XXIX. Le possédé de Gébasa
« Et ils abordèi'ent au pays des Géraséniens, qui est en face de la 'Galilée ». — Marc (v, i) : «Et ils arrivèrent à l'autre bord de la mer, au pays des Géraséniens ». La notice, surtout dans Luc, est d'une géographie incertaine. Il n'est pas probable que la leçon du texte reçu : (( au pays des Gergéséniens » (rsp^eff-i^vwv), ait été préférée par notre évangéliste aux Géraséniens (repaarivcov) de Marc. La topographie du miracle est tout aussi malaisée à déterminer (cf. Lagrangk, 25o) ; c'est peut-être que l'histoire, empruntée d'ailleurs, a été artificiellement
*'' Or, comme il descendait à terre, se présenta un homme de la ville qui avait démons et depuis longtemps ne portait pas de vêtement, ni en maison ne demeurait, mais dans les tombeaux.
'S Or, ayant vu Jésus, en criant il se prosterna devant lui, et à pleine voix il dit :
« Qu'y a-t-il entre moi et toi, Jésus, fils du Dieu très-haut ?
Je t'en prie, ne me tourmente pas. »
*^ Car il ordonnait à l'esprit impur de sortir de l'homme.
Car à plusieurs reprises il l'avait saisi ; et on l'avait lié de chaînes et d'entraves, sous garde ; et brisant les liens, il était poussé par le démon aux déserts.
localisée dans la légende de Jésus (cf. Klostermann, 462 ; Bultmann,. i3o).
Or, comme il descendait à terre, se présenta un homme de la ville qui avait des démons ». — Marc (v. 2) : « Et comme il quittait la barque, vint à sa rencontre », sortant « des tombeaux, un homme en esprit impur ». Notre auteur a pris sur lui de dire que l'homme était delà ville. La pluralité des démons est pour préparer l'aveu de « Légion ».— « Et qui depuis assez longtemps ne portait plus de vêtement ni ne restait en maison mais » demeurait « dans les tombeaux». — Marc (v, 8) : « qui avait sa demeure dans les tombeaux ». La nudité n'est qu'impliquée dans la l'elation de Marc (v, i5). Ce que Marc (V, 3 b-5) ajoute un peu confusément sur les crises qui avaient obligé à lier cet individu de chaînes qu'il avait rompues pour s'enfuir dans le montagne où les cavernes sépulcrales lui servaient d'abri, ne viendra que plus loin dans notre récit et en abrégé. La combinaison est assez maladroite, et l'on dirait que le rédacteur, après avoir pris le parti démettre ces détails, se serait avisé qu'il avait besoin de les signaler brièvement,
« Or, ayant vu Jésus, il se prosterna devant lui en criant, et il dit à baute voix ». — Les cris dépourvus de sens que pousse d'abord le démoniaque semblent distingués du discours, également crié, qu'il tient ensuite à Jésus. Marc (v, 6-7) est plus vivant et plus circons-
'" Et Jésus lui demanda :
<f Quel est ton nom ? »
. Et il dit : « Légion », ,
parce qu'étaient entrés, en lui nombreux démons.
