‹ L'évangile selon LucChapitre 21 sur 80 · XX. La moralk évangélique · texte numérisé non relu

XX. La moralk évangélique

« Et lui, ayant levé les yeux sur ses disciples, dit ». — Dans Luc,, comme dans Matthieu (v, i), Jésus est entouré de ses disciples, qui forment comme un premier rang d'auditeurs à qui le discours est adressé directement'; mais, dans Matthieu, les disciples sont les- Douze; ici, ce sont les Douze et le grand nombre de disciples (vi, i3, 17),

parmi lesquels les Douze ont été choisis. Dans les deux évangiles la formule d'introduction est plus solennelle que pour les discours ordinaires : selon Matthieu, Jésus s'assied devant la foule comme le docteur du monde, « il ouvre la bouche » jjour instruire les hommes touchant la volonté de Dieu; dans Luc, où le discours se tient en rase campagne, Jésus est débout (sut-^, vi, i;;), Fauteur ayant songé probablement que. pour parler à une foule innombrable réunie dans une plaine, l'orateur ne pouvait pas être assis; mais il le montre entouré de nombreux disciples et d'un peuple considérable ; quand le Christ commence à parler, il lève les yeux vers les disciples parce •que, dans la réalité, c'est à eux seuls que le discours est destiné. Et ce doit être aussi bien aux disciples seuls que s'adressait le discours dans sa rédaction première ; de là vient qu'il sont restés dans nos éviangiles les véritables auditeurs. La mise en scène a été obtenue par la combinaison de Marc (m, 7-1 n^ avec le recueil de discours. Toutefois, comme la mise en scène a* perdu presque tout son intérêt dans Liic, on pourrait se demander s'il n'a pas existé une source intermé- -diaire où le discours était déjà pourvu d'une introduction assez développée et dont Marc lui-même se serait inspiré, bien qu'il ne rapporte pas le discours. Si le discours n'est pas entièrement dominé par la perspective du prochain règne de Dieu, s'il contient une instruction morale applicable à la vie courante des premières communautés, c'est qu'il a été composé en regard de cette vie et que même les sentencfts avec lesquelles on l'a construit avaient été pour la plupart, sinon toutes, conçues ou recueillies dans les mêmes conditions ; sentences et discours sont dans l'esprit de Jésus, mais il n'est pas autrement facile d'y reconnaître les éléments qui ont pu appartenir à .son enseignement.

Il importe assez peu que la même instruction soit dans Matthieu un discours sur la montagne et dans Luc un discours en plaine, puisque cette instruction commence de la même façon dans les deux évangiles, par les béatitudes (Mt v, 3-I2; Le vi, 20-26), qu'elle a dans les deux une même conclusion, la parabole des deux Maisons (Mt. vii, 24-27; Le. VI, 47-49). et que les sentences que notre évangile met dans l'intervalle se retrouvent, à de minimes exceptions près, dans Matthieu. Les variantes de détail dans les parties communes iiennent à la liberté de la rédaction et aux préoccupations diverses jdes écrivains, c'est-à-dire des milieux chrétiens où les diverses rédactions ont pris leur forme traditionnelle. La différence la plus imporlante, celle qui porte sur la quantité des sentences insérées dans le discours, tient à ce que le discours primitif a été augmenté

'^^ Bienheureux, (vous) qui avez faim maintenant, parce que vous serez rassasiés.

Bienheureux, (vous) qui pleurez maintenant, parce que vous rirez.

dans Matthieu au moyen de sentences importées d'ailleurs, et plutôtdiminué dans Luc par omission de certains morceaux. Le troisième évangile a moins de goût que Matthieu pour les groupements artificiels sur lesquels se tondent les grands discours de celui-ci. Tandis que Matthieu a pensé écrire un traité complet de la justice chrétienne,, promulgué par Jle Christ sur une sorte de Sinaï, notre évangéliste n'a guère voulu donner qu'une large e:xhortation pour encourager les disciples de l'Evangile parmi les difficultés de leur existence, et pour Jeur recommander la pratique de la charité, La promesse des béatitudes (vi, 20-î23) se complète de menaces (vi, 24- '^6) à l'adresse de ceux qui prennent leur bonheur en ce moiide. Le développement antithétique sur l'Evangile et la Loi (Mt. t, 17-48) n'a pas été conservé, bien que -l'auteur paraisse l'avoir connu, du moins en partie (ef, XVI, 17-18) ; il n'en retient que la leçon de la charité (vt.ay- 36). L'instruction sur les trois œuvres de la justice (Mt, vi. 1-6, 16-18), où Matthieu a intercalé l'oraison dominicale, est pareillement omise, peut-êtx'e ignorée. La défense de juger et les sentences connexes (vi, 87 -38) se rattachent assez naturellement aux préceptes concernant la charité, mais l'ëvangéliste a voulu introduire, entre cette leçon et l'avertissement contre lès abus de la correction fraternelle (vi, ^i-^o.] , les sentences sur l'aveugle qui en conduit un autre et sur le rapport de disciple à maître (vi, 39-40). Le discours s'achève, comme dans Matthieu, par des considérations sur le témoignage que les paroles'fournissent touchant le caractère des personnes (vi, 43-45). et sur la nécessité, pour être sauvé, démettre en pratique la parole du Glirist. Dans les pai'ties communes, notre évangile paraît avoir gardé plus exactement que Matthieu, sinon le vocabulaire de la source, du moins lé parallélisme sémitique des sentences dont était composée la rédaction relativement primitive qui est à la base de Matthieu et de Luc, et qui était déjà par elle-même une compiiaiion de sentences originairement détachées (cf. Wellhausen,24). Le discours primitif débutait par les quatre béatitudes qui sont d'ans Luc ; mais l'apostrophe directe n'est pas dans le style ordinaire des béatitudes, et Matthieu (v, 8-12) ne l'a que pour la dernière, où. elle était de nécessité ; elle aura donc été adoptée ici pour l'effet oratoire et pour l'unité de l'ensemble (cf. Lagrange, 186) ; mais par l'additioii.

