‹ L'évangile selon LucChapitre 44 sur 80 · XLV. La PRièuE · texte numérisé non relu

XLV. La PRièuE

Après l'anecdote des deux sœurs, l'évangélisle amène l'instructiore sur la prière, que peut-ôti-e il a placée en cet endroit parce qu'elle lui a semblé s'adresser à l'Eglise. L'instruction comprend trois pai'ties r l'oraison dominicale avec son introduction (xi, i-4), la parabole de l'Ami imj)ortun (xi, 5-8), l'exhortation à prier avec confiance (xi, gi3),Deces trois parties la seconde manque dans Matthieu ; oni-encon- . trera plusloin une autréparabole sur le même thème (xviii, i-8),etpeut) être notre évangile avait-il trouvé les deux ensemble, dans une suite de sentences concernant la prière. Mais on peut douter que ces paraboles, d'un caractère très particulier, aient appartenu au plus ancien recueil de sentences évangéliques. On pourrait même se demander si elles sont chrétiennes d'origine ou bien par l'adaptation qui en a été faite, soit dans une rédaction secondaire du recueil de sentences,^ soit seulement dans notre évangile.

« Et advint, comme il était en un lieu à'prier, que, lorsqu'il cessa »^ — lorsqu'il eut fini sa prière, — « un des disciples lui dit », — Transition lourde et artificielle, dont la majeure partie porte la marque de l'évangéliste. Celui-ci aime à montrer Jésus priant ; il le fait prier pour amener la question de la prière, et il ajoute lea certain lieu »► On doit supposer que Jésus piùaità l'écartCcf. ix, i8) ; et d'ailleurs c'est, aux disciples seuls que la pi-ière est enseignée. La source ne contenait probablement que la demande du disciple, avec la réponse, sansindication de temps ni de lieu. — « Seigneur, apprends-nous à prier^ comme Jean a appris à ses disciples » . — On a vu plus haut (v, 33) cette donnée exploitée par l'évangéliste. Les termes de la question visentunusage de la secte johannite,à l'égard de laquelle on dirait que la communauté chrétienne ne veut passe sentir inférieure. Il est peu probable que l'évangéliste eût imaginé semblable motif s'il ne l'eût trouvé dans la source où il prenait l'oraison dominicale; et l'on s'explique aisément que, si Matthieu l'a connu de même, il ait mieux aimé ne pas le retenir. L'historicité du trait n'en est pas mieux garan-

" Et il leur dit : « Quand vous prierez, dites :

Père^ que vienne Ion Esprit saint sur nous [et qu'il nous

[purifié;]

qu'arrive ton règne :

tie; car il est vraisemblable que la tradition attribue à Jésus une prière adoptée par la première communauté, c'est-à-dire une prière juive, simplement modifiée de façon à exprimer l'espérance chrétienne et le besoin de la communauté. La secte veut que sa prière lui ait été prescrite par Jésus, 'comme les sectateursde Jean Baptiste en ont une qui a été ou est censée avoir été l'ecom mandée par leur maître (cf, Well-

HAUSEN, 55 ; BULTMANN, lOO).

« Et il leur dit ». — Le disciple étant censé avoir fait la demande au nom de tous,' c'est aux disciples présents, ou plutôt aux disciples en général, que s'adresse la réponse. D'où l'on peut inférer, avec assez de vraisemblance, que la formule de prière qui va être reproduite, nonobstant les variantes qu'elle présente à l'égard de la forme traditionnelle, qui est celle de Matthieu, est exactement celle qui était reçue dans le milieu chrétien où vivait l'évangéliste.

