IX, I
« Mais lui, leur parlant sévèrement, leur défendit de le dire à personne ». — Cette recommandation né semble pas avoir dans notre évangile tout à fait le même sens que dans Marc. La façon dont est reliée à cette défense la première prophétie de la passion donne à entendre qu'il ne faut point parler de Christ au peuple juif, parce
Lucjx. 21-23 269
2^ Mais lui, leur parlant sévèrement, leur défendit de dire à personne cela, 22 disant: « Il faut que le Fils de l'homme beaucoup souffre, qu'il soit rejeté par les anciens, les grands- prêtres et les scribes, qu'il soit mis à mort et que le troisième jour il ressuscite. »
2» Et il disait à tous:
« Si quelqu'un veut derrière moi marcher, qu'il se renonce lui-même^ qu'il porte sa croix [chaque jour,] et qu'il me suive.
quô le peuple juif ne sait pas, ne comprend pas que le Christ doit souffrir : inutile de vouloir dissiper cet aveuglement providentiel qui procurera l'accomplissement des Ecritures. Dans Marc, c'est plutôt la foi des apôtres, proclamée par la bouche de Piei're, qui a besoin d'être éclairée et à laquelle Jésus s'efforce d'inculquer la véritable notion du Christ dans le mystère du salut. - « Disant : « 11 faut que le Fils de l'homme souffre beaucoup ». — Comparer Marc (vm, 3i) : « Et il commença à leur enseigner que le Fils de l'homme devait beaucoup souffrir >>. — « Qu'il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu'il soit mis à mort, et que, le troisième jour, il ressuscite», — Marc: «après trois jours » (Ss. ms. D., plusieurs ms lat. lisent aussi : « après trois jours », dans Luc, et la variante, qu'on impute à l'influence de Marc, pourrait être la leçon originale, la leçon commune : « le troisième jour », résultant d'une correction). L'objection de Pierre et la réprimande qu'il s'attire (Me. viu, 32-33) sont omises dans notre évangile, sans doute parce qu'elles' ont paru compromettantes pour le prestige apostolique. Luc, d'ailleurs, a pu les ignorer, et le l'édacteur se sera bien gardé de les aller prendre dans Marc. La leçon du renoncement se trouve ainsi plus directement coordonnée à la prophétie de la passion.
« Et il disait à tous ». — Marc (viii, 34) : « Et appelant la foule avec ses disciples, il leur dit ». Le « tous » est plus vague, peut-être avec intention, parce que la leçon ne convient guère à la foule ; cependant « tous », eu égard au contexte, ne peut pas viser uniquement les disciples. — « Si quelqu'un veut marcher derrière moi, qu'il se renonce lui-môme, qu'il se charge de sa cx'oix chaque jour ». •— Les mots « chaque jour », omis daus quelques témoins (Ss, mss. lat., etc.), ont été ajoutés dans notre évangile par la considération des épreuves continuelles du chrétien (cf. Uom, vm, 36 ; 1 Cor, xv, 3i), ce qui dé-
2* Car qui voudra sa vie sauver, la perdra;
mais qui perdra sa vie à cause de moi, celui-là la sauvera.
25 Car que sert à l'homme de gagner le monde entier, s'il se détruit lui-même ou se perd?
26 Car, qui aura honte de moi et de mes paroles, de celui-là le Fils de l'homme aura honte, lorsqu'il viendra dans sa gloire, (celle) du Père et (celle) de»
[saints anges.
tourne la formule à un sens tout spirituel. Le rythme recommanderait plutôt de suivre les témoins qui omettent « chaque jour » (xaO'7j[;,spav).
