XXXI. La. mission des Douze
Notre auteur, ayant transposé le récit de la prédication à Nazareth, introduit la mission des apôtres après la résurrection de la fille de Jaïr, mais sans la relier expressément à ce dernier récit. Gomme il avait utilisé la transition de Marc (vi, 6) : « Et il parcourait les villages d'alentour en enseignant », en manière de préambule au récit transposé (cf. iv, i5), il n'avait plus de point d'attache pour la mission des apôtres, et il n'en a point cherché. — « Or, ayant convoqué les Douze, il leur donna force et pouvoir sur les démons, et de guérir les maladies ». — Marc (vi, 7 &) : « et il leur donna pouvoir sur les esprits impui's » ; mais, dans la suite (vi, i3), Marc mentionne séparément les exorcismes et les guérisons. Notre évangéliste parle de « force » (Bûvaii-iç) et, de « pouvoir » (Içoudfa), la « vertu » visant plutôt les guérisons, et « l'autorité » l'expulsion des démons. — « Et il les envoya prêcher le royaume de Dieu et guérir ». — Marc avait dit d'abord (vi, 7 a) : « Et il fît venir les Douze, et il se mit à les envoyer deux à deux ». — Ce dernier détail viendra dans la mission des Soixante-douze. Marc entend bien, comme notre auteur, que les Douze sont envoyés pour prêcher en même temps que pour guérir (cf. Me. yi, 12).
(( Et il leur dit : « Ne prenez rien pour la route » . — Notre auteur met en discours direct ce qu'on lit dans Marc (vi, 8) : « Et il leur enjoignit de ne rienprendre pour la route ». Dureste, ces instructions étaient en discours direct dans la source où Marc lui-môme les a prises. — « Ni bâton ». — L'interdiction du bâton est ici d'après la source commune (cf. Mt. x, 10) ; mais Marc dit : « Sauf un bâton seulement » (voir Marc, l'j/^). — « Ni besace, ni pain, ni argent ». —
' Et il leur dit :
« Ne prenez rien pour la route, ni bâton ni besace, ni pain ni argent^ et n'ayez pas deux tuniques.
■* Et dans, la maison où vous serez entrés, là pestez jusqu'à votre départ.
' El partout ©ùon ne vous recevra pas, sortant de cette ville, la poussière de vos pieds secouez en témoignage contre eux, »
• Et s'en étant allés, ils voyageaient par les villages évangélisant, et guérissant partout.
Marc (VI, 9) intercale ici la permission des sandales, que noire évangile interdira plus loin (x, 4). d'après la source (cf. Mr. x, lo). — « Et n'ayez pas deux tuniques ». — D'après Marc, mais non sans correction; Marc défend de porter double tunique ; ici l'on interdit d'avoir une tunique de rechange (cf. Mt. x, 10). — « Et dans la maison où vous serrez entrés, restez-y jusqu'à votre départ » — du lieu où vous aurez pris ce gîte (Me. vi, 10). — « Et partout où on ne vous recevra pas », — ceci est à entendre non d'une maison particulière mais de la « localité » (Me. vi, 11), — « sortant de cette ville, secouez la poussière de vos pieds en témoignage contre eux ». — Notre auteur accentue le sens défavorable du geste (cf. Marc, 176).
« Et s'en étant allés, ils parcouraient les villages, annonçant la bonne nouvelle ». — Nuance un peu différente de Marc (vi, 12) : « ils prêchèrent qu'on se repentît ». — « Et guérissant partout ». — Dans ces guérisons sont compris aussi les exorcismes de possédés; mais notre auteur omet l'emploi de l'huile pour les guérisons (Me. vi, i3).
Ce qui est dit de cette mission est en rapport avec ce qu'on pourrait appeler le mythe apostolique, et a été introduit dans Marc (vi, 7i3) pour faire place à un abrégé du discours de mission qui se lisait dans le recueil de sentences. On trouve dans cette notice indication de la double activité des premiers missionnaires chrétiens, prédicateurs de religion et exorcistes guérisseurs (déjà signalée dans Mc.iii, i3-i5). Ce sont ces missionnaires, dans les tout premiers temps de la propagande chrétienne, et non les compagnons de Jésus, que concernent les instructions données.
' Or Hérode le létrarque apprit tout ce qui sô passait, et il était perplexe, parce qu'il était dit par quelques-uns que Jean était ressucité des morts, • par certains qu'Elie était apparii, et par d'autres qu'un des anciens prophètes était revenu.
