XXXVIII. La vraie grandeur. L'exorciste étranger
Notre auteur retient encore de Marc l'incident de Tenfant et celui de l'exorciste étranger, mais en remaniant le premier et en omettant presque tout le préambule, l'arrivée de Jésus à Gapharnaûm et la question de Jésus aux disciples sur la discussion qu'ils avaient eue ensemble dans le chemin (Me. ix,^ 33-34). H omet l'interrogation aux disciples, parce qu'il doit traiter plus loin (xxii, 24-3o) la question des places dont le royaume. On peut croire, si l'on veut, que les faits nouveaux se passent encore au pied de la montagne delà transfiguration.
« Or entra idée en eux » — de savoir — « qui était le plus grand d'entre eux ». — On pourrait traduire (tô tcç 'àv £Î-r\ tcscÇcov aÙTûv): « qui était plus grand qu'eux » ; mais le débat serait bien théorique et peu naturel, et la conclusion (ix, ^8b) suppose plutôt qu'il s'agit du premier rangparmiles disciples. C'est avec intention que l'auteur ne parle pas ici de dispute, mais il ne paraît pas vouloir dire seulement que l'idée s'est insinuée dans l'esprit des disciples ; il signifieplutôt qu'elle s'est exprimée entre eux, sans venir aux oreilles de Jésus (eic-riXOev 8è 8iaXoYiff|j.bç Èv aùroïç s'inspire visiblement de Me. ix, 34, ttoôi; àXX'/jXouç
4' mais Jésus, qui connaissait la pensée de leurs cœurs,
prenant un enfant, le mit auprès de lui, ^8 et il leur dit :
« Quiconque reçoit cet enfant en mon nom me reçoit ;
et quiconque me reçoit reçoit celui qui m'a envoyé ; car, qui est le plus petit parmi vous tous, celui-là est grand. »
7àp Z<.skiyji-(\a<x.v h tTi ôSw tiç (xecÇcov, discussiondont Jésus se trouve connaître le sujet bien qu'il ne l'ait pas entendue), et que le Christ n'en a pas moins su leur préoccupation. Il est assurément gratuit de supposer que le « rôle de Pierre dans la conlession. avait rendu la question de la préséance plus actuelle » (Lagrange, 281). La question ne s'est posée en réalité que dans les premières communautés, et c'est l'Esprit qui a donné la réponse en utilisant une sentence morale sur la grandeur du service (Me. ix, 35 = x, 43-44 = Le. xxn, aG-a;^ ; f.
BULTMANN, 86).
« Mais Jésus, qui connaissait la pensée de leur cœur » — par sa science infuse, et l'on est pas obligé de conjecturer qu'il lit leur préoccupation sur leur visage, — « prenant un enfant, le mit auprès de lui et leur dit». — Dans Marc (ix, '35), Jésus, à qui les disciples n'ont pas osé répondrequand il leur a demandé le sujet de leur discussion, commence par leur dire que qui veut être le premier doit se faire le dernier ; après quoi il prend un enfant, le met « au milieu d'eux », l'embrasse et dit la parole sur l'enfant qu'on doit recevoir comme lui-même (Me. IX, 36-37). Ici Jésus met l'entant» auprès de lui », pai'ce que, la scène n'étant pas localisée, laplace de l'enfant n'est pas marquée par rapport aux disciples, qu'on ne peut se représenter autour de Jésus comme dans la maison de Gapharnaûm. Notre auteur réunit en quelque façon les deux sentences en intervertissant l'ordre de Marc. — « Quiconque reçoit cet enfant en mon nom me reçoit » — Marc (ix, 87) : « Quiconque recevra un de ces enfants » etc. Notre auteur paraît, comme Marc, voir dans l'enfant le type du disciple ou plutôt de l'apôtre (cf. Me. x, 4). bien qu'il né présente pas l'enfant comme tel en exemple au croyant., — «Et quiconque me recevra reçoit celui qui m'a envoyé. Car celui qui est le plus petit parmi vous tous », — et le « car » veut signifier qae ce « plus petit » s'identifie à. « l'enfant » dans la personne duquel on i-eçoit le Chris' — « celui-là est grand »,
*^ Or, prenant la parole, Jean dit : « Maître, nous avons vu quelqu'un chassant en Ion nonx lei^ démons^ et nous l'avons empêché, parce qu'il ne (te) suit pas avec nous. » ^o Mais Jésus lui dit : « Ne l'empêchez pas; car, qui n'est pas contre vous, pour vous il est. )>
— c'est-à-dire le plus grand (cf. Mt. v , 19 ; xvin. i). Assertion qui revient à ce qu'on lit dans Marc(ix, 35): « Si quelqu'un veut être le premier, il sera », — il devra se faire — «le dernier et le serviteur de tous », mais, pour la forme, se rapproche de Matthieu (x vin, 4): (' Celui donc qui se fera petit comme cet enfant sera le plus grand dans le royaume des cieux ». On peut croire que cette sentence existait avec des variantes dans la tradition et qu'elle a été présentée d'abord comme une pai'ole du Christ glorifié, indépendante du logion concernant le service. Ce n'est pas sans subtilité qu'un rapport logique s'établit entre les deux sentences ainsi amalgamées ; quiconque reçoit un petit reçoit Dieu ; donc le petit est grand ; et il faut se faire petit. L'artifice de la combinaison est par là dénoncé.
