XVI. Le paralytique
« Et il advint, un certain jour, qu'il était à enseigner». — L'auteur ayant eiïacé antérieurement le soin que Jésus prenait de se cacher, s'abstient dédire, avec Marc (ti, 1-2), que Jésus est rentré en secret à Gapharnaûm, où il s'est vu de nouveau assiégé parla Ibule dans la maison.de Pierre dès que sa présence a été connue. Là guéi'ison du paralytique va donc se passer dans un certain lieu, un certain jour (littéralement : «un des jours » ;cf. v, 12, « une des villes »), pendant la gi-ande tournée de prédication que Jésus a commencée après les miracles de Gapharnaûm (iv, 44)- Peut-être l'évangéliste a-t-il craint d'enfermer la prédication de Jésus dans un cercle trop étroit. Gomme il n'admet pas que le Chinst se cache, il le montre' dès Talsord enseignant, et, sans dire que Jésus est dans une maison, il lui donne pour auditoire, non une troupe vulgaire de capharnaïtes, mais des pharisiens et des scribes venus de toute la Galilée et la Judée, notamment de Jérusalem,
« Et il y avait assis » — devant lui — « des pharisiens et des docteurs de la Loi ». — La présence des scribes (vo[j.o5i5â.jxaXo(;, employé ' ici, éclaire le sens de 7pa[/.p.aT£tjç,par lequel seront désignés ultérieurement les mêmes personnages ; Lagrange, i65) a été déduite du récit même, Marc (11, 6) la signalant un peu plus loin ; pour grossir l'auditoire notre auteur leur associe les pharisiens. — « Qui étaient venus de toutes les bourgades delà Galilée, de la Judée et de Jérusalem ». — Scribes et pharisiens sont censés venus de toutela Palestine, par anticipation de ce qu'on lit au chapitre suivant de Marc (ni, 7-8), et avec exagération de cette donnée. Les scribes et les pharisiens ne forment pas deux catégories distinctes de personnes, car pharisien est un nom.
18 Et se présentèrent des hommes portant sur Ht un individu qui était paralysé ; et ils chercliaient à l'introduire et à le mettre devant lui.
^® Et ne trouvant pas moyen de l'introduire à cause de la
[foule,, étant montés sur le toit, à travers les tuiles ils le descendirent, avec la couchette, au milieu, devant Jésus.
de parti, docteur un nom de profession, et la plupart des scribes oa légistes étaient pharisiens ; mais on peut supposer que tous les pharisiens présents n'étaient pas docteurs. Quoi qu'il en soit,ces personnages n'auraient été qu'une minorité dans l'assistance populaire, et Marc dit : « quelquesscribes » ; notre auteur a voulu donner au Christ un auditoire savant, et.il parlera plus loin de la foule du peuple comme si elle était tout entière dehors, bien que cette foule représente en fait l'élément galiléen du rassen^blement. Pour relever encore la mise en scène, le nai'rateur ajoute que Jésus était ce jour-là en veine d'action miraculeuse. — « Et vertu de Seigneur ». — de Dieu, — « était à. ce qu'il fît guérison » — Les guérisons se font par la vertu de l'Esprit divin qui est en Jésus et qvi'on doit supposer plus agissante en certains moments. C'est la vertu qui le pousse à vouloir ces guérisons et qui les réalise. Une excitation particulière de cette vertu semblerait donc avoir été requise pour la cure extraordinaire qui va se produire. La leçon vulgaire : « et vei^tu de Seigneur était à les guérir » (substitution de aÙTOi^ç à aùrôv), outre qu'elle est moins • autorisée en tradition textuelle, s'accorde mal avec le contexte, où il n'a encore été question que des pharisiens et des docteurs; de plus elle paraît entendre de Jésus le mot « Seigneur » (xup'.oç), qui, sans article, est dans nos récits une désignation de lahvé, conformément, à l'usage des Septante.
