XLII. Le uETOun des Soixante-douze
« Or les Soixante-douze )'evinrent avec joie », — tout contents de leur mission, et ils donnent eux-mêthes la raison de ce contentement,
— « disant : « Même les démons nous sont assujettis par ton nom ».
— On croirait qu'ils sont surpris d'avoir pu chasser les démons au nom .du Christ. A prendre littéralement les indications de notre auteur, ils n'avaient pourtant pas lieu d'être étonnés, puisque le discours précédent .leur attribuait en général le pouvoir de guérir les malades, efil y aurait bien de la subtilité à dire qu'ils jugeaient les cas de possession proprement dite réservés au Christ lui-même et aux Douze (Schanz, 3oi) ; il n'y en aurait guère moins à soutenir que les fourriers signalés dans le préambule auront été ravis de se trouver inopinément les plus heureux des exorcistes (J. WeIss- BoussET, 445)- L'évangéliste, qui a imaginé la mission des Soixantedouze et cette scène du retour, n'y met pas tant de finesse. Il veut signifier que les succès delà prédication aux païens ont dépassé toutes les espérances de ceux qui l'avaient entreprise, le nom de Jésus refoulant partout la puissance des démons. L'expulsion des démons figure si bien la déroute générale de Satan et des faux dieux, que Jésus lui-même va la célébi'er.
« Et il leur dit : «Je voyais Satan tomber du ciel comme un éclair ».
— On admet volontiers que la chute de Satan n'est pas autre chose que la ruine de son empire, acquise en principe, et dont témoignerait l'expulsion des démons (Holtzmann, SÔg); Satan serait précipitéi
1" Voici que je vous ai donné le pouvoir «défouler serpents et scorpions et toute la puissance de l'ennemi, et en rien il ne vous fera tort.
•du haut de son orgueil. Mais Satan peut fort bien être précipité du- 'Ciel ;et dans l'Apocalypse il en tombe réellement. Puisqu'une vision est prêtée à Jésus, l'objet de la vision ne doit pas se définir comme une idée abstraite dissimulée sous une métaphore. Cependant. on briserait la perspective de l'évangile, sans rencontrer la vraisemblance historique, en supposant que Jésus aurait lait allusion à un fait personnel antérieur à la mission des Soixante-douze, aune vision qu'il aurait eue au début de son ministère et qui aurait été en rapport avec la tentation au désert (J. Weiss-Bousseï, 44^)- Si l'évangéliste avait eu celte idée, il l'aurait exprimée autrement. La vision dont il parle est en rapport avec la mission des Soixante-douze, laquelle mission n'a jamais eu lieu ; la vision est fictive comme la mission, et elle ne peut avoir qu'une signification non directement historique, en rapport avec celle de la mission. Tout, en concernant, pour la perspective, les exorcismes fructueusement pratiqués par les Soixantedouze, elle vise en réalité l'avenir, le triomphe du Christ et la défaite de Satan, triomphe et défaite qui se réalisent par la prédication chrétienne dans le monde, mais qui ont leur accomplissement définitif dans la déchéance complète du «prince de ce monde ».. C'est cette déchéance qui semble signifiée directement par l'image apocalyptique dont se sert l'auteur (l'expression a pu d'ailleurs être influencée par Is. xiv, iti). On remarquera que l'image est, dans sa forme, pareille à la demande des Zébédéides (ix, 54), et que les deux fictions doivent venir du même auteur.
« Voici que je vous ai donné pouvoir de marcher sur serpents et scoi'pions». — Formule imitée du Psaume (xci, i3). Elle est dans l'esprit et le ton de la finale apocryphe de Marc (xvi, i8). Ce sont paroles du Christ glorifié. De là vient que les Soixante-douze semblent avoir reçu un pouvoir dont ils n'ont pas été avertis. A présent le Christ le leur renouvelle en termes exprès. Historiquement, les personnages qu'ils représentent n'ont pas été en rapport avec Jésus. Ils ne laissent pas d'être plus forts que Satan et que tous les êtres malfaisants qui lui servent. en quelque façon d'agents et d'auxiliaires. « Serpents et scorpions » ne sontpas à prendi'e.poar des ^termes sym- 23oliques représentant les démons ; ils appartiennent, comme les esprits
20 Pourtant de ceci ne vous réjouissez pas, que les esprits vous sont assujettis, mais réjouissez -vous de ce que vos noms sont inscrits aux cieux. »
mauvais, à « la puissance de l'ennemi », à l'armée de Satan. — « Et rien » — de tout ce que peut essayer l'engeance satanique — « ne vous fera tort », — ou — mieux peut-être : « et il (l'ennemi) ne vous fera tort en rien ».
Si extraordinaires pourtant que soient les pouvoirs conférés aux disciples, ceux-ci ne doivent pas s'en glorifier ni même en concevoir une joie particulière ; car ces pouvoirs ne leur sont pas octroyés à cause de leurs mérites ni pour eux-mêmes, mais en vue de leur ministère et pour la recommandation de l'Evangile. — « Cependant ne vous réjouissez pas de ce que les esprits vous sont soumis » — dans les conditions indiquées. Et ceci est dit aussi bien pour maintenir la perspective apparente du récit, mais non sans une invitation discrète à ne s'exagérer point l'importance des charismes qui ont caractérisé le premier âge chrétien (J. Weiss-Bousset, 44^)- — « Mais réjouissez-vous de ce que vos noms sont inscrits aux cieux », — dans le livre de vie, où sont consignés les noms des élus (sur les livres célestes, ci. Ex; XXXII, 32 ; Is. IV, 3 ; Ps. Lxix, 29 ; Dan. xii, t ; Hénoch, civ, i ; PniL.iv, 3 ; Ap. m, 5 ; xx, i3-i5; voir, V Apocalypse', Sb^, le commentaire de ce dernier passage) . Il est tout naturel que la cité céleste ait dans ses archives le registre des prédestinés, comme les cités de ce monde possèdent les listes de leurs citoyens.