tancié : «Et ayant vu Jésus de loin, il accourut et se prosterna devant lui, et criant à haute voix, il dit ». C'est parce que l'iiomme est possédé qu'il crie si fort. Le haut cri est un effet de l'inspiration, soit divine (cf. t, 42), soit démoniaque. — « Qu'y a-t-il entre moi et toi, Jésus fils du Dieu très haut ? ». ^ — Même profession de foi que dans Marc (v, 7) ; et il est assez curieux que les démons soient censés les premiers à reconnaître en Jésus un « fils de Dieu », et qu'ils définissent Dieu lui-même par la formule de « Dieu très haut». Car c'est le démon qui fait parler l'homme, et il n'est pas autrement certain que les mots : « Dieu très-haut », donnent à entendre que le possédé n'était pas juif (cf. Act.xvi, 17). Telle pourrait être cependant la pensée de ce récit plus où moins symbolique (voir Marc, i52, i54, iSg). — (( Je t'en prie ne me tourmente pas » . -r- Notre auteur a mis la prière à la place de la sommation : «Je t'adjure par Dieu », qui l'aura probablement choqué dans Marc. — « Car il ordonnait à l'esprit impur de sortir de l'homme ». — Marc (v, 8) : « Car illui disait : «Sort, esprit impur.de cet homme». — Suit. la notice, abrégée deMarc (v, 3&-5), touchant les crises antérieures du démoniaque. — « Cai;, à .plusieurs reprises », — dans certaines crises particulièrement violentes, le susdit esprit — « s'était emparé de lui, et », — pour .le dompter dans les mouvements .frénétiques que lui donnait cette possession, — « on le gardait lié de chaînes et d'entraves », — mais ces précautions devenaient superflues, — « et brisant les liens, il était poussé par le démon aux déserts » . — • L'auteur dit « les dései'ts » , (parce que tel est le goût des démons, et sans s'inquiéter autrement de la nature du pays, pour ne pas répéter la mention des tombeaux ,; mais l'indication devient plus vague que Marc (v, 6) : « Et continuellement, nuit et jour, il était dans les tombeaux et dans les montagnes », etc.
« Or. Jésus lui demanda : « Quel est ton nom ? » et il dit : « Légion », — se dénommant ainsi — « parce que plusieurs démons étaient entrés en lui ». — En prenant à son compte l'explication, le narrateur corrige la naïveté de Marc (v, 9) : « Jjégion est mon nom, parce que nous sommes plusieurs. » Comme dans Marc, la question est adressée à l'homme, et c'est le démon qui répond, parce que le démon est conçu, pour ainsi dire, comme étant actuellement la personnalité
31 Et ils le suppliaient de ne pas leur commander de s'en aller dans l'abîme.
32 Or il y avait là
un troupeau nombreux de porcs,
dans la montagne paissant.
Et ils le supplièrent de leur permettre
d'entrer en eux ;
et il le leur permit.
33 Et les démons, sortis de l'homme, entrèrent dans les porcs ;
et le troupeau s'élança de l'escarpement dans le lac, et il fut noyé.
de l'homme ; du reste, le nom que Jésus demande n'est pas celui de l'homme, mais celui du démon qu'il se propose d'expulser. 11 est sousentendu que les diables sont pourvus d'un nom personnel, comme les hommes, et la connaissance du nom importe au succès de l'exorcisme (cf. Marc, i53). — «Etils le suppliaient de ne pas leurcommander de s'en aller dans l'abîme ». — Dans Marc (v, lo), c'est l'homme qui prie pour ses démons : « Et il insistait beaucoup pour qu'il ne les envoyât pas hors du pays ». Notre auteur dit : « dans l'abîme », en prévision du dénouement^ les démons qui vont plonger dans le lac étant censés reconduits à une sorte d'enfer. D'ordinaire l'internement des diables en enfer était plutôt l'éservé au jugement dernier ; mais l'abîme dont il s'agit peut se confondre plus ou moins avec la mer, et n'être identique ni au scheol, qui n'est pas précisément un abîme, ni à « l'abîme de feu » dont parle l'Apocalypse (xx, 3, 7, 10, i3-i5).
« Or il y avait là un troupeau nombreux de porcs qui paissaient dans la montagne, et ils le supplièrent de leur permettre d'entrer en eux ». — Marc (v, 12) : « Et ils le supplièrent, disant ; « Envoienous dans les porcs, afin que nous entrions en eux ». — La naïveté de Marc est atténuée, et aussi la part de Jésus dans l'affaire des porcs.
— « Et il le leur permit. Or, sortant de l'homme, les démons ». — Marc : « les esprits impurs », — « entrèrent . dans les porcs, et le troupeau s'élança de l'escarpement dans le lac ». — Notre auteur omet l'évaluation du troupeau; Marc (v, i3) : « environ deux mille ».
— « Et il fut noyé ». — Marc : « et ils furent noyés dans la mer ».