Et arrivèrent des hom ues » — dans Marc (ii, 3): « quatre », — « portant sur lit (xXi'vti, plus loin xX-.vtBiov, au lieu du xpâ[3aTTov de Marc) un individu qui était paralysé (7:ap-y,X£Xu[j,£vo;,plus médical, nous ■ assure-t-on, que TrapaAuxixo; ; mais la rythmique aussi s'en arrange mieux) et ils cherchaient à l'introduire », - dans la maison où l'évangéliste a négligé de dire qu'était Jésus, — « et à le mettre devant lui. Et ne trouvant pas moyen de l'introduire à cause de la foule ». — La répétition alourdit le récit ; niciiis il faut bien parler maintenant
^° Et voyant leur foi, il dit : « Homme, te sont remis tes péchés. »
^^ El se mirent à raisonner les scribes et les pharisiens, disant :
« Quel est celui-ci qui profère blasphèmes ?
Qui peut remettre péchés, si ce n'est Dieu seul ?
^'^ Mais Jésus, pénétrant leurs pensées, répondit etieur dit":
« Pourquoi raisonnez- vous en vos cœurs? 23 Quel est le plus facile, ou de dire : « Tes péchés te sont remis », ou de dire : « Lève-toi et marche » ?
de la foule, qui n'a pas été mentionnée d'abord. — « Etant montés sur le toit, ils le descendirent à travers les tuiles ». ^-11 semblerait que le rédacteur se figure le toit de la maison comrne ceux de son pays, non pas en terrasse, mais en pente et couvert de tuiles ; mais ce peut être par inadvertance qu'il parle de tuiles (8ià xiov xepdcixwv suppose une opération plus simple queàTrsffTÉ'yacavT-Jiv Gxiyr^^j... àçopûÇav- Tsr, de Me. ii, 4 ; sur les maisons et toits de Palestine, voir Kloster- MANN, 434 j pour l'histoire ancienne de l'habitation, Vincent, Canaan, 70SS). -^ « Avec la couchette, au milieu » — de l'assistance,
— « devant Jésus ».
«Et voyant leur foi, il dit : «Homme ».— Marc (ii,5) disait plus familièrement : « enfant ». — « Tes péchés te sont pardonnes ». Et les scribes et les pharisiens », — Marc (11, 6] : « quelques scribes », — « se mirent à raisonner, disant : « Qui est celui-ci, qui proîère des. blasphèmes ? » — Mise en phrase de Marc (11, ^) : « Gomment celui-ci pai'le-t-il de la sorte ? 11 blasphème !» — « Qui peut remettre les péchés,si ce n'est Dieu seul?» Mais Jésus, connaissant leurs pensées »,
— Marc (ir, 8) ; « connaissant par son esprit qu'ils raisonnaient ainsi en eux-mêmes », — « répondit, leur disant : « Qu'avez-vous à raisonner dans vos cœurs ? Quel est le plus facile, (ou) de dire : « Tes péchés sont pardonnes » ; ou de dire: « Lève-toi », — Marc (11, 9) ajoute : « prends ton lit », — « et marche » ? Mais pour que vous sachiez que le Fils de l'homme », — les trois synoptiques gardent fidèlement ce titre significatif, — « a pouvoir de remettre les
2* Mais afin que vous sachiez que le Fils de l'homme a pouvoir sur la terre de remellrc péchés »,
Il dit au paralysé :
« Je te dis : Lève-toi, et, prenant la couchette, ■va dans ta maison. » '
^^ Et s'étant aussitôt levé devant eux, prenant (le lit) où il gisait, il s'en alla dans sa maison, en glorifiant Dieu.
*" Et stupeur s'empara de tous, et ils glorifiaient Dieu ; et ils furent remplis de crainte, disant : « Nous avqns vu merveilles aujourd'hui. »
péchés », il dit au paralysé : «Je te dis, lève-toi, prends ta couchelle et va dans ta maison ». — La surcharge (Me. ii, 5 b-io) concernant le pouvoir qui appartient au Fils de rhomnié de remettre les péchés n'a été atténuée ni dans Luc, ni dans Matthieu.