— « Et qu'il me suive. Car qui voudra sauver sa vie la perdra ; mais qui jjerdra sa vie à cause de moi », — Marc (viii, 35) ajoute ; « et de l'Evangile » ; mais « à cause de moi » concerne déjà le Christ de la foi, — « celui-là la sauvera. Que sert en effet, à l'homme de gagner le monde entier, s'il se ruine ou se perd lui-même ?» — Marc (viir, 36) : « de gagner le monde entier et de perdre sa vie ? Car qu'est-ce que l'homme peut donner comme équivalent de sa vie ?» — « Car qui aura honte de moi et de mes paroles », — dans Marc (viii, 38), « moi et mes paroles » correspond « à moi et l'Evangile (Me. vin, 35), et on y lit en plus : « dans cette génération adultère et pécheresse »,
— « de celui-là le Fils de l'homme aura honte, lorsqu'il viendra dans sa gloire, celle du Père et celle des saints anges ». — Marc : « dans la gloire de son Père avec les saints anges ». La paraphrase de notre évangéliste n'est pas que pour la solennité de l'expression, elle introduit une façon de trinité et implique une considération des anges, aussi une cliristologie avec lesquelles sont apparentés Justin et le Pasteur d'Hermas.
A ce développement sur la parousie a été directement rattachée la parole sur la pi-oximité du grand avènement, qui en est séparée dans Marc(ix, t) par : « Et il leur dit », parce qu'elle a servi d'abord à confirmer la confession de Pierre (voir Marc, 25i). — « Or, je vous dit en vérité », — l'amen de Marc est traduit par « véritablement » (àXY|Owç) — « il en est de ceux qui sont ici qui ne goûteront pas la mort avant qu'ils voient le règne de Dieu ». — Marc ajoute : « venant en puissance », explication que notre évangéliste a pu trouver inutile on même embarrassante pour le lecteur.
LUC. )x, 27-28 271
*' Op je vous dis en vérité, il en est de ceux qui sont ici qui ne goûteront, pas mort avant qu'ils voient le règne de Dieu. »
*^ Or il se passa, après ce discours, huit jours environ ; et prenant avec lui Pierre, Jean et Jacques, il monta sur la montagne pour prier.
C'est cette parole, sans la restriction à « quelques-uns », déjà formulée dans Marc, qui est la réponse naturelle à la confesssion de Pierre, qu'elle confirme aussi explicitement que possible, et selon la foi de la première communauté. Nul besoin, par conséquent, de chercher cette réponse dans la promesse que Jésus, d'après Matthieu, fait adresser à Pierre. Le rédacteur du troisième évangile aurait été trop heureux d'utiliser cette promesse s'il l'avait connue. Entre la confession de Pierre et l'annonce de l'avènement messianique la rédaction de Mai'c a intercalé les conceptions du mystère chrétien, à savoir la première des trois prédictions relatives à la passion et à la résurrection du Fils de l'homme (Me. vui, 3o-3i), fiction qui rectifie la simple foi de Jésus Messie en y ajoutantlemystèi-e du salut par là foi au Christ mort et ressuscité ; l'opposition inconsidérée de Pierre et la réprimande sévère adressée par Jésus à ce disciple (Me. vui, 32-33), fiction " qui fait ressortir rinintelligence de Pierre et des anciens apôtres devant ce mystère, et que Luc a peut-être ignorée, que le rédacteur de notre évangile se sera fait un devoir de passer sous silence; enfin la leçon du renoncement comme condition de salut (Me. viii, 34-38), glose de l'évangéliste sur des paroles empruntées au recueil de sentences (cf. Me. X, 38-39, 32-33), et qui par ellos-mêmes étaient un oracle de prophète chrétien prêchant l'obligation pour le croyant de s'unir mystiquement au Christ crucifié, s'il veut être reconnu j)ar le Fils de l'homme venant en sa gloire. Il est probable que le premier livre à Théophile ne contenait aucune de ces additions,
XXXV". La. transfiguration
On ne voit pas bien pourquoi. notre évangile a modifié la date assignée dans Marc à la transfiguration. — « Or il se passa, après ces discours », — les paroles impoi'tantes qui viennent d'être rapportées; mais on pourrait aussi entendre : « après ces choses » (cf. Geh. XXII, i; etc.),--« environ huit jours». — Marc(ix, 2) : « Et après
29 Et pendant qu'il priait, l'aspect de son visage se fit autre, et son costume, d'une blancheur éclatante.
six jours ». Si l'on avait voulu signifier qu'il y avait six jours d'intervalle, et huit en comprenant celui de la confession et celui delà transfiguration, il n'y avait pas lieu dédire « environ»; il semblerait que l'auteur a pensé à ces deux termes, sans s'apercevoir que Marc avait voulu fixer la transfiguration au septième jour (cf. Marc, 254), et, s'élant mis huit dans l'esprit, a regardé la donnée comme approximative, parce que leà récits du ministère galiléen n'en fournissaient point d'analogue.
