurs ; il s'agit d'instaurer l'économie chrétienne de la rédemption. Et c'est l'instauration de cette économie, plus encore que la durée, symbolique d'ailleurs, plutôt que réelle, du ministère de Jésus, qui est visée dans « l'année favorable ». La liberté de la citation ne doit pas tenir à ce que l'évangéliste cite de mémoire, mais à ce que ce passage a été arrangé pour l'usage de l'apologétique chrétienne, dans un répertoire de textes censés messianiques, exploités pour la défense de la nouvelle religion contre les Juifs, et qui ont servi aussi à construire non seulement certains dis- <;ours des Actes mais la légende même de Jésus. Tout en mettant ces paroles dans la prétendue lecture synagogaie du Christ, on n'a pas pris la peine de les conformer au texte hébreu.
« Et ayant roulé le livre pour le rendre à l'appariteur ». — lecture iaite du texte sadvé, — « il s'assit », — pour en donner le commentaire. A tant faire que d'entrer dans les détails, notre auteur aurait dû. dire que Jésus avait donné la traduction araméenne du texte lu ; mais il n'y aura pas pensé ou l'aura sous-entendu. — « Et les yeux de tous dans la synagogue étaient fixés sur lui », — l'attention étant excitée au plus haut degré, tant à cause de la réputation censée acquise déjà par l'orateur, que de la haute signification du passage, dont on pouvait attendre un commentaire vivement intéressant. — » Or il
158 Ldc, IV, 21-22
21 El. il se mil à leur (îire :
« Aujourd'hui s'accomplit celle Kcriture (qui: esl) en vos
[orciUes. »
22 Et tous lui rendaient témoignage, et ils admiraient les paroles (pleines) de gr^ce qui sortaient
[de sa bouche,, et ils disaient : '
« N'est-ce pas le fils de Joseph ? »
se mit à leur dire : « Aujourd'hui cette Ecriture s'accomplît à. vos oreilles », — c'est-à-dire : « Vous entendez celui dont parle Isaïe ».. Ou plutôt : « Aujourd'hui se idéalise l'Ecriture qui vous vient à entendre », littéralement « l'Ecriture (qui est encoire) dans vo& oreilles » (Klostekmann, ^'i6, après Wellhausen, J. Weiss). L? commentaire est brei, mais on doit supposer que le narrateur s'est contenté d'en indiquer le thème, et que Jésus, contrairement à toute vraisemblance, s'est fait à lui-même dans le détail l'appliicatiGn de la prophétie (cf. xxiv, slj). L'auteur est pressé de dire rimipression produite, qu'il décrit en s' aidant de Marc (vi, 2-3). La précision des détails descriptifs dans cette mise en scène, et l'insignifiance de la parole attribuée en propre à Jésus sont des signes de composition secondaire ; dans les anecdotes de première tradition, les traits des^ criptifs sont moins abondants,, avec plus de relief, et les paroles attribuées au Christ ne sont pas de remplissage. Ce qui va être dit touchant les sentiments de l'auditoire est parfaitement incohérent, parce que l'auteur a voulu faire admirer sans réserve le discours, tout en retenant les critiques et l'incrédulité dont parle Marc, cette incrédulité devant servir à amener la conclusion de riiistoire.