« Et s'étant levé à l'instant devant eux », — Marc (ii, la), qui pense à la foule, dit: « en présence de tous », rapportant cette indication à la sortie, — « prenant le lit où il gisait», — Marc : « son lit », — « il s'en alla dans sa maison, glorifiant Dieu » . — Notre auteur pense que le miraculé a dû louer Dieu ; Marc ne le dit que de la foule. — « Et la stupeur s'empara de tous, et ils glorifiaient Dieu, et ils étaienti-emplis de crainte », — Membre de phrase qui vient en surcharge (il est omis dans Ss) et qui fait double emploi avec : « et la stupeur s'empara de tous » ; apx'ès ; « ils glorifiaient Dieu », on n'attendrait que — « disant : « Nous avons vu des choses étonnantes aujourd'hui ». — Toutefois, étant donné que l'auteur n'a égard qu'à l'impression des scribes et des pharisiens, on peut se demander si la leçon du ms. D ne serait pas la meilleure: « Et ils furent remplis de crainte, disant : « Nous avons vu des choses étonnantes en ce jour », ce manuscrit n'ayant pas : « et la stupeur s'empara de tous et ils glorifiaient Dieu », qui pourrait avoir été ajouté d'après Marc. L'évangéliste n'aurait pas voulu que les pharisiens louassent Dieu du miracle, et ce serait pour ce motif, non pour ne pas laisser entendre que la guérison du paralytique fut le plus grand des miracles accomplis jusqu'alors par Jésus, qu'il aui'ait atténué les propos de la foule dans Marc: « Nous n'avons jamais rien de vu de pareil ». Mais la lo(;,on, du msi D aurait l'in-
*^ Et après cela il sortit, et il remarqua ua publicain nommé Lévi, assis au péage, et il lui dit : « Suis-moi. »
«s El quittant tout, (celui-ci) se leva (et) le suivit,
•convénient de terminer le récit par une 'strophe incomplète ; il est donc probable que la donnée de Marc a été ici paraphrasée.
La guérison du paralytique a été conçue d'abord comme un miracle accordé à la foi. On y a, dans le second évangile, inséré tout un •développement sur le pouvoir qu'a le Fils de" l'homme de remettre les péchés, ce qui donne au récit le sens mystique qui semble appartenir à la guérison du lépreux et inaugure en même temps une série, artificiellement construite, de débats entre Jésus et les pharisiens. Ainsi complétée l'anecdote plaide, pour la communauté, le droit de remettre les péchés au nom de Jésus, et. sans doute a. t-elle acquis sa forme définitive dans l'Eglise hellénochrétienne (entendre ici « Fils de l'homme » comme équivalant à « homme », et supposerles péchés remis au nom de Dieu, dans la communauté judéochrétienne, hypothèse envisagée par Bultmann, 7, semble moins conforme à l'esprit du récit).
XVII, Lévi. Les publicains. Le jeune
(( Et après cela il sortit ». — L'auteur suit Marc (11, i3), ; mais « après cela il sortit » est plus vague encore que: « et il sortit de nouveau du côté de la mer » ; Marc ajoute que le peuple suivait Jésus et que Jésus l'instruisait. On peut croire que ces détails ont été omis ici parce qu'ils ont été anticipés au commencement du chapitre (v, i). — ^ « Et il vit », — il remarqua (èOeàdato) — « un publicain nommé Lévi » . — Marc : « Et en passant, il vit (sISev) Lévi d'Alphée ». Notre évangile omet comme superflu le nom du père et dit expressément la profession du personnage, que Marc jugeait s.uflisarament indiquée par ce qui suit. — « Assis au bureau du péage ; et il lui dit : « Suis-moi». Et quittant tout, il le suivit ». — Ce ne doit pas être sans raison que Marc avait omis de dire: « et quittant tout »,qui s'accorde mal avec la réception que Lévi va faire à Jésus danssa maison.; mais ce serait sans doute apologiser contre l'évangélist'e lui-même ■que de réduire (avec Klostermann, 435) l'abandon de « tout » à
^» Et Lévi lui fit grand festin
dans sa maison.