LUC, vi^ 22 199

22 Bienheureux serez-vous quand les hommes vous haï-

[ronl, quand ils vous excommunieront el vous outrag-eront, et qu'ils proscriront voire nom comme mauvais, à cause du Fils

[de l'homme,

des quatre « malheur ! », le Christ cesse de parler en prophète ; on dirait qu'il est déjà juge et qu'il distribue aux pauvres d'une part, aux riches de l'autre, le sort qu'ils méi*itent. — « Heureux » êlesvous, (( pauvres, parce que le royaume de Dieu est à vous ! » — Notre évangile dit constamment « royaume de Dieu » là où Matthieu dit « royaume de.s cieux » : ce sont formules équivalentes pour le sens. Quant au mot « pauvre », on sait que, dans l'acception biblique, il ne s'entend pas simplement de l'indigence et que les pauvres de Dieu sont aussi bien ses fidèles et ses protégés. — « Heurepx » vous « qui êtes maintenant aflamés, parce que vous serez rassasiés». — Le « maintenant » est ajouté dans notre rédaction pour accentuer l'antithèse ; mais l'idée primitive est celle d'une indigence réelle, comme dans la première béatitude ; et il en va de même pour le rassasiement, qui sans doute n'est pas à prendre dans un sens tout matériel, mais qui ne signifie pas davantage une félicité purement spirituelle. — (( Heureux » vous « qui pleurez maintenant, parce que vous rirez ». — Môme remarque à propos de « maintenant ». Matthieu (v, 4) : « Heureux les affligés (TtevOoïjvTsç) parce qu'ils seront consolés >■> {r-o-^'M-iôcry OVjffovTai), L'antithèse des pleuz's (xXxi'ovTeç) et du rire (•j/eXâcrsTe) est peutêtre pour accentuer celle de l'affliction et de la consolation ; en tous cas, dans la source il s'agissait plutôt d'afflictions extérieures, comme l'entend notre auteur ; mais le rire tendrait à obscurcir le côté spirituel de la consolation.

« Heureux serez-vous quand les hommes vous haïront », — Matthieu (v, II) : « Quand, on vous outragera » — « quand ils vous excommunieront », — Matthieu : « qu'on vous persécutera ». — Sans doute ne s'agit-il pas spécialement de l'excommunication synagogale, mais d'une mise au ban de la société, qui est aussi bien en rapport avec la situation des chrétiens devant Topinion païenne (cf. Lagrange, i88). — « Qu'ils vous outrageront et rejetteront votre nom comme mauvais à cause du Fils de L'homme ». — Matthieu : « et qu'on dira toute sorte de mal contre vous, mensongèrement, à cause d^e moi». Sauf le « mensongèrement », qui est peut-être surajouté, le texte du premier évangile semble primitif relativement à celui du troisième, dont les

" Réjouissez-vous en ce jour-là et exultez: c'est que votre récompense est grande dans le ciel car ainsi leurs pères traitaient les prophètes.

précisions sont plutôt intentionnelles. Le « nom» dont parle Luc estle nom chrétien. Peut-être le « rejet » du nom (èKpiXojciv) n'implique-t-il pas seulement le sens général de mépris, mais le sens plus particulier de nom condamné, parce que la secte qui le porte n'a pas officiellement le droit d'exister; les « chrétiens », les gens du Christ, verraient ainsi leur nom condamné « à cause du Fils de l'homme». L'emploi de la formule « Fils de l'homme », au lieu du pronom personnel, montre" que les évangélistes ne se sont pas fait scrupule de s'en servir, pour rehausser le discours, en des endroits où leurs sources ne la contenaient pas. 11 n'est pas autrement clair que les premières béatitudes aient été conçues indépendamment de la dernière . L'ensemble du morceau pourrait donc avoir été construit dans les tout premiers temps du christianisme, devant l'hostilité juive, dans l'esprit de l'Evangile primitif et en regard d'Isaïe (lxi, i).

« Réjouissez -vous en ce jour-là ». — « En ce jour-là » manque dans Matthieu (v, 12) et a été ajouté dans Luc, comme plus haut les « maintenant ». — « Et tressaillez d'allégresse, car votre récompense est grande au ciel ». — Matthieu : a aux cieux ». — « C'est, en effet de cette façon que leurs pères ont traité les prophètes». — Matthieu : « Car c'est ainsi qu'on a persécuté les prophètes qui furent avant vous ». La formule de Matthieu doit être celle de la source, où les Juifs persécuteurs n'étaient pas encore considérés comme un peuple étranger, et notre auteur paraît s'être inspiré de l'invective contre les pharisiens (xi, 4^-5i, cf. HAnNAcic, Sprûche, 39). L'incohérence qui résulte de ce que les persécuteurs des chrétiens sont maintenant « les hommes » (vi, 22) en général, et non seulement les Juifs, fils de ceux qui ont tué les pi'ophètes, est impossible à l'éduire.

Ainsi les quatre béatitudes de Luc ne font pas valoir comme celles de Matthieu les qualités morales qui caractérisent les disciples de l'Evangile ; elles décrivent la situation de ceux-ci à l'égard du moude. Ils sont considérés comme actuellement et réellement pauvres, affamés, aflligés, persécutés. Cette situation n'exclut pas, elle implique plutôt l'esprit de pauvreté spirituelle ; et la récompense promise, même exprimée dans les termes de rassasiement et de rire, n'est pas d'ordre vulgaire : on veut signifier que les joies du l'oyaume de Dieu compenseront de toutes manières les privations et les soufirances du temps présent.

24 Mais malheur à vous, riches, i

parceque vous avez reçu votre cousolalion. 28 Malheur à vous qui êles repus maintenant, parce que vous aurez faim.

Malheur à vous qui riez maintenant, parce que vous serez affligés et que vous pleurerez.