«Et tous le louaient », — littéi-alement : « lui rendaient témoignage » (cf. AcT. XXII, 12), trouvant sa démonstration bien conduite, bu plutôt peut être faisant son éloge à roccasiondudiscours(LAGRANGE, i4o) ; — « ils admiraient les paroles de la grâce qui sortaient de sa bouche ». — On est tenté d'entendre «■ paroles de la grâce », d'après l'usage de l'Ancien Testament (cf. Col. iv, 6 ; Eph.jcv, 29), au sens de « paroles agréables », étant donné que l'auditoire est censé n'avoir rien compris au fond ; mais, eu égard au style de l'auteur, la grâce pourrait être le don divin du salut (cf. Agt. xiv, 3 ; xx, 24-32), et le discours serait caractérisé d'après .son objet, non d'après l'idée que s'en fait la foule. — « Et ils disaient : « N'est-il pas le fils de Joseph ?» — La réflexion n'est pas censée faite sur le ton de l'admiration, mais au sens de Marc : l'orateur, après tout, n'est que le fils-
LUC, IV, 22 im
de Joseph, et pourquoi s'avise-t-il de faire le prophète? Seulement notre auteur a eu éoin. de n'évoquer ni le nom de la mère, dans une occasion où elle serait mentionnée sans faveur, ni ceux des frères avec le rappel des sœurs, parce que de ces frères et sœurs il ne veut point parler. La brièveté de la réflexiou fait que le sens en apparaît seulement par la suite et que le scepticisme de^l'auditoire n'est pas suffisamment'accentué pour justifier l'attitude que Jésus va prendre tout aussitôt. C'est pourquoi certains critiquer (Klostehmann. 4^6, après Welluàusen, io) tiennent pour une admiration des « belles paroles », que ne contredirait pas la remarque sur « le fils de Joseph », censée faite sans malveillance et comme un autre motif de l'admiration. Le narrateur ne paraît pas l'avoir compris ainsi, puisque Jésus va reprendre la parole comme s'il répondait .à une objection II n'y a pas lieu non plus de supposer (avec K. L. Schmidt, Der Rahmen der Geschichie Jesu, 1919, p.,4o) que l'cvangéliste aurait introduit dans " un récit primitivement indépendant et non localisé certains détails (22 b, la remarque sur le fils de Joseph, et 24) ; la localisation à Nazareth tient au fond du récit (comme le montre aussi bien 23), qui est une fiction symbolique du rédacteur exploitant la donnée de Marc. Mais l'utilisation dé Marc ne se fait pas sans maladresse.
Le Christ, en eflet,varéfuterun propos qui n'a pas été tenu, mais que le récitdeMarc aura suggéré àTespritdel'évangéliste: Jésus, encitant et commentant Isaïe, est censé avoir parlé des miracles qu'il a déjà faits, et comme il n'en a pas fait à Nazareth, — ce qui se lit dans Marc (VI, 5), mais ce que notre auteur s'est abstenu de dire, — il doit rendre raison de cette différence ; la liaison des idées entre le premier discours et celui-ci consiste en ce que le premier discours, proposition du salut aux gens de Nazareth, figure la prédication de l'Evangile aux Juifs, et le défaut ou le refus de miracle à Nazareth la réprobation d'Israël ; toute l'incohérence du récit vient de l'écrivain, qui n'arrive pas à construire un récit homogène avec les traits qu'il emprunte à Marc et le commentaire symbolique dont il les a pourvus. Au lieu de dire que Jésus n'a pu faire ou n'a pas fait de miracle à Nazareth, ce que sans doute il lui répugnait d'avouer, il suppose et lait supposer à Jésus lui-même que les gens de Nazai'eth veulent prendre les devants et provoquent insolemment le Christ à . faire des prodiges en son pays comme ailleurs : les gens de Nazareth sont les Juifs qui demandent des « signes » (I Cor- i. 22) et qui ne méritent pas d'en avoir, la volonté de la Providence étant d'ailleurs que le « prophète », non accepté dans sa patrie, soit accepté dans la genlilité.
23 Et il leur dit :
« Sans doute me citerez-vous ce proverbe : Médecin, guéris-toi.
