I. — Le prologue
La belle phrase classique par laquelle l'auteur des livres à Théophile inaugure son œuvre est la seule de ce genre qui existe dans tout l'évangile. Elle ne pouvait manquer d'être conçue et i-édigée d'après un type convenxi, et l'on a pu signaler, en effet, l'étroite ressemblance qu'elle présente, pour la forme, avec le prologue du traité Demateria medica de Dioscorides. Il serait tout à fait risqué d'en conclure que le médecin Luc a imité Dioscorides, car celui-ci aussi bien s'est conformé à l'usage et au type reçus, n'étant certainement pas le seul écrivain de ce temps qui ait, en semblable occasion, parlé de ceux qui l'avaient précédé, du soin qu'il avait mis à composer son œuvre, et dé la méthode qu'il avait suivie (voir nombreux exemples dans Klostbr- MANN, 36i-362). Cette préface range dans la catégorie des œuvres personnelles l'ouvrage qu'elle introduit ; elle en fait ou tend à en faire un livre de type hellénique, au lieu d'un écrit impersonnel à l'ancienne manière juive, comme sont les deux premiers évangiles et, jusqu'à un certain point, le quatrième. Cependant ni le troisième évangile, tel qu'il est, ni les Actes ne répondent précisément au programme indiqué ; et il est évident, pour ce qui est de l'évangile, que les procédés suivis par son rédacteur ne diffèrent pas sensiblement de ceux dont usent les rédacteurs des deux premiers évangiles. Mais la question, nous le savons, est de voir si l'évangile n'a pas été remanié à fond, comme l'ont été les Af tes, et avec quelque détriment de leur valeur historique .
On admet volontiers que notre prologue ne vise que l'évangile et non les Actes. Il est vrai pourtant que l'auteur n'a pas, à proprement jparler, de préface distincte pour les Actes ; il désigne nettement ce
livre, dans le préambule (Act. t, i), comme le second chapitre ou laj. seconde parlie d'un ouvrage qui comportait au moins deux de cesparties ; et l'objet de la première, qui est rappelé au commencement delà seconde, à savoir « tout ce que Jésus s'est mis à faire et enseigné », ne semble pas être l'ensemble que l'auteur du prologue avait en vue dans« les clioses accomplies parmi nous ». On pourrait même trouver qu'une désignation aussi générale ne convient pas du lout à l'évangile indépendamment d'un récit décrivant la fondation du christianisme (cf. Cadbury, /J96 ; Klosïermann, 362 ; E, Meyeu, 1, II). Le propos est naturel, si l'auteur, écrivant à Rome, a l'intention de mener sa relation jusqu'au point où le lecteur chrétien peut s'orienter par lui-même dans l'histoire de la communauté, mettons la mort de Paul et la persécution de pJéron. On doit se rappeler que les conditions matérielles de rédaction exigeaient que l'on répartît en plusieurs rouleaux une œuvre un peu étendue, et que les deux livres à Théophile ne-sont pas deux écrits séparés, mais un seul écrit en deux volumes ; la référence au premier volume, en commençant le second, et larépétilion de l'adresse au patron sont conformes à la coutume du temps ("voir sur ce point Gadbuky, dans Jackson-Lake, The Acts of the Aposiles, Prolegomena, II, /^Qi).
« Comme plusieurs ont essayé », — le mot (ÈTte'/et'pridav) n'implique aucun blâme, car l'auteur aussi « essaie » — «de composer une relation des choses accomplies parmi nous ». — Luc justifie son entreprise par l'exemple de ceux qui l'ont précédé, et qui n'étaient pas mieux placés que lui pour la tenter. Il existait donc alors un certain nombre d'écrits sur le sujet que traite notre auteur, c'est-à-dire Jésus et les commencements de la prédication apostolique. Gomme les Actes dits apocryphes sont certainement plus récents, et que Luc n'a connu ni Matthieu, ni Jean, que môme on peut sérieusement douter qu'il ait connu Marc dans sa forme traditionnelle, il faut dire que cette littérature, dont on aurait tort de s'exagérer l'abondance, a péri presque tout entière (le TToXXoi, comme ÈTte'/et'p'/itrav, est dans le- style convenu des préfaces ; cf. Cadbury, 492 ; 'rt£7iX'f,<pop7i[/.év(ov esta traduire : « accomplies », et non « attestées » ; le mot a plus de sonorité mais pas d'autre sens que Tie7;XYip())|j.£va)v). Il est impossible d'en, préjuger le caractère et la valeur. Luc, du moins, n'en était pas pleinement satisfait, et, d'après le programme qu'il s'est tracé à lui-même, on peut conjecturer que ces éci'its manquaient d'ordre, les auteurs étant sans doute assez inexpérimentés, ce qui n'a lieu d'étonner, et que leur information ne présentait pas toujours toutes les garantiesdésirables, ce qui serait plus grave, mais pas plus surprenant.
