‹ L'évangile selon LucChapitre 39 sur 80 · XXXIX. En route veks Jérusai^em · texte numérisé non relu

XXXIX. En route veks Jérusai^em

Notre auteur arrive ainsi au départ pour la Judée (Me. x, i). Dans Marc, ce départ n'est que la suite de pérégrinations dont notre

évangile n'a rien gardé; il se trouve déjà par là en pljis grand relief, et le narrateur en accentue la signification par une formule solennelle, qui remplace les indications de Marc, — « Or advint, quand s'accomplissaient les jours de son assomption », — les jours qui devaient aboutira l'ascension, au ravissement du Christ au ciel (pour êv tw (;up,7rXT|poucrOai ràç Tjjxipaç, cf. AcT. tl, I ; pour l'assomption, àvàX-ri[xt|/tç, Acï. 1, 2, II, 22), — « qu'il se mit en devoir d'aller à Jérusalem », — littéralement: « il mit son visage pour aller à Jérusalem », il se tourna de ce côté, décidé à se rendre à Jérusalem. La locution est imitée de l'Ancien Testament (cf. Jér. xlii, i5 ; xiiv, 12 ; déjà pour àvàXvi|ji^{/[ç, on peut comparer II Rois, .11, 9-10 ; Eccu. xr.viii, 9, assomption d'Elie, XLix, 14, assomption d'Hëuoch). Ici «l'assomption » paraît impliquer la mort et la résuri'ection, comme plus haut (ix, 3i) « la sortie », les étapes que Jésus a franchies pour passer de ce monde à l'autre; et la notice marquerait moins une date et un itinéraire que le motif qui conduit Jésus à Jérusalem (cf.KLOsTERMANN,

C'est pourquoi il n'y a pas lieu d'insister sur ce que ce préambule ferait prévoir un voyage rapide, afin de l'attribuer à une source qui ne contenait pas tout ce qui va être raconté avant l'arrivée de Jésus dans la ville sainte. Si le préambule est de Luc, comme le rapport avec le prologue des Actes (supr. cit.) invite à l'admettre, il est probable, en effet, que le voyage était conçu à peu près de la môme façon que dans Marc ; mais, dans le contexte actuel, dans l'économie rédactionnelle du troisième évangile, le sens de cette introduction est sensiblement modifié. Le rédacteur de notre livre, par une sorte de compensation pour le voyage sans prédication quç Marc lait faire à Jésus dans le nord de la Palestine, amène un voyage ou plutôt la perspective d'un voyage à travers la Samarie, tournée d'évangélisation qui n'a jamais eu lieu, mais qui, pour l'hagiographe, a le double avantage de pi'éfîgurer l'évangélisation des païens, — à laquelle prélude aussi l'évangélisation de Samarie dans les Actes, — et d'ouvrir un cadre commode où il a été possible de loger un peu pêle-mêle tous les matériaux traditionnels et les leçons qui n'avaient pas trouvé place dans le cadre de Marc. Du reste, le rédacteur n'a pas pris la peine de tracer un itinéraire ni même d'adapter de laçon quelconque le gros des récits et instructions à leur cadre samaritain. Ce rédacteur, qui conduit le Christ en Samaine, où Jésus n'a pas mis le pied, doit être le même qui, dans les Actes, improvise si allègrement des voyages apostoliques qui n'ont jamais eu lieu (dédoublement du voyage de Paul et Barnabe à Jérusalem, de la mission de

*2 et il envoya des messagers devant lui.

Et s'en étant allés, ils entrèrent en bourg de Samaritains,

pour lui préparer (gîte).

^^ Et on ne le reçut pas,

parce qu'il allait dans la direction de Jérusalem.

Chypre et de Pisidie-Lycaonie, de la dernière visite de Paul à la communauté apostolique).

« Et il envoya des messagers devant lui ». — On dirait une anticiplation de ce qui sera plus Iqin raconté à propos de la pâque (xxii,8)^. Jésus enverrait devant lui des messagers, afin de retenir un gîte dans les endroits où il devait passer la nuit. Mais ces fourrier'3 sont aussi bien une anticipation des soixante-douze disciples (x, i), qui vont être présentés comme envoyés deux à deux, de la même façon, et sans qu'il y ait à leur mission plus de réalité. La même fiction sert ici à construire une anecdote par laquelle est marquée l'entrée de Jésus en pays samaritain. 11 est donc inutile de se demander qui sont ces envoyés, et s'ils ont un service ordinaire ou exceptionnel; mais on va sûrement conti'e l'esprit du récit en supposant qu'ils n'appartiendraient pas à la suite de Jésus et seraient des gens d'un lieu où la troupe évangélique aurait couché, qui seraient envoyés occasionnellement préparer le gîte au terme de l'étape suivante (Lagrange, 284). — » Et étant partis », — ces messagers — « entrèrent en un bourg de Samai'itains pour lui préparer » — souper et gîte. Jésus veut donc suivi'e. h- route ordinaire des j)élerinages galiléens, en passant par la Samarie. — « Et on ne le reçut pas, parce qu'il allait vers Jérusalem ». — Littéralement : « parce que son visage était allant vers Jérusalem » (cf. II Sam. xvn, ii. Sept.). Trait vague sous un apparence de précision ; car on ne voit pas bien si le refus s'adresse directement aux envoyés, ou bien aussi à Jésus luijnême arrivant derrière eux. L'auteur exploite, pour ce refus d'hospitalité, la haine bien connue que les Samaritains nourrissaient à l'égard des Juifs. Le pèlerinage était d'ailleurs une belle occasion de la manifester, puisqu'il faisait ressortir le schisme, et l'on peut voir dans Josèphe {Ant. XX, 6, i ; VU. Sa) que le passage des caravanes donnait lieu parfois à des rixes. Il est à noter que Marc ignore les Samaritains, et que, dans Matthieu (x, 5), Jésus défend à ses disciples d'aller chez eux ; ici lui-même ne les évite pas et semble les chercher; notre auteur toutefois ne s'est pas risqué à représenter le Christ évangélisant lui-même les Samaritains ; le fait qu'il