Et il y avait fojule nombreuse de publicains
et d'autres qui étaient avec eux à table ; ^"et murmuraient les pharisiens et leurs scribes,
disant à ses disciples :
« Pourquoi avec publicains et pécheurs
mangez-vous et buvez-vous ? »
31 Et répondant, Jésus leur dit :
« Pas n'ont besoin
les bien portants de médecin,
mais les mal portants.
^2 Je ne suis pas venu appeler justes
mais pécheurs à pénitence. »
l'abandon de la pi'ofession, avec la conservation de tout le veste. Marc s'intéressait au fait comme à une vocation de publicain ; notre auteur veut que cette vocation soit selon la règle de la perfection chrétienne, et Ton peut voir que Matthieu (ix, 9) y trouve une vocation d'apôtre. On ne saura jamais ce que fut cette vocation, ni même si elle fut réelle ; car elle pourrait être typique des recrues faites par le christianisme dans le monde des « pécheurs. »
« Et Lévi lui fit grand festin dans sa maison ». — Mise au net de Marc (11, ï5):« Et iladvintque (Jésus)se mita table dans sa maison».
— « Et il y avait Ibule nombreuses de publicains et d'autres » , — Marc : « et de pécheurs », 7— « qui étaient à table avec eux », — Marc : « avec Jésus et ses disciples ». La suite (v, 3o) montre que notre auteur aussi suppose les disciples présents ; ainsi « avec eux » doit s'entendre deJésus et de ses disciples attablés chez Lévi. Sil'évangéliste a évité de dire qu'il y eût des « pécheurs » à table avec Jésus, c'est, ou bien qu'il n'a pas compris la portée réelle de l'expression, ou plutôt qu'il a craint une méprise de ses lecteurs ; il ne mettra le mot « pécheurs » que dans la bouche des pharisiens. — « Et les pharisiens et leurs scribes », — c'est le même personnel que dans l'histoire du paralytique (v, 15) ; Marc (11, 16) : « les scribes des pharisiens »,
— (f murmuraient, disant à ses disciples : « Pourquoi mangez-vous ■et buvez-vous avec les publicains et les pécheurs ?» — Marc : « Il mange avec les publicains et les pécheurs ! » Dans Luc la critique s'adresse directement aux disciples, dont la présence n'avait pas été
d84 LUC, V, 33
33 Mais eux lui dirent :
« Les disciples de Jean jeûnent Iréquemment, et prières ils l'ont,
et pareillement ceux des pharisiens ; mais les tiens mangent et boivent. »
mentionnée ; il va sans dire que le blâme atteint aussi bien Jésus^ qu'il soit ou non compris dans le « vous » des interrogateurs. Jésus est même censé visé dans les disciples, puisque sa réponse ne disculpe que lui -(du reste, la même critique l'atteindra directement dans XV, 2). — « Et répondant, Jésus leur dit : « Ce ne sont pas les gens sains qui ont besoin de médecin, mais les mal portants». — C'est sur ce proverbe que l'anecdote, authentique ou non, a été construite (voir Marc, gS ; Bultmann, 8). L'historicité en paraîtra fort compromise si l'on veut bien considérer que l'application du proverbe convient assez mal à la circonstance du repas accepté. Et l'emprunt du dicton avec son application à la pi'opagandeévangélique pourrait venir de la tradition chrétienne. L'on trouve aux « sains » (ûyiaivovTsç). un air médical que n'ont pas les « robustes » ('kj/ûovteç) de Marc ; le terme est sûrement plus précis et va mieux pour l'antithèse avec les « mal portants ». — « Je ne suis pas venu appeler les justes mais les pécheurs à la pénitence». — En ajoutant ces mots : <; à la pénitence », au texte de Marc (11, 17), notre auteur atténue involontairement le sens théologique de l'appel, et très délibérément il le limite quant à son objet, qui est le l'epentir, condition du salut, et non le salut même Aurait-il voulu distinguer deux genres de vocation, celle du commun et celle des disciples, à laquelle correspondrait le cas de Lé vi (Klosïermann, Loc . cit.), il est permis d'en douter ; et l'addition : « à pénitence » est aussi pour un meilleur équilibre rythmique de la sentence.