« Père ». — Matthieu (vi, 9) : « Notre Père qui es aux cieux », formule chère au premier évangile et qui doit représenter un développement liturgique. L'invocation « Père » (Abba) était familière aux premiers chrétiens (Rom. viii, i5 ; Gal. iv, 6 ; cf. Me. xiv, 35). — « Soit sanctifié ton nom > . — Au lieu de cette demande on lisait, semble-t-il, dans l'évangile de Marcion : « Que ton Esprit saint vienne sur nous et qu'il nous purifie» (Grégoire de Nysse,. Maxime le Confesseur et les mss. 162, 700 ont ce texte comme deuxième demande. - Il n'est pas sûr que Marcion ait lu : « et qu'il nous purifie ». Voici le texte de TertuUien, Marc. IV, 26, d'après lequel on peut reconstituer la forme de la prière dansMai'cion,et il est à noter que TertuUien n'y apporte aucune rectification de forme : « Gui dicam « Pater » ?.. . A quo spiritum sanctum postulera ? Ejus regnum optabo venire, quem numquam regem gloriœ audivi, iii cujus manu etiam corda sunt regum? Quis mihi dabit panem cottidianum ?... Quis mihi delicta dimittet ? Quis non sinet nos deduci in tefflptationem ? » On dirait que le texte de Marcion est aussi bien celui de TertuUien) , On a là une vai'iante plus ancienne que Marcion, et qui pourrait bien être le texte authentique de notre évangéliste, puisque la suite du discours (xi, i3) y fait une référence volontaire et directe (il n'est guère i)ossible d'en douter si l'on compare Mï. viii, ii) : « Combien plutôt le

' Notre pain en suffisance donne-nous chaque jour ; "* remets-nous nos péchés,

car nous-mêmes remettons à quiconque nous doit ;

et ne nous induis pas en tentation. »

J'ère du ciel donnera-t-il Esprit saint à ceux qui le lui] demandent ? » Il paraît arbitraire de renverser le rapport en supposant qu'une variante aurait été introduite dans la pinère par l'influence de celte . conclusion. Comme Marcion lisait ensuite : « qu'arrive ton règne », on ne peut pas supposernonplus'que la demanded'Esprit saint a été introduite pour éliminer la considération eschatologique. Maisilest de toute invraisemblance que Mai'cion ait lu les deux premièi'es demandes en celte forme : « Arrive sur nous ton Esprit saint, arrive ton règne ». Les allusions de Tertullien suggéreraient plutôt : « Sôit ton esprit saint sur nous », etc. La leçon de Grégoire de Nysse proviendrait de la confusion intervenue entre la demande de l'Esprit et la seconde demande : « arrive ton règne ». Et si la leçon de Marcion est la leçon authentique de notre évangile, il en faudra conclure que celui-ci a emprunté l'oraison dominicale à la pratique rituelle d'une communauté qui avait adapté la prière à ses réunions cultuelles et spécialement peut-être à la" liturgie de l'initiation baptismale (ci, Sbeberg dans Neut. Studien Heinrici gewidmet, 119).

« Donne-nous notre pain de suffisance chaque jour ». — Matthieu (vi, II): « Donne-nous aujourd'hui notre pain de suffisance ». Si l'on devait traduire : « pain du lendemain », cette prière dans Luc deviendrait presque ridicule (sur le sens de èthoûctioç voir Lagrange, 323). — « Et remets-nous nos péchés, car nous-mêmes remettons à quiconque nous doit ». — Matthieu (vi, 12) : « et remets-nous nos dettes, comme nous remettons à ceux qui nous doivent «.Les « péchés » ^àp.apT!aç) sont interprétation des « dettes » (o'^etX^axa), puisque l'on a retenu le « débiteur » (otfeî'Xovxi). « Car nous-mêmes (y.<x\ yàp aÙToi) remettons » paraît être une retouche littéraire de : « comme nousmêmes (wç y.où. 7)[/.er;) remiettons », sans modification du sens, l'idée impliquée de part et d'autre étant que l'on sait devoir pardonner aux autres pour obtenir soi-même le pardon de Dieu. — « Et ne nous induis pas en tentation». — Ne sont aucunement représentées la troisième demande de Matthieu : « quêta volonté se fasse sur la terre comme au ciel », et la dernière : « mais délivre-nous du mal », qui n'appartenaient probablement ni l'une ni l'autre à la formeprimilive de la prière.

