‹ L'évangile selon LucChapitre 24 sur 80 · XXIII. Le message de Jean- Baptiste · texte numérisé non relu

XXIII. Le message de Jean- Baptiste

(( Et ses disciples renseignèrent Jean sur tout cela ». — Formule de transition. Sauf peut-être pour la mention de la prison, le premier évangile (xi, 2) a dû garder le texte de la source : « Or, Jean, ayant, dans la prison, entendu parler des œuvres du Christ». On peut remarquer toutefois que notre auteur, ayant mentionné plus haut (m, 20) l'emprisonnement, pouvait se dispenser d'en rien dire ici. — « Et ayant fait venir deux de ses disciples, Jean envoya dire au Seigneur ». — L'embarras de cette formule trahit un remaniement rédactionnel de ce qu'on lit dans Matthieu : a envoya par ses disciples lui dire». Pour la précision, notre auteur fixe à deux le nombre des messagers (cl. x, i ; on pourrait se demander s'il n'aurait pas lu à tort dans la source TréjA^ia; Buo, au lieu de Ttép,i|'aç Stà tôv [/,«6-r|TcSv aÛTou, comme font, par influence de Luc, les mss. plus récents dans Mt. x, 2. Quant à l'emploi du mot « Seigneur », se rappeler ce qui vient d'être dit, siipr. p. 220) — « Es-tu celui qui vient, ou en attendrons-nous un autre? » — Suivait, dans la source (cC. Mï. xi, 4) la réponse de Jésus. Que la tradition chrétienne, en faisant désigner par Jean le Messie dans le mot « celui qui vient » (ô kpy6\i.tvo<;) , ait visé la prédication même du Baptiste touchant celui qui venait après lui, c'est possible, mais il semble que la formule ait eu, indépendamment de ce rapport secondaire, un sens quasi sacramentel en eschatologie, soit par rapport à Dieu juge, soit par rapport au grand envoyé (cf. Ap, i,48; iv, 8, pour ce qui est de Dieu, la formule solennelle : « qui est, qui fut, qui vient » ; et l'adaptation à Jésus de textes comme Ps. cxxiii, 26, dans les évangiles, et Hab. ii, 3, dans Hébr. x, Bj), Il va sans dire que la question posée par Jean, si elle est compatible aVec des rapports antérieurs de Jean et de Jésus, ne l'est pas avec là scène du

"° Et arrivés près de lui, ces hommes dirent : « Jean le Baptiste nous a envoyés te dire : «c Es-tu celui qui vient, ou en attendons-nous un autre?

" A cette heure-là, il guérit plusieurs de maladies, d'infirmités, d'esprits mauvais, et à plusieurs aveugles il donna de voir.

baptême dans Marc et, dans Luc, surtout dans Matthieu, et bien moins encore avec le témoignage explicite rendu au Christ par Jean dans le quatrième évangile. Du reste le message et la question n'ont été conçus que pour amener la réponse de Jésus.

Notre auteur, qui n'a pas. comme Matthieu, raconté auparavant une longue série de miracles par lesquels se trouve justifiée l'énumération que Jésus va faire de ses œuvres, a cru devoir marquer expressément l'exécution du message, afin d'y rattacher une notice de sa façon, qu'il jugeait indispensable. — « Or, l'étant venus trouver, ces hommes dirent : « Jean le Baptiste nous a envoyés te dire : « Es-tu celui qui vient, ou en attendrons-nous un autre ?» — Répétition lourde, et qui serait bien superflue, si cen'était pour accrocher, avec une audace digne du rédacteur des Actes, mais dont il est permis de supposer que Luc aurait été incapable, le bouquet de miracles qui suit, en manière de parenthèse . — « A cette heure-là », — au moment où les messagers de Jean lui faisaient cette communication, — «il guérit plusieurs » — individus qui étaient affligés — « de maladies, d'infirmités, d'esprits mauvais, et à plusieurs aveugles il donna de voir ». — Il ne coûte rien à notre évangéliste de multiplier les miracles. Le relief donné aux aveugles tient à ce que les aveugles sont mentionnés dans la réponse de Jésus à laquelle cette notice est coordonnée. Mais la notice n'en est pas moins, au point de -vue l'édactionnel, une interpolation, au point de vue historique une pure fiction. Les malades et les infirmes correspondent plus ou moins aux lépreux et aux boiteux dont va pai'ler Jésus ; les possédés correspondent aux sourds-muets ; l'hagiographe n'a pas osé faire ressusciter plusieurs morts le même jour, et il lui aurait été difïïcile d'insérer ici le miracle deNaïn, mais il l'a mis assez pi'ès pour qu'on le puisse dii'e associé à l'énumération de la présente notice.

