‹ L'évangile selon LucChapitre 45 sur 80 · XLVI. Beelzeboul. Les signes · texte numérisé non relu

XLVI. Beelzeboul. Les signes

Ce n'est peut-être pas faute de meilleure place, mais par le sentiment d'une convenance particulière, que l'apologie de Jésus accusé de possession diabolique, etla condamnation dujudaïsmepharisaïque sont amenées au cours de ce vague et interminable voyage en Samarie. Sur ce terrain symbolique de la gentilité, qui est pour les Juifs le royaume des démons, le Christ apparaît en vainqueur des démons et confond ses calomniateurs. La controverse à propos de Beelzeboul commence de façon tellement abrupte que l'on pouri'ait se demander si le narrateur a voulu éviter toute transition, ou si l'on n'aurait pas supprimé celle qu'il avait mise ; mais il s'est borné à coordonner ce récit au précédent.

« Ktil était à chasser un démon qui était muet ». — Début du récit

" Et d'autres pour l'éprouver, signe du ciel deiiiandaieat de lui ;

dans le recueil de sentences (cf. Mt. ix, Sa b). Quelques témoins (ms. D, mss. lat.) ont voulu marquer mieux la transition : « Or, comme il disait cela, on lui amena un démoniaque muet, et quand il l'eut chassé, tous furent. en admiration». La retouche paraît faite d'après Matthieu (ix, 32-33). — « Or advint, le démon parti», — Matthieu (ix, 33) : (( le démon chassé », — « que le muet parla, et les foules furent en admiration ». -^ Les réflexions que Matthieu (ix, 33 ; xi, 23) prête aux assistants dans son double récit ne viennent pas de la source et sont pour déguiser la répétition. Ce qui importe est la calomnie des adversaires. — « Mais certains d'entre eux», — quelquesuns des témoins, sans autre spécification. Dans Marc (iir, 22), ce sont « les scribes descendus de Jérusalem » ; dans Matthieu (xii, 24), ce sont « les pharisiens » ; mais il semble que la source ne précisait pas (cf. V. 19 ; Mt. xii,27). — « Dirent: ,« C'est par Beelzeboul, le prince des démons, qu'il chasse les démons ». — Donnée de la source plus ou moins paraphrasée dans Marc : « Il a Beelzeboul, et c'est par .le prince des démons » etc., et dans Matthieu (xii, 24 ; cf. ix, 34) : <( Celui-ci ne chasse les démons que par Beelzeboul », etc. (sur le nom de Beelzeboul, voir Marc,iï6). Ce petit récit a été conçu d'abord en manière d'introduction à l'apologie des exorcismes pratiqués par Jésus ou en son nom(xi, i;;-i8).

« Et d'autres », — dans la même foule, — « pour l'éprouver lui demandaient un signe du ciel ». — Anticipation de la demande que font, dans Matthieu (xii, 38), « quelques-uns des scribes et des phari- -siens ». La notice est à sa vraie place dans Matthieu ; mais comme la r(>ponse vise la masse des Juifs, on peut croire que la source ne spécifiait pas la qualité des demandeurs. Il y était question simplement de « signe » (cf. Mï. xii, 38), et c'est d'après Marc (vin, 11; cf. Mt, xvi, 1) que notre auteur dit : « un signe du ciel ». Ce n'est point par simple artifice littéraire, afin de subordonner à une introduction commune l'apologie de Jésus et les considérations sur les signes, qu'il rattache la demande de signe à la parole sur Beelzeboul, mais parce qu'il a vu un rapport entre les deux sujets, qui étaient juxtaposés dans le î'ecueil de sentences à raison même de ce rapport. Ce sont les advei-saires de -Jésus, les Juifs, qui lancent la calomnie et qui font la demande ; bien que les calomniateurs et les solliciteux's semblent distincts, les uns et les autres représentent le judaïsme incrédule ; ceux qui réclament un signe ne s'aperçoivent pas que la victoire du Christ

A. LoisY. — L'Évangile selon Luc. ai

^' mais lui, connaissant leurs pensées,

leur dit :

« Tout royaume divisé contre lui-même est dévasté,

et maison sur OT.ai«oii (y) tomi)e.

1^ Ot» si Satan .aussi .est divisé con.tr.e lui-même, .

comment subsisitera son royaume?

Puîsqiiiie vous dites qiue je chasse les .démons par Beetzeboui.

sur des démons an fist jiin. Jésus les r-éilute idii'eotenaeiLt .en mon'trant .que la défaite ide Satan ipipouve rayèBemen.t.du royauinie:; .apnèsiquoi il peut les iMâflaoïeir de aiéolamer mal ,à ipropos un:signe. Mais .cette simplification de Ja mise eaa:sc.èneap:partie(Q(tià:notire rédacteur..