« Et il leur dit :

« L'un de vous a (je suppose) un ami, qui s'en vient chez lui au milieu de la nuit et lui dit : « Ami, prête-moi trois pains, ^ car un mien ami m'est arrivé de voyage, et je n'ai rien à lui offrir. »

' Et lui, de l'intérieur répondant, dit : « Ne me fais pas d'ennuis ; déjà ma porte est fermée, et mes enfants avec moi sont au lit ; je ne puis pas me lever pour te donner. »

a Et il leur dit », — en manière de leçon touchant l'efficacité d'une prière persévérante, la parabole de l'Ami importun, Gélle-ci ne se rattache que par l'analogie de son objet à l'oraison dominicale. La construction grammaticale en est un peu embarrassée par un jeu de dialogue qui se trouve subordonné à une interrogation du narrateur (série de propositions coordonnées dans xi, 5-7, où le cas est posé; le tout gouverné par : « qui de vous », au commencement de 5 ; à quoi répond : « je vous dis », etc., 8, conclusion, censée inévitable, de l'histoire présentée en forme d'hypothèse) ; mais le récit lui-même n'en est pas moins clair. — « Qui d'entre vous aura un a[mi ». — Façon de parler oratoire et communicative, pour signifier que pas un auditeur ne contestera que les choses se passeraient comme on va le dire, s'il se trouvait dans le cas indiqué . L'effet de style n'est pas très heureux; et on le dirait presque imité du morceau suivant (xi, n). — « Un ami qui viendra chez lui », — les deux amis étant censés habiter le même village, et à portée de se rendre mutuellement service, — « au milieu de la nuit pour lui dire », — en un cas urgent : — « Ami, prête-moi trois pains » . — Chiffre rond sur lequel il n'y a pas à spéculer. 'Il est sous-entendu que la demande n'est pas exagérée pour le besoin d'une personne, et elle est faite avec la civilité qui convient. — « Parce qu'un mien ami m'est arrivé de voyage «, — à l'impi'oviste et en telles conditions qu'il est à recevoir honorablement, — « et que je n'ai rien à lui offrir». — Indigence extrême et qui réclame prompt secours. La résistance qui va se produire n'en est que plus choquante, et l'on peut trouver que, si l'auteur a visé le naturel, il tombe dans la vulgarité .

« Et que celui-là, répondant de l'intérieur », — sans bouger de sa couche, une pièce unique constituant probablement ce modeste logis,

^ Je vous dis, quand même il ne se lèverait pas pour lui donner parce que c'est son ami, à cause de son imporlunité il se lèvera pour lui donner toiit ce dont il a besoin.

8 Et moi je vous dis :

Demandez, et l'on vous donnera ; cherchez, et vous trouverez ; frappez, et l'on vous ouvrira.

et sans dissimuler son impatience, — « dise : « Ne me fais pas d'ennuis », — pas tant de dérangement, chose désagréable à cause de l'heure. — « Ma porte est déjà fermée », — avec toutes les précautions qu'on prend pour la nuit ; c'est une affaire maintenant que de l'ouvrir; — « et mes entants sont avec moi au lit » ; — il ne faut pas les éveiller en se remuant dans la maison. — « Je ne puis pas me lever pour te donner ». — Il est clair que ces difficultés ne sont pas insurmontables, et que l'homme ne ferait pas plus dé tapage en se levant qu'il n'en fait en parlant. Aussi bien l'autre ne prend-il pas le refus trop au tragique. Il se borne à répéter sa prière jusqu'à ce qu'il ait gain de cause : c'est ce qui est supposé, dans le texte ordinaire (les mss. latins et la Vulgate, déjà Mareion et Tertullien, loo. cit., intercalent une glose explicative : « et si ille perseveraverit pulsans »).

« Je vous dis, quand même », — finalement, — « il ne se lèverait pas pour lui donner parce que c'est son ami », — s'il ne cède pas en considération de leur amitié, 7- « à cause de son impoi'tunité », — de l'opiniâtreté avec laquelle le solliciteur soutient sa demande en impatientant l'autre, —T « il se lèverait pour lui donner tout ce dont il a besoin ». — Et si pareille fable ne se lisait pas dans l'évangile, on trouverait qu'elle est aussi malséante ou même choquante que possible en son application à Dieu, puisque cette application, quoi'qu'en puissent dire les commentateurs, ne peut signifier qu'une chose : il suffit, pour être exaucé, d'ennuyer Dieu assez longtemps. L'auteur n'y a pas vu malice ; mais ce n'est pas que la parabole représente un degré de piété inférieur à celui qui inspire le contexte, c'est que l'évangéliste a voulu trouver une application pieuse à une fable qui d'elle-même n'en comportait pas, du moins pour un chrétien.