^ d'après ce que nous ont Iransmis ceux qui furent dès l'abord
[lémoins et ministres de la parole,
Ces écrivains connus de Luc se trouvaient, par rapport aux faits, dans les mômes conditions que lui-même ; ils racontaient — « d'après ce que nous ont transmis », — à nous tous croyants, — « ceux qui ont été depuis le commencement témoins oculaires et» — sont devenus ensuite — « ministres de la parole ». — Ce sont les mêmes qiii ont été « depuis le commencement témoins oculaires » de certaines choses accomplies, et qui sontdevenus « ministi-es de la parole», c'est-à-dire de la catéchèse chrétienne, qui a pour objet ces faits salutaires. Le rappel du « commencenent » assitçne comme objet premier du témoignag-e oculaire l'apparition du Christ, dont ces personnes ont été favorisées ; et ce n'est pas « dès le commencement» que ces témoins sont « devenus ministres de la parole ». Maip ils le sont devenus quand ils ont prêché le Christ ressuscité. A la vérité, l'auteur semblerait dire que les garants de l'Evangile en sont devenus en même temps les témoins et les ministres (dans o[ k-n'apyriç aÙTÔuxa'. xa>. bTcr^pi- Tat 7£vô[/,Evoc Tou Xô-you, l'article o[ gouverne tout ce qui suit), et cela « dès le commencement » (cf. Gadbuuy, 498); mais ce doit être par un flottement de la perspective, où le ministère de Jésus se confond avec les débuts de la prédication apostolique, le tout formant le commencement du christianisme (cf. Phil iv, i5). En toute rigueur de langage, le «commencement » serait la manifestation du Christ à partir de son baptême, comme l'entend la rédaction des Actes (i, -ii-aa ; x, 36-37 ; 39-42 ; cf. Le. m, i-a, 23), et en tous cas le début de son ministère public. Ces témoins n'ont pas écrit ; les historiens antérieurs à Luc et Luc lui-même ont écrit d'après eux. Ainsi Luc, qui connaît des relations évangéliques, n'en connaît aucune sous le nom de Matthieu(Ttap£ooffav n'est pas exclusif de communication éci'ite, mais l'auteur paraît connaître les « témoins » comme « ministres » et non comme rédacteurs de la parole). Les « choses accomplies » ne s'identifient pas avec « la parole » ; celle-ci est le message apostolique touchant le Christ ; de la parole, en tant que message de Jésus et élément premier des « choses accomplies »,ni noti-e auteur ni les autres évangélistes n'ont été témoins ; mais de la prédication elle-même, delà fondation des premières communautés, lui et d'autres ont été témoins.
Le témoignage apostolique a été oral; c'est de ce témoignage que Luc prétend dépendi'e, non des écrivains antérieurs, qui en dépendent également ; mais, si l'on en jugeait par la forme traditionnelle du
•j'ai trouvé bon, moi aussi, qui dès longtemps ai suivi tout
[avec soin, de l'écrire continûment pour toi, excellent ThéophilCj -
ti'oisième évangile, on devrait penser que, nonobstantce que l'auteur •dit de ses informations et recherches personnelles, le livre a été, pour le principal, compilé de sources antérieures, au premier rang desquelles on doit compter le second évangile. Mais, si le premier livre de Luc avait été refondu aussi profondément que l'a été le second, il ne subsisterait qu'une faible partie de son ceuvre, et l'on ne saurait dire si l'exécution ne répondait pas au programme annoncé . D'api'ès les débris qui en subsistent dans les Actes, on peut affirmer que ce dernier livi'e était vraiment une histoire exacte et bien ordonnée,fondéesur des renseignements de première main. On doit, semblet-il, admettre que Luc ne fut pas en mesure d'être aussi solidement informé pour l'évangile; qu'il a dû utiliser des documents écrits, notamment le document fondamental de Marc, et que sa foi aura davantage influencé son récit; mais on peut être assuré que son livre •évangélique ne ressemblait que d'assez loin à la compilation quelque peu incohérente et passablement tendancieuse qui nous est parvenue soùs son nom.
