MANN
« Or advint, un autre jour de sabbat, qu'il entra dans la synagogue », — probablement la synagogue de Gapharnaûm, — « et enseigna » . — Cette mise en scène éclaircit et précise Marc (iir,, i) : « Et il entra une seconde fois en synagogue ».. — « El U'y avait là un homme dont la main di'oite était desséchée ». — Marc : «qui avait la main desséchée ». Notre auteur veut savoir que c'était la main droite, comme il saura (xxii, 5o) que l'oreille coupée au serviteur du grand-prêtre dans le jardin des Oliviers n'était pas l'oreille gauche. De telles précisions ne sont pas nécessairement d'un médecin. — «Et les scribes et les pharisiens l'observaient ». — Marc (m, 2) : « et ils l'observaient », vise les pharisiens de l'.anecdoite précédente ; notre auteur ramène les mêmes figurants que dans l'histoire du paraly.tique (v, i"], 21). — « Pour voir s'il ferait cure »,
— Marc : « s'il le guérirait », — « en jour de sabbat, afin de teouver à l'accuser ». — Marc : « afin de l'accuser ».
« Mais lui connaissait leurs pensées ». — Trait explicatif ajouté
8 Et lui connaissait leurs pensées,
et il dit à l'homme qui avait la main sèche :
« Lève-toi et tiens-toi au milieu, o
Et s'étant levé, il se tint (là).
^ Et Jésus leur dit : « Je vous demande
qu'est-ce qui est. permis en sabbat, bien faire ou mal faire,^
sauver une vie ou la détruire? »
1" Et les regar<3ant tous à l'entourj il lui dit :
« Etends ta main, »
Or il le fit,
et sa main redevint saiae. ■^^'Mais eux furent remplis de fureur,
et ils s'entretenaient muluellement
de ce qu'ils pourraient faire à Jésus.
par notre auteur (ef. ix, 47 ; xi, 17). — « Et il dit a l'homme qui avait la main desséchée : « Lève-toi et tiens- toi ». — Marc (ui, 3) a simplement : (( lève-toi », — « là au milieu » — de l'assistance. — « Et s'étant levé », — l'homme — (( se tint» — là. Marc (11, 3) sous-entend l'exécution de l'ordre donné par Jésus. — « Et Jésus leur dit : « Je vous demande s'il est permis », -- Marc : « Est-il permis », — « le jour du sabbat, de faire du bien ou de faire du mal, de sauver quelqu'un ou de le faire périr ?» — Ici notice auteur sous-entend ce que dit Marc (m, 4) du silence gardé par les pliarisiens.
« Et les ayant regardés tous à l'entour », — Marc (11, 5) ajoute : « avec colère, tout affligé de l'endurcissement de leur cœur », — « il lui dit : « Etends ta main ». Or il le fît », — Marc : « Et il retendit », — « et sa main redevint libre ». — Notre auteur atténue ensuite l'indication de Marc (m, 6) touchant le complot ourdi contre Jésus par les pharisiens avec les héi'odiens,. trouvant probablement ce complot prématuré ; du reste, le rédacteur évangélique a mieux à dire sur la part qui revient à Hérode Antipas dans la passion du Christ. — « Mais eux furent remplis de fureur », — non seulement à cause du sabbat violé, mais parce qu'ils sont censés se regarder comme personnellement bravés, — « et ils s'entretenaient mutuellement de ce qu'ils feraient », — du mal qu'ils pourraient faire — « à Jésus ». — L'indication est vague à dessein quant aux résolutions.