^* Ce que voyant, les disciples Jacques et Jean

dirent : « Seigneur,

veux tu que nous disions

que feu descende du ciel

et les dévore, [comme Elie a fail. »] ^^ Mais, s'étant retourné, il les réprimanda

[et dit : « Vous ne savez de quel esprit vous êtes ;

car le Fils de l'homme n'est pas venu perdre mais sauver

[les vies. »] 5^ Et ils s'en allèrent à un autre bourg.^

traite seuiement avec eux par ses envoyés à une valeur symbolique. .

« Ce que voyant, les disciples Jacques et Jean », — les « disciples » ([xaO'fixaO ont l'air de se distinguer des « messagers » {Ihc^ù-QK, rx, 5a), non que ceux-ci ne soient pas disciples au sens propre du mot, mais parce qu'ils sont des Soixants-douze, non des Douze, les soixantedouze étant en rapport avec les Samaritains parce que la mission de Samarie figure l'évangélisation des Gentils, : — « dirent : « Seigneur, veux-tu que nous disions que le l'eu descende du ciel et les dévore ? » — On dirait que Jacques et Jean sont témoins du refus, mais ce n'est pas raison pourvoir en eux les a messagers n, puisque l'auteur les en distingue ; ils sont avec Jésus au moment où celui-ci apprend le refus qui a été fait à ses envoyés, et « ce que voyant » pourrait équivaloir à (c ce qu'apprenant », Le trait semble conçu d'après le surnom de « fils du tonnerre », attribué dans Marc (ht, i;;;) aux fils de Zébédée, et avec réminiscence de la légende d'Elie, comme en témoigne à sa façon la glose ajoutée dans certains témoins (Marcion, mss, A G D, etc.) : « ainsi qu'a fait Elie ». Cette anecdote remplace en quelque manière dans notre évangile la démarche faite, d'après Marc (r, 35 4)» V^^ ^^s fils de Zébédée pour obtenir les premières places dans le royaume de Dieu, et peut-être n'y doit-on pas <ittribuer d'intention défavorable. On peut douter cependant que les fils de Zébédée, quand même ils auraient chassé déjà quelques démons au nom de Jésus, se fussent jugés investis d'un pouvoir miraculeux comparable à celui d'Elie,

<c Mais, se retournant, il les réprimanda ». — On ne peut pas s'attendre à ce qu'une autre attitude soit prêtée au Christ. Mais la scène paraît bien n'être consistante et naturelle que dans l'imagination de l'auteur : si enthousiastes qu'aient pu être Jésus et ses disciples, ils n'étaient point accoutumés à jouer avec les éléments. Certains

^' Et comme ils cheminaient, en roule quelqu'un lui dit :

« Je te suivrai où. que tu ailles. »

^8 Et Jésus lui dit :

« Les renards ont tanières,

et les oiseaux du ciel abris ;

mais le Fils de l'homme n'a pas où poser la tète. »

témoins (Marcion, ms. D>etc.) donnent le texte de la remontrance : n Et il dit : «Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes »; plusieurs niôme(Marcion, mss, F K, — mais pas D, — mss. lat. Se.) ajoutent : {( car le Fils de l'homme n'est pas venu perdre les vies (ou : « les vies des hommes), mais les sauver )). Cette dei'nière partie de la glose est imitée d'ailleurs (xix, ro), et le tout est conforme à la pensée du narrateur, qui oppose implicitement l'esprit de l'Evangile, charité et miséricorde, à l'esprit d'Elie, justice et terreur ; mais l'antithèse exprimée donne à l'incident une importance que l'évangéliste ne semble pas y avoir voulu mettre. Les gloses pourraient avoir une origine marcionite (cf. Lagrange, 286). ICUes semblent être en surcharge dans la strophe.

« Et ils s'en allèrent dans un autre boui'g ». — On ne dit pas si l'autre bourg est encore en Samarie, mais on n'indique aucun changement d'itinéraire, et comme notre évangéliste est entièrement dépour%'ii de scrupules géographiques, i-ien n'est à inférer de ce que Jésus arrivera enûn à Jérusalem par Jéricho. L'auteur veut plutôt laisser entendre que le Christ n'a pas été repoussé partout chez les Samaritains. Il semble que l'inhospitalité samaritaine fasse pendant, au commencement de cette seconde partie de notre évangile, à l'expulsion de Jésus, après sa prédication dans la synagogue de Nazareth, au commencement de la première partie; mais on insiste beaucoup moins sur l'inhospitalité samaritaine, et il est assez facile d'entrevoir que les Samaritains, figurant les Gentils, ne sont pas réprouvés comme les Juifs.

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