« J'ai trouvé bon, moi aussi, qui dès longtemps ai suivi tout avec soin». — La personne de l'évangéliste s'efface derrière le grand objet qu'il donne à son activité littéraire, et derrière les hommes apostoliques, témoins du fait chrétien. Cjue l'on soit en présence d'undisciple des apôtres, d'un compagnon de Paul, d'un homme qui a dû connaître personnellement Pierre et d'autres disciples de Jésus, le pi'ologue ne permettrait pas de l'affirmer avec certitude. Mais le « nous » des Actes danslesparties primitives de ce livre autorise à ne pas entendre uniquement d'un rapport médiat ce qui vient d'être dit des renseignements transmis par les témoins oculaires, et ce qui est dit maintenant des investigations personnelles. Seulement la garantie .vaut pour le livre que Luc avait écrit, non pour celui qui nous est parvenu sous son nom. Du reste, Luc n'avait pas motif d'insister sur ses rapports avec les disciples immédiats de Jésus, rapports qui n'ont été que transitoires ; car Barnabe, qu'il a pu connaître plus longuement à Antioche, était unjuif helléniste converti après la passion; Luc n'a fait que passer à Jérusalem avec Paul dans son dernier voyage, et rien ne prouve qu'il ait rencontré Pierre à Rome. C'est pourquoi, en disant •<( nous )>, il ne fait pas difficulté de s'assimiler aux chrétiens de sa
■* afin que tu connaisses la vérité sur ce dont tu a été instruit.
■génération, dont la plupart n'avaient connu aucun disciple immédiat du Christ, et il se désigne simplement comme un de ces fidèles qui, depuis lafin de l'âge apostolique, se préoccupaient de fournir à leurs frères les rudiments d'histoire évangélique dont on sentait le besoin. Caria génération apostolique semble avoir disparu tout entière, mais ceux qui l'ont connue sont encore nombreux; ainsi notre prologue n'a pu être écrit avant l'an 70, ni longtemps après l'an 80.
Luc a « suivi de bonne heure et très attentivement tout » ce qu'il ■se propose de raconter. Gomme il s'agit des « choses » (itatriv s'entend de tout ce que Luc se propose d'écrire, sans se rapporter nécessairement à Trpày|j.âTuv, V. i ; mais ce mot né vise ni les évangélistes plus anciens ni les témoins apostoliques, bien que, dans l'antiquité, on l'ait volontiers compins de ces derniers ; cf. Gadbury, 5o3)j le mdt « suivre » (Ttocp-^xisXouÔTixÔTi) doit être pris dans un sens métaphorique: application continue à l'observation des faits dont il s'agit, soit que l'observation ait porté sur des témoignages oraux ouécrits, soit qu'elle ait porté directement sur les faits . L'un n'exclut pas l'autre, et l'emploi de ce mot n'oblige pas à penser que les faits racontés par l'auteur comme témoin dans les Actes ne pourraient être ici visés. On peut hésiter à rappoi'ter l'adverbe « de haut » (àvwOev) aux choses à raconter ou bien aux observations de l'auteur (le sens : « de nouveau», possible en soi, ne convient point ici) ; le premier sens, équivalant à: « dès le commencement », contiendrait une indication superflue ; le second, équivalant à : « depuis longtemps »(cf, Act.xxvi, 4-5, qui associe de même les deux mots), se recommande comme qualifiant de façon appropriée l'action de suivre, la préparation de l'auteur (Laghangb, 6), et s'accorde aussi bien avec le second adverbe : « soigneusement » (àHoi^wç). L'auteur se flatterait d'avoir observé dès longtemps et minutieusement le développement de l'histoire qu'il voulait raconter ; il croit pouvoir faire plus et mieux que ses devanciers.