« Et les pâtres, ayant vu ce qui était arrivé, s'enfuirent », — Marc V, i4) : « Et leurs gardiens s'enfuirent», — « et ils dirent la nouvelle dans la ville et dans les champs. Et les gens sortirent pour
3* Et les pâtres, voyant l'aventure, s'enfuirent l'annoncer dans la ville et dans les champs.
^^ Et (les gens) sortirent pour voir ce qui était advenu ; ils vinrent vers Jésus, et ils trouvèrent assis l'homme de qui les démons étaient sortis, vêtu et de bon sens, aux pieds de Jésus ; et ils furent effrayés.
8^ Et leur firent récit ceux qui avaient vu comment avait été guéri le démoniaque ; et toute la population du territoire des Géraséniens lui
[demanda de s'éloigner d'eux,
parce que de grande frayeur ils étaient pris. Et lui, montant en barque, s'en retourna.
'^ Or lui demandait l'homme de qui étaient sortis les démons, d'être avec lui ; mais il le congédia, disant :
voir l'aventure », — Mai'c : « vinrent voir ce qu'était l'aventure »; — « ils vinrent près de Jésus, et ils trouvèrent assis l'homme de qui les démons étaient sortis », — Marc (v, i5) : « ils virent le démoniaque assis », dans la modeste attitude d'un disciple, comme on verra bientôt qu'il avait l'intention de le devenir, — « vêtu et dans son bon sens, aux pieds de Jésus ». — Ce dernier trait remplace avantageusement Marc: «lui qui avait eu Légion». — «Et ils furent effrayés. Et les témoins leur racontèrent comment avait été guéri le démoniaque », — Marc : « ce qui s'était passé pour le démoniaque, et l'affaire des porcs ». — - « Et toute la population des Géraséniens lui demanda de s'éloigner d'eux, parce qu'ils étaient pris d'une grande frayeur », — Ici notre auteur encliérit sur Marc (v, 17) : « Et ils se mirent à le prier de s'éloigner de leur territoire ». Sans doute a-t-il voulu trouver un motif, et presque une excuse, à la démarche des Géraséniens, — «Et lui, montant en barque, s'en retourna. »
« Cependant Thomme de qui les démons étaient sortis le priait de l'admettre avec lui ». — Ici encore Marc (v, 18) est plus bi*ef: « Et comme il montait dans la barque, le démoniaque lui demanda d'être avec lui ». — « Mais il le congédia, disant », — Marc (v, 19) : « Et il
2o4. LUC, viir, 39-41
^^ « Retourne en ta maison,
et raconte tout ce qu'a fait pour toi Dieu.
Et il s'en alla, par toute la ville publiant
tout ce qu'avait fait pour lui Jésus,
*o Et au retour de Jésus, la foule le reçut ;
car tous l'attendaient.
^^ Et vint un homme nommé Jaïr,
qui était chef de la synagogue,
et tombant aux pieds de Jésus,
il le suppliait d'entrer dans sa maison,
ne le lui permit pas, mais il lui dit ». — « Retourne en ta maison, et raconte tout ce que t'a fait Dieu». — Marc : «Va dans ta maison, près des tiens, et annonce-leur ce que le Seigneur t'a fait et les bontés qu'il a eues pour toi». — «Et il s'en alla publiant par toute la ville tout ce que lui avait fait Jésus ». — Curieuse modification deMarc(v,Qo) : « Et il s'en alla, et il se mit à publier dans la Décapole tout ce que lui avait fait Jésus, et tous étaient dans l'admiration ». La variante ne doit pas être accidentelle, puisque Marc (vu, 3i) parle encore ailleurs de la Décapole (cf. Mt. iv, aS), que Luc ne mentionne jamais (autrement l'on pourrait supposer que Marc aurait écrit Ssxa par un i que Luc n'aurait pas vu, ou bien que Marc aurait éci'it sv i-r^t ■koIv., qui serait devenu dans la transcription èv tv] AExaTîôXsi).