‹ L'évangile selon LucChapitre 43 sur 80 · XLIV. Marthe et Marie · texte numérisé non relu

XLIV. Marthe et Marie

Bu égard au contexte, l'histoire de Jésus chez les deux sœurs paraît accuser l'intention de faire valoir, après le précepte de la charitéenvei's le prochain, le devoir d'écouter le Christ, la nécessité de la foi, qui est amour de Dieu. Mais le souci d'instruction . morale pourrait n'être pas le seul ni le principal. Comme le Samaritain de la parabole représente en chrétien parfait le croyant de la gentilité, les^ deux sœurs du récit qui vient ensuite pourraient bien figurer les deux fractions de l'Eglise primitive, judéochristianisme et helléno-

»8 Or, comme ils cheminaienl, il entra en certain bourg ; et une femme nommée Marthe le reçut dans sa maison ;

christianisme, selon leur caractère et dans leur rapport mutuel, qui n'en font pas deux partis eimemis. 11 importe peu que le service de Marthe ne soit pas une observance légale, puisqu'il s'agit d'un symbole : l'envoi des soixantcrdouze fourriers en Samarie ne laisse pas de figurer l'évangélisation des iiaïens. On ne saurait même dire si l'anecdotè a été conçue d'abord en vue du sens moral et utilisée ensuite en symbole par l'évangcliste, ou bien si celui-ci ne l'aurait pas consti'uite simplement en vue du symbole, d'après le type des deux sœurs Israël et Juda dans Ezéchiel (xxiii, a, 4)- L'emploi de noms propres, au lieu de fournir un argument contre l'hypothèse, la confirmerait plutôt, puisque le lîrophète emploie aussi deux noms symboliques ; on peut hésiter toutefois à supposer que l'évangéliste ait choisi ses noms à raison de leur signification étymologique (Martha, « dame » ; Mariam, « rebelle )•>, ou « grasse »). Il n'y a d'ailleui's pas lieu de supposer que les noms se seraient trouvés fournis par la déclaration finale du Christ, sur laquelle aurait été construite l'anecdote ; la déclaration n'a aucunement le caractère d'un logion indépendant, et elle a été conçue avec l'anecdote même, non sur un souvenir traditionnel, mais pour faire valoir une idée (cf. Bultmann, i6).

« Or, pendant qu'ils cheminaient, il entra dans un bourg ». — Formule de transition qui est pour rattacher l'anecdote au voyage en Samai'ie, dont l'économie a été pour ainsi dire indiquée par la mission des Soixante-douze. On n'est pas d'ailleurs obligé de supposer quela réception de Jésus dans ce bourg anonyme est ici, ou aurait été conçue ox'iginairement en contraste de l'inhospitalité l'encontrée auparavant dans un autre bourg (ix, 5i-56). Il semblerait que Jésus arrive seul, les disciples l'ayant devancé. Mais tous les disciples ne sont pas censés quitter Jésus en même temps, et ceux qui allaient en avant doivent être supposés revenir à lui ou l'attendre dans les lieux où ils lui ont assuré l'hospitalité ; si Jésus est mis seul en scène, ce doit être surtout parce que la présence des disciples, n'important pas au symbolisme du récit, était inutile à mentionner.

« Et une femme nommée Marthe le reçut dans sa maison ». — Marthe est présentée d'abord comme maîtresse de la maison, sans doute en tant qu'aînée des deux sœurs. Il est bien superflu de la sup -

'» elle avait une sœur appelée Marie, qui, s'élant assise aux pieds du Seig-neur, écoulait sa parole.

^0 Or Marthe était affairée à maint service, et se présentant, elle dit :

« Seigneur, n'as-tu cure .

de ce que ma sœur m'a laissée toute seule servir ? Dis-lui donc de me venir en aide. »

poser veuve. Le quatrième évangile (xi, i ; xn, i-3) a transporté les deux soeurs à Béthanie et leur a donné Lazare pour frère ; mais il a emprunté les deux sœurs à notre récit, peut-être même Lazare à la parabole du Riche (xvi, •î^-Si), à Marc (xiv, S-q) le récit de l'onction à Béthanie ; ces fictions ne peuvent servir à éclairer notre récit. Au surplus, ce récit n'a pas besoin d'être éclairé, si l'on veut bien s'en tenir au sens qu'il a pour l'auteur. Ce qui importe est la signification des personnages et leur caractère.