Aux quatre promesses s'opposent dans notre évangile quatre menaces, ou quatre malédictions, qui semblent calquées sur les quatre béatitudes, et qui, nonobstant le parallélisme voulu avec celles-ci, sont, par un mouvement oratoire, censées dites pour des absents (cf. vi, 27). La dépendance de ces malédictions à l'égard d'Isaïe (lxv, i3-i4) n'est pas très frappante et pourrait même être contestée, les malédictions étant hien dans le style de l'Ancien Testament, mais plutôt démarquées directement des béatitudes auxquelles on a voulu les opposer.

« Mais malheur à vous, riches, parce que vous avez l'eçu votre consolation !» — On remarquera l'artifice du « mais » (wXv^v, expression fréquente dans notre évangile), pour rattacher les quatre menaces aux quatre béatitudes. « La consolation » {■Ka.pâ.xkr^c.ç) n'est peut-être pas le mot qu'on aurait attendu, si ce mot ne faisait écho aux « consolés » ae la troisième béatitude, où notre évangéliste a substitué le rire à la consolation . Le royaume dé Dieu est pour ceux qui sont pauvres de biens temporels et riches de vertus; il n'est pas pour ceux qui sont riches des biens de ce monde et indifférents aux biens spirituels. Les hommes qui n'apprécient que le bonheur terrestre n'ont pas droit à une autre récompense, et puisqu'ils ont reçu la leur, ils ne peuvent prétendre à celle des justes. Mais, dans l'autre vie, privés de la récompense des saints, ils manqueront aussi de ce qui faisait leur bonheur sur la terre : ce sera leur tour d'être pauvres, d'avoir faim, de pleurer, de ressentir en •supplice éternel toutes les douleurs qu'ils fuyaient en ce monde (cf. XVI, 25). — « Malheur à vous qui êtes rassasiés maintenant, parce que vous serez affamés ». — .On a ici comme le renversementde la deuxième béatitude, et l'on peut soupçonner aussi que la rédaction des béatitudes a été quelque peu arrangée en prévision de ces menaces. — « Malheur à vous qui riez maintenant, parce que vous serez affligés et que vous pleurerez !» — « Vous pleurerez » (xXauffexe) répond aux « pleurants » de la troisième béatitude, mais ne dirait-on pas que l'évangéliste dit d'abord :« vous serez affligés»

2" Malheur, quand diront bien de vous tous les hommes; car ainsi leurs pères traitaient les faux prophètes-

(•;ïevO/,(jET£), parce qu'il Usait dans la source « les affligés », comme Matthieu, et non « les pleurants ».

« Malheur (à vous) quand tous les hommes parleront en bien de vous ! Car c'est de cette façon que leurs pères », — les pères des Juifs, comme dans la béatitude correspondante, — « traitaient les faux prophètes ». — Mais dans cette menace, plus encore que dans les précédentes, on sent l'artifice de la rédaction. Cette menace, en eflet, ne peut pas s'adresser aux riches visés dans les trois premières, à moins que ces riches, qui ne peuvent être des disciples de Jésus, ne soient de mauvais chrétiens, contemporains de l'évangéliste, largement pourvus des biens de ce monde et en jouissant comme des, païens. S'il s'agissait d'auditeurs de Jésus non convertis à l'Evangile, pourquoi leur recommanderait-on de ne pas se mettre dans le cas des faux prophètes ? Il n'y a pas de rapport entre la situation de ceux-ci et celle des scribes et des pharisiens. Le discours s'adresse à des gens qui font profession de la foi évangéliq'ue, et même à des chefs de communauté ou à des missionnaires, plutôt qu'à de simples fidèles, puisqu'on peut les comparer aux prophètes de l'ancien temps. Si l'on veut qu'au moins les trois premières menaces s'adressent réellement à des Juifs non croyants, auditeurs de Jésus, le discours sera fort incohérent, Tout s'explique si l'on se place au point de vue de l'évangéliste, qui a beaucoup moins songé aux auditeurs du Christ qu'à ses propres lecteurs. Ceux qu'il menace nesont pas les persécuteurs de l'Eglise, mais les gens du monde et les chi'étiehs qui entrent dans leurs sentiments.

Ainsi les quatre malédictions sont une pièce artificielle et rapportée. La reprise, curieuse par sa naïveté : « mais je vous dis a vous qui m'écoutez », par laquelle Tinterpolatenr s'efforce de reprendre le point de vue historique du discours, en fournirait encore, s'il en était besoin, la preuve péremptoire ; ce qui précède n'a pas été dit pour ceux que la source présentait comme auditeurs de Jésus. On a vu plus haut (iiT, io-i4) l'enseignement de Jean complété par un procédé aussi libre ; la rédaction de notre évangile ne s'est pas contentée davantage des données antérieures touchant l'enseignement de Jésus, et le discours prêté au Christ dans la synagogue de Nazareth (iv, 18-19, 21, 23-27) en était déjà la preuve. Le cas présent n'est pas moins significatif. Mais l'auteur de ces amplifications ne doit pa* être Luc, c'est l'hagiographe qui a refondu et surchargé les récits-

LGc, VI, 27 203.