Tout ce que nous savons être arrivé à Capbarnaûm, fais-lé encore ici, dans ton pays. »
24 Et il dit :
« Et il leur dit : « Sans doute me citerez-vous ce proverbe », — le texte dit « parabole », parce que le dicton : — «Médecin guéris-toi >, — se cite en manière de comparaison; et ce qui suit est l'appUcation que l'auditoire en est censé faire dans la circonstance présente. — «Tout ce que nous savons être arrivé à Capharnaûm,iais-Ie encore ici, dans ton pays ». — « Guéris-toi » n'est donc pas censé signifier que Jésus devrait relever par des miracles son propre prestige aux yeux de ses concitoyens, mais qu'il devrait faire des miracles chez lui avant d'en faire dehors, sinon il sera comme le médecin qui ne sait pas se guérir lui-même. Il serait parfaitement arbitraire d'entendre (avec Wellhausbn, io) cette réflexion de l'avenir, comme si Jésus disait : « Malgré la faveur que vous me témoignez, quand j'aurai fait des miracles à Capharnaûm, vous m'en demanderez». L'évangéliste a •compris Capharnaûm parmi les localité antérieurement visitées par Jésus (iv, i5), bien qu'il n'ait point alors parlé de miracles et qu'il s'exprime ensuite (iv, 3i) au sujet de Capharnaûm comme si Jésus y venait pour la première fois. Derinère ce récit mal équilibré il faut voir l'idée que le récit fait valoir : rien ne sert de dire que Nazareth touche de plus près à Jésus que Capharnaûm, et les Juifs peuvent dénigrer un Messie qui n'est pas venu en roi d'fsi'aël ; cela devait être, et la réprobation des Juifs, la conversion des Gentils étaient figurées dans l'histoire d'Elie chez la veuve de Sarepta, dans la guérisondeNaaman le Syrien par les instructions d'Elisée ; et cela d'abord est conforme à un autre dicton qui court sur les prophètes.
La reprise : — « Et il dit », — sert à séparer les propos attribués aux Juifs de ce que Jésus veut y répondre ; mais elle n'était pas nécessaire, le commencement de la réplique: « En vérité je vous dit », excluant toute amphibologie ; de telles reprises marquent souvent dans les synoptiques, soit le passage d'une source à une autre, soit le retour à la soui'ce après un écart de l'évangéliste ; ici l'auteur rejoint Marc (vi, 4)i après s'en être écarté pour citer le proverbe du •médecin. Il n'est pas probable que ce dernier ait été emprunté à une
« En vérité je vous dis
que nul prophète n'est en crédit dans son pays.
25 Et pour vérité je vous dis :
il était beaucoup de veuves, au temps d'Elie, en Isra(il, quand fut fermé le ciel durant trois ans et six mois, d'où advint famine grande en tout le territoire,
source évangélique; sans cloute n'était-il pas nécessaire d'être médecin soi-même pour l'introduire dans le présent récit ; mais on y peut voir comment de tels dictons ont enrichi l'enseignement et môme la légende évangélique. Notre auteur applique, assez gauchement, au cas de Jésus le dicton du médecin ; mais le dicton sur le prophète qui n'est pas honoré chez lui a dû n'être appliqué au Christ que dans la tradition, et ce dicton autour duquel roule l'anecdote de Jésus à ' Nazareth pourrait bien l'avoir suggérée (Bulïmann, i5). Le dicton sur le prophète et le dicton sur le médecin sont réunis et présentés comme enseignements de Jésus dans un des Logia dits de Behnesa : « Point n'a crédit prophète en son pays, ni médecin ne lait cure parmi ses connaissances ». D'aucuns (Bultmann, i5, après Wendlinget Preuscheni estiment que le double dicton est, en cette forme, antérieur aux récits de Mai'c ; à supposer qu il en soit ainsi, l'authenticité du proverbe comme parole de Jésus n'en serait pas mieux gai'antie ; mais n'a-t-on pu le construire aussi bien d'après le troisième évangile ? En tout cas, les deux dictons ont une origine distincte (pour le dicton du médecin, voir exemples dans Klosteumann 4^7), et c'est dans la tradition chrétienne qu'on les a, rapprochés.
« En vérité Je vous dis que nul prophète n'est en crédit dans son pays )). — Notre auteur se garde bien d'ajouter : « parmi ses parents et dans sa rnaison », ne voulant rien dire sur la famille ; mais il a voulu retenir le principal de la sentence, élément essentiel du récit dans Marc, bien que lecontexten'y convienne plus guère. Jésus, dans Marc, peut bien dire, en se voyant mal reçu à Nazareth, qu'un prophète n'est pas honoré dans son pays ; ce n'est pas motif pour que le prophète, avant toute manifestation d'hostilité, se refuse à faire le miracle qu'on pourra lui demander en preuve de sa mission ; il n'y a pas non plus de rapport entre le cas du prophète dédaigné chez lui et les exemples d'Elie et d'Elisée, Elle n'ayant pas été précisément honoré à Sarepta, et Elisée, n'ayant jamais été méprisé en Israël. L'artifice est sensible dans la suture rédactionnelle.
