XXXIV. La confession de Pierre
Arrive tout aussitôt, sans d'ailleurs se relier étroitement au précédent récit, la confesssion de Pi,erre. L'évangéliste omet volontairement, ou bien il n'a pas connu tout une longue section de Marc (vi.
"Et eux, répondant, dirent :
« Jean le Baptiste; d'autres : Elie ; d'autres: que l'un des prophètes anciens est revenu. »
45-vin, 26), qui se retrouve dans Matthieu (xiv, aa-xvr, 12), Il est probable que cette section ne se lisait pas originairement dans Marc et ■que Luc l'a ignorée : le rattachement de la confession de Pierre à la multiplication des pains, qui d'ailleurs pouvait être ménagé autrement dans la source et dans Luc lui-môme, pourrait s'expliquer ainsi plus facilement, d'autant qu'il se retrouve dans le quatrième évangile. Le rédacteur du troisième a dû connaître Marc avec la section complémentaire, dont il semble avoir tiré certaines indications, mais, pour des motifs qu'on peut deviner (voir supr. p. 3i) il n'aura pas jugé à pi'opos d'introduire dans son propre cadre ce supplément.
« Et il advint, comme il était à prier en particulier, que ses disciples étaient avec lui ». — On n'imagine pas transition plus embarrassée, et, pour en rendre compte, il ne suffît pas d'y trouver « une saveur de grec sémitisant » (Lagrange, 265). On a l'impression d'un artifice maladroit qui veut dissimuler une coupure ou l'omission de données plus précises. Certainement la confession de Pierre était auti'ement préparée dans la source où Luc l'a prise et dans la relation de Luc. Ce préambule est imité d'autres passages (iri, ai ; v, 16; vi, la), et pourrait accuser l'influence du récit de Marc touchant la marche de Jésus sur les eaux (Me. vi, 46), récit auquel paraît avoir été empi'untée la mention de Bethsaïde. On peut croire, si l'on veut, que la scène de la confession se passe auprès de cette ville (cf. ix, to). La mention de Gésarée de Philippe (Me. viii, 27) aura offusqué le rédacteur, ou bien lui aura paru sans intérêt. Il est vrai que, déjà dans Marc, la mise en scène est artificielle et conçue pour amener la confession de Pierre, laquelle anticipe dans Phistoire évangélique la foi de la première communauté (Bultmann, i56). Notons toutefois que nous ne savons pas dans quelle mesure et en quel sens la foi des disciples avant la mort de Jésus diff"érait de celle qu'ils acquirent avec la croyance de sa résurrection. L'une a sûrement préparé l'autre. L'anecdote est isolée, et sans doute y a-t-il quelque naïveté à se demander comment les témoins de la multiplication des pains n'ont pas formulé au sujet de Jésus d'autres hypothèses que celles qui sont censées avoir eu cours dans l'entourage du tétrarque.
20 Et il leur dit:
«Mais vous, qui dites-vous que je suis? » Et Pierre, répondant, dit :
« Le Christ de Dieu, »
« Et il les interrogea, disant : « Qui les loules », — Marc (vni, aj) : « les hommes », — « disent-elles que je suis ? » Et eux, répondant, dirent : « Jean le Baptiste », — d'après les uns -, selon — « d'autres, .Elie ; d'autres » — estiment — « que l'un des prophètes anciens est revenu». — Marc(viii, 28): « un des prophètes», c'est-à-dire un simple prophète ; mais notre évangéliste a déjà (ix, 8) compris autrement la donnée de Marc (vi, .ï5). Autant d'hypothèses eschatologiques, empruntées aux préoccupations du judaïsme contemporain et qui sont déclarées insuffisantes par rapport à Jésus, La foi chi'étienne a dès l'abord estimé que son héros était supérieur à Jean, à Elie, à tout, prophète; — « Et il leur dit : « Mais vous, qui dites-vous que je suis? » Et Pierre, répondant, dit : « Le Christ de Dieu ». — Marc (vin, 3o) : «Tu es le Christ ». Notre évangéliste paraît avoir voulu imiter la formule biblique : « oint de Seigneur » (cf. n, 26); et il entend signifier que Jésus est le Messie que Dieu avait jadis annoncé aux: Juifs par ses prophètes. C'est parce que Pierre a été le premier à proclamer la foi de Jésus ressuscité qu'il a l'honneur d'être ici le premier des croyants à saluer Jésus du nom de Christ. 11 n'est pas téméraire de penser que l'anecdote a eu d'abord une autre conclusion que les commentaires dont il a plu à Marc de l'entourer ; mais il est de toute invraisemblance que la réponse de Jésus à Pierre ait été (comme le voudrait Bui.tmann, 169) celle qu'indique Matthieu (xvr, 17-IQ). Cette réponse atteste un dévoloppement légendaire bien postérieur à l'âge apostolique. A Pierre parlant en apôtre principal du premier groupe croyant, Jésus, dans le document fondamental de Marc, répondait que ses auditeurs seraient témoins du grand avènement {irffr. aj) ; c'est la seule réponse qui soit dans la logique du dialogue amorcé ci- dessus, et il est possible que Luc lui-même l'ait reproduite sans l'atténuation qu'y apporte le rédacteur d'après le second évangile (Me»