‹ L'évangile selon LucChapitre 22 sur 80 · XXI. Le centurion de Gapiiarnau · texte numérisé non relu

XXI. Le centurion de Gapiiarnau

La transition qui, dans la source commune, rattachait au discours l'histoire du centurion de Capharnaum a été mieux gardée dans Luc que dans Matthieu, qui d'ailleurs a intercalé en cette place la guérison du lépreux. Notre évangéliste n'a dû y reloucher que quelques mots pour rada])tation à son style et au cadre nouveau du discours. — « Après qu'il eut fini de faire entendre ses paroles au peuple ». — littéralement : « achevé ses paroles aux ouïes du peuple » — « il entra à Gapharnaiim ». — On se rappelle que, dans la source, le discours

^ Or de certain centurion un serviteur malade s'en allait

[mourir, qui lui était cher.

devait plutôt s'adresser aux disciples et que c'est une leçon générale -de morale chrétienne. On doit entendre par peuple la masse des Juifs,, qui a entendu le Christ et que l'évangéliste oppose mentalement aux païens, dont Jésus a réalisé le salut sans aller auprès d'eux, le salut des païens dans ces conditions étant figuré par le miracle qui va être raconté. Ce rapport a dû être perçu déjà dans la source, et c'est même sur cette idée que le récit de miracle paraît avoir été construit d'abord, c'èst-à-dire de la même façon, sur le même type, dans le môme sens (cf. Bultmann, 20) que l'anecdote de la femme syrophcnicienne dans Marc (vu, 24-3o) et dans Matthieu (xv, 21-28).

La forme originale du récit a été beaucoup mieux conservée dans Matthieu (viii, 5-i3), où le centurion lui-même intervient pour demander la guérison de son fils, tandis que dans notre évangile le centurion ne traite avec Jésus que par intermédiaire et eh faveur d'un esclave qu'on dit lui être cher. Pour ce dernier point la variante résulte de l'interprétation, probablement fausse, donnée au mot « enfant» (Tiaïç), mais- le changement de la mise en scène a été • voulu. — « Or certain centurion », — sûrement païen, et que J'on suppose volontiers à la solde d'Antipas, mais plutôt romain, la fiction ayant été d'abord conçue sans égard à la domination d'Antipas en Galilée, — « avait un serviteur malade, sur le point de mourir, qui lui était cher ». — A la lettre « précieux » (hni^Loç). C'est par celte affection que notre auteur veut expliquer l'intérêt particulier que le centurion prend à la guérison de son serviteur. Dans le récit original, les détails nécessaires sur la maladie étaient donnés par le centurion même parlant à Jésus, Matthieu (vu, 6) : « Mon garçon est couché à la maison, paralysé, et il soufire horriblement. » Les traits dé notre récit sont plus vagues, et celui de la mort imminente est emprunté à l'histoire de la fille de Jaïr (cf. vin, 42) ; il vient d'ailleurs beaucoup moins pour le relief du miracle que pour ménager une sorte de gradation dans les péricopes qui vont se succéder. Notre récit, en effet, montre un homme sur le point de mourir, qui va être guéri ; suivra un mort, le fils de la veuve, qui sera ressuscité ; après quoi, Jésus dira aux envoyés de Jean que les morts ressuscitent à sa voix . La combinaison n'est pas fortuite; c'est pourquoi il pai'aît possible ^ue la substitution du serviteur au fils ait été voulue par l'évangéliste.

•Ayant entendu parler de Jésus,

il députa vers lui les anciens des Juifs,

le priant

de venir sauver son servileur.

* Et eux, arrivés^près de Jésus,

le priaient instamment,

disant : « Il est digne que tu lui accordes cela ; • car il aime notre nation,

et c'est lui qui nous a bâli la synagogue. »

qui se contenterait ici d'un serviteur guéri, parce qu'il va présenteraussitôt un fils ressuscité, le second miracle étant en quelque façoa dédoublé du premier. Mais on croira difficilement que Luc se soit livré à tous ces enfantillages : le remaniement du présent récit et l'invention du miracle de Naïn doivent être imputés au rédacteur évangélique.

« Et ayant entendu parler de Jésus, il dé[mta vers lui les anciensdes Juifs, le pi'iant de venir sauver son serviteur». — Au lieu de solliciter lui-même auprès de Jésus la guérison de son malade, le centurion délègue les anciens de la synagogue, les personnes les plus notables de la communauté, pour le prier de venir : cette requête est en conti'adiction avec les sentiments que l'officier va témoigner dans quelques instants par l'organe" de ses amis, mais elle correspond à l'intention que Jésus témoignait dans lei'écit original (cf. Mt..viii, 7), avant que le centurion lui dit d'opérer la guérison sans prendre la peine de se déranger.

« Et ceux-ci, étant venus trouver Jésus, lé priaient instamment, disant : « Il mérite que tu fasses cela jiour lui w. — Pour décider Jésus, les anciens allèguent les services rendus à la communauté juive par celui qui les envoie. — « Car il aime notre nation «, — bien que païen, — « et c'est lui qui nous a bâti la synagogue ». — Inutile de chercher s'il y avait une ou plusieurs synagogues dans là ville. Le centurion a bâti la synagogue de Capharnaûm : il ne faut pas demander si la ville n'en possédait pas auparavant, ni comment la charité d'un centurion a pu être indispensable pour une telle oeuvre dans un milieu israélile. En tant que marque de bienveillance pour le^ Juifs, le trait n'est point invraisemblable (cas d'une synagogue bâtie à Athribis eu Egypte avec le concours du chef de la polic^ ," cité Klostbrmann, 449)- Ce centurion ami des Juifs ressemble beaucoup au centurion Cornélius des Actes, dont notre rédacteur dira tant de bien (Act. x,,

