XXX. La fille de Jaïr
Dans Marc, le miracle de résurrection ne se rattache pas très étroitement au précédent, et l'on entrevoit encore l'artifice, inspiré par une raison didactique, qui a présidé au groupement de récits primitivement indépendants. Notre auteur, en interprétant les données de Marc, établit une liaison plus étroite entre les faits. — « Or, il arriva, quand revint Jésus, que la foule le reçut ; car tous l'attendaient ».' — Ce n'est pas précisément ce que disait Marc (v, ai), où le rassemblement de la foule suit le retour de Jésus sur la rive occidentale du lac : « Et Jésus étant revenu de l'autre côté dans la barque, une foule nombreuse se rassembla, et il était » avec cette foule « auprès de la mer » quand Jaïr vint le trouver.
« Et vint uu homme appelé Jaïr, qui était chef de la synagogue ». — Marc (v, ai) ; « un des chefs de synagogue ». Notre évangile pax^aît
^2 parce qu'il avait une fille unique d'environ douze ans,
qui se mourait.
Or, pendant qu'il (y) allait,
les foules l'étouffaient.
*2 Et une femme en flux de sang- depuis douze ans,
qui, ayant dépensé en médecins tout son bien,
n'avait pu se faire guérir par aucun, ^^ s'étant approchée par derrière,
toucha la houppe de son manteau ;
et aussitôt s'arrêta son flux de sang.
entendre que la ville (Gapharnaûm ?) n'a qu'une synagogue dont Jaïr est le président. Marc vise plutôt un des chefs d'une synagogue qui en aurait plusieurs (cf. Act. xiii, i5), que le chef d'une synagogue dans une ville qui aurait plusieurs lieux de culte. 11 semble qu'on doive distinguer l'archisynagogue (àp'/tffuvâywYoç), seul chargé de la direction du culte, des « chefs de la synagogue » (ap/ovxeç tti; amaymyTic,), qui étaient plusieurs en chaque synagogue (Lagrangb, 253). Ici Jaïr est dit« chef de la synagogue », et plus loin« archisynagogue ». Les idées du narrateur n'étaient peut-être pas très nettes en ce qui regarde la distinction dont il s'agit. — «Et tombant aux pieds de Jésus, il le suppliait d'entrer dans sa maison ». — Marc (v, aS): « Et le voyant, il tomba à ses pieds et le supplia beaucoup, disant: « Ma petite fille est à l'extrémité; viens lui imposer les mains afin qu'elle' soit sauvée et qu'elle vive ». On n'a retenu ici que le sens général de la prière. — « Parce qu'il avait une fille unique », — notre auteur dit « unique », afin de rendre l'histoire plus touchante, comme il a faitpourle jeune homme de Naïn, — «d'environ douze ans »,— notice anticipée de Marc (v, 42), où l'âge est indiqué seulement à la fin du récit, — « qui se mourait ».
« Or, pendant que » Jésus « allait » — avec Jaïr, — « les foules l'étouffaient ». — Resserrement de Marc (v, 24) : « Et il s'en alla avec lui, et une foule nombreuse l'accompagna, et il y avait presse autour de lui ». — « Et une femme en perte de sang depuis douze ans, qui avait dépensé en médecins tout son bien ». — Le dernier membre de phrase pourrait avoir été interpolé d'après Marc (v, 26), car il manque dans plusieurs anciens témoins (ms. B D, Ss.); et la leçon primitive aurait été : « Et une femme en perte de sang depuis douze ans, — qui n'avait pu être guérie par personne ». — Toutefois la ligne suspecte paraît réclamée par le type strophique du présent récit.
256 LUC, vin, 45
45 Et Jésus dit :
« Qui m'a touché ? »
Tous s'en défendant, Pierre dit : « Maître, les foules te serrent et te pressent. »
Même le texte ordinaire abrège sensiblement Marc, selon lequel la femme « avait beaucoup souffert, par beaucoup de médecins, et avait dépensé tout son avoir dans aucun profit, mais s'en était plutôt trouvée plus mal ». L'évangéliste a pu, sans être médecin, rètrancber des détails où Marc s'est complu pour rehausser le miracle ; mais, si Luc a emprunté l'anecdote à Marc, on conçoit qu'il ait allégé une description où les gens de sa profession semblaient ridiculisés. — « S'étant approchée par derrière, toucha la houppe de son manteau ».