Par ces préliminaires la réponse de Jésus se trouve expliquée d'avance. — « Et répondant, il leur dit : « Allez rapporta à Jean ce que vous avez vu et entendu ». — Matthieu (xi, 4) : « ce que vous entendez et voyez». — « Les aveugles voient, les boiteux marchent »

22 El répondant, il leur dit :

« Allez, rapportez à Jean ce que vous avez vu et entendu :

aveugles voient, boiteux marchent, lépreux sont purifiés, sourds entendent, morts ressuscitent, pauvres sont évangélisés .

*^ Et bienheureux qui n'a pas scandale en moi. »

2* Mais quand furent partis les messagers de Jean, il se mit à dire aux foules à propos de Jean : « Qu'êtes-vous allés comtempler au désert ? Un roseau agité par le vent ?

etc. — Il est très remarquable que, dans un document de la littérature mandéenne, on attribue précisément à Jean les miracles dont Jésus se prévaut ici; que le document en question soit antérieur à la source commune de Matthieu et de Luc (Reitzenstein. Das mandaïsche Buch des Herrn der Gr cesse und die Evangelienûberlieferiing, 23), l'hypothèse paraît plus qu'aventurée ; mais on pourrait admettre que le programme messianique énoncé (d'après Is. xxxv, 5 ; lxt, i) dans la réponse de Jésus aux envoyés de Jean était reconnu par les "sectateurs du Baptiste avant la naissance du christianisme, et que chacune des deux sectes a prétendu l'entendre de son héros.

« Or, quand les messagers de Jean furent partis », — Matthieu (xi, 7) : « Or, comme ils s'en allaient », — « il se mita dire aux foules à propos de Jean : « Qu'êtes-vous allés contempler au désert? Un ro'seau agité par le vent ?» — Il va sans dire qu'on ne se serait pas dérangé pour cela, et de là vient que cette première question demeure sans réponse; du reste, le caractère que la tradition prête à Jean fait de lui tout autre chose qu'un roseau. — « Un homme couvert de vêtements bien doux ?» — Matthieu (xi, 8) : « Un homme vêtu mollement ?» — « Mais ceux qui vont en habits somptueux et font bonne chère sont dans les palais royaux ». — Matthieu : « Mais ceux qui s'habillent mollement sont dans les maisons des rois ». Notre auteur a dû ajouter la « bonne chère » (Tputpi^). — « Qu'êtés-vous donc allés voir ? »i etc. Le texte de Malachie (m, i), modifié par la tradition chrétienne de façon à dire du Christ ce que l'auteur disait de Dieu, est cité de confiance par nos évangélistes, mais il n'aurait pu être

. LUC, yii, 2^-28 225

*" Qu'ètes-vous don(î|allc8 voir ?

Un homme couvert de moelleux vêlements ? Ceux qui vont en habit somptueux et font bonne chère sont

[dans les palais. 28 Qu'ètes-vous "donc allés voir?

Un prophète ? Oui, je vous dis, et plus qu'un prophète.

2' C'est celui dont il est écrit :

(( Voici que j'envoie mon messager devant la face, pour qu'il prépare ta voie devant foi. » 2^ Je vous dis, parmi les enfants defemmes il n'est pas plus grand

[que Jean, mais \e plus petit dans le royaume de Dieu est plus grand

[que lui.

allégué ainsi par Jésus ; c'est la Iradition chrétienne qui aura changé le texte, que la secte bapliste attribuait probablement à Jean selon la teneur où le présente l'Ecriture prophétique,