27 Mais à vous qui écoutez je dis :

Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent,

des Actes, y ajoutant de nombreux discours, c'est celui qui a mis en tête du pi'emier livre à Théophile la légende de l'enfonce, et remanié les indications de Luc touchant les commencements du ministère galiléen. « Mais je dis à vous qui entendez ». — Ceci équivaat à reconnaître que ce qui précède n'a pas été dit pour les auditeurs de ce qui va suivre, et auxquels ont été adressées d'abord les béatitudes, c'est-àdire les vrais croyants ; il est ulair aussi que pareille introduction ne peut venir que d'un compilateur ou d'un l'édacteur maladroit dans ses combinaisons littéraires. Il serait parfaitement arbitrarre de supposer que les riches, objet des malédictions, sont les ennemis qu'il faut aimer, ou bien que les écoutants sont les auditeurs dociles et attentifs, mis en contraste avec les riches qui sont incrédules, ce qui rendrait la transition logique : elle serait logique, en effet, mais superficiellement, et, à supposer que l'évangéliste ait perçu quelque chose de ces subtilités, elle n'en resterait pas moins une transition rédactionnelle pour rejoindre la perspective originelle du discours qui avait été rompue par l'intrusion des quatre « mallieui' ! ». Les sentences concernant l'amour des ennemis et la patience ou la bienfaisance étaient, dans la source, amenées autrement que dans notre évangile. Car d'eux séries de sentences constituent ici le fond commun de Matthieu (v, 38-42, 43-48) et de Luc (vi, 27-36). Noti-e évangile a mêlé ensemble les deux séries, intercalant les leçons de patience et de complaisance dans l'autre série, en sorte que le tout devient une exhortation à l'amour des ennemis; mais les conseils de patience restent donnés au singulier, entre les conseils de charité qui sont donnés au pluriel, comme les uns et les autres sont dans Matthieu, d'après la source ; et la sentence concernant l'obligation de traiter les autres comme on veut être traité soi-même (Mt. vu, 12) a été amenée après les conseils de patience, pour servir de transition aux: derniers conseils de charité, si bien que tout l'arrangement de ce passage est artificiel. La combinaison vient de celui qui a inséré les menaces après les béatitudes, et on pourrait le soupçonner d'avoir supprimé délibérément les sentences que la source et, d'après la source, Luc lui-même plaçaient entre les béatitudes et ces leçons concernant le devoir de la patience et l'amour des ennemis. On peut toutefois douter que Luc ait trouvé dans la source et que la rédaction ait trouvé dans Luc les préceptes de la morale chrétienne déjà mis en.

^^ bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous calomnient.

2" A qui te frappe sur une joue, présente aussi l'autre; et à qui te prend le manteau, ne refuse pas non plus la tunique.

*° A quiconque te demande donne, et à qui prend ce qui t'appartient ne réclame pas.

rapport avec les prescriptions mosaïques dont la relation de Matthieu les présente comme le perfectionnement . La reprise : « Mais je dis à vous qui écoutez » (àXXà u[iïv li^w toiç àxououffiv) peut être, mais elle n'est pas nécessairement un écho involontaire de la formule : « Vous avez entendu qu'il a été dit » (■'qy.oùaxtz ô'ti èppÉûv), Mt v, 38, 43). D'ailleurs, l'opposition établie entre la morale juive et la morale chrétienne devait être assez déplaisante au rédacteur, qui enseignerait plutôt ridenlité ; si Luc avait ici au moins une partie des antithèses qui sont dans Matthieu, le rédacteur a mieux aimé les supprimer (xvi, 17-18, en est un débris qu'il aura transposé en faisant valoir la permanence de la Loi). Le discours, tel qu'il est construit maintenant, contient, après les béatitudes et les malédictions, une partie gnomique (vi, 27-88) et une partie parabolique (vi, 39-49), distinguées chacune par une courte formule d'introduction, apostrophe aux auditeurs pour la première, remarque du narrateur pour la seconde.

Ramenant à l'idée de" charité les préceptes de l'abnégation, l'évangéliste commence par prescrire l'amour des ennemis : — « Aimez vos ennemis » ; — mais il ne se borne pas à recommander, avec Matthieu (v, 44) > ^^ prier pour eux, il prescrit d'abord deux autres actes de charité, la bienfaisance et la bénédiction : — (f faites dii bien à ceux qui vous haïssent, bénissez ceux qui vous maudissent », — empruntés peut-être à la parénèse chrétienne (cf. Rom. xii, 14 ; I Cor. IV, 12 ; I PiER. [I, 23). — « Priez pour ceux qui vous calomnient ». — Matthieu (v, 44) • << pour ceux qui vous persécutent ».

Ainsi sont amenées les sentences concernant la façon de supporter les mauvais traitements et les exigences d'autrui. — « A qui te frappe sur une joue, présente aussi l'autre ». — Matthieu (v, 39): « Si quelqu'un te soufflette à la joue droite ». Notre évangélistea pu penser que l'insulteur, se servant de la main droite, frapperait plutôt la joue gauche pour commencer ; mais peut-être aussi n'a-t-il fait que suivre

3^ Et comme vous voulez que vous traitent les hommes, Ainsi traitez-les.

32 Et si vous aimez ceux qui vous aiment, quel gré vous en est-il?

Aussi bien les pécheurs aiment ceux qui les aiment.

3^ Et si vous faites du bien à ceux qui vous en font, quel gré vous en est-il'?

Aussi bien les pécheurs de même font.

la source, — « Et à qui te prend le manteau ne refuse pasla tunique ». — Dans Matthieu (v, 4o) il s'agit d'un plaideur qui réclame la tunique et à qui l'on devrait abandonner aussi le manteau, sans autre contestation. Notre évangile met en scène un voleur, et peut-être a-t-il gardé la leçon originale ; car une pièce d'habillement quotidien est plutôt matière de vol que de procès ; mais le voleur commence naturellement par prendre le manteau, l'habit de dessus, et il est recommandé de lui abandonner aussi la tunique, l'habit de dessous ; Matthieu prend l'ordre inverse, afin de mettre en dernier lieu la concession la plus importante. — « Donne à quiconque te demande, et à qui te prend ce qui esta toi, ne réclame pas ». — Le second membre de cette sentence est autrement conçu dans Matthieu (v, 42 ; v, 41, aura été omis commecastrop spécial): «ne repousse pas qui veut emprunter de toi )) ; toutefois l'idée primitive est qu'il faut prêter sans espoir ni volonté d'être remboursé (cf. vi, 35).