Dans la source où a été pris le discours de mission, ce n'étaient pas les disciples qui revenaient joyeux, c'était le Christ qui se réjouissait en apprenant ce qu'ils avaient fait, et ses paroles sont comme une seconde impi'ession qui ne suppose pas celle qui qu'on vient de voir. — « En la même heure », — Matthieu (xi, 26) : « En ce tempslà, », — (( il tressaillit de joie par l'Esprit saint et il dit » , — Matthieu « Jésus, prenant la parole, dit ». — Notre auteur tient à signaler en cet endroit l'action de l'Esprit saint, comme avant les prières d'Elisabeth, de Zacharie, de Siméon (i, 4i, 67; ii, 2;^-28); ilareconnu avec raison dans ce qu'on va lire un cantique inspiré. C'est, en effet, l'œuvre d'un prophète chrétien, de plusieurs peut-être, parlant au nom de Jésus ; car le cantique ne paraît pas d'une seule venue, même dans la partie commune à Luc et à Matthieu. Le noyau fondamental du légion est la déclaration abstraite sur la connaissance réciproque du Père et du Fils, énoncé de mystique transcendante, analogue aux
21 A celle heure même, \ il exulta en l'Esprit saint et il dit :
« Je te rends grâces, Père, seigneur du ciel et de la terre,
de ce que tu as caché ces choses aux sages et aux habiles, et que tu les as révélées aux enfants. Oui, Père, parce que tel a été ton bon plaisir,
22 Tout m'a été remis par mon Père, et nul ne connaît qui est le Fils, sinon le Père
ni qui est le Père,
sinon le Fils,
et celui à qui le Fils (le) veut révéler. »
spéculatioas de Jean, que certains critiques (Wellhausen, Ilarnack, Bultmann) ont essayé vainement de ramener aux proportions d'une sentence morale en éliminant ce qui regarde la connaissance du Fils parle Père. Celte déclaration quelque peu abstraite prend l'apparence d'un discours de Jésus et même d'une prière, grâce au préambule qui lui a été donné et pour lequel on s'est inspiré de l'Ecclésiastique (li). La forme que ce psaume artificiellement construit présente dans Matthieu semble primitive relativement à celle qui lui a été donnée dans Luc,
Avant : « Tout m'a été remis » etc., plusieurs témoins lisent : « Et s'étant tourné vei's les disciples », ou « vers ses disciples », « il dit » . Les témoins qu'on regarde généralement comme les plus autorisés (mss. B S D L, etc.) n'ayant pas cette notice, qui double de la manière la plus fâcheuse celle qui vient avant : « Heureux les yeux qui voient ce que vous voyez » (x, aS), on admet volontiers qu'elle n'est pas authentique. L'évangéliste, en effet, n'a dû l'écrire qu'une fois ; mais il pourrait l'avoir mise avant le passage où Jésus commence à parler aux disciples, après avoir remercié le Père ; et cette combinaison aurait offert l'avantage, en rattachant plus naturellement à la seconde strophe du cantique le morceau qui se trouve substitué dans Luc à la troisième, de ne pas laisser trace de la substitution. Au contraire, on a pu être tenté de conformer Luc à Matthieu en transposant la notice avant le morceau du troisième évangile qui n'est pas dans le premier. La variante de Luc (x, 2*2) : « Nul ne connaît qui est le Fils..., ni qui est le Père »... au lieu de :
23 El s'élant tourné vers les disciples en particulier, il dit : «.Bienheureux les yeux qui voient ce que vous voyez ! 2* Car je vous dis que beaucoup de prophètes et de rois ont désiré voir ce que vous voyez, et ne l'ont pas vu, entendre ce que vous entendez, et ne l'ont pas entendu. »
« Nul ne connaît le Fils..., ni le Père... », est sans portée;
Il n'est pas facile de voir pouvquoirévangéliste a substitué à la dernière partie du logion (Mt. xi, 28-3o) un^ morceau pris> d'ailleurs et qu'il n'aurait pas été embarrassé de caser autrement. On peut toujours, il est vrai, supposer que notre évangéliste ne l'a pas connue (BuLTMANN, 96) ; mais le dernier couplet de Matthieu, s'il n'est pas dans l'esprit de la déclaration transcendante touchant la connaissance du Père et du Fils, est bien dans l'esprit de la strophe d'introduction et, à ce qu'il semble, dans la même dépendance à l'égard de l'Ecclésiastique. Le ton mystique du passage a pu ne pas convenir au rédacteur évangélique ; ou bien il aura trouvé que la parole : a Je suis doux et humble de cœur », ne relevait pas suffisamment le Christ ; ou plutôt encore il aura senti que ce texte laissait trop voir que le christianisme consistait dans le culte du Seigneur Christ, ce qui en faisait une religion distincte du judaïsme', et il aura jugé opportun de la remplacer par une déclaration sur l'avantage qu'ont eu les disciples devoir la manifestation terrestre du Fils, la réalisation de ce qu'avaient espéré et annoncé les anciens prophètes. Cette préoccupation du témoignage apostolique et de l'accomplissement des prohéties déviendra surtout sensible à la fin de notre évangile et dans le livre des Actes.