La parabole se trouve introduire, et en apparence assez naturellement, les sentences concernant la certitude de l'exaucement. En réalité; parabole et sentences ont été conçues dans un esprit très

^o Car quiconque demande reçoit,

qui clierche trouve,

et à qui frappe on ouvrira.

1^ Quel père d'entre vous, si son fils lui demande poisson,

au lieu de poisson, serpent lui offrira, 12 ou bien> s'il demande œuf, lui offrira scorpion ? 1^ Si donc vous, qui êtes méchants,

savez donner bonnes choses à vos enfants,

combien plus le Père du ciel

donnera-t-il Esprit saint à ceux qui le prient ? »

différent ; car les sentences ne supposent pas que l'exaucement soit si difficile et qu'il faille harceler Dieu pour en obtenir ce dont on a besoin. — ^.« Et moi je vous dis ». — Formule de transition et d'introduction, qui manque dans Matthieu (vif, 7). — « Demandez», etc. Sentences de sagesse commune (cf. Bultmann, 64), appliquées au thème de la prière.

« Et quel père d'entre vous», — formule embarrassée (TivaSà à^ ôpov Tov TraTÉpa cÙT-f^aei b ulbç JtxX.) en comparaison de Matthieu (vu, .9) : « Est-il parmi vous homme qui », — « si son fds lui demande un poisson, au lieu de poisson », — Matthieu (vu, xo) n'a pas : « au lieu de poisson », — « lui offrira un serpent ? ». — C'est le second exemple de Matthieu ; le premier exemple, celui du pain et delà pierre, a été inséré d'abord, dans le texte ordinaire, avant celui du poisson et du serpent ; mais il manque dans quelques anciens témoins (Marcion, ms. B, trois mss. lat. Sah.) ; notre évangéliste, qui a en propre l'exemple de l'œuf et du scorpion, aura voulu, sans égard à la couleur locale et à la vraisemblance, fortifier l'antilhèse en opposant deux bêtes nuisibles (dans Matthieu, le serpent ne paraît pas cité comme animal nuisible, mais pour la ressemblance avec certains poissons. Lagrangb, 327) à deux aliments utiles. — « Ou bien, s'il demande un œuf, lui offrira un scorpion ?» — Entre tel poisson et un serpent un enfant pourrait se tromper ; mais il n'est pas si facile de lui faire prendre un scorpion pour un œuf.

« Si donc vous, qui êtes méchants, savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père du ciel ». — Visiblement notre auteur (ô Ttarrip à? oùpavou) évite la formule de Matthieu (vu, ii) : « votre Père qui est aux cieux » (à TtaTYjp ûjxôv b àv toTç oùpavoTç) ; il a pu supprimer « votre » pour faire mieux ressortir le caractèj-e universel de la paternité divine ; mais ce ne doit pas être uniquement pour signi-

1* Et il était à chasser un démon, lequel était muet ; or advint, le démon parti, que parla le muet.

Et furent en admiration les foules ; ^^ mais certains d'entre eux dirent :

« C'est parBelzebouI, prince des démons, qu'il chasse les démons. ».

fier l'origine des dons divins qu'il dit « du ciel », et non « dans les cieux », c'est qu'il aura voulu atténuer l'anthropomorphisme de la formule, en disant : « le Père qui » est « du ciel », ou « qui » donne exaucement « du ciel ». — « Donnera-t-il l'Esprit saint à ceux qui le prient ». — Matthieu ; « donnera-t-il de bonnes choses à ceux qui le sollicitent».. La promesise générale d'exaucement est évidemment requise pour l'équilibre de la comparaison, qui est compromis par la substitution de l'Esprit à tous les biens, de quelque ordre qu'ils soient, qui peuvent être l'objet de la prière. Cette substitution n'était pas autrement nécessaire ; car, si l'auteur est plus que désintéressé à l'égard des . biens terrestres, il n'a pas voulu signifier qu'on ne serait pas exaucé en demandant à Dieu le pain quotidien ; ce dédain des choses temporelles a pu seule ment^l'induire à faire valoir ici le don spirituel, pour correspondre à la mention qui en était faite dans l'oraison dominicale (on doit imputer à l'influence de Matthieu la leçon de Ss. et celle du ms. D, àyaôbv oo[xa).

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