Après ces sentences, notre auteur introduit la règle qui doit gouverner dans la pratique la conduite envers le prochain : — « Et comme vous voulez que les hommes vous traitent, ainsi traitez-les vousmêmes )). — C'est une sentence indépendante, et Matthieu (vu, 12) ne la rapporte que plus loin, en conclusion de la leçon sur les pi'ières de demande. Elle sert ici de transition pour rejoindre la suite de l'instruction sur la charité, coupée par l'insertion des sentences précédentes (vi, 29-80). Mais la réflexion : « Et si vous aimez ceux qui vous aiment », etc., ne laisse pas de se rattacher plus naturellement à ce qui a été dit plus haut(vr, 27-28) de l'amour des ennemis, car le précepte de traiter les autres comme on veut être traité n'a rien de spécialement évangélique ; c'est une règle de commune sagesse, et qui, expi'imée en forme positive ou négative (on traite volontiers de rabbinique celle-ci : « ne faites pas aux autres ce que vous ne voulez.

3* Et si vous prêtez à ceux dont vous espérez recevoir, quel gré vous en esl-il?

Aussi pécheurs à pécheurs prêtent pour recevoir l'équivalent.

pas qu'on vous fasse r>, qui revient au même), contient une morale intéressée, ou, poarle mieux, desimpie bon sens (cf. Bultmann., 6is).

« Et si vous aimez ceux qui vous aiment, quel gré vous en est-il ? » — Le gré (^apt;) que l'on n'a pas à attendre, quand on n'aime que ses amis, estcelui de Dieu, c'est-à-dire sa faveur, en sorte que la formule de notre auteur équivaut à celle de Matthieu (v, 46) : « Quelle récompense avez-vous » à prétendre? Le mot « récompense » (jjucrOo'ç) sera utilisé plus loin (vi, 35). — « Aussi bien les pécheurs aiment ils ceux qui les «iment » . — L'auteur substitue ici « les pécheurs » aux « publicains » (Mt. V, 46), et dans le verset suivant aux « païens », afin d'écarter des expressions qui laissent transparaître quelque chose du mépris juif pour tout ce qui n'est pas israélîte. — • « Et si vous faites du bien à ceux qui vous en font». — Le bienfait aux bienfaiteurs remplace la salutation aux frères (Mt. v, 47)> pour ajustement à la sentence touchant ce qu'on doit faire aux autres (vi, 3i), et peut-être parce que la salutation n'avait pas pour notre évangéliste la même importance que pour le premier auteur de cette leçon. — « Quel gré vous en est- il ? Aussi bien les pécheurs font-ils de même ». — Pour l'équilibre de sa rédaction, l'évangéliste ajoute une référence à cequ'il a ditplus haut (vi, 3o), assez obscurément, du prêt. — «Et si vous prêtez à des gens dont vous attendez remboursement, quel gré vous en est-il ?» — Si l'on prête à qui. doit rendre, nul mérite. — « Ainsi prêtent pécheurs à pécheurs pour recevoir l'équivalent ». — Le mot de « pécheur » sonne un peu faux en ce cas, vu que le prêt sans intérêt est de droit entre Juifs, sans être une coutume de « pécheurs » , publicains ou païens. Cet exemple a donc été modelé par notre auteur sur les précédents, pour référence à ; « Donne à qui te demande », etc. (vi, 3o), comme les deux premiers exemples (vi, 3*2- 33) se réfèrent à : « Aimez vos ennemis, faites du bien » etc. (vi, 2^, 3i) ; mais il est très curieux que le prêt ne se trouve expressément mentionné que dans Matthieu (v, 42) ; sans s'en apercevoir, notre auteur, se réfère ici à la source plutôt qu'à son propre texte (vi, 3o).

Enfin, pour recueillir ce qu'on lisait d'abord dans la soui'ce (cf. Mt. v,45) touchant la nécessité de Tamour des ennemis chez ceux qui veulent être les enfants d'un Dieu bon, notre évangéliste résume toute l'instruction clans la triple recommandation d'amour des ennemis, de

35 Mais aimez vos ennemis, et faites du bien et prêtez sans rien attendre en retour ; et votre récompense sera grande, et vous serez fils de Très-Haut, parce qu'il est bon pour les ingrats et les méchants.

bienfaisance, de prêt sans retour, qui justifient la récompense céleste et valent à ceux qui les pratiquent la qualité de « fils de Très-Haut ». — « Mais aimez vos ennemis ». '■ — L'artifice de cette reprise est sen.9ible dans la répétition. — « Faites du bien et prêtez sans rien attendre en retour ». — La formule qui est ici traduite : « n'attendant pas de retour » (fx-^Sèv aTreXTiîÇovTe;), a été diversement interprétée. Le sens qui vient d'être indiqué paraît exigé par le contexte ; mais, d'après l'usage de la langue hellénistique, on traduirait plutôt : « sans perdre l'espoir » (niss. latins, « nihil desperantes », d'ôîi procède par voie d'altération la leçon de la Vulgate : « nihii inde sperantes » ; la leçon du ms. S, pi/fioÉva àTreXTcîÇovTeç, « ne désespérant personne », ou « ne désespérant de personne », supposée aussi par Ss., donne un sens qui ne cadre pas avec le contexte). On devrait entendre que, même sans garantie de retour, il faut aimer, faire du bien, prêter, sans s'imaginer que tout cela ne sert à rien, la récompense, qu'on n'a pas à attendre des hommes, étant assurée du côté de Dieu. Mais l'idéeserait énoncée bien subtilement et obscurément ; de plus, une invitation à ne pas désespérer de Dieu paraît supertlue et presque choquante. « Prêter sans espoir » s'oppose à « prêter avec espoir de restitution » (vi, 34). Ou bien notre auteur emploie le mot dans un sens rare ou en le détournant de sa signification ordinaire, et il lui fait signifier « espérer », ou bien le texte a subi quelque altération (on a proposé de lire àvTsXTc'ÇovTEç ; mais il n'est peut être pas nécessaire de .corriger le texte).