«Et s'élant tourné vers les disciples en iiarticulier, il dit ». — Les mots : « en particulier» n'ont guère de sens, puisque ce qui précède a été dit devant les disciples et à eux, sans qu'aucune foule fût censée présente; ils manquent dans plusieurs témoins (ms. D, Ss. Se. mss. lat.) ; mais, si la notice a été transposée, ceux qui ont fait la transposition pourraient les avoir ajoutés pour marquer la signification spéciale par rapport aux disciples, de ce qui va être dit (en contraste de Mt. xi, 28-3o, qui vise bien plus loin que les disciples). — « Bienheureux les yeux qui voient ce que vous voyez «. — Matthieu (xiii, 16)^ qui alogé la même apostrophe dans le discours des paraboles, où elle n'est pas mieux à sa place, lit : « Mais bienheureux vos yeux parce qu'ils voient, et vos oreilles parce qu'elles entendent». D'où l'on peut
2» Et voici qu'un docteur de la Loi se leva pour l'éprouver, disant : « Maître, que dois-je faire pour posséder vie éternelle ? »
inférer que la sentence était ainsi conçue dans la source commune : « Bienheureux les yeux qui voient ce que vous voyez, et les oreilles qui'entendent ce que vous entendez » . Félicitation qui ne convient pas à la circonstance spéciale du discours démission, mais qui semblerait fournir un pendant naturel à la malédiction prononcée contre les villes galiléennes quiiie se sont pas converties. Seulement, comme l'apostrophe aux villes galiléennes paraît en rapport avec le point de vue du chiùstianisme primitif, de même cette apostrophe aux croyants ne concerne pas proprement les disciples de Jésus au temps de son ministère, mais les fidèles de la communauté apostolique.
« Car je vous dis », — Matthieu (xiii, 17) : « Car en vérité je vous dis », — « que beaucoup de pi-ophètes et de rois », — Matthieu : « de justes », — «ont désiré voir ce que vous voyez», etc. — «Quelques témoins (D, mss. lat. Marcion) omettent : « Fit de rois »; niais la présence d'un second terme paraît garantie par Matthieu, et l'omission s'explique, comme la substitution des «justes » aux «rois » dans le premiei' évangile, par la difficulté que fait le mot «rois». Les anciens rois en généi'al ne sont pas signalés dans l'Ecriture comme *des croyants si ardents ; et Matthieu a voulu éviter une équivoque en mettant «justes». Mais le premier auteur ayait en vue les rois pieux : David, Ezéchias, Josias. Prophètes et rois sont censés avoir désiré ardemment le l'ègne messianique, la réalisation du" salut, dont sont maintenant témoins les fidèles de Jésus,
XLIIL L'amour du prochain. Le Samaritain
La question du grand commandement, que Marc (xii, 28-34) a utilisée pour l'emplir le cadre du ministère hiérosolymitain, vient ici, accostée de la parabole du bon Samaritain, comme un incident du ministère du Christ en Samarie. Ilparaît évident que l'évangéliste a procédé ainsi parce qu'il a trouvé ou qu'il a mis la question en rapport avec la parabole. Le rapport, étant tout rédactionnel et artificiel a pu être créé par l'évangéliste, qui aura eu l'idée de les relier l'une à l'autre par le mot « prochain)), la mention du Samaritain lui ayant
suggéré de loger le touten Samarie, bien que la parabole, enelle-même, soil contée plutôt de Jérusalem. Ce libre procédé semble devoir être expliqué aussi par le fait que noire auteur a connu la question dans la forme qu'y donnait la source où l'a puisée Marc lui-même, et où elle n'était pas expressément circonstanciée en incident du ministère hiérosolymitain (cf. K. L. Sghmidt, 282). Aussi bien a-t-il pris soin de ne pas répéter plus loin, avec Marc, ce qu'il a raconté ici en partie d'après la source primitive, c'est-à-dire le recueil de sentences, que Matthieu a connu également.
L'anecdote, visiblement étrangère au contexte qui lui est donné dans notre évangile, commence de façon assez brusque. — «Et voici qu'un docteur de la Loi », — même désignation (vo[xixd;) que dans Matthieu (xxu, 35) ; dans Marc (xil, 28) : « .un des scribes », — «l'éprouvant», — c'est-à-dire voulant l'éprouver. C'est l'intention que lui pi'ôte aussi Matthieu, tandis que Marc dit que le scribe questionne Jésus parce qu'il avait goûté la réponse de celuici aux sadducéens ; mais cette indication de Marc est pour la liaison des anecdotes, et elle s'accorde mal dans Matthieu avec l'intention que celui-ci prêle au docteur. Dans notre évangile, on croirait que le docteur a entendu ce que Jésus vient de dire à ses disciples touchant la grâce qui leur est faite, et qu'il en prend occasion pour l'interroger, à mauvaise intention d'ailleurs, au sujet du salut. Combinaison artificielle, mais qui pourrait avoir été voulue par l'cvangéliste, puisqu'il ne dit pas que le docteur arrive mais qu'il se lève (àv£ffT-ri) . Il ne s'ensuit pas nécessairement que la scène se passe dans une synagogue ; le docteur, qui était dans l'auditoire de Jésus, s'avance pour poser une question, — « disant : « Maître, que ferai-je pour posséder la vie éternelle? » — C'est la question du jeune homme riche (xviii, 18; Me, x, 17; Mï. xxi, 16), qui est .substituée à la question concei'nant le grand commandement. On a pensé que l'auteur avait voulu modifier la question de scolastique, pour rendre le propos plus intelligible. Mais la question n'avait rien d'absurde, et la couleur générale qu'elle prend pourrait bien être pour une meilleure harmonie avec le contexte ; l'idée de la vie éternelle reviendra en conclusion de l'anecdote (x, 28), au lieu de ce que l'on lit dans Marc (xii, 34) : « Tu n'es pas loin du royaume de Dieu » ; or ce n'est pas d'éclaircissement pour les hellénochréliens qu'il peut s'agir en cet endroit. La vie éternelle est pour faire écho à ce que Jésus vient de dire aux disciples.