• Et Jésus allait avec eux,

Mais, comme déjà il n'était plus loin de la maison,

le centurion envoya des amis

lui dire : « Seigneur,. ne prends pas peine ;

car je ne suis pas digne que sous mon toit lu entres ; ' c'est pourquoi Je ne me suis pas même permis d'aller à toi ;

mais dis un mot, et que soit guéri mon garçon. » 8 Aussi bien suis-je, moi, homme en sous-ordre,

ayant sous moi soldats ;

et je dis à celui-ci :

« Va », et il va;

à un autre : « Viens », et il vient ;

à mon serviteur : « Fais ceci », et il le fait, »

a). Cornélius aussi enverra quérir Simon-Pierre et n'ira pas le chercher. Si notre centurion fait de même, c'est peut-être que ce païen,, et non seulement son serviteur, figurant la gentilité, ne doit pas se trouver en contact immédiat avec le Christ ; car ce n'est pas pour faire valoir aux dépens de la vraisemblance l'humilité du centurion, que l'évangéliste l'a retenu chez lui. Et si l'on pai'le des anciens et de la synagogue, ce peut être à cause du chef de synagogue Jaïr (cf. viiï, 40> 1® récit qui le concerne ayant été exploité par notre rédacteur pour l'élaboration de celui-ci. -r- « Et Jésus alla avec eux »,.

— comme Pierre suivra les envoyés de Cornélius (Agt. x, ao-aS).

« Or, comme il n'était déjà plus loin de la maison, le centurion envoya des amis, lui disant : « Seigneur, ne prends pas de peine». — Le second message correspond à celui que reçoit Jaïr pendant que Jésus se l'end avec lui à sa maison, et un mot caractéi'istique (ici, [/.Tj ffxuXXou ; VIII, 49j [J.T15CETI ffxûXXs Tov StSûcffxaXov) a été transposé de l'histoire de Jaïr dans celle du centurion. Ainsi le cenlurion, après avoir prié Jésus de venir chez lui, l'arrête à proximité de sa maison.

— « Gar'je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit. C'est pour cela que je ne me suis pas permis de venir te trouver moi-même. »

— Et donc les amis répètent pour le compte du centurion, s'excusant de ne pas venir lui-même prier Jésus de ne pas entrer chez, lui, ce que le centurion dit pour son propre compte dans Matthieu.

— « Mais dis un mot, et que mon garçon », — mot de la source (TraTç)^ retenu ici, — « soit guéri ; aussi bien suis-je, moi, un homme en sousordre, »etc. — Pourquoi ce discours, essentiellement personnel, est-il prononcé par d'autres avec une glose de celui qui les envoie ? Que

^ Et entendant cela, Jésus fui en admiration pour lui, et se tournant vers la foule qui le suivait, il dit : « Je vous dis,

même en Israël je n'ai pas trouvé pareille foi. » ^° Et s'en étant retournés à la maison, les envoyés trouvèrent le serviteur guéri.

signifient ces deux ambassades derrière lesquelles se dérobe celui qui reste, malgré tout, le principal personnage de l'histoire ? Conçoit-on que, si soucieux de ne pas déranger Jésus, le centurion semble tenir encore plus à ne pas se déranger lui-môme, el que Jésus admire tant un homme qui ne veut pas le voir ? On chercherait en vain dans des conjectures historiques la clef de cet imbroglio qu'une combinaison rédactionnelle et symbolique, reconnaissable dans le texte même, explique sans difficulté. Pas n'est besoin même d'une source particulière ou d'un document écrit, qui auraient fourni les déta,ils propres à notre récit. Ces additions peuvent être aussi bien l'œuvre du rédacteur lui-même, s'inspii'ant de l'histoire de Jaïr, et préludant à celle de Cornélius. Du reste, on ne saurait s'autoriser de ces particularités pour voir dans le centurion de Capharnaûm un doublet de Jaïr; mais l'hypothèse de deux récits jumeaux qui auraient été originairement eu rapport, l'un avec la conversion des Juifs, l'autre avec la conversion des Gentils, pourrait n'être pas à écarter,

« Et entendant cela, Jésus fut pris d'admiration pour lui, et se tournant vers la foule qui le suivait », — Matthieu (vu, ii), simplement : « et il dit à ceux qui le suivaient », — «il dit : « Je vous dis, même en Israël », — où Jésus sans doute a trouvé de la foi ; nuance plus favorable que dans Matthieu : « Chez personne en Israël » etc. — « je n'ai pas trouvé pareille foi ». — Et » — sans autre garantie, — (( étant retournés à la maison, les envoyés trouvèrent le serviteur en bonne santé», — Matthieu fvir, i3) : « Et Jésus dit au Centurion: «Va, qu'il t'arrive selon que tu as cru». Et l'enfant fut guéri à cette heure». Ainsi finit l'histoire de la cananéenne (xv, 28 ; cf. Me. VII, ag-So). Mais ce n'est pas motif pour supposer que le récit n'avait pas de conclusion dans la source et que les deux évangélistes ont suppléé à cette lacune chacun de son côté. Une conclusion était indispensable, et Matthieu a pu d'autant plus facilement y conformer la conclusion de la cananéenne, que les deux histoires avaient le même sens. Notre évangéliste ne pouvait garder la conclusion qu'a retenue Matthieu, le centurion n'étant pas là poui* entendre l'assenti-

^^ El advinl ensuite qu'il se rendit à une ville appelée Naïn ; et faisaient route avec lui ses disciples et foule nombreuse.

ment de Jésus à sa requête ; et c'est pour un motil analogue qu'il fait -constater la guérison par les envoyés du centurion, au lieu de dire qu'elle s'accomplit à la parole de Jésus (il a pu d'ailleux's imiter Me. vu, 3o).

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