XXXII, L'opinion d'Hérode
« Or Hérode le tétrarque », — Marc(vi, i4) :« le roi Hérode », Antipas (cf. m, i), — « apprit tout ce qui se passait ». — Simplification de Marc : « Hérode apprit (cela), car son nom devenait célèbi'e ». Les « faits advenus» sont tout le ministère galiléen de Jésus, avec les miracles, et non spécialement la mission des apôtres. — « Et il était perplexe ». — Echo inattendu de ce qu'on lit dans Marc (vi, 20) touchant l'impression produite sur Antipas par la conversation de Jean. Ici le tétrarque est embarrassé devant les opinions qui se produisent au sujet de Jésus, l'évangéliste ne voulant pas prêter à Antipas l'opinion que lui attribue Marc (cf. Mt. xiv,2), à savoir, que Jésus serait Jean ressuscité ; il lui fera même réfuter celte opinion, qui lui aura probablement semblé trop absurde pour être prêtée à un prince ; il a eu soin ailleurs de ne pas retenir (après ix, 36) le passage de Marc (ix, i3) où Jésus dit que Jean est Elle. — « Parce qu'il était dit par quelques-uns que Jean était ressuscité des morts ». — Notre auteur omet le motif assigné par Marc à l'opinion d'Hérode, soit pour le peu d'intérêt qu'il porte à cette opinion, soit peut-être pour n'avoir pas l'air d'attribuer des miracles à Jean (cf. Marc, 179) ; dans un intérêt apologétique, le quatrième évangile (x, ^1] niera expressément que Jean ait fait des miracles, — « Pour quelques autres, qu'Elie était apparu ». — Marc(vi, i5) : « Et d'autres disaient : « C'est Elie ». — Elle n'étant pas mort, on ne peut pas dire qu'il est ressuscité. — « Par d'autres, que l'un des prophètes anciens était revenu ». . — Ce n'est pas précisément ce que dit Marc : «Et d'autres disaient : « Un prophète comme l'un des prophètes ». Notre auteur unifie les trois hypothèses pour les faire aussi inacceptables l'une que l'autre.
« Et Hérode dit : « J'ai décapité Jean », — ce ne peut donc être lui ; — « mais qui est celui-ci dont j'apprends de telles choses ?» — L'on voit en quoi consiste la perplexité du tétrarque, qui dit ici, à propos de Jean, le contraire dece que lui fait dire Marc fvi, 16). L'intérêt de cette modification appai-aît en ce que le trait final sert à
9 Et Hérode dit :
<( Jean, je l'ai fait décapiter ; mais qui est celui-ci, > dont j'apprends de telles choses ? n Et il désirait le voir.
" Et revenus, les apôtres lui racontèrent tout ce qu'ils Et les prenant avec lui, [avaient fait .
il se retira à l'écart, vers une ville appelée Bethsaïde,
préparer le rôle du téti'arque dans le récit de la passion. — <«. Et il désirait le voir », — pour sortir de son indécision. Ce désir ne sera satisfait que plus tard à Jérusalem, le jour ou Jésus sera condamné à mo^'t. Il n'est pas autrement évident que ce soit désir de prince soucieux d'information personnelle touchant un individu inquiétant ; d'après ce qu'on lira plus loin (xxnî,8), ce n'était que curiosité de voir lui-même le thaumaturge exécuter quelque miracle. Tout cela est combinaison rédactionnelle, soit conçue par l'évahgéliste, soit suggérée en quelque manière par la source où Ton pouri'ait supposer qu'il a trouvé mention du rôle j oué par Héi'ode dans le procès du Christ,
Notre auteur s'abstient de raconter la mort de Jean (Me. vi, 17- 29), jugeant probablement que ce hors d'œuvre tiendrait trop de place dans la narration évangélique et qu'il contribuait mal au relief du Chi'ist ; il devait connaîti'e ce récit, puisqu'il a anticipé (ui, 19- 20) la mention de la captivité, et il aura jugé que l'allusion faite par 'Hérode à la mort du Baptiste suffisait pour orienter le lecteur. H est probable que Luc ne mentionnait ni la mission des Douze, ni les propos du tétrarque et qu'il ne racontait pas la mort de Jean, toutes fictions que ne contenait pas le document fondamental de Marc (voir Marc, xjo.-i^'f). Mais il est possible que ce document et Luc après lui aient signalé quelque menace du tétrarque, occasionnée par factivité de Jésus.