« Mais », — au lieu de répondre à sa question, le questionnant luimême, — (( il lui dit : « Qu'y a-t-il d'écrit dans la Loi ? Qu'y lis-tu? »
28 Et il lui dit :
« Dans la Loi qu'y a-t-il éci'it ? Qu'y lis-tu ? »
2 7Et répondant, il dit!
Tu aimeras Seigneur ton Dieu de tout ton cœur et de toute ton âme, de toute ta force et de tout ton esprit, et ton prochain comme toi-même. »
— Littéralement : « Gomment lis-tu ? » Une telle question ne suppose pas non plus que la scène se passe dans une synagogue ; elle paraît plutôt empruntée au langage des rabbins (cf. Klostkrmann, 481). On a conjecturé que l'ensemble de la réplique était encore imité de la réponse de Jésus au jeune homme riche (xviii, 20 ; Me, x, 18) ; mais, cette fois, il y faut mettre de la bonne volonté. Le cas est plutôt le même qu'en d'autres anecdoctes où Jésus questionné se dérobe par une contre-question. Assurément, il n'est point naturel que l'on prête une réponse évasive au Christ interrogé sur la vie éternelle. Mais c'est ce que la source faisait pour la question du grand commandement,et il n'est pas étonnant que le récit primitif ait représenté Jésus éprouvant lui-même l'interrogateur en lui retournant la question. Il est peu vraisemblable que l'évangéliste se fût avisé de mettre la bonne réponse dans la bouche du docteur, si la source l'avait attribuée au Ghi'ist.On a commencé par présenter comme approuvée j)ar Jésus la solution la plus conforme à son esprit qu'eussent donnée les docteurs juifs en discutant la question du grand commandement; puis on aura trouvé (Me. XII, 29-81; Mt. xxit,3^-4o) plus expédient- encore d'attribuer directement la bonne réponse à Jésus lui-même.
« Or lui, répondant, dit : « Tu aimeras Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, et en toute ton âme, en toute ta force, en tout ton esprit •>■> .
— Cette citation est conforme, partie à Marc (xii, 3o, ï\ oXyi; tîiç xapScaç Tou), partie à Matthieu (xxii, 87, xa\ èv oXti ttj '^^yr^ xa\ èv ô'Xiri t-Tj Stavoi'a (70U ; mais Le. 27, intercale xal Iv ôXy) t?] itr/uï !iou,, qui correspond à Me. v.cà ï\ 'okf\<; ttjç Iffj^ûoç aou), La source commune traduisait l'hébreu ou reproduisait une version autre que Septante ; mais « de tout ton cœur » est la leçon conforme à l'hébreu, à l'égard de laquelle « de tout ton esprit » (ôcavot'a) est un doublet conforme à Septante. 11 est fort possible que la citation n'ait pas été empruntée directement à la Bible ni à la prière juive dite shéma, qu'on devrait supposer citée par le docteur, si la scène était historique, mais à un recueil de textes. — « Et ton prochain comme toi-même ». — La soui'ce commune mar-
A. hoisy. — L'Evangile selon Luc. ao
2^ El il lui dit : « Tu as bien répondu, Fais cela, et tu vivras. »
''"Mais lui, se voulant justifier, dit à Jésus : « Et qui est mon prochain ? »
quait, certainement la distinction des deux préceptes (Me. xii, 3i : Mt, XXII, 39), dont le premier vient du Deutéronome (vr, 5), et le second du Lévitique (xix, 18) ; noti*e auteur les réunit, parce qu'il ne s'occupe pas des commandements, mais dé règle générale pour la vie éternelle.
« Et il lui -dit : « Tu as bien répondu. Fais cela et tu vivras ». — Le dernier mot montre que la réponse est arrangée par le rédacteur pour correspondre à la mention de la vie éternelle dans la question du docteur (ce qui n'exclut pas la possibilité d'une allusion, à Lév, xViii, 5). Mais au lieu que cette réponse soit. une simple adaptation de Marc (xii, 34) : « Et Jésus, voyant qu'il avait répondu sagement, lui dit:« Tu n'es pas loin du royaume de Dieii »,il se pourrait que Marc ait gardé ici la donnée primitive, et que notre auteur l'ait modifiée pour l'avantage de sa combinaison. Car de ce qui va suivre il ressort que l'évangéliste ne veut pas que le docteur ait compris la véritable portée de la réponse par lui faite ; il le montre plus instruit qu'intelligent, et il s'arrange de façon que Jésus lui donne vraiment la leçon de la charité, le docteur n'ayant guère fait qu'en produire le texte.