« Je vous dis », — Matthieu (xr.ii) ; « En vérité je vous dis », — « il n'est parmi les enfants des femmes aucun prophète plus grand que Jean ». — Matthieu : « Il ne s'est point levé parmi les enfants des femmes plus grand que Jean le Baptiste ». Le mot « prophète » manque dans les témoins les plus autorisés (mss S B, etc ; il se trouve dans Ss. mss. D A, etc.), mais ce pourrait être pour la conformation avec Matthieu. Déjà notre évangéliste a pu se faire scrupule d'écrire que Jean était plus grand que tous les enfants de femmes, Jésus lui-même étant né d'une femme. Matthieu avait pu l'écrire^ parce que la suite du discours excluait Jean du l'oyaume des cieux. Toutefois l'addition du mot k prophète » est très lourde pour le rythme et a dû être faite après coup. La transposition de la sentence concernant le rapport de Jean avec le royaume (Mt, xi, I2-i3 ; Le, xvi, i6), sentence qui est amorcée par : — « mais le plus petit dans le royaume de Dieu est plus grand que lui », — • n'en donne pas moins à penser que notre évangéliste craignait à la fois de faire Jean trop grand et de l'exclure formellement du royaume ; c'est pourquoi il aura détaché de l'assertion relative à la supériorité du plus petit dans le l'oyaume le commentaire d'où il résultait avec évidence que Jean était considéré comme étranger au royaume de Dieu. Dans le contexte qu'y donne notice évangile la sentence sur la succession du royaume à l'économie ancienne est complètement neutralisée en vue d'un intérêt

A. I oisY, — L'Evangile selon Luc. i5

23 Et lout le peuple, l'ayant entendu,

et les publicains ont fait raison à Dieu,

ayant été baptisés du baptême de Jean ; ■^° mais les pharisiens et les légistes ont annulé pour eux le

[dessein de Dieu,

n'ayant pas été baptisés par lui.

apologétique. Ici l'on entrevoit encore ropposilion. de la thèse chrétienne sur le règne de Dieu inauguré par le Christ (vu, 28), à la thèse johannite sur le l'ôle éminent de Jean (vu, 24, 27) : celle-ci est énoncée en termes que, saut' l'altération chrétienne du texte de Malachie (m, i), l'on dirait empruntés à une profession de foi baptiste ; et il est assez piquant de voir les deux thèses afïrontées dans un discours que l'on prêle à Jésus.

A la sentence provisoirement éliminée notre auteur substitue une i*emarque sur l'accueil diiïérent fait par les pharisiens et par les publicains à la prédication de Jean. Le même thème est traité ailleurs dans Matthieu (xxi, Si-Sa), en application de la parabole desDeux fils. C'est comme logion sur Jean que la parole a été conçue et recueillie, mais elle ne pouvait pas venir originairement à la place où elle se trouve dans Luc, et il est visible que notre évangéliste s'est donné beaucoup de peine, une peine inutile, pour l'adaptera son contexte. — «. Et tout le peuple », — c'est beaucoup dire, car la masse des Juifs, dont il s'agit ici, ne s'est pas ralliée au programmé de Jean ; mais « tout le peuple » remplace «les prostituées » de Matthieu (xxi, 82), —r« ayant entendu » — la prédication de Jean, — « et les publicains ont justifié Dieu, étant baptisés du baptême de Jean j>. — Explication qui sent la paraphrase, et Matthieu, en. effet, dit simplement; « les publicains et les prostituées ont cru en lui ». L'emploi du mot «justifier » paraît avoir été suggéré par la conclusion du présent discours (vu, 35), et l'on veut dire simplement que les gens du commun et les publicains ont reconnu u,n dessein providentiel dans la prédication de Jean et l'ont acceptée. — « Mais les pharisiens et les légistes » — mot (vo[/,'.xot) propi'e à Luc, pour désigner le corps des « scribes » (Ypajj.^.cf.TETç, communément employé), — « ont anéanti le dessein de Dieu pour euxmêmes », — ont rendu ineflicace en ce qui les concernait le dessein de salut, qu'ils ne pouvaient L'ustrer de son effet général, — «n'ayant pas été baptisés par lui ». — Matthieu: « mais vous, voyant» cela, la conversion des pécheurs, «vousn'êtes pas venus à résipiscence, de façon à croire en lui » . Il semble que Matthieu aussi ait paraphrasé en Tue

8^ A qui donc comparerai-;je les hommes de cette génération, et à qui sont-ils comparables ?