Afln de rattacher plus étroitement le mot sur le jeûne au mot sur les pécheurs, notre auteur fait poser la question du jeûne par les mêmes interlocuteurs. — « Mais ils lui dirent ». — Ces quelques mots remplacent l'introduction un peu embarrassée de Marc (11, 18) : « Et les disciples de Jean et les pharisiens étaient à jeûner, et on vint lui dire ». L'introduction a d'ailleurs été tirée de la pai-ole même, et l'historicité en est encore moins garantie que l'authenticité de la parole. — d Les disciples de Jean jeûnent fréquemment ». — L'adverbe (Tiuxvâ) est ajouté dans notre évangile, où la question du jeûne n'est pas posée à propos d'une occasion particulière. Cependant,
34 El Jésus leur dit :
« Pouvez-vous aux garçons de noces, tant que l'époux est avec eux, imposer lejeCine ?
35 Mais viendront des jours où leur sera enlevé l'époux;
alors ils jeûneront, en ces jours-là. »
comme la question est présentée de la même laçon générale dans Matthieu (où plusieurs témoins ont , aussi un adverbe, uoXXâ), il se pourrait que la question ait été con(.'iie de la sorte dans la source primitive, où les jeûnes réguliers de la secte johannite auraient été mis en contraste d'une pratiquechrétieime qui les ignorait. A l'égard de la coutume chrétienne nos textes sont contradictoires, celui-ci.présentant la pratique du jeûne comme exceptionnelle, et le discours sur la montagne (Mt. vi, i6-i8) la donnant comme aussi familière aux chrétiens qu'aux Juifs pharisiens ; peut être ne doit-on pas voir là deux étapes mais deux courants de la discipline primitive, le courant de l'observance juive l'ayant d'ailleurs assez vite emporté sur l'autre. — « Et font des prières ». — Autre addition, qui dérange l'équilibre de la question posée, vu que, dans le cas présent, il ne s'agit pas de prières; mais l'indication vient ici, en manière de prélude à ce qui sera dit plus loin (xi, i) pour introduire l'oraison dominicale. — '■ « Et pareillement ceux des pharisiens ». — Les pharisiens jeûnent, mais on peut douter que l'auteur les assimile aux disciples de Jean pour ce qui est des prières ; en tout cas, il ne pense plus qu'au jeûne en ce qu'il dit des disciples, — « Mais les tiens mangent et boivent» — .11 est fort singulier que les disciples de Jésus soient seuls mis en cause, puisque Jésus, qui vit avec eux, ne jeûne pas plus qu'eux : ne serait-ce pas que, dans la réalité, cette parole sur le jeûne regarde la communauté chrétienne et a été conçue par elle ? La question comme elle est posée dans Marc, n'est pas pour infirmer cette hypothèse : (f Pourquoi les disciples de Jean et les disciples des pharisiens jeûnent-ils et tes disciples ne jeûnent-ils pas?» Et la réponse de Jésus n'y contredit point.