(( Mais lui, se voulant justifier ». — C'est-à-dire se faire valoir comme juste (Jûlicher, II, 694 ; cf. xvi, i5 ; xviii, 9, i4), non prouver que sa première question, à laquelle lui-même a fourni une réponse générale, n'était pas superflue ; ce n'est pas de justesse mais de justice qu'il s'agit ; le docteur est censé vouloir faire entendre que la recommandation d'observer la charité n'a pas lieu de lui être adressée, parce qu'il a toujours observé le précepte ; il pose une nouvelle question, comme pour demander envers, quel prochain il serait en relard ; et contrairement à son attente, la parabole va lui révéler son ignorance de la vraie charité. S'il s'agissait seulement de rendre compte de la question posée d'abord, on devrait supposer que le docteur affecte de trouver insuflisanle la réponse de Jésus, faute d'explication sur la portée du mot « prochain », soit que le questionneur ignore le caractère universel de la prescription, soit qu'il le connaisse. En toute hypothèse, rien n'est plus artificiel que cette combinaison, et l'on s|en apercevra mieux encore après la parabole.
« Prenant la parole », — pour donner à cette question tout l'éclaircissement qu'elle comporte, — « Jésus dit ». — Le Christ ne va pas
"^^ ï*renant la parole, Jésus dit :
Certain homme descendait de Jérusalem à Jéricho, et en (mains de) brigands tomba, qui, l'ayant dépouillé et de coups accablé, s'en allèrent, le laissant à demi mort.
31 Or, par hasard, un prêtre descendait parce chemin-là, et ilayant vu, il passa outre ; ** et pareillement un lévite, en ce lieu survenant, l'ayant vu, passa outre.
exprimer en deux mots une réponse directe ; il va faire un récit moral qui ressemble pour la forme à une parabole, mais n'est pas une fable dont la morale se déduit par voie de comparaison ; c'est un exemple fictif allégué à l'appui d'une vérité générale.
« Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho ». — La route descend c< de Jérusalem, située à environ sept cent quarante mètres d'altitude, à Jéricho, qui est à trois cent cinquante mètres au-dessous du niveau de la mer » (La.grange, 3i3), Pour ménager l'intervention •du prêtre et du lévite, il convient que la scène se passe à proximité de Jérusalem. Mais, quelle qu'en soit l'origine, cette histoire, dans son ensemble, est conçue au point de vue hiérosolymitain, comme celle du pharisien et du publicain (xviii, lo, i4) qui lui est parallèle à cei'tains égards et qui pourrait lui avoir fait originairement pendant (JûLiCHER, II, 607). Il est toutefois permis de se demander si l'hypothèse d'une source spéciale est indispensable et si l'évangéliste n'aurait pas pu construire lui-même de tels récits, pour l'illustration de la morale chrétienne, d'après des types non chrétiens. La route de Jérusalem à Jéricho était et n'a pas cessé d'être, jusqu'aux temps modernes, assez peu sûre (voir Klostbrmann, 482). Il n'est pas dit que le voyageur était juif, la suite du récit le donne à penser; ce n'est pas à sa personne que s'attache l'intérêt principal du récit, et il n'est question de lui que pour les divers traitements dont il est l'objet. — « Et il tomba en voleurs » — de grand chemin, brigands appartenant à des tribus pillardes, — «qui l'ayant dépouillé et accablé de coups», — sans doute parce qu'il avait essayé de se défendre, — « s'en allèrent » — prestement avec leur butin, — « le laissant à demi mort » .
u Or, d'aventure, un prêtre descendait par ce chemin-là », — ayant, lui aussi, motif pour aller de Jérusalem à Jéricho. Inutile de se demander si c'était pour affaire particulière, ou bien parce que, y ayant sa résidence, il retournait à Jéricho après sa semaine de service
83 Mais un Samaritain qui voyageait arriva près de lui, et l'ayant vu, il eut compassion ; ^* et s!étant approché, il pansa ses plaies, y versant huile et vin.
L'ayant installé sur sa propre monture il le conduisit en hôtellerie et prit soin de lui.
au temple. — « Et l'ayant vu, il passa outre », — a côté, à distance, se détournant au lieu de s'approcher, parce qu'il n'était pas > disposé à perdx'e son temps el sa peine pour le secours d'un inconnu. — «Et pareillement un lévite », — nommé après le prêtre, parce que les lévites sont subordonnés aux prêtres, et sans que l'ordre du l'écit implique une moindre' charge d'indifférence pour l'un que pour l'autre, — « survenant aussi en ce lieu, l'ayant vu », — dans les mêmes conditions que le précédent, — « passa outre » — et pour la même raison. Ces deux ministres saci'és n'avaient souci que de leurs affaires.