« Or pour vérité je vous dis » — a Pour vérité » (ÉTv'àXTjôeta;) est A. LoisY. — UEvangile selon Luc. ii
2" et ce n'est à aucune d'elles que fut envoyé Elle ;
mais à Savepta de Sidon, chez une femme veiwe. - '' Et il étail beaucoup de lépreux en Israël, sous Elisée le prophôle,
et aucun d'eux ne fut purifié, mais bien Naaman le Syrien. »
une variante du coutumier amen, afin d'atténuer l'efTet désagréable de la répétition. Ici l'auteur ne pouvait découper le discours en intercalant : « et il dit » ; et sans la formule qu'il glisse entre le proverbe et les exemples,, on aurait ti*op senti que ceux-ci n'étaient pas en correspondance avec celui-là. Dans l'esprit de i'évangéliste et à l'arrière-plan du discours, l'accord se fait entre les exemples et le proverbe, qui ne concerne pas réellement la fâcheuse réception faite à Jésus par les gens de Nazareth mais l'attitude générale des Juifs à l'égai'd du Christ et du christianisme. Les exemples ne sont pas à prendre non plus dans leur signifl.cation littérale : comme Jésus s'abstenant de faire des miracles à Nazareth, figure le relus providentiel du salut aux Juifs, Elie à Sarepta, Naaman le Syrien figurent le don du salut aux Gentils. A prendre les exemples à la lettre, Jésus dirait qu'il fait des miracles à Capharnaûm et qu'il n'en fait pas à Narareth, tout comme Elic, lors de la grande famine, alla demeurer chez une veuve de Sarepta (I Rois, viii, i6), bien qu'il ne manquât pas de veuves en Israël, et comme Elisée guérit un Syrien de la lèpi-e (II Uois, v, i-i4). quoiqu'il y eut en Israël beaucoup de lépreux; la comparaison manquerait d'équilibre, etl'ùn ne voit pas comment Capharnaûm et ses malades pourraient être mis en parallèle avec Sarepta et Naaman, si Nazareth et Capharnaûm n'intervenaient dans ce tableau comme y figurant respectivement le juda'i'sme et la gentilité chrétienne. Mais il est évident que Jésus, à aucune époque de son ministère, n'a émis pareille association d'idées. C'est la tradition d'abord qui aura utilisé ces exemples en justification de la propagande chrétienne auprès des Gentils (cf. Bultmann, iG).
« 11 y avait beaucoup de veuves au temps d'Elie en Israël, quand le ciel lut lermé durant trois ans et six mois ». — Le livre des Rois (I, XVII, I ; xviii, i) dit « trois ans » ; l'épître de Jacques (x, l'j) dit aussi : « trois ans et six mois » ; les six mois n'ont pas dû être ajoutés par simple réflexion sur le récit des Rois pour en commenter les indications, mais parce que trois ans et demi, la moitié de sept, nombre parfait, la demi-semaine d'année, conviennent à un temps de malheur et sont en effet assignés dans Daniel (vu, aS ; xii, 'j) et dans l'Apocalypse (xi, 43 ; XII, i4 ; XIII, 5) au temps d'alUiclion qui doit précéder
LUC, IV, 28 IW lf>3
28 El lous furent remplis (le colère,
dans la synagogue, en entendant cela, 2" et s'étant levés, ils le chassèrent hors de \a ville,
et ils le menèrent jusqu'au sommet du mont
où leur ville était bàlie,
afin de le précipiter ; ^" mais lui, passant au milieu d'eux, s'en alla.