« Et Jésu's ieur dit : « Pouvez-vous faire jeûner les garçons de noces », — littéralement : « les fils de la chambre nuptiale », — « tant que l'époux est avec eux ? ». — Marc (ii, 19), plus simplement; « Les gai'çons de noces peuvent-ils jeûner », etc. Notre auteur omet comme inutile l'explication de Marc : « aussi longtemps qu'ils ont
^^ Et il leur dit aussi une parabole : « Nul ne coupe pièce sur habit neuf pour l'appliquer sur habit vieux ; autrement, le neuf on déchirera, et avec le vieux ne. s'accordera pas la pièce (prise) du neuf
l'époux avec eux, ils ne peuvent jeûner». Il entend, comme Marc, «les garçons de noces » en désignation métaphorique des disciples, et l'époux est Jésus. Sans doute n'y a-t-il pas lieu de supposer derrière cette allégorie, toute chrétienne d'inspiration, une parabole évangélique où Jésus se serait comparé à un marié que les garçons de noces n'ont pas le droit d'abandonner pour se livrer au jeûne, comme les disciples de Jean séparés de leur maître. La comparaison serait aussi mal équilibrée que possible, vu que le ministère de Jésus n'avait rien des réjouissances nuptiales, et que le jeûne des disciples de Jean, non plus que celui des pharisiens, n'était pas une pratique de deuil pour la perte d'un maître, mais une pratique de pénitence. Le discours ne vise que la situation ordinaire desf disciples, c'est-à-dire des chrétiens par l'apport au Christ, situation qui les dispense du jeûne parce qu'ils sont avec l'époux mystique de l'Eglise, dans ses l'êtes nuptiales, et n'ont pas lieu de se livrer à des exercices de pénitence. — « Mais viendront des jours où leur sera enlevé l'époux ; alors ils jeûneront en ces jours-là». 1 — Marc (11,20): « ence jour-là». Il est probable que les évangélistes ont en vue la commémoration delà passion par le jeûne pascal.non le jeûne hebdomarlaire du mercredi et du vendredi, qui est entré dans la coutume chrétienne, mais que notre passage paraît ignorer. Marc disait : « ce jour-là », pensant au jeûne commémoratii de la mort du Christ; Luc penserait à un jeûne de deux jours et dirait « ces jours-là », parce qu'il a égard à la prolongation du jeûne jusqu'à la nuit pascale. C'est ce jeûne de l'Eglise qui est compris en deuil de l'époux. La mise en scène de Marc laisse encore entrevoir que l'antithèse primitive était entre le jeûne de la secte johannite, aussi régulier que celui des pharisiens, et l'absence d'une telle pratique dans le milieu chrétien où la sentence a été élaborée comme instruction prophétique de Jésus (cf. Bultmann, 8-9).
«Et il leur dit aussi une parabole ». — L'auteur de cette indication, qui manque dans Marc (11, 21), aura sans doute voulu faire entendre que les comparaisons qui suivent ne se rapportent pas tout à' fait au môme objet que le discours précédent et visent plus loin que la
^' Nul non plus ne met vin nouiveau en outres vieilles ; autrement, le vin nouveau rompra les outres, il se répandra elles outres seront perdues ; mais vin nouveau en outres neuves se doit mettre. ^^ Et nul, buvant du vieux, ne demande do nouveau ; Car on (se) dit : « Le vieux est bon. »
question du jeûne. — « Personne ne coupe une pièce à un habit neuf pour la mettre à un vieil habit ». — Modification arbitraire et peu réussie, pour conformer la comparaison de l'habit rapiécé de neuf à la comparaison des outres, de ce qu'on lit dans Marc : « Nul ne coud une pièce de drap non foulé sur un vieil habit ». Découper un habit neaf pour en raccommoder un vieux est une hypothèse absurde et qui n'était pas à envisager.. — « Autrement, on déchire le neuf », — par cet étrange procédé, on perdrait l'habit neuf,-sans améliorer pour autant le vieux, — « et la pièce du neuf ne s'accorde pas avec le vieux », — le moi'ceau neuf jure avec le vieil habit. On ne voit pas très bien où va la comparaison ainsi modifi.ée, ni quel sens spécial l'auteur aurait pu y vouloir attacher ; rien n'invite à supposer qu'il ait voulu figurer le christianisme par un habit (Holtzmann, 33^) de préférence à une pièce ; peut-être n'a-t-il pas voulu signifier autre chose que l'incomptabilité du neuf et du vieux en matière de religion. C'est ce qu'avait voulu déjà signifier Marc ; mais cette sentence et la suivante ne sont pas autre chose originairement que l'application, assez mal venue,, de proverbes, populaires, à la situation respective du christianisme et du judaïsme, application qui n'a pu être conçue que dans la tradition du christianisme déjà constitué.