Par elles-mêmes les deux anecdotes sabbatiques tendent à l'idiculiser les pharisiens, qui aiment mieux laisser mourir les gens de faim ou faute de médecin, le jour du sabbat, que de permettre qu'on
" Or advint, en ces jours-là, qu'il se rendit à la montagne pour prier, et il passa la nuit à prier Dieu,
cueille ce jour-là quelques grains de blé, pu de soigner un malade. La première anecdote est bien conçue ; reste à savoir si ce ne serait pas un cas fictif, dont on aurait orné la biographie de Jésus ; du moins l'anecdote appartenait-elle déjà à cette biographie quand on y ajouta la conclusion : « Le Fils de l'homme est maître du sabbat », qui ne s'adapte pas au récit et montre en Jésus le maître de l'univers, placé au-dessus de toute loi. La seconde anecdote est un miracle de toute puissance qui pourrait avoir été inventé d'après un cas de l'Ancien Testament (1 Rois, xiii, 6) et quelque argument dans le genre de celui, que fait valoir la précédente anecdote, par exemple la parole que Matthieu (xii, ii ; cf. Le. xiii, i5 ; xiv, 5) a insérée dans la l'elation de ce même miracle. Gomme les anecdotes précédentes, ce sont morceaux d'apologie et de polémique du christianisme naissant contre le judaïsme officiel (cf. Bultmann, 5, ']).
XIX, Les Douze
Le petit tableau qui, dans Marc (m, •j-i'i), sert de préambule à la vocation des Douze (Me. m, iS-ig), a été transposé dans Luc de façon à servir d'introduction au discours des béatitudes, et la vocation des apôtres est amenée d'abord. Cette transposition a dû être suggérée par^ la source à laquelle a été emprunté le discours. Une telle liberté dans l'utilisation des traits descriptifs ou de scènes entières montre bien que nos rédactions évangéliques ont beaucoup moins pour objet de raconter l'histo're du salut que de la figurer dans une sorte de drame mystique, où ce qui impoi'te est la signification du tableau, non la réalité matérielle des faits.
(( Or il advint, e'n ces jours-là, qu'il se rendit à la montagne pour prier ». — D'après le contexte de Marc (m, i3), Jésus « monte sur la montagne » pour se dérober à la foule et procéder librement à l'appel des Douze. Ici Jésus est censé avoir gagné la montagne pour prier, comme il fera dans Marc (vi, 46) après la première multiplication des pains ; — « et il passa la nuit à prier Dieu » . — Cette longue oraison fait pendant aux prières des communautés pour la désignation de leurs directeurs ou des missionnaires chrétiens (cf. AcT. xnr, a-3).
1' Et quand il fut jour, il a,ppela ses disciples, et en ayant choisi parmi eux douze, qu'il appela apôtres :
^* Simon, qu'il nomma Pierre, et André son frère ; Jacques et Jean, Philippe et Barthélémy,
M Et quand il fut jour, il appela ses disciples », — il fit venir auprès de lui ceux qui avaient accoutumé de le suivre, afin de faire un choix parmi eux, une élection comparable à celles qui se faisaient dans les communautés chrétiennes. Il se peut que notre auteur ait ainsi compris Marc (m, i3) ; mais celui-ci, en disant que Jésus « appela auprès de lui ceux qu'il voulait », et (m, i4) qu'il en « établit douze pour être avec lui et pour les envoyer prêcher, avec pouvoir de chasser les démons », n'entend pas que le nombre des « appelés » ait été supérieur à celui des « institués » ; ce sont les mêmes qui sont « appelés » et « institués », l'accent étant mis sur la vocation : <i II appela ceux qu'il voulait ». Notre évangéliste n'attache pas autrement d'imix)rtance à la vocation spéciale des Douze, et il trouve à leur élection un sens par rapport au discours suivant, à la morale chrétienne, que les chefs des communautés ont chai-ge d'enseigner. — « Et en ayant choisi douze, qu'il appela aussi », — par la même occasion, — « apôtres ». — Jésus ue se borne pas à faire le choix des douze, il leur donne un nom en rapport avec la fonction qu'il leur attribue. Ce trait remplace ce que dit Marc touchant la mission de pi'édicaleurs et d'exorcistes qui doit être attribuée aux Douze. Mais le nom d'apôtres est un anachronisme en cet endroit ; Marc (vi, 'j, 3o) ne l'emploiera que plus tard ; et il n'a été réellement en usage qu'après la fondation de la première communauté. Originairement les apôtres, missionnaires itinérants du christianisme naissant, ne se confondent pas avec les Douze, qui ont été les chefs de la première communauté ; ceux-ci sont devenus les apôtres par excellence ; et la mission apostolique et le choix même des Douze semblent avoir été anticipés dans 1 histoire de Jésus (cf Marc, 24, iio). L'allusion que le début rédactionnel des Actes (i, 2) fait à cette scène d'élection donne à penser que les détails caractéristiques de notre récit, à moins que ce ne soit la scène tout entière, sont du rédacteur et non de Luc (voir Actes, iSg).