r avènement du règne de Dieu ou la parousie du Christ. Notre auteur a pu l 'entendre en figure, non du ministère personnel de Jésus, — ce qui en ferait concorder la durée avec la chronologie johannique, — mais du temps de la prédication chez les Gentils avant le grand avènement : N'est-il pas vrai qu'une grande famine spirituelle règne dans le monde, pendant que le nouvel Elie, le Christ de la prédication apostolique, est chez lia veuve deSarepta, c'est-à-dire que l'Eglise sei'ecrute sous la persécution parmi les Gentils ? — « Et ce n'est près d'aucune d'elles qu'Elie fut envoyé, mais à Sareptade Sidon, près d'une femme veuve ». — Peut-être l'auteur avait-il écrit : « femme syrienne », c'est- à-di)'e « païenne », et la répétition du mot « veuve » provient-elle d'une erreur de transcription favorisée par l'influence du récit des Rois (I, xvri, 9 ; substitution de x'qpxv à Tupav ; Wellhausen, ii. L'hypothèse d'un original araméen n'est pasnécessalre pour expliquer celte confusion d'ailleurs problématique). — « Et il y avait beaucoup de lépreux en Israël sous le prophète Elisée », — c'est-à-dire en sou temps (on n'est pasobligc de voir là uneallusion spéciale à II Rois, vu, 3), — « etpas un d'eux ne lut purifié », t- miraculeusement guéri par lui; on ne raconte pas qu'aucun lépreux israélite ait été guéri par Elisée, — « mais Naaman le Syi'ien ». — Lèpre et purification correspondent dans l'application au péché et au salut.
((■ Et tous dans la synagogue furent remplis de colère en entendant cela ». — La fureur est aussi universelle que l'avait été l'admi-
ralion « Et s'étant levés, ils le chassèrent hors de la ville et le
menèrent jusqu'au sommet de la montagne où leur ville était bâtie, afin de le précipiter ». — Une laut pas demander pourquoi une fureur si grande ne choisit pas un moyen plus expéditif de se satisfaire. Et il paraîll aussi qu'on a peine aujourd'hui à retrouver l'endroit d'où Jésus aurait pu être ainsi précipité (cf. Laguange, i44)- H est superflu de le rechercher. — « Mais lui, passant au milieu d'eux, s'en alla. » — Notre auteur corrige apparemment le défaut de miracles à Nazareth X^ar une manifestation de la puissance divine qui est beaucoup plus
*^ El il descendit à Capharnaûni, ville de Galilée; et il les enseignait le jour du sabbat ; 3* et ils étaient surpris de son enseignement, parce qu'avec autorité il parlait.
miraculeuse que les guérisons. Les conditions de ce départ extraordinaire ne sont pas autrement précisées, et la perspective reste vague, parce qu'il s'agit beaucoup moins de cette évasion inconcevable que du sort final du Christ et de l'Evangile : le -Christ échappe dans la gloire de son immortalité à la mort que les Juifs ont voulu lui infliger,, et la foi du Christ, repoussée et persécutée par lesmêmes Juifs, fait son chemin parmi les nations. Tel est le thème général delà démonstration poursuivie par le rédacteur des Actes, et c'est sûrement le même rédacteur qui opère ici, avec la même hardiesse et la même gaucherie que dans son remaniement du second livre à Théophile. Ce n'est pas précisément ce qu'annonçait l'auteur du prologue, quand il se disait prêt à raconter les choses avec suite et selon la réalité.
' XIII. JÉSUS A Caphabnaum
L'hérétique Marcion mettait au point où nous sommes parvenus le commencement de son évangile : « L'an quinzième de Tibère César, aux temps de Ponce Pilate, Jésus descendit à Gapharnaùm » ; et c'est bien à partir de cet endroit que l'on peut, avec vraisemblance reconnaître des éléments qui ont pu figurer dans l'évangile de Luc ; maisii^ est fort douteux que l'hérétique Marcion ait eu entre les mains un texte de Luc autre que celui de l'Eglise, xjlus ancien et plus authentique ; il s'est contenté de manipuler celui-ci, car il a retenu le précédent récit de la visite à Nazareth, qu'il logeait au beau milieu de la px'emière journée de Capharnaûm (avant iv, 4o-4i) î il aura le récit de la pêche miraculeuse, etc. etc. ; s'il a restitué à peu près les premières lignes du premier livre à Théophile, on peut croire qu'il ne l'a pas fait exprès.