— Marc (v, a.'j] : « Ayant entendu parler de Jésus, s'en vint dans la foule par derrière, toucher son manteau ». Luc et Matthieu (ix, ao) s'accordent à mentionner la houppe du manteau : ou bien la rencontre est fortuite, les deux évangélistes ayant anticipé une indication que Marc (vi, 56) donnera plus loin en général, ou bien l'un d'eux a fait l'anticipation et a été copié par l'autre, ou bien les deux dépendent d'une relation où la houppe était mentionnée ; ou enfin la houppe aura disparu accidentellement du texte de Marc après y avoir figuré. On ne peut guère s'arrêter qu'à Tune ou à l'autre des deux dernières hypothèses. — « Et aussitôt s'arrêta sa perte de sang )>. — Notre auteur omet comme inutiles la réflexion de la femme (Me. v, a8) : « Car elle disait : « Si je touche seulement ses vêtements, je serai sauvée », et l'impression ressentie par elle de sa guérison(Mc. V, 29); il met un peu plus loin, dans la bouche de Jésus, l'impi^ession que Marc (v, 3o a) dit avoir été ressentie aussi par Jésus luimême.
« Et Jésus dit : « Qui m'a touché ?» — Dans Marc (v, 3o b), Jésus dit, en se retournant vers la foulé : <( Qui a touché mes vêtements ? »
— « Et tous s'en déi'endant,Pierre dit : « Maître, les foules te serrent et te pressent ». — Ce qui est pour signifier : on te touche sans le vouloir. Dans Marc (v, 3i), ce sont « les disciples » qui disent, plus lestement : « Tu vois la foule qui te presse, et tu dis : « Qui m'a touché?»— « Mais Jésus dit: «Quelqu'un m'a. touché, car j'ai senti qu'une vertu était sortie de moi ». — C'est l'impression dont il vient d'être parlé ; et la réplique de Jésus se trouve remplacer ici le trait de Marc (v, 3a) : « Et il regardait alentour afin de voir celle qui
LUC, VIII, 46 49 2b7
** Mais Jésus dit :
« Quelqu'un m'a touché ;
car j'ai senti que vertu était sortie de moi. » '" Et la femme voyant qu'elle n'était pas inaperçue,
s'en vint tremblante, et, prosternée devant lui,
elle déclara en présence de tout le peuple
pour quel motif elle l'avait touché,
et comment elle avait été guérie aussitôt. ■*8 Et il lui dit : « Ma fille,
ta foi t'a sauvée,
va en paix. »
^^ Gomme il parlait encore,
on vint de chez le chef de synagog-ue (lui) dire :
« Ta fille est morte ;
n^importune plus le maître. »
avait tait cela ». Notre auteur n'a pas voulu de cette investigation ; il montre le Christ pleinement conscient du miracle accompli et prêt à dire qui en a profité ; c'est pourquoi la femme se déclare : — « Or la femme, voyant qu'elle n'était pas ignorée», —que Jésus savait ce qu'elle avait fait et ce qu'elle avait éprouvé, — « vint tremblante et, prosternée devant lui, elle déclara devant tout le peuple », — remarquer la solennité de cette confession, — « pour quel motif elle l'avait touché, et comment elle avait été guérie tout à coup » . — Marc ( v, 33) disait beaucoup plus naturellement : « Et la femme, effrayée et tremblante, sachant ce qui lui était arrivé, vint se prosterner devant lui r'I lui dit toute la vérité ». — « Et il lui dit : « Ma fille, ta foi t'a sauvée, va en paix ». — M;\vc (v, 34) ajoutait : « et sois guérie de ton infirmité». Notre hagiographe a pu trouver que cette ratification du fait accompli laissait trop voir que la guérison s'était opérée sans que Jésus l'eût aucunement voulue.
{( Gomme il parlait encore, quelqu'un vint », — Marc (v, 35) : « on vint », — « de chez le chef de la synagogue » lui « dire : « Ta fille est morte ; n'importune plus le maître».— Marc (v, 35): « Pourquoi importunes-tu encore le maître ? » — « Mais Jésus, ayant entendu »,
— Marc (v, 36) : « passant outre à l'avis donné », — « lui dit : « Ne crains pas, crois seulement, et elle sera sauvée ». — Marc était à la fois plus énergique et plus discret: « Ne crains pas, crois seulement ».
— « Or, étant arrivé à la maison, il ne laissa entrer personne avec lui, sauf Pierre, Jean, Jacques, le pèi-e de l'enfant et la mère ». — Noter
A. LoisY. — L'Evangile selon Luc. 13
5° Mais Jésus, qui avait entendu, lui dit :
« Ne crains" pas ;
crois seulement,
et elle sera sauvée. »
51 Et arrivé à la maison,
il ne laissa entrer personne avec lui
sauf Pierre, Jean et Jacques,
le père de l'enfant et la mère .