A. Lois Y. ~ L''Evang-Ue selon Luc. i3
1^5 Matthieu et Thomas,
Jacques d'Alphée et Simon dit Zélote, ^^ Jude de Jacques et Judas Iscariotk,
celui qui a été traître,
La liste des apôtres forme une sorte de parenthèse dans la j)hrase qui introduit le discours des béatitudes, et l'on pourrait se demander si elle n'y a pas élé surajoutée. — « Simon qu'il nomma Pierre ». — Jusqu'ici le nom de Simon a été employé (sauf v, 8, où l'on a « Simon- Pierre ») ; désormais ce sera « Pierre », et aussi dans les Actes (sauf XV, i4, le raippel du nom de Simon, sous la forme originale Siméonj dans le discours de Jacques). — « Et André son frère ». — Pour la mention d'André, la liste de Luc est conforme à celle de Matthieu, Marc (m, ^8) ne signalant André qu'après, les fils de Zébédée. On le dit ici « frère de Pierre »; parce qu'on ne l'a pas mentionné dans le récit de vocation. — « Jacques et Jean ». — Pas plus que Matthieu (x, 2! Luc n'indique le surnom de « Boanergès », attribué dans Marc (m, 17) aux fils de Zébédée. — « Philippe et Barthélémy, Matthieu et Thomas, Jacques d'Alphée et Simon dit Zélote ». — Entre Jacques d'Al(phée et Simon, Marc et Matthieu (x, 3) logent Thaddée, dont notre évangile ne parle pas et qui se trouve ici remplacé par le Jude ou Judas que nous allons voir accouplé au traître. « Simon le Zélote » est certainement celui que Marc et Matthieu appellent Simon le Cananéen. Notre évangile, ou plutôt la soiarce dont il dépend pour cette liste, a traduit le surnom dont les deux autres synoptiques se sont bornés à transcrire la formé araméenne. Il paraît, en effet, certain que le surnom ne signifie pas « homme de (janaan », ni « homme de Gana » ou de « Canan », mais « zélateur » ou « zélote », nom attribué, depuis la révolte de Judas le Galiléen, aux adversaires lanatiques de la domination romaine. La présence d'un ancien sicaire dans le groupe des premiers disciples n'a rien qui doive surprendre. — « Judas de Jacqnes et Judas Iscariote ». — De oe que le premier Judas remplace le Thaddée de Marc et de Matthieu, il ne suit pas que ce soit le même individu, Jude par son nom, Thaddée par son surnom. Il n'est pas probable non plus que notre évangile ait identifié Jacques d'Alphée à Jacques frère du Seigneur et qu'il voie dans Jude le frère de ce Jacques. « Jude de Jacques » signifie plutôt « Judas fils de Jacques », le nom du père étant mentionné pour différencier ce Judas du traître. — « Celui qui est devenu traître ». — Aucun des évangélistes n'oublie d'appendre au nom de
1' Et descendant avec eux, il se tint en lieu xini,
ainsi qu'une foule nombreuse de ses disciples,
et quantité grande de peuple,
de toute la Judée et de. Jérusalem,
et du littoral de Tyr et de Sidon, ^^ qui étaient venus pour l'entendre
et être guéris de leurs maladies.
Et ceux qui étaient affligés d'esprits impurs étaient guéris, • " et toute la foule cherchait à le toucher,
parce que vertu de lui sortait, ,
qui les guérissait tous.
ce Judas le souvenir dé son forfait. Tous aussi transcrivent le surnom sans en indiquer le sens, que probablement ils ne connaissent pas. La liste des onze dans les Actes (i, i3) est conforme à la précéd^inte, sauf pour la place attribuée à certains noms : « Pierre, Jean, Jacques, André, Philippe, Thomas, Barthélémy, Matthieu, Jacques d'Alphée, Simon le Zélote, Judas de Jacques ».