« Et ayant pris Pierre, Jean et Jacques ». — Marc : c< Jacques et Jean ». Jean était déjà nommé le premier dans le récit de résuri'ection (vm, 5i); le rédacteur des Actes s'intéresse au personnage de Jean et le regarde comme plus connu que Jacques (cf. Agt xu, a). Marc donne l'impression contraire. -^ « Il monta sur la montagne pour prier ». — Marc ignore la prière et insiste sur d'autres détails : « et il les emmena seuls, sur une haute montagne, à l'écart ». Notre auteur dit simplement « la montagne », comme pour le choix des apôtres (vi, 12), et il se représente de rnême Jésus passant le nuit en prière, la transfiguration se produisant au cours de cette oraison nocturne. Ainsi la transfiguration fait, d'un côté, pour le compléter, pendant au tableau du baptême, où l'Esprit saint descend sur Jésus en prière, et de l'autre côté, pour en corriger d'avance l'impression, au tableau de Gethsémani, qui est une auti'e scène de prière pendant la nuit. Mai'c et Matthieu ne se sont pas demandé si la transfiguration avait eu lieu de jour ou de nuit; sans autre réflexion, ils ont supposé que c'était de jour, et que la descente de la montagne s'était effectuée avant le soir; notre auteur, influencé par d'auti^es scènes, a réfléchi, que la nuit convenait mieux (Matthieu a pensé de môme pour la x'ésurrection), et il fera descendre Jésus le lendemain du miracle (ix, 3;7), la nuit de la transfiguration appartenant à la veille de la descente.
a Et pendant qu'il ])riait, l'aspect de son visage se fit autre ». — Marc (tx, 3) : « et il fut transfiguré devant eux ». — Notre auteur ne parle pas des témoins, précisément parce qu'il est nuit et que les compagnons de Jésus dorment pendant que Jésus prie ; ils s'éveilleront au cours du miracle, et la transfiguration est comprise tout à fait objectivement, matériellement, pas du tout comme une vision des trois disciples. On a pu faire déjà la même remarque à propos du baptême (sapra. p. 142); ettoutcela est bien dans l'espi'it du rédacteur.
30 Et voici que deux hommes s'entretenaient avec lui : c'étaient Moïse et Elie,
31 qui, apparus en gloire, parlaient de sa fin, qu'il allait accomplir à Jérusalem.
32 Or Pierre et ceux d'avec lui étaient accablés de sommeil ; mais, se gardant éveillés, ils virent sa gloire et les deux hommes qui se tenaient avec lui.
— (( Et son costume » devint « d'une blancheur éclatante ». — Raccourci de Marc : « Et ses vêtements devinrent éclatants d'une blau'cheùr telle que nul foulon sur la terre ne peut blanchir ainsi )).