(( Et il descendit à Capharnaûm, ville de Galilée ». — Notre évangile va rejoindre Marc (i, 21-28) dans le récit de la première prédication à Capharnaûm ; mais, dans Mai'c, Jésus arrive à Capharnaûm avec les quatre disciples qu'il a recrutés au bord du lac en revenant du désert ; dans notre évangile, Jésus arrive seul de Nazareth ; Capharnaûm est dite « ville de Galilée », comme s'il n'en avait pas été question auparavant ; la notice dénonce donc la transposition
»^ Et dans la synagogue élait un homme ayant esprit de démon impur ; et il cria à pleine voix :
^* « Hé I qu'y a-t-il entre nous et toi, Jésus Nazarène? Viens-tu nous perdre?
Je sais qui tu es : le saint de Dieu. »
2^ Et Jésus le menaça, disant :
« Tais-toi, et sors de lui. »
Et le démon, le jetant au milieu, sortit de lui sans lui faire aucun mal.,
du voyage à Nazareth, et elle prouve aussi que ni l'auteur, ni ses premiers lecteurs n'étaient familiarisés avec la géographie de la Palestine.— « Et il les enseignait le jour du sabbat». — Il va de soi que c'est « dans la synagogue », comme le dit expressément Marc (i, ai) ; mais le rédacteur a déjà mentionné par deux fois (tv, i5, i6)les synagogues comme lieu ordinaire de la prédication. — « Ils étaient surpris de son enseignement, parce que sa parole avait de l'autorité ». — On omet la comparaison avec « les scribes » (Me. i, 22).
« Et dans la synagogue était un homme qui avait un esprit de ■démon impur », — Marc (1,21): «un homme enespi'it impur », — « et il cria tout haut ». — Les hommes inspirés, quelque soit l'esprit qui les anime, divin ou diabolique, ont accoutumé de crier ainsi. Marc (i, 28) dit seulement : « cria », i^éservant le grand cri pour la convulsion finale. — « Laisse », — c'est-à-dire « laisse-nous en paix », à moins qu'il ne faille voir là une interjection exprimant une surprise désagréable (Lagra-ng-e, i49)- Mot ajouté dans la l'édaction de Luc. — a Qu'y a-t-il entre nous et toi, Jésus Nazarène ? » — L'épithète «, nazarène » est ici par influence de Marc, Luc disant ordinairement « nazoréen » (Na^wpaïoç) , seule forme qui soit employée dans les Actes. — « Viens-tu nous perdre ? Je sais », — Marc : « nous savons» — « qui tu es, le saint de Dieu ». — Le possédé de Gérasa dira « fils de Dieu » (viii, a8 ; Me. v, 7). Ces récits de démoniaques ont été conçus en rapport avec la notion du « fils de Dieu », non précisément avec la notion du Messie juif. — « Et Jésus le menaça, disant : « Tais toi, et sors de lui ». Et le jetant » — par terre — <( au milieu » — de l'assistance, — « le démon sortit de lui sans lui iaire aucun mal ». — Marc (i, 26) : « Et l'esprit impur, le secouant ■et poussant un grand cri, sortit de lui ». Notre auteur, qui a anticipé le grand cri, amplifie la secousse, et, pour mieux marquer la puissance
3" El ce fut étonneraient chez tous, et ils conversaient entre eux, disant : « Qu'est-ce que ce discours, pour qu'avec autorité et puissance il commande aux esprits impurs et qu'ils s'en aillent ! » ^' Et se répandait bruit de lui en tout lieu d'alentour.
38 Or, se retirant de la synagogue, il entra dans la maison de Simon ; mais la belle-mère de Simon était prise de grosse fièvre, et on le pria à son sujet.