La suite : — a Et votre récompense sera grande », — reprise de la. dernière béatitude (vi, 23), se comprend si l'on vient d'énoncer les conditions de la rémunération éteimelle, et ne fait pas contraste à l'hypothèse du désespoir ; dans ce dernier cas, l'on attendrait : « Car votre récompense sera grande ». — ^, « Et vous serez fils de Très -Haut, parce qu'il est bon pour les ingrats et les méchants ». — Tandis que, dans Matthieu (v, 45), l'on est invité à devenir, à se montrer fils de Dieu par l'imitation du Hère céleste, la filiation divine semblerait ici un bien promis avec la récompense, une dignité analogue à celle des anges, mais cette apparence est due à la combinaison rédactionnelle, et la

^^ Devenez miséricordieux

comme votre Père est miséricordieux.

phrase laisse entendre aussi bien que la filiation divine est acquise par imitation de celui qui est bon pour les ingrats et les méchants ; ce n'est donc pas en vertu de la récompense qu'on devient fils de Dieu, on l'est quand on aime ses ennemis et qu'on leur fait du bien, parce que l'on ressemble ainsi au Dieu de miséricorde. A la formule juive :« le Père qui est aux cieux », l'auteur substitue « Très-Haitt » (cf. 1.32, 35, 76), appellation qui présente le double avantage d'appartenir au langage de l'Ancien Testament et à celui du monde hellénique (Zeùç [OeôçJ i)']>i<ïToc). Il emploie de même la qualification purement morale : (( qui est bon pour les ingrats et les méchants »,au lieu de la formule imagée : « qui fait lever son soleil », etc. (Mï. v, 45), trop simple peut-être pour son goût, mais certainement primitive. Du reste, la mention des a ingrats » (à^^aptarouç) peut être en rapport avec ce qui a été dit plus haut (vi, 35) de la bienfaisance et du prêt sans

espoir de réciprocité (Klostermann, 445)- ' ^

« Devenez miséricoi'dieux comme votre Père est miséricordieux ». — Matthieu (v, 4^) dit « parfaits » (-céXeioi ; cf. xix, 21), conformément à son idée de la parfaite justice ; notre évangéliste, en disant ; « miséricordieux )) (olKTi'pp.ov£s), a retenu l'idée, sinon le mot, delà source. La réflexion : « Devenez miséiùeordieux », etc., n'est pas seulement la conclusion de ce qui précède, mais encore et plutôt même le principe sur lequel se fondent les recommandations suivantes (vi, 37-38), également relatives à la charité du prochain. Cette liaison a chance d'être primitive, et Matthieu l'a rompue par l'intercalation d'autres sentences (Mt, vi). Autant qu'on en peut juger par la comparaison des deux évangiles, l'instruction sur l'amour des ennemis était ainsi disposée dans la source : « Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent, afin de devenir fils de votre Père, parce qu'il fait lever son soleil sur bons et méchants, et pleut sur justes et injustes. Car si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense en avez-vous? Est-ce que même les publicains n'en font pas autant ? Et si vous saluez vos frères seulement, que faites-vous d'extraordinaii*e ? Est-ce que même les païens n'en font pas autant ? Soyez donc miséricordieux comme votre Père est miséricordieux. Ne jugez pas » etc.

« Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés ». 1— Matthieu (vu, i ) : « afin que vous ne soyez pas jugés », et la i-ecommandation se justifie naturellement dans le premier évangile par deux proverbes : qui juge est jugé ; à la mesure dont il use, chacun est mesuré. Le texte

'^ Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés ; ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés ; pardonnez, et vous serez pardonnes ; ®8 donnez, et l'on vous donnera, Bonne mesure, serrée, tassée, débordante, on versera dans votre sein ;

car avec la mesure dont vous mesurez, mesure vous sera ren-

[due. »

de Luc resseimble à une paraphrase. La condamnation se joint au jugement comme acte contraire à lajmiséricorde, laquelle est la vraie loi de l'homme et la nature de Dieu. — « Ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés ». — Quand même on ne songerait pas, en réalité, à une sentence de justice, que l'auteur ne semble pas avoir en vue, l'idée d'une décision judiciaire, fondée'sur la loi, introduit dans la leçon une complication imprévue et embarrassante.

Les grands devoirs de charité viennent ensuite et sont présentés eomme une condition de la faveur divine. — « Pardonnez, et vous serez pardonnes ; donnez, et il vous sera donné ». — La récompense promise à qui pardonne efà qui donne s'entend delà part de Dieu, non de la part des hommes. Dieu seul peut rendre, avec la générosité qu'on va dire, le pardon et l'aumône. Il|n'est pas vrai, et l'évangéliste n'a pas voulu dire que les hommes rendent toujours, et surabondamment, le bien qu'on leur fait ; l'on doit, au contraire, leur faire du bien sans rien attendre d'eux en retour. — « Bonne mesure, serrée, tassée, débordante, on versera dans votre sein ». — Par le sein il faut entendre les plis de la tunique. Ainsi l'auteur a en vue une mesure de contenance et non une règle de longueur, qui était le genre de mesure visé dans la source (cf. Mt. vu, a). — « Car, selon la mesure dont vous mesurez, il vous sera rendu mesure ». — Influence probable de Marc (xv, 24-25) : « Avec la mesure dont vous mesurez, il vous sera mesuré, et il vous sera surajouté, car à qui a l'on donnera », etc. Mais cette comparaison d'une mesure de contenance s'accorde mal avec l'idée de jugement. Elle appartient d'ailleurs à la sagesse juive -(cf. Lagrange, 198).

, Avant d'amener la comparaison du fétu et de la poutre, qui, dans Matthieu (vu, 8-5), fait une suite naturelle à la leçon des jugements, notre évangéliste introduit d'abord celle de l'aveugle qui se fait guide d'un autre aveugle, et celle de l'élève et du maître, que Matthieu (xv, i4 ; x, 24-25) rapporte dans un autre contexte, appli-

•A. LoisY. — L'Évang-ile selon Lue. i4

8" Or il leur dit aussi une parabole : « Aveugle peut-il aveugle conduire ?