Et il dit son but : — « J'ai trouvé bon. . . d'écrire avec suite », — c'est-à-dire en bon ordre, non précisément avec un souci particulier de l'exactitude chronologique ou de la connexionlogique, - « pour toi » — toute cette histoire, — « excellent Théophile, afin que tu connaisses la vérité sur ce dont tu as été instruit ». — Un lecteur intelligent apprendra de son livre sur quoi se fonde la catéchèse chrétienne. L'objet de celle-ci ne se confond pas avec l'objet du livre ; le livre
prouve par les faits que la catéchèse n'est pas un enseignement en l'air. Luc du moins l'estime ainsi. Le mot (i certitude » (tyjv àaepâXetav) vient à la fin de la phrase, mais c'est peut-être moins pour le relief de l'idée que pour la cadence rythmique (remarque de Gadbtjry, 5io, qui compare avec raison la structure un peu singulière du V. 2 ; mais il ne s'agit pas d'un i-ylhme « inconscient »). Du reste, l'auteur n'entend pas fournir une démonstration de la foi chrétienne, mais dire au vraf ce qu'a été le point de départ du christianisme. La dédicace à Théophile n'exprime qu'indirectement une intention apologétique. Il va sans dire que le verbe (xqi.07i)jy|6t|ç) n'est pas à entendre de ce qui fut plus tard l'instruction clirétienneducatéchuménat, mais d'une simple information (Gadbury, Sog, où il est dit avec raison que Xoycov, au V. 4> vise en tant qu'objet de rapports vrais ou faux les faits qui, en tant qu'événements, sontdésignés par Trpayp.aTwv, au v. i. La structure logique et rythmique de la phrase confirme celte correspon' dance).
On ne sait qui était le Théophile à qui va la dédicace. Luc n'écrivait pas pour un seul lecteur; mais il a pu écrire à l'instigation de ce Théophile, que l'épithèle à lui attribuée (xpaxîffxe; cf. Act. xxiii, a6, XXIV, 3; XXVI, 25) inviterait à regarder comme un personnage assez haut placé, qu'on n'est pas obligé de supposer dans un rang officiel /cf. Gadbury, 5o6), et impossible d'ailleurs à identifier (Renan, Evangiles, 256, pensait à « un des Clemens )),'parent de Domitien). Cette épithète honorifique conviendrait peu à une personnaUté fictive,^ au chrétien idéal; et le nom, d'ailleurs, était assez commun. 11 n'y a pas motif pour que le Tbéophile de Luc soit moins réel que les personnages mentionnés parles écrivains de ce temps dans leurs dédicaces ;^. il n'est même pas vraisemblable que le nom soit une faconde pseudonyme symbolique, attendu que, si l'évangéliste avait pu craindre de compromettre quelqu'un, il aurait plutôt pris le parti de ne dédier son livre à personne. La position de Théophile à l'égard du christianisme n'est pas autrement facile à déterminer : l'ensemble de la dédicace inviterait plutôt à supposer qu'il n'est pas chrétien, mais qu'il témoigne au christianisme un certain intérêt de curiosité bienveillante ; on a fait valoir avec raison que l'épithète honorifique (xp(y.Ti(TT£) n'aurait pas été employée envers un frère dans la foi ; mais l'absence de cette épithète audébut des Actes n'a aucune signification, et il serait arbitiaire d'en inférer (avec Zahn, Ëinleitung; II, 359, 384) que Théophile a été baptisé entre la publication de l'évangile et. celle des Actes ; riiypothèse serait d'autant moins recevable que les deux livres à Théophile ont dû être conçus et publiés en même temps.
LUC, r, b 77
'Il élait, aux jours d'Hérode, roi de Judée, un prêtre nommé Zacharie, de la classe d'Abia, et il avait une femme, des filles d'Aaron, dont lé nom était Elisabeth.
(la notice de Clem. Recogn. x, 71, qui paraît concerner notre The'ophile et le fait vivre à Antioche, n'a pas grande chance d'être fondée en tradition).