^° Et s'étant penché sur elle, il menaça la fièvre, et (la fièvre) la quitta : .
et s'étant levée à l'instant, elle les servait.
de l'exoi'cisme, il note que le démon est sorti sans endommager le possédé. La « saveur médicale » (Lagrange, i5i) des expi'essions est assurément moins sensible que le relief ajouté au miracle. — « Et il y eut étonnement chez tous, et ils conversaient entre eux,, disant : <( Qu'est-ce que ce discours, qu'il commande avec autorité », — dans Marc (i, a;^) le rappel de l'autorité vise « l'enseignement » donné avant le miracle, — « et puissance aux esprits impurs, et qu'ils s'en aillent?» Et il se répandit un bruit à son sujet», — Marc(i, 28). « Et. sa renommée se répandit aussitôt de toutes parts », — « en tout lieu d'alentour ». — Mai'c; « dans tous les alentours en Galilée ».On sent moins, dans notre évangile, que le récit d'exorcisme, conçu d'après un type donné, et enrichi par Marc de la confession messianique (BuLTMANN, 124), vient en surcharge du récit de prédication.
« Or, ayant quitté la synagogue, il entra dans la maison de Simon». — Dans Marc (i, 29), Jésus az'rive a vec les quatre disciples ; dans notre; évangile, on ne sait pas qui est Simon ni comment il se fait que Jésus vient chez lui ; et l'on dirait que la Providence ou l'Esprit le conduit dans cette maison pour guérir la belle-mèx'e du propriétaire. — « Et la belle-mère de Simon était atteinte d'une grosse fièvre ». — Marc (i,3o) dit seulement qu'elle s'était couchée ayant la fièvre ». A maladie, plus grave, guérison plus merveilleuse, — « Et ils le prièrent à son sujet ». — Dans notre récit, on ne voit pas bien qui fait cette prière, . et Marc ne parlait pas de prière fox'melle. — « Et se tenant au-dessus d'elle, il menaça la fièvre, et la fièvre la quitta. ». — On dirait que Jésus exorcise la fièvre ou le démon de la fièvi'c. Marc (i, 3i) était
^° El après le coucher du soleil, tous ceux qui avaient malades de maladies quelconques les amenèrent vers lui ;
et lui, à chacun d'eux imposant les mains, les guérissait. ^ ^^Or il sortait aussi des démons de plusieurs, criant et disant : « Tu es le Fils de Dieu.» Et les menaçant, il les empêchait de parler, parce qu'ils savaient qu'il était le Christ.
moins dramatique : « Et s'étant approché, il la fit lever en la prenant par la main », etc. — « Et s'élant levée à l'instant », — n à l'instant » (Tïapajj^priaa) est de notre auteur, pour relever le miracle, — « elle les « servait ». Ce « les » vient de Marc, qui a nommé les disciples.
« Mais, après le coucherdu soleil, tous ceux qui avaient des malades de quelque maladie que ce fût les amenèrent vers lui ». — Marc (i, 32) : « On amenait vers lui tous les malades et les possédés ». Notre auteur comprend les possédés parmi les malades. Il omet ce que dit Mare (i, 33) du rassemblement de toute la ville. — « En imposant les mains à chacun d'eux, il les guérit ». — Marcfr, 34) ne disait rien du mode de guérison, que notre auteur emprunte à d'autres récits (on peut songer à Me. vi, 5, non utilisé dans Le. iv, i6-3o), et il disait seulement que « beaucoup » de malades furent guéi'is, « beaucoup » de démons chassés ; ici tous les malades sont guéris, et comme si l'auteur ne distinguait pas la maladie de la possession, il remarque, en explication des guérisons, que de plusieurs malades sortirent des démons. — «Or il sortait aussi des démons de plusieui's, criant et disant : « ïu es le Fils de Dieu ». —Trait anticipé de Marc (m, ti). Nbli'e auteur paraphrase les indications plus brèves de celui-ci, qui se borne à dire que Jésus «ne laissait pas parler» les démons chassés, « parce qu'ils le connaissaient ». — « Et les menaçant, il les empêchait de parler, parce qu'ils savaient qu'il était le Christ >>. — « Christ » et « B^ils de Dieu » sont donc pour notre auteur expressions interchangeables. Il est de toute vraisemblance que Luc présentait Jésus en « Blls de Dieu », Comment « le monde démoniaque » est-il si « bien informé » (Lagrange, i53), il est superflu de se le demander ; mais on peut douter que, môme dans la pensée de l'évangéliste, ce soit à raison de l'expérience faite par le diable lors de la tentation. Les démons ont tout l'air, dès qu'ils rencontrent Jésus, de reconnaître en lui le Chi'ist, sans doute par l'impression qu'ils ont de son pouvoir
*2 Et le jour venu, il sorlit pour se rendre en lieu désert ; et les Ibules le cherchaient, et elles vinrent jusqu'à lui.