Les deux en fosse ne tomberont-ils pas? *° Il n'est pas de disciple au-dessus du maître ; tout (disciple) bien formé sera comme son maître,

quant aux docteurs du pliarisaïsme la comparaison de l'aveugle, et celle de l'élève et du- maître aux disciples, de Jésus, qui ne doivent pas s'attendre à être mieux traités que lui. Du fait que les rédactions évangéliques ont exploité comme des paraboles, en y attribuant des sens discordants^ deux proverbes populaires, on pourrait inféi^er que les proverbes ont été tout simplement utilisés par la tradition pour enrichir de manière ou d'autre l'enseignement de Jésus. Soit qu'il n'ait pu trouver de meilleur endroit pour les loger, soit qu'il en ait eu besoin pour rattraper la suite des idées qu'il avait lui-même rompue par son interprétation de la« mesure », notre auteur a voulu établir un rapport entre l'homme à la poutre, qui se mêle de soignei* l'homme au fétu, et l'aveugle qui se mêle d'en conduire un autre ; il s'est dit ensuite qu'un aveugle, mené par un aveugle, un ignorant à l'école d'un ignorant, n'arriverait jamais àinen savoir, d'après leprovex'be qui dit que l'élève n'en sait pas plus que le maître. Ce n'est plus d'hypocrisie, mais .d'impuissance qu'il s'agirait chez l'homme à la poutre qui veut secourir l'homme au fétu. Tout cela est passablement artificiel et mal venu. La formule d'introduction : — « Et il leur dit aussi une parabole », — qui semble vouloir couvrir la manipulation rédactionnelle, la trahit plutôt en faisant ressortir davantage la séparation opérée entre la défense déjuger et la métaphore du fétu et delà poutre.

« Est-ce qu'aveugle peut conduire aveugle ? Ne tomberont-ils pas tous deux en fosse ?» — Pour être plus oratoire la forme de la sentence n'est peut-être pas plus conlortoe à la source que Matthieu : « Mais si aveugle conduit aveugle, tous deux tombent en fosse ». — « Le disciple n'est pas au-dessus du maître ». — Matthieu, probablement d'api'ès la source, ajoute : « ni le serviteur au-dessus de son seigneur ». — « Mais tout » disciple « accompli sera comme son maître». — On a proposé de traduire (en pi'enant w.; adverbialement) : « mais tout à fait accompli, il sera comme sonroaîti'e » (Klostermann, 446), car il ne saurait le dépasser. La sentence ainsi comprise n'est pas d'une vérité indiscutable, et le sens de Matthieu est mieux dans le courant de la commune sagesse. Matthieu : « Il suffit au disciple de-

*i Pourquoi regardes-lu le fétu qui est en l'œil de ton frère, mais la poutre qui est en ton œil lu ne remarques pas ? *2 Clomment peux- tu dire à Ion frère : « Frère, laisse-moi ôter le fétu qui est en Ion œil », quand à la poutre qui est en ton œil tu n'as point regard? Hypocrite, ôte d'abord la poutre de ton œil; et alors tu verras à ôter le fétu qui est dans l'œil de ton frère.

devenir comme son maître, et que le serviteur soit » traité « comme son seigneur ». Notre auteur n'a retenu que la comparaison du disciple et du maître, parce que celle du serviteur et du seigneur n'aurait pu s'accorder avec la comparaison des deux aveugles. Le sens ne doit pas être que Je docteur chrétien ne peut avoir autorité que par une pleine conformation à son maître Jésus : idée un peu subtile, que ne suggère point le texte et que le contexte ne favorise pas.

« Or, pourquoi regardes-tu le fétu qui est dans l'oeil de ton frère, tandis que tune i-emarques pas la poutre qui est dans ton œil ?» — L'homme à la poutre est ici un aveugle qui veut conduire moins aveugle que lui, et un maître qui aurait plutôt besoin de se faire disciple. — « Gomment peux-tu dire », — Matthieu (vu, 3) : « comment diras-tu », comment oseras-tu dire, — « à ton frère : « Frère, laissemoi ôter le fétu qui est dans ton œil », sans regarder la poutre qui est dans ton œil ?» — Matthieu : « pendant que la poutre est dans ton œil ?» — « Hypocrite », etc..

La comparaison de l'arbre et du fruit suit assez naturellement ; mais notre auteur paraît avoir mis au commencement (vi, 43) une explication qui, dans la source (cf. Mt. vit, i6-i8), venait mieux à la fin delà sentence. L'avantage qui résulte de cette transposition pour la liaison des pensées dans le discours est plus «apparent que réel. — «Car il n'est pas bon arbre qui produise mauvais fruit, ni non plus mauvais arbre qui produise bon fruit ». — Résumé de ce qu'on litén Matthieu (vu, 17-18), d'après la source : « Ainsi tout bon arbre produit bon fruit », etc. : « bon artore ne peut porter mauvais fruit », etc. — « Car chaque arbre se reconnaît à son fruit ». — C'est la proposition générale qui, dans la source, devait se lire entête de la sentence (cf. Mt. xii, 33) : « Au fruit on reconnaît l'arbre ». Encore un proverbe que Jésus n'a certainement pas inventé et quia pu n'être utilisé qu'après lui en thème de sentence évangélique. — «Car on ne cueille pas figues sur épines, ni ne vendange raisin sur buisson ». — Matthieu (vu, 16) ; « Est-ce que l'on cueille l'aisins sur épines, ou

212 LUC, Yi. 43-40.

*3 Car il n'est arbre bon qui porle fruit mauvais,

ni non plus arbre mauvais qui porte fruit bon. ** Chaque arbre, en effet, à son fruit se reconnaît ;

car ce n'est pas sur épines que l'on cueille tigues,

ni sur ronces que raisin l'on vendange. *^ L'homme bon, du bon trésor du cœur, produit le bien,

et le méchant, du mauvais, produit le mal ;

car c'est du plein du cœur que parle sa bouche. ^« Mais pourquoi m'appelez-vous :

« Seigneur, Seigneur »,

et ne faites-vous pas ce que je dis ?