^2 Ils sont comparables à enfants qui sont assis en place publique et s'interpellent mutuellement, disant :

« De la flûte pour vous nous avons joué, et vous n'avez pas

[dansé nous nous sommes lamentés, et vous n'avez pas pleuré. » 83 Car Jean le Baptiste est venu ne mangeant [pain] ni ne

[buvant [vin], et vous dites : « Il a démon. »

^* Le Fils de l'homme est venu mangeant et buvant, et vous dites : « Voici homme vorace et buveur de vin^ ami de publicains et de pécheurs. »

s* Et la sagesse a reçu raison de tous ses enfants. »

d'appliquer la parabole des Deuxfils aux autorités ecclésiastiques de Jérusalem, et que la source ait mentionné seulement le refus de foi. Dans notre évangile, la phrase est construite de telle sorte qu'on a pu hésiter à y voir la continuation du discours ou une remarque de l'évangéliste, la mention du peuple, inattendue dans la bouche du ■ Christ, semblant favoriser la seconde hypothèse, tandis que la forme des verbes (êSixacwcrav, -/lÔsT-ficiav) et la tournure générale de la phrase s'arrangent mieux de la première. L'évangéliste entend bien continuer le discours de Jésus, mais lui-même le compose d'après un texte qu'il aurait mieux fait de ne pas retoucher. On remarquera (avec Well- HA.USEN, 3o) qu'il dit « le baptême de Jean », comme pour le distinguer du baptême chrétien. Du reste, ce logion, comme tous les autres qui ont rapport à Jean, on pourrait presque dire, comme tout ce qui dans les évangiles regarde Jean, reflète les préoccupations apologétiques du christianisme naissant, pour se justifier, soit par rapport à la secte baptiste dont il procède, soit par le moyen de cette secte même, en expliquant à son profit le rôle de Jean.

« A qui donc comparerafi-je les hommes de celte génération, et à qui sont-ils comparables ? » ^ Matthieu (xi, i6) : « Et à qui comparerai-je cette génération ? » La source ajoutait probablement :.« et à qui est-elle comparable ?» — « Ils sont comparables », — Matthieu : « elle est comparable », — « à des enfants assis sur la place publique et qui s'interpellent mutuellement, disant», — Matthieu : « qui, interpellant leurs compagnons, disent » : — « Nous vous avons joué de la ilûte, et vous n'avez pas dansé, nous nous sommes lamentés et vous

'" Or l'un des pharisiens le pria de manger avec lui ; et étant entré dans la maison du pharisien, il se mit à table.

n'avez pas pleuré », — Matthieu (xi, 17) : « vous ne vous êtes pasfrappé la poitrine » {ïy.6'\io.a(iE, mot de source ; Le. kxXaûcaxe). — Lès Juifs sont comme des enfants maussades à qui l'on propose inutilement jeu triste ou jeu gai, et qui trouvent toujours motif à rejeter la, proposition .. — « Car Jean le Baptiste est venu ne mangeant pain ni ne buvant vin». — Certains témoins (Ss. Se. ms. D, plusieurs mss. lat.) omettent les mots « pain » et « vin » ; mais ce peut êti'e par conformation à Matthieu (xi, 18) : « Car Jean est venu ne mangeant ni ne buvant » ; et l'addition pourrait fort bien venir de l'évangéliste, pour atténuer une assertion censée trop absolue ; notre auteur, on ne doit pas l'oublier, a passé sous silence les détails de Marc (i, 16) touchant le régime extraordinaire du Baptiste, et il a fait prédire par Gabriel (i, i5) que Jean ne boirait pas de vin, suivant la règle du nazirat. — « Et vous dites », — Matthieu : « et ils disent » : — « Il a Un démon ». Le Fils de l'homme est venu mangeant et buvant, et vous dites », — Matthieu : « et ils disent» : — « C'est un homme gourmand et buveur de vin, ami des publicains et des pécheurs ». Et la sagesse a été justifiée par tous ses enfants », — Matthieu (xi, 19) n'a pas (( tous », mais le mot doit appartenir à la rédaction de Luc, bien qu'il manque dans quelques témoins (ms. D, etc.). Un rapport spécial paraît ici supposé contre Jésus et la sagesse (cf. xi, 49) • Appréciation rétrospective du rôle de Jean et de celui de Jésus, formulée dans la tradition chrétienne en manière d'apologie contre les Juifs. Ceux qui ont donné raison à la sagesse de Dieu sont ceux qui ont cruà ses envoyés.

Page 1