Et ils insistaient près de lui pour qu'il ne s'éloignât pas
[d'eux ; *^ mais il leur dit : « Aussi aux autres villes il me faut annoncer le royaume de Dieu ; car c'est pour cela que je suis envoyé. »
^* Et il allait prêchant dans les synagogues de la Judée.
souverain. Cette particularilé n'est point à expliquer par la psychologie des démons mais par celle des évangélistes (cf. Marc, ^S),
« Or, le jour venu », — Marc (i, 35) : « le matin, bien avant le jour», — « il sortit pour se rendre eu lieu désert », — Marc ajoute : « et là il priait ». Bien qu'il aime à montrer Jésus en prière, notre auteur réserve ce trait pour d'autres cii-constances, ne trouvant point en celle-ci motif à prière. — « El les foules le cherchaient ». — Dans Marc (i, 36), c'est, beaucoup plus naturellement, Simon avec les trois autres disciples ; mais notre auteur ne peut encore disposer des disciples. De plus, comme Jésus est parti « le jour venu », les gens auraient dû le voir et le retenir, au lieu de courir après lui. — « Elles vinrent jusqu'à lui et elles insistaient pour qu'il ne les quittât point ». — Transj)osition de ce que les disciples disent à Jésus dans Marc (i, 3^) : « Tout le monde te cherche ». — Mais il leur dit : « Il me faut annoncer aussi aux autres villes le royaume de Dieu » . — Déclaration plus solennelle que la réponse aux disciples dans Marc (i, 38) : « Allons ailleurs, dans les bourgades voisines, pour que j'y prêche aussi », où il s'agit d'intention personnelle, non d'obligation supérieure. — « Parce que je suis envoyé à cet effet ». — Telle est la loi de ma vocation, l'objet de la mission qui m'est donnée d'en haut. Marc : « car c'est pour cela que je suis parti », donne la simple explication du départ.
« Et il allait prêchant dans toutes les synagogues de la Judée ». — Marc (i, 39) : « prêchant dans leurs synagogues par toute la Galilée, et chassant les démons ». Notre auteur n'a pas jugé nécessaire de mentionner expressément les exorcismes ; mais la source de Marc pouvait bien aussi, en cet endroit, ne mentionner que la prédication. La plupart des témoins de Luc lisent : « la Galilée », mais ce doit être par influence de Marc et de Matthieu (iv, 23), et parce que « la Judée » (leçon de Ss. mss. B C L, etc.) fait difficulté. Mais l'auteur a
•^ Or advint : comme la foule s'aKroupait vers lui et écoutait la parole de Dieu,
et que lui même se tenait au bord du lac de Gennésaret, * il vit deux barques arrêtées au bord du lac; mais les pêcheurs, en étant descendus, lavaient les filets.
dû entendre par Judée la Palestine Ccf. i, 5), non la Jude'e proprement dite, et sans préjuger pour ce temps une mission à Jérusalem. Dans notre évangile les chapitres in-iv servent d'introduction au ministère gallléen (v-ix, 56) ; on n'y a pu glisser sans autre détail un fait aussi considérable qu'une tournée de prédication à Jérusalem et en Judée ; mais comme la mission des soixante-douze disciples et le passage de Jésus en Saraarie figurent l'évangélisation des Gentils, il se pourrait que le mot Judée eût été choisi par le rédacteur avec l'arrière pensée de figurer par le ministère galiléen la prédication aux Juifs.