« Et voici que deux hommes s'entretenaient avec lui ». — On dirait que notre auteur dramatise d'autant {slus la scène qu'il en a endormi les témoins. Marc (ix, 4) était moins gêné : « Et Elie leur apparut-avec Moïse, et ils s'entretenaient avec Jésus». Notre évangélistea voulu en savoir plus long : — « c'étaient Moïse et Elie, qui, apparaissant en gloire, parlaient de sa fin, qu'il allait accomplir à Jérusalem». — Mieux valait, avec Marc, laisser deviner l'objet du colloque; dans l'esprit du récit, il ne s'agit pas seulement de la passion, et Moïse et Elie ne viennent pas apporter à Jésus leurs encouragements, comme l'ange de Gethsémani ; ils viennent rendre témoignage au Christ. On dirait ici que Moïse et Elie viennent entretenir Jésus des pi'édictions de la passion qui sont censées se lire dans la Loi et les Prophètes, comme Jésus lui-même en entretiendra les disciples d'Emmaûs. Peut-être le rédacteur a-t-il désigné ainsi la matière de l'entretien, parce qu'il ne voulait pas reproduire la question faite plus loin par les disciples à propos d'Elie, et qu'il anticipe à sa façon la réponse où Jésus déclare que la passion du Fils de l'homme a été annoncée par les prophètes (Me. ix, 12). Si l'auteur parle de « sortie » Çl^o^o<;. Cf. II PiER. 1, i5), ce peut être pour qu'on ne pense pas uniquement à la passion;
« Or Pierre et ceux qui étaient avec lui », — les deux Zébédéides,
— « étaient accablés de sommeil ». — Ce trait n'a de sens que par rapport à la circonstance de la nuit. — « Mais, "se tenant' éveillés, ils virent sa gloire et les deux hommes qui étaient avec lui ». — Sommeil et réveil sont empruntés au récit de Gethsémani dans Marc (xiv, 3^, 40) ; car notre auteur, dans son récit de Gethsémani, ne distinguera pas les trois des onze. L'intercalation se lait avec une certaine gaueheine, puisque l'apparition est signalée une première fois par l'apport à Jésus, et une seconde fois par rapport aux disciples témoins ;
A. LoisY. — L'Evangile selon Luc. 18
^3 Et lorsqu'ils se séparèpent de lui, Pierre dit à Jésus :
«Maître, bon nous; est d'être ici, et nous allons faire trois tente», une pour toii, une pour Moïse, et une pour Elle », ne sachant ce qxi'il disait,
3* Et comme il disait celia, se produisit urne nu,ée qui les
[couvrit ; et ils furent efTcayés quand ils entrèrent dans la nuée.
on ne voit même pas nettement si les disciples ont veillé, résistant au sommeil qui les envahissait, et s'ils ont assisté au début de la ti^ansfiguration, ou bien s'ils se sont endormis, et, s'éveillant à propos, ont trouvé Jésus métamorphosé entre Moïse et Elle (SiaYp'/iYopi^CTavTsç signifierait plus naturellement « ayant veillé »; mais, eu égard au contexte, l'auteur paraît vouloir d'ire plutôt qu'ils s'endormaient malgré eux et que la transfiguration, se produisant d'abord tout à fait en dehors d'eux, les tint éveillés).
« Et advint, quand ils se séparèrent de lui », — quand Moïse et Elle prirent congé de Jésus, transition lourde pour rejoindre la suite du récit dans Marc (ix, 5), en motivant de façon quelconque l'intervention de Pierre, — « que Pierre dit à Jésus : «. Maître, il est bon que nous soyons ici », — pour que Moïse- et Elie puissent demeurer, — « et nous allons » — à cet effet — « faire trois tentes, une pour toi, une pour Moïse et une pour Elie». — Bonne intention, mais hors de propos. — (( Ne sachant ce qu'il disait ». — Marc (ïx, 6) : « Car il ne savait que dire, jDarce qu'ils étaient eflrayés ».
« Or, comme il disait cela ». — Cette formule de liaison n'est pas dans Marc, où l'intervention de Pierre, surcharge rédactionnelle conçue dans un sens défavorable au premier apôtre, reste comme extérieure à la vision. — « Se produisit une nuée qui les couvrit ». — Dans Marc (ix, j) : « Et il se produisit une nuée qui les couvrit », « les » paraît viser seulement les personnages glorieux (cf. Ex. xxiv, ï8), non les trois disciples. Notre auteur ne semble pas l'entendre ainsi, puisqu'il ajoute : — « or ils furent effrayés quand ils entrèrent dans la nuée », — On dirait que les disciples sont effrayés en entrant eux-mêmes dans la nuée, non pas en y voyant entrer les personnages lumineux. Dans cette dernière hypothèse, Tauteur aurait plutôt attendu après rémission de la voix céleste pour parler de crainte (cf. Mt. XVII, 6). Toujours est-il que ce détail de la frayeur, emprunté à