« Mais un Samaritain qui passait», — faisant route aussi de ce côté, il n'importe pas de dire en quelle direction, — « vint près de lui, et l'ayant vu », — comme les précédents, — « fut », — à la différence de ceux-ci, — «touché de compassion ; s' étant approché, il pansa ses plaies, y versant de l'huile et du vin », — suivant une recette assez commune dans l'antiquité (voir témoignages dans Klostermann, ZÎ83). Ce Samaritain, voyageant hors de son pays, on peut, si l'on veut, le supposer marchand, s'était muni de provisions ;. il prodigue au blessé tous les soins possibles. — « Et l'ayant chargé sur sa propre montui'e », — la bête, cheval, mulet ou âne, qu'il montait lui-mêrrie ; et l'on n'a pas à rechercher s'il prend le blessé . en croupe, ou s'il marche à pied jusqu'à l'hôtellerie ; — « il le conduisit à une hôtellerie », — la plus proche qu'il rencontra, et l'on ne doit pas songer à un simple caravansérail, — « et prit soin de lui »,. — l'installant dans les conditions que réclamait son état. ' « Et le lendemain », — avant de continuer sa route, — « tirant » — de la ceinture qui lui servait de boui'se — « deux deniers », — le Samaritain n'est pas riche, et l'on peut supposer qu'il donne de quoi pourvoir à la dépense de son protégé pendant deux jours (cf. Mt. XX, a), — « il les donna à l'hôtelier et dit : « Prends soin de lui ». — C'est donc en vue de ces soins ultérieurs que sont donnés les deux deniers, et les frais antéi'ieurs au départ du Samaritain sont censés acquittés déjà. — « Et ce que tu dépenseras en plus » — des deux deniers, s'il y a lieu, — « en i*epassant, je te le paierai ». — C'est
35 Et le lendemain, tirant deux deniers, .
il les donna à l'hôlelier et il dit : « Prends soin de lui, et ce que tu dépenseras en plus, c'est moi, en repassant, qui te le paierai, »
' tout, et le récit, pris en lui-même, forme un tableau complet. On n'a pas besoin de savoir si le blessé a été rétabli bientôt, ou si son bienfaiteur a dû payer un supplément. L'égoïsme du pi'être et du lévite apparaît sans qu'il soit nécessaii'e de le blâmer ; la bonté du Samaritain peut se passer d'éloges. Si l'on fait abstraction du contexte, la morale de l'histoire est qu'un Samai'itain charitable vaut mieux qu'un prêtre égoïste ; que des gens méprisés par les Juifs peuvent ^Ire meilleurs qu'eux ; que c'est la charité désintéressée qui fait le mérite devant Dieu ; qu'un Samaritain bienfaisant est un enfant de Dieu, digne de son royaume, et qu'un Israélite sans cœur n'est pas A considérer comme tel.
Si bien conçu qu'il soit, ce récit, vu son manque d'attestation traditionnelle et son caractère très particulier, n'a aucune chance d'appartenir au premier fonds de l'Evangile. Il se pourrait fort bien que le héros primitif de l'histoire n'ait pas été un Samaritain, mais un Juif du commun, un pauvre hère, qu'il était plus naturel d'opposer aux membres du clergé qu'un non juif (l'analogie avec II Ghron. xxviii, 5-i5, est assez lointaine ; le fond de la lable est plutôt un thème de conte adapté au milieu juif; cf. Bultimann, 128). Le rédacteur évangélique aurait pris cette fable, qui pourrait, à la rigueur, n'être pas chrétienne d'origine, mais juive (essénienne par exemple), et l'aurait adaptée au point de vue de l'universalisme chrétien ainsi qu'au symbolisme de l'évangélisation samaritaine, en faisant du \ype de charité véritable un. Samaritain. Son intention est de montrer que le Samaritain charitable, c'est-à-dire le chrétien digne de son nom, accomplit toute la Loi, que ne réalise pas le Juif orgueilleux ; ce n'est pas à cette conclusion que tendait le récit primitif. '
Keste à achever le raccord de ce récit avec la question du grand commandement. — « Lequel de ces trois », — prêtre, lévite, samaritain, — « te semble avoir été le prochain de celui qui était tombé aux voleurs ?» — A cette question il n'y a qu'une i-éponse, même pour un. docteur de la Loi. — « Et il dit ; « Celui qui a exercé la miséricorde «nvers lui». — Sur quoi Jésus, pour la seconde fois, dit au docteur
2" El il lui dit : « Tu as bien répondu, Fais cela, et tu vivras. » ,
''''Mais lui, se voulant justifier, dit à Jésus : « Et qui est mon prochain ? »
quait. certainement la distinction des deux préceptes (Me. xii, 3i ; Mt. XXII, Sg), dont le premier vient du Deutéronome (vr, 5), et le second du Lévitique (xix, x8); noti*e auteur les réunit, parce qu'il ne s'occupe pas des commandements, mais dé règle générale pour la vie éternelle.
« Et il lui -dit : « Tu as bien répondu . Fais cela et tu vivras ». — Le dernier mot montre que la réponse est arrangée par le rédacteur pour correspondre à la mention de la vie éternelle dans la question du docteur (ce qui n'exclut pas la possibilité d'une allusiorx à Lév, XVIII, 5). Mais au lieu que cette réponse soit. une simple adaptation de Marc (xii, 34) : « Et Jésus, voyant qu'il avait l'épondu sagement, lui dit:« Tu n'es pas loin du royaume de Dieii )),il se pourrait que Marc ait gardé ici la donnée primitive, et que notre auteur l'ait modifiée pour l'avantage de sa combinaison. Car de ce qui va suivre il ressort que l'évangéliste ne veut pas que le docteur ait compris la véritable portée de la réponse par lui faite ; il le montre plus instruit qu'intelligent, et il s'arrange de façon que Jésus lui donne vraiment la leçon de la charité, le docteur n'ayant guère fait qu'en produire le texte.