« Et elle avait une sœur appelée Marie, qui », — toute à l'hôte delà maison, mais pour recevoir son enseignemetit, — « assise au pied du Seigneur ». — Ici encore quelques témoins (Ss. ms. A, etc.). ont « Jésus » au lieu de « Seigneur », — dans l'attitude d'un disciple (cf. n, 46 ; AcT. xxii, 3), — « écoulait sa parole ». — « Heureux ceux qui écoutent et gardent la parole de Dieu ! » dira bientôt (xt, 28) le Christ. On doit donc supposer que Jésus lui-même est assis enseignant, et non qu'il est à table.

« Or Marthe était affairée », — avait l'attention détournée (7t£pt£(T7:aT0 ; cf. l CoR. vu, 34-35) — « à maint service », — à tous les soins que pouvait comporter la réception de son hôte, ce qui l'empêchait d'écouter les discoui's de Jésus ; — « et se présentant », — s'arrêtant (iTticrTaffa) un moment devant Jésus, — « elle dit »,^ — sur un ton qui n'est pas loin d'être celui du reproche (et. Me. iv, 38) : — « Seigneur, n'as-tu cure de ce que ma sœur me laisse toute seule servir », — comme si elle n'était pas tenue de pourvoir avec moi. à tous. CCS soins ?— • « Dis-lui donc de me donner aide ».

« Mais répondant, le Seigneur », — certains témoins (ms. AD) lisent : « Jésus », — « lui dit : « Marlhe, Marthe, Marie a choisi la bonne part », — la seule bonne, la meilleure, — « qui ne lui sera point enlevée », — dont il ne convient pas et dont Jésus ne se charge pas de la priver, ou bien qui lui est à jamais garantie. Telle est la forme de la réponse dans quelques anciens témoins (Ss. mss. lat.),

*i Mais, répondant, le Seigneur lui dit : « Marthe, Marthe, tu t'inquiètes et te troubles, pour beaucoup

[de choses ; Or d'une seule il est besoin.

Car Marie a choisi la bonne part, Qui ne lui sera point ôtée. »

et là est la pointe du récit : Marie, toute à sa foi, remplit la condition (lu salut, et il ne convient pas de la renvoyer aux minuties du « service -». Par ailleurs, l'auteur n'a pas la moindre envie de marquer la «upériorité de la vie contemplative sur la vie active. Cependant le choc des noms propres, au commencement de la réponse, est d'un effet désagréable, et l'on a l'impression d'une lacune d'où résulte un certain manque d'équilibre dans le discours. Plusieurs témoins (Se. juss. A C, Vg,) lisent : « Marthe, Marthe, tu t'inquiètes et tu te troubles pour beaucoup de choses, or c'est d'une qu'il est besoin ; Marie a choisi », etc. Paraphrase morale qui oppose aux multiples soins de la vie ordinaire la préoccupation du bien spirituel qui est l'unique nécessaire. Cette* leçon a l'avantage de fournir un sens satisfaisant et d'équilibrer la strophe. Les manuscrits grecs que l'on regarde volontiers comme les plus autorisés (B S L) ajoutent encore quelque chose : « or c'est de peu qu'il est besoin, ou d'une » ; et le sens peut être que Marthe se donne bien de la peine pour préparer un grand repas quand il suffirait de quelques mets ou même d'un seul. Ces considérations culinaires viennent assez mal à propos ; et e'est une médiocre amélioration, avec une non médiocre subtilité, que d'entendre le « peu » au sens matériel par rapport à Jésus, qui se contenterait d'un maigre repas, et l'unique nécesaire au sens spirituel par rapport à Marthe, a qui ferait besoin le salut par la foi (B. Weiss, Luk. ^5'j). D'autre part, c'est n'attribuer aucun sens au texte que d'opposer aux nombreux soucis de Marthe le peu de chose ou l'unique chose à considéi'er, sans que l'idée de ce nécessaire soit à déterminer dans l'ordre matériel ou dans l'ordre spirituel (Lagra-Nge, 319). -Des témoins peu nombreux (S. hiéros. arm.) lisent: « et c'est de peu qu'il est besoin », ce qui s'entendrait aussi des aliments. Cette leçon est intéressante parce qu'elle permet de voir dans la leçon des manuscrits les plus autorisés une combinaison de deux variantes : «or c'est de peu qu'il est besoin », et:« or c'est d'une qu'il est besoin » ; mais c'est la seconde qui s'oppose le plus naturellement à : « Tu t'inquiètes et tu te troubles pour beaucoup de choses ».

314 lUC, XI, 1

^^Et advint ; comme il était,, en un lieu, à prier, lorsqu'il ent fini, l'un de ses disciples lui dit :

« Seigneur, apprends-nous à prier, comme Jean a appris ses disciples. »

Page 1