« Et personne. ne met de vin nouveau dans, de vieilles outres ; autrement le vin nouveau fait éclater les outres, il se répand et les . outres sont perdues », — Marc (ii, aa) : « et le vin est perdu ainsi que les outres», — « Mais vin nouveau doit se mettre en outres neuves». — Marc (mss. B S) : « mais, vin nouveau pour outres neuves ». Dans la plupart des témoins notre évangile contient une troisième comparaison (qui manque dans ms. D. mss lat., Marcion) : — « Et personne, en ayant bu du vieux, n'en demande du nouveau h. — Le texte ordinaire ajoute ; « aussitôt », qui manque dans les meilleurs manuscrits (BSL), — « Car on dit; « le vieux est bon». — C'est encore, à propos de vin,, une façon de proverbe dont on ne voit pas bien l'application. Pas plus que dans les comparaisons précédentes il ne s'agit de justifier les sectateurs de Jean (comme plusieurs l'ont admis pour v, 36,3;-38,39,
188 LUC, vr, 1
"' Or advint, en sabbat, qu'il passait à travers blés ; et ses disciples arraciiaient et mangeaient les épis, en les égrenant de leurs mains.
notamment Hoi-TZMANN, loc. cif.), et l'intérêt d'une telle justification échappe à l'historien. Ce j)ourrait être une autre manière de laire ressortir l'incoraptabilité du vieux et du neuf, ceux qui sont à boire du vin vieux n'étant pas en goût d'en boire du nouveau, soit qu'ils jugent le vieux meilleur, soit, — si le vin nouveau doit s'entendre du vin doux qu'aimaient les anciens, — parce que leur palais en serait désagréablement aflécté. Cette comparaison, qui tendrait à expliquer l'attitude des Juifs à l'égard du christianisme, aboutirait, en dépit de son auteur, quel qu'il soit, à la justifier. Jl s'agit encore d'un dicton, maladroitement ajouté par le rédacteur évangélique, à ceux qui avaient été recueillis dans Marc (l'omission de V, 39 dans Marcion, etc., peut s'expliquer j^lus facilement que son interpolation dans le texte traditionnel).
XVllI. Le sabbaï
« Or advint, un jour de sabbat». — Le texte ordinaire de Luc marque le jour : « le sabbat seconrf-premier » (àv 7aj3;3iTa) osuTspoTiptuTw) ; mais on a chercbé vainement une explication satisfaisante de ce terme bizarre ; celle qui a eu depuis trois siècles la faveur des exégètes (encore Klostebmann, ^S'j), à savoir que ce sabbat serait le premier des sept comptés entre la pâque et la pentecôte, à partir du second jour do la semaine pascale, est gratuite et artificielle. Les plus anciens manuscrits (B L S, mss, lat) n'ont pas cette indication, et il est permis d'y voir un accident de copie, mélange de gloses explicatives, le sabbat en question ayant été qualifié «premier » relativement à celui qui suit, et a second » relativement à celui dont il a été parlé auparavant (iv, 3i). — « Qu'il passait à travers des blés ; et ses disciples arrachaient et mangeaient les épis, les égrenant dans leurs mains », — Marc dit seulement : « et ses disciples se mirent, tout en marchant, à ai*racher les épis », parce qu'il va de soi et la suite de l'anecdote explique assez que c'était pour satisfaire leur faim ; ce qui importait à signaler est la violation du sabbat, laquelle consistait dans l'acte d'arracher les épis, non dans celui de les manger.