« Or, prenant la parole », — comme si le discours de Jésus provoquait la communication qu'on va voir, — « Jean dit », — comme dans Marc (ix, 48), où l'anecdote est amenée de la même façon : — « Maître, nous avons vu quelqu'un qui chassait en ton nom les démons^ et nous l'avons empêché » — de le faire, — « parce qu'il ne )) — te — <( suit pas avec nous ». — Marc ; « parce qu'il ne nous suit pas ». U s'agit encore de la façon de traiter un frère, mais un frère irrégulier, qui ne marche pas avec, les autres-. Le trait denc est en rapport avec les conditions de l'âge apostolique, non avec celles où Jésus a pu exercer son ministère.
« Mais Jésus lui dit : « Ne l'empêchez pas . Car qui n'est pas contre vous est pour vous ». — Marc (ix, 4o) : « Car qui n'est pas contre nous est pour nous :». En mettant « vous » à la place de « nous », notre auteur évite une contradiction formelle avec la sentence : « Qui n'est pas avec moi est contre moi », qu'il rapportera plus loin (xi, 23), d'après le recueil de sentences (sur le rapport des deux sentences contradictoires voir, Marc, 279). Si l'on tient compte du contexte et aussi du « vous », on jugera probable quel'auteur,,et ce pourrait être Luc, ne voit pas dans l'exoi'ciste un juif quelconque, mais tel prédicateur chrétien qui n'a pas marché avec les Douze ; le rédacteur a dû le comprendre de la même façon, puisqu'il n'hésite pas-
LTJC, IX, 51 283
^^ Or, quand fut au point de s'accomplir le temps de son
fassomption, il se mit en devoir d'aller à Jérusalem,
à ridiculiser dans les Actes (xtx,i3-i6) les exorcistes juifs qui opèrent au nom de Jésus. Si on l'entend ainsi, il n'y a pas de contradiction l'éelle entre notre passage et l'application aux exorcistes juifs de la sentence : «Qui n'est pas avec moi est contre moi i). Ce n'est pas toutefois sans quelque subtilité qu'on les peut accoi'der ; et sans doute tombe-t-on dans une subtilité plus grande que celle de l'évangéliste en supposant que la sentence : « Qui n'est pas avec moi est contre moi />, invite les disciples à s'éprouver eux-mêmes », et la sentence : « Qui n'est pas contre vous est pour vous », est une règle à eux donnée pour éprouver les autres » (Lagbange, 283, après Plummer), La vérité doit être que les deux sentences, proverbes de vulgaire sagesse, ont été exploitées librement par la tradition chrétienne selon les opportunités (une parole de César rapportée, par Gicéron, pro Ligario, montre bien que ces dictons n'ont rien de spécifiquement évangélique x « Valeat tua vox illa quae vicit. ïe enim dicere audiebamus,nos omnes advex'sarios putare nisi qui nobiscum essent, te, omnes qui contra te non essent, tuos »),
Dans Marc, la sentence : « Qui n'est pas contre vous est pooi' vous», est encadrée d'une explication préliminaire: « Car il n'est personne qui fasse un miracle en mon nom et qui puisse aussitôt parler mal de moi », explication qui aura été jugée superflue, ou bien contestable dans certaines applications qu'on en pourrait faire ; et d'une dernière remarque concei'nant les petits (Me. ix, 4i) '• « Car quiconque vous donnera à boire un verre d'eau », etc, dont le rapport avec le contexte n'était pas facile à saisir ; d'ailleurs on en a eu déjà (tx, 48) et on aura encore plus loin (x, i6) l'équivalent. Les propos sur le scandale, et la comparaison du sel, qui viennent ensuite dans Marc (ix, .^, 5o), se rencontreront plus loin dans notre évangile, d'après le recueil de sentences, et la parole sur le scandale personnel (Me, ix, 43-48) : « Si ta main te fait scandale » etc, , a été simplement oinise, peut-être comme exagérée ou prêtant à équivoque.