« Et étant descendu avec eux ». — Ayant interverti les descriptions de Marc, notre auteur fait descendre Jésus, afin d'amener la scène de miracles que Marc a placée près du lac, avant la vocation des Douze ; mais il ne le fait pas descendre jusqu'à la mer. ■ — « Il prit place en un lieu uni ». — Le « lieu de plaine » {ï-kX tôttou TreS'.voî!) est pour placer aisément la multitude en vue du discours qui va s'ajuster à la scène de miracles . Inutile de se demander si cette plaine ne pourrait pas être un plateau à mi-côte ; le narrateur place le discours au bas de la montagne, et d'ailleurs ce discours n'a été prononcé nulle part. Noter que les détails donnés par Marc (m, 7-9) touchant l'aflluence de la foule auprès de la mer, et l'emploi de la barque, ont été anticipés (v, 3) pour la pêche miraculeuse, et que notre auteur évite les répétitions. Ou bien il n'aura pas eu l'idée de mettre sur la montagne, comme Matthieu, le discours des béatitudes, ou bien cette idée ne lui aura point agréé. — « Ainsi qu'une foule nombreuse de ses disciples ». — On a pu voir (vi, i3) que de nombreux disciples avaient suivi Jésus sur la montagne. — « Et une grande multitude de peuple )). — Il semblerait que la foule du peuple est aussi descendue avec Jésus, bien que l'évangéliste Yeuille signifier le contraire, Jésus trouvant la foule au bas de la montagne : c'est que l'on rejoint ici Mare, où la foule entoure le Christ avant qu'il monte. Ainsi la transposilion, attestée par la comparaison des textes et par l'embarras de
*" Et lui, ayant levé les yeux sur ses disciples.
Disait:» Bienheureux (êtes-vous), pauvres, parce que vôtre est le royaume de Dieu.
cette transition, n'a pas eu d'autre objet que de préparer un grand auditoire pour le discours qui va venir. — « De toute la Judée et de Jérusalem, et du littoral de Tyr et de Sidon ». — S'il n'est pas question, comme dans Marc (m, 8), de la Galilée, de l'Idumée, de la Pérée, c'est que notre auteur entend par Judée, la Palestine entière (cf. I, 5 ; IV, 44)'; et c'est pourquoi il dit : « toute la Judée )). — « Qui étaient venus pour l'entendre et se faire guérir de leurs maladies ». — Comprenons que, dans la foule de ceux qui étaient accourus pour entendre, il y avait beaucoup de malades qui étaient venus ou qu'on avaient amenés en vue de leur guérison,
« Et ceux que tourmentaient des esprits impurs étaient guéris ». — Ici encoi'e (cf. iv, 40 les possédés sont compris parmi les malades. Notre auteur s'abstient de dire, avec Marc (xiit, ii-ia), que les démons criaient que Jésus était le Fils de Dieu, et qu'il les faisait taire : ce serait répéter ce qu'il a déjà dit (iv, ^i). — « Et toute la foule », — on • est tenté d'ajouter : « des malades », mais l'auteur pourrait avoir voulu signifier un empressement universel, chacun espérant de l'attouchement du thaumaturge un avantage pour sa santé, — «cherchait à le toucher parce qu'une vertu sortait de lui, qui les guérissait tous » — selon qu'ils avaient besoin de guérison. Redressement et explication de ce qu'on lit dans Marc (m, lo) : « Car il guérissait, beaucoup de gens, en sorte que tous ceux qui étaient affligés de maladies se jetaient sur lui pour le toucher ». — L'auteur emprunte à Marc le trait des guérisons par attouchement; mais il ajoute une explication scolastique plutôt que savante du fait : la vertu guérissante qui sortait de Jésus. Il est parlé ailleurs (y,-'J'> vin, 46) de cette yertu guérissante, et le trait est caractéristique de notre évangile.