* Mais certains pharisiens dirent :
« Pourquoi faites-vous ce qui n'est pas permis en sabbat? » ^ Et leur répondant, .Icsus dit :
« N'avez-vous pas môme lu ceci, que fit David, quand il avait faim, lui et ceux qui étaient avec lui?
* Gomment il entra dans la maison de Dieu, et, prenant les pains de proposition,
en mangea et en donna à ceux qui étaient avec lui, bien qu'il ne soit pas permis d'en manger, si ce n'est aux seuls prêtres ? »
* Et il leur disait :
(( Le Fils de l'homme est maître du sabbat.
« Et certains pharisiens dirent : « Pourquoi faites-vous ». — Les pharisiens s'adressent aux disciples, mais c'est Jésus qui répondra,
— « Ce qu'il n'est pas permis de faire les jours de sabbat? ». — L'auteur a voulu que la critique fût faite à ceux qui commettaient le délit ; dans Marc (u, 26), c'est à Jésus que les pharisiens se plaignent : « Vois comme ilslbnt le jour du sabbat ce qui n'est pas permis », ce qui amène plus naturellement la réponse, — « Et répondant, Jésus leur dit : « N'avez-vous pas lu ce que fit David quand il avait faim »,
— Marc [n, 26) : « quand il était dans le besoin et qu'il avait faim »,
— (( lui et ceux qui étaient avec lui ; comment il entra dans la maison de Dieu », — notre évangéliste, comme Mathieu, omet ici la mention du « grand-prêtre Abiathar » (Me. 11, 26), qu'il n'a probablement pas lue dans Marc, — « et prenant les pains de proposition, en mangea et en donna aussi », — pour qu'ils en mangeassent pareillement, — « à ceux qui étaient avec lui, bien qu'il ne soit », — par la Loi, — « permis d'en manger qu'aux seuls prêtres ?» — Notre évangile omette premier élément de la conclusion dans Marc (11, 27^ : « Le sabbat a été fait pour l'homme, et non l'homme pour le sabbat », soit que la profondeur n'en ait pas été comprise, soit que le principe ait parti susceptible d'applications abusives ou plutôt subversif de la Loi même, ce qui contrariait l'apologétique du rodacteur. — « Et il leur dit : « le Fils de l'homme est maître du sabbat », — il a la faculté d'en dispenser, comme il a celle de remettre les péchés. Conclusion qui ne s'accorde pas avec l'argument de la réplique aux pharisiens.
Le ms. D transporte cette conclusion après l'anecdole suivante (entre VI, 10 et II), et il insère ici une autre histoire sabbatique : — « Le
1;90 . LUC, yi, 6-7
• Or advint, en aulre sabbat, qu'il entra dans la synagogue ei enseigna, Et il y avait un homme là dont la main droite était sèche; ' mais les scribes et les pharisiens l'observaient, (pour voir) si en sabbat il faisait cufé, afin de trouver à l'accuser.
même jour, ayant vu un individu au travail le jour du sabbat », — indication nécessaire, mais qui dénonce la suture maladroite : « le même jour », comme ayant été pratiquée en vue de l'interpolation, — « il lui dit : (( Homme, si tu sais ce que tu fois, ibienheureux es-tu ». — Dans ce cas, l'homme est félicité pour ce motif, probablement, qu'il sait n'être pas obligé par la Loi, si un besoin exige qu'il travaille.. — « Mais, si tu ne le sais pas, maudit tu es, et transgresseur de là Loi ».
— On ne sait d'où vient ce trait, qui pèche un peu par subtilité ; peutêtre est-ce cette subtilité même et aussi sa hardiesse ,qui l'ont empêché de s'enraciner dans la ti^adition évarigélique ; son rapport' avec la sentence de Marc : « Le sabbat a été fait pour l'homme », etc.,. omise dans le même manuscrit D, est assez Irappant ; mais on remarquera que cette sentence n'a été reproduite ni dans Matthieu ni dans Luc .; c'est d'ailleurs une parole de sagesse juive, non proprement évangélique, dont se sera enrichi l'évangile de Marc (cf. Bult-