(( Mais lui, se voulant justifier ». — C'est-à-dire se faire valoir comme juste (JûLicHER, II, 5q^ ; cf. xvi, i5 ; xviii, 9, i4), non prouver que sa première question, à laquelle lui-même a fourni une réponse générale, n'était pas superflue ; ce n'est pas de justesse mais de justice qu'il s'agit ; le docteur est censé vouloir faire entendre que la recommandation d'observer la charité n'a pas lieu de lui être adressée, i^arce qu'il a toujours observé le précepte ; il pose une nouvelle question, comme pour demander envers quel prochain il serait en relard ; et contrairement à son attente, la parabole va lui révéler son ignorance de la vraie charité. S'il s'agissait seulement de rendre compte de la question posée d'abord, on devrait supposer que le docteur affecte de trouver insufïisanle la réponse de Jésus, faute d'explication sur la portée du mot « prochain », soit que le questionneur ignore le caractère universel de la prescription, soit qu'il le connaisse. En toute hypothèse, rien n'est plus artificiel que cette comhiuaison, et l'on n'en apercevra mieux encore après la parabole.
« Prenant la parole », — pour donner à cette question tout l'éclaircissement qu'elle comporte, — u Jésus dit ». — Le Christ ne va pas
•30 I>renant la parole, Jésus dil :
Certain homme descendait de Jérusalem à Jéricho, et en (mains de) brigands tomba, qui, l'ayant dépouillé et de coups accablé, s'en allèrent, le laissant à demi mort.
31 Or, par hasard, un prêtre descendait parce chemin-là, et l^ayant vu, il passa outre ; ^^ et pareillement un lévite,
en ce lieu survenant, l'ayant vu, passa outre.
exprimer en deux mots une réponse directe ; il va faire un récit moral qui ressemble pour la foi'me à une parabole, mais n'est pas une fable dont la morale se déduit par voie de comparaison ; c'est un exemple fictif allégué à l'appui d'une vérité générale.
« Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho ». — La route descend « de Jérusalem, située à environ sept cent quarante mètres d'altitude, à Jéricho, qui est à trois cent cinquante mètres au-dessous du niveau de la mer » (La.grange, 3i3), Pour ménager l'intervention du prêtre et du lévite, il convient que la scène se passe à proximité de Jérusalem. Mais, quelle qu'en soit l'origine, cette histoire, dans son ensemble, est conçue au point de vue hiérosolymitain, comme celle du pharisien et du publicain(xviii, lo, i4) qui lui est parallèle à certains égards et qui pourrait lui avoir fait originairement pendant (JûLicHER, II, 607). Il est toutefois permis de se demander si l'hypothèse d'une source spéciale est indispensable et si l'évangéliste n'aurait pas pu construire lui-même de tels récits, pour l'illustration de la morale chrétienne, d'après des types non chrétiens. La route de Jérusalem à Jéricho était et n'a pas cessé d'être, jusqu'aux temps modernes, assez peu sûre (voir Klostermann, 482). Il n'est pas dit que le voyageur était juif, la suite du récit le donne à penser; ce n'est pas à sa personne que s'attache l'intérêt principal du l'écit, et il n'est question de lui que pour les divers traitements dont il est l'objet. ■— « Et il tomba en voleurs » — de grand chemin, brigands appax'tenant à des tribus pillardes, — «qui l'ayant dépouillé et accablé de coups», — sans doute parce qu'il avait essayé de se défendre, — « s'en allèrent » — prestement avec leur butin, — « le laissant à demi mort ». .
u Or, d'aventure, un prêtre descendait par ce chemin-là », — ayant, lui aussi, motif pour aller de Jérusalem à Jéricho. Inutile de se demander si c'était pour affaire particulière, ou bien parce que, y ;iyant sa résidence, il retournait à Jéricho après sa semaine de service
8^ Mais un Samaritain qui voyageait arriva près de lui, et l'ayant vu, il eut compassion ; '^^ et s!étant approché, il pansa ses plaies, y versant huile et vin.
L'ayant installé sur sa propre monlure il le conduisit en hôtellerie et prit soin de lui.