^2 Or tous pleuraient et se lamentaient sur elle ;
et il dit : « Ne pleurez pas ;
elle n'est pas morte, mais elle dort. » 53.Et ils se moquaient de lui, sachant qu'elle était morte.
que Jean est nommé ici avant Jacques (de même ix, no), comme il a été mis en relief dans la rédaction des Actes, En simplifiant cette partie du récit, notre auteur y introduit de la confusion ; caria mère était dans la maison avant que Jésus ain'ivât,et dans la maison même on va trouver quantité de gens qui se lamentent. Dans Marc (v, 87), Jésus commence par congédier la foule et ne retient avec lui, pour aller chez Jaïr, que les trois disciples ; arrivé à la maison, il trouve les gens qui se lamentent et les chasse ; après quoi, avec le père et la mère et les trois disciples, il pénètre au lieu où était l'enfant (Me. v, 38 4o)- Notre récit embrouille avec le congé de la foule celui des gens qui menaient le tapage funèbre, et qui maintenant ont l'air d'assister au miracle, bien qu'ils soient censés dehors.
« Cependant tous pleuraient et se lamentaient à son sujet ». — Ce « tous «représente les gens qui, dans Marc mènent le deuil à grand bruijt et ne peut raisonnablement concerner les cinq personnes qu'on vient de représenter comme entrant avec Jésus dans la maison ; car les disciples n'ont pas motif de se lamenter, et « tous » ne peut pas désigner seulement le père et la mère, qui d'ailleurs ne peuvent pas être non plus les personnes qui se moquent de Jésus quand il dit que l'enfant n'est pas morte . — « Et il dit : « Ne pleurez pas, car elle n'est pas morte, mais elle dort ». — Marc (v, 89) : a Pourquoi faites-vous du bruit et pleurez-vous ? L'enfant n'est pas morte », etc. — « Et ils se moquaient de lui, sachant qu'elle était morte ». — Marc n'a pas : (( sachant » etc., que notre auteur ajoute pour le relief du miracle.
« Mais lui, ayant pris sa main », — dans Marc, cela vient après l'expulsion des musiciens et des pleureuses, — « cria, disant : « Enfant, lève-toi ». — Marc (v, 41), en cet endroit, tient à citer lès mots araméens
^* Mais lui, la prenant par la main,
cria, disant :
« Enfant, lève-toi. »
^■^ Et son esprit revint,
et elle se leva aussitôt ;
et il prescrivit de lui donner à manger. ^^ Et ses parents furent stupéfaits ;
mais il leur défendit de dire à personne l'événement.
avant d'en donner la traduction. L'emploi de la formule araméennen'estpas une marque d'historicité, mais semble prouver au moins que le récit a été raconté d'abord, peut être rituellement figuré, en araméen (cf. Me. XV, 33-34, q^i paraît supposer une liturgie de la passion où entrait le Psaume xxii). — « Et son esprit revint » — Marc n'a pas ce trait, qui est pour signifier bien nettement que la jeune fille était morte." — « El elle se leva aussitôt »; — Marc (v, 4») : « Et aussitôt la jeune fille se leva et elle marcha, car elle avait douze ans » . — « Et il commanda de lui donner à manger ». — C'est le trait que Marc (v, 63) amène seulement à la fin du récit. — « Et ses parents furent stupéfaits ». — Marc : « Et ils furent saisis à Tinstant de grande stupeur », pourrait concerner aussi bien les trois disciples, et-de même l'injonction du silence : « et il leur recommanda beaucoup que nul ne sût cela », ordre qui, dans notre évangile, ne s'adresse qu'aux parents. — « Mais il leur défendit de dire à personne l'événement». — Défense qui serait tout^ à fait ridicule si un grand nombre de personnes étaient censées présentes, mais qui, môme dans la rédaction de Marc, manque de vraisemblance et pourrait dénoncer la fiction : grand miracle doiit on n'aurait pas entendu parler parce qu'il avait eu peu de témoins et que Jésus avait recommandé de n'en rien dire (comparer le cas de la transfiguration, infr. ix, 36).
On ne saurait prouver que les trois grands miracles ci-dessus racontés d'après Marc ne sont pas la l'eprésentalion légendaire d'incidents qui se sont produits au cours du ministère galiléen ; mais on prouvera moins encore qu'ils n'ont pu être construits sur des types antérieurs, pour la plus grande gloire du Christ : le premier miracle faisant ressortir le pouvoir de Jésus sur les éléments^ en figure de son rôle salutaire et de l'avenir chrétien ; le second, son pouvoir sur les démons, en des conditions propres à symboliser la future conversion des païens ; et le troisième, en son double registre, guérison d'une femme affligée d'impureté perpétuelle.
' Or, ayant convoqué les Douze, il leur donna force et pouvoir sur tous les démons, et de guérir les maladies ; 2 et il les envoya prêcher lè ro^^aurne de Dieu et faire des guérisons.
résurrection d'une jeune fille, le rôle du Christ, qui procure aux hommes, moyennant la foi, le pardon et l'immortalité.