figues sur l'onces ? » Ce doit être la leçon originale. — « L'homme bon», — comme le bon arbre, — « du bon trésor ,du cœur, produit le bien ». — Par la suite il apparaît que le bien en question est la parole sincère, vraie, bonne et bienfaisante. En réalité, le rapport de cette sentence avec la comparaison des deux arbres n'est pas tx'ès étroit, et son rapport est plutôt négatif avec la remarque suivante (vi, 46), où l'on oppose les paroles aux actes. — « Et le méchant, du mauvais » — fonds de son cœur — « produit le mal ; car c'est de l'abondance du cœur », — pour la manifestation des sentiments dont son cœur est plein, — «que parle sa bouche ». — Cette dernière sentence, en la forme qu'y donne Matthieu (xii, 34 : « La bouche parle de l'abondance du cœur », pourrait bien être aussi un proverbe, dont la réflexion (Mt. xii, 35) : « L'homme bon tire de bonnes choses du bon trésor», etc., serait le commentaire. La source commune semblerait avoir placé sentence et commentaire dans notre discours après la comparaison des deux arbres. '

« Or, pourquoi m'appelez-vous : « Seigneur, Seigneur », etnefaitesvous pas ce que je dis ?» — Abrégé, ou peut-être forme primitive de ce qu'on lit au même endroit dans Matthieu (vu, 21) : « Ce n'est pas tout homme qui me dit :.« Seigneur, Seigneur», qui entrera dans le royaume des cieux, mais celui qui fait la volonté de mon Père qui est aux cieux ». Notre évangéliste lisait probablement au même endroit l'équivalent de ce ' qu^on trouve ensuite dans Matthieu (vu, aa-aS) : « Beaucoup me diront en ce jour-là », etc. ; mais il semble avoir estimé que le morceau ne s'adaptait pas bien au contexte ; c'est pourquoi il aura résumé et modifié le commencement, transposé le reste (xiii, 26-a^). Cependant il n'y avait pas désaccord de fond avec le contexte : des pai'oles hypocrites sortent d'un cœur

*' Quiconque vient à moi, écoule mes paroles et les pratique, je vais vous montrera qui il est semblable.

*^ II est semblable à homme bâtissant maison, • qui a creusé, est allé à fond et a posé fondement sur le roc :

or, inondation étant survenue, le torrent s'est rué sur celte maison, et il n'a pu l'ébranler, parce qu'elle était bien bâlie, '

*^ Mais celui qui écoute et qui ne pratique pas

est semblable k l'homme qui a bàli maison sur la lerre sans fondement; sur elle s'est rué le lorrent, et aussilôt elle s'est écroulée, et la ruine de eetle maison fut grande.

fourbe, et ce cas ne contredit pas réellement le principe établi plus haut. Le raccourci de l'évangélisle n'est plus qu'une transition brusque et insuffisante à la comparaison des deux maisons, où l'on explique le sort de ceux qui pratiquent la parole entendue et de ceux qui ne la pratiquent pas. Noter que, dans l'ensemble du passage, comme il se lisait dans la source, l'on fait parler Jésus en juge de toxis les hommes ; c'est donc la foi des premiers chrétiens qui jette ainsi un coup d'œil rélrospeclif sur son ministère (Bultmann, 70/.

« Quiconque vient à moi, entend mes paroles », — Matthieu (vu, 24) : « Quiconque donc entend ces miennes paroles » — « et les pratique, je vous montrerai à qui il ressemble : il est semblable à Tin homme bâtissant une maison, qui a creusé très à fond et qui a posé le fondement sur le roc ». — Matthieu, plus simple et plus primitif : « sera comparable à un homme sage qui a bâti sa maison sur le roc ». Encore l'épithèle « sage », comme plus loin celle de « fou », qui n'ont pas de pendant chez Luc, et qui sont superflues, pourraientelles avoir été ajoutées par le rédacteur évangélique ([j.topo;ne se rencontre dans aucun autre évangile ; cppdvi[ji.o; est aussi plus familier à Matthieu qu'à Luc) ; — « or, une inondation étant survenue, le torrent s'est rué sur celte maison, et il n'a pu rébranler, parce qu'elle

"^'^ Lorsqu'il eul achevé loules ses paroles aux oreilles du peuple, il entra à Gapharuaûni.

était bien bâtie ». — Matthieu (vii, aS) : « la pluie est tombée, les torrents sont venus, les vents ont soufflé, ils se sont précipités sur cette maison, et elle ne s'est pas elïondrée, car elle était l'ondée sur le roc )). — « Mais celui qui entend et qui ne pratique pas », — Matthieu (vu, 26) : « Et quiconque entend ces miennes paroles et ne les pratique pas», — « est semblable à un homme qui a bâti sa maison sur la terre, sans (ondement, » ; — Matthieu : « sera comparable à un homme insensé qui a bâti sa maison sur le sable » ; — « le toi-rent s'est rué sur elle, et aussitôt elle s'est écroulée » ; — Matthieu (vir, 27), circonstancié parallèlement au premier cas : & la pluie est tombée, les torrents sont venus, les vents ont soufflé, ils se sont rués sur cette maison, et elle s'est effondrée» ; — « et ce fut grande ruine que celle de cette maison-là », — Matthieu : « et ce l'ut grande chute que la sienne ». Notre évangéliste a pensé au débordement d'un fleuve, tandis que Ion voit dans Matthieu, sans doute d'après la source, les torrents subitement grossis, comme il arrive souvent en Palestine.

Cette double parabole, qui a été choisie pour servir de conclusion au discours, a toute chance en eflet d'avoir une origine palestinienne et rabbinique. On en cite deux toutes semblables qui sont attribuées à Elisha ben Abuya (vers l'axi i3o de notre ère. Fiebig, Die Gleichnisreden Jesu, 1912, pp. 81-82). Ces paraboles et les nôtres sont assez ressemblantes pour qu'on leur attribue une origine commune. Mais il est probable que c'est le premier compilateur du discours dit sur la montagne, et non Jésus, qui aura puisé dans la tradition rabbinique.

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