au temple. — « Et l'ayant vu, il passa outre », — a côté, à distance, se détournant au lieu de s'approcher, parce qu'il n'était pas "disposé à perdre son temps et sa peine^ pour le secours d'un inconnu. — « Et pareillement un lévite », — nommé après le prêtre, parce que les lévites sont subordonnés aux prêtres, et sans que l'ordre du récit implique une moindre charge d'indifférence pour l'un que pour l'autre, — « survenant aussi en ce lieu, l'ayant vu », — dans les mêmes conditions que le précédent, — « passa outre » — et pour la même raison. Ces deux ministres sacrés n'avaient souci que de leurs affaii'es, ■
« Mais un Samaritain qui passait», — faisant route aussi de ce côté, il n'importe pas de dire en quelle direction, — «vint près de lui, et l'ayant vu », — comme les pi'écédents, — « fut », — à la différence de ceux-ci, — «touché de compassion ; s' étant approché, il pansa ses plaies, y vei'sant de l'huile et du vin », — suivant une recette assez commune dans l'antiquité (voir témoignages dans Klostermann, 483). Ce Samaritain, voyageant hors de son pays, on peut, si l'on veut, le supposer marchand, s'était muni de provisions ;. il prodigue au blessé tous les soins possibles. — « Et l'ayant chargé sur sa propre monture», — la bête, cheval, mulet ou âne, qu'il montait lui-même ; et l'on n'a pas à rechercher s'il prend le blessé . en croupe, ou s'il marche à pied jusqu'à l'hôtellerie ; — « il le conduisit à une hôtellerie », — la plus proche qu'il rencontra, et l'on ne doit pas songer à un simple caravansérail, — « et prit soin de lui », — l'installant dans les conditions que réclamait son état. ' « Et le lendemain », — avant de continuer sa route, — « tirant » — de la ceinture qui lui servait de bourse — « deux deniers », — le Samaritain n'est pas riche, et l'on peut supposer qu'il donne de quoi pourvoir à la dépense de son protégé pendant deux jours (cf. Mt. XX, 2), — « il les donna à l'hôtelier et dit : « Prends soin de lui ». — C'est donc en vue de ces soins ultérieurs que sont donnés les deux deniers, et les frais antérieurs au départ du Samaritain sont censés acquittés déjà. — « Et ce que tu dépenseras en plus » — des deux deniers, s'il y a lieu, — « en repassant, je te le paierai ». — C'est
35 j;t le lendemain, tirant deux deniers, il les donna à l'hôlelier et il dit: « Prends soin de lui, et ce que tu dépenseras en plus, c'est moi, en repassant, qui te le paierai. »
tout, et le récit, pris en lui-même, forme un tableau complet. On n'a pas besoin de savoir si le blessé a été rétabli bientôt, ou si son bienfaiteur a dû payer un supplément. L'égoïsme du prêtre et du lévite apparaît sans qu'il soit nécessaire de le blâmer ; la bonté du Samaritain peut se passer d'éloges. Si l'on fait abstraction du contexte, la morale de l'histoire est qu'un Samaritain chaxùtable vaut mieux qu'un prêtre égoïste ; que des gens méprisés par les Juifs peuvent élre meilleurs qu'eux ; que c'est la charité désintéressée qui fait le méi'ite devant Dieu ; qu'un Samaritain bienfaisant est un enfant de Dieu, digne de son royaume, et qu'un Israélite sans cœur n'est pas A considérer comme tel.
Si bien conçu qu'il soit, ce récit, vu son manque d'attestation traditionnelle et son caractère très particulier, n'a aucune chance d'appartenir au premier fonds de l'Evangile. Il se pourrait fort bien que le héros primitif de l'histoire n'ait pas été un Samaritain, mais un Juif du commun, un pauvre hère, qu'il était plus natui'el d'opposer aux membres du clergé qu'un non juif (l'analogie avec II Ghron. xxviir, 5-i5, est assez lointaine ; le fond de la fable est plutôt un thème de conte adapté au milieu juif ; cf. Bultmann, 128). Le rédacteur évangélique aurait pris cette fable, qui pourrait, à la rigueur, n'être pas chrétienne d'origine, mais juive (essénienne par exemple),, et l'aurait adaptée au point de vue de l'universalisme chrétien ainsi qu'au symbolisme de l'évangélisation samaritaine, en faisant du \ype de charité véritable un. Samaritain. Son intention est de montrer que le Samaritain charitable, c'est-à-dire le chrétien digne de son nom, accomplit toute la Loi, que ne réalise pas le Juif orgueilleux : ce n'est pas à cette conclusion que tendait le récit primitif.'
Keste à achever le raccord de ce récit avec la question du grand commandement. — « Lequel de ces trois », — prêtre, lévite, samaritain, — « te semble avoir été le prochain de celui qui était tombé aux Yoleurs ? » — ■ A cette question il n'y a qu'une réponse, même pour un docteur de la Loi. — « Et il dit : « Celui qui a exercé la miséricorde envers lui». — Sur quoi Jésus, pour la seconde fois, dit au docteur
28 Lequel de ces trois te semble-t-il avoir été le prochain de celui qui était tombé en (mains de) brigands? » " Il dit : « Celui qui a exercé la miséricorde envei's lui. » Et Jésus lui dit :
« Va, et, toi aussi, fais de même. »
qu'il n'a qu'à conformer sa conduite à la véx'ité par lui. énoncée. — « Et Jésus lui dit : « Va, toi aussi, et fais de même ». — Mais la gaucherie de la combinaison saute au yeux, et il sufBt de rapprocher la question du docteur : « Qui est mon prochain ? » de celle de Jésus : « Lequel des trois a été prochain envers la victime des voleurs ?-)),pour en saisir l'artifice. On dit que Jésus,pour donner plus de force à son enseignement, s'abstient de réponse théorique et transporte la question de la charité sur le terrain pratique. Mais le fait est que la question est ]>lutôt maladroitement renversée : le docteur deniandait à savoir qui était son prochain, et Jésus lui apprend qu'un Samaritain chai'itable peut être le prochain d'un autre homme, qu'il faut agir comme le Samaritain pour être le prochain d'autrui . Mauvaise combiuïiison littéi'aire, explicable par l'intention symbolique qui vient d'être dite. Mais, à prendre tout cela comme lettre d'histoire, Jésus aurait, par la parabole, répondu au docteur que la miséricorde vaut mieux que le sacrifice » (Os. vi, 6 ; Mt. ix, i3 ; xii, ^) : idée qui, par elle-même, n'a rien à voir avec la notion du prochain. L'auteur qui exalte ici le Samaritain, c'est-à-dire le chrétien., au dépens du Juif,est le même qui plus haut a signifié la réprobation d'Israël dans la malédiction lancée contre les villes galiléennes, et l'évangélisation des. Gentils dans la mission des Soixante-douze.