« Mais lui, (ponnaiseant leurs pensées »., — la notioe paraît ooimcerner la mauvaise intention des idemandeurs de isigne, mais celle vise aussi bien et plutôt les calomniateua^s, à qui s'aidresse le diseours suivant, et dans la source (cf. Mt. xri, aS) elle se rapportait directement à ceux-ci, — « leur dit ». — Marc (nii, 23) : « il leur dit en paraboles », .caractérise la réponse d'après indée .que l'évangéliste se fait des paraboles, et non 'seul&ment d'après la forme du disooiui's; l'indication ne vient pas de la source. — « Tout iCmpire (divisé contre luinaôme est dévasté »,. '-— .C'est ce .qu'on lit dams Matthieu. Marc (111,24) dit d'abord, en eommenitaire des couipan^aisons qui suivent :« Comanent Satan peutnil chasser Satan ? » — « Et anaison tombe sur maison ». ~ La source donne en second exemple de ruine par division intestine celui d'une maison lou famille. sGette ifois, c'est Marc (m, 26) qui représente plus exacteiment la source : «.Si une m.aisonest divisée contre elle-mêone, cette maison iue pourra tenir ». Matthieu .associe mal à propos une « A''idle » à la .v. maison » ; et notre éyangéliste r,amène les deux exemples à un seul, se représentant les maisons qui s'tcfirondrent les unes sur les autres 'dans l'icmpire dévasté. — « -Or, si Satan aussi est divisé icontre lud-miême, commeoit .subsistera son empire ? '» — Marc '((tu, 26) et Matthieu (xji, 26), qui icombine ici Marc aviec l'autre source, ont p.araphrasé cette (conclusion. Mais ce que notre évangile y ajoute : — « Puisque vans dites que je .chasse les .démons par Beelzeboul», -^ n'iest pas autre chose que l'observation finale de Mare (;ira, 3o) : « parce qu'ils avaient idit : « Il a un esprit impui' », transposée dans le discoiurs ,de Jésus .en manière de transition à ce qui va être dit ides esorcismes jjiuifs . La sentence principale, apologie par comparaison tirée <de laaommune sagesse, pourrait appartenir aussi bien aux premiers apôtres du clmstia,nisme iqu'.à Jfisus lui-même,

LUC, XI, 19-20 3â3

^^ Mais, si c'est par Beélzeboul que je chasse les aênions, vos fils, par qui les chassent-ils ?

C'est pourquoi ils seront vos juges. ' *" Mais, si c'est par le doigt de Dieu que je chasse les démons, est donc venu à vous le royaume de Dieu,

« Mais si, moi, c'es;t jpar Beelz&boul que je chasse les démons, vos fils, — les exorcistes juifs en général, — « par qui les chassentils ? >), etc. Argumentation plus facile à comprendre pour les premiers temps chrétiens, où les exorcistes de la secte se trouvent en compétition avec les exorcistes juifs (cf. Bultmann, 98), peut-être même avec des exorcistes juifs se risquant à employer le nom de Jésus (cf. AcT. XIX, 13-14)» que dans la bouche de J«sus lui-même. — « Mais si c'est par le doigt de Dieu », — Matthieu (xn, 28) : «par l'Esprit de Dieu », ce qui est plus probaMement la leçon de la source fponr celle de Luc, cf. Ex. viii, i5), — '« que je clïasse les démons »., etc. Bien qu'associé au précédent dans la source 'commune de Matthieu et de Luc, on pourrait trouver que ce second argument s'en distingue k raison de son caractère eschatologique et voir là une marque particulière d'authenticité (Bultmann, loc. cit.} ; mais l'arguiment n'est-il pas une déduction fondée suï" oe qui vient d'êti-e dit.et peut-on parler d'eschatologie, si le royaume est censé présent ? Une telle idée du royaume actuellement réalisé par l'expulsion des démons n'appartient-élle pas plutôt au christianisme déjà né? Il faut tenir compte de ce que Marc ignore cette argumentation, où la logique fait quelque peu défaut. Car les exorcistes juifs ne sont pas raillés ici, ils sont censés guérir les démoniaques ; xnais on ne voit pas bien comment, si leurs exorcismes ne prouvent lùen, ceux de Jésus prouveraient quelque chose.

La comparaison de l'homme armé, qu'il faut avoir vaincu pour prendre son bien dans sa maison, paraît avoir été paraphrasée dans notre évangile. — « Quant le fort armé garde son château, ce qu'il possède est en sûreté ». — Sauf la mention du « fort » (Icyucô^), Marc et Matthieu n'ont rien de ce préambule ; du reste, notre auteur substitue au propriétaire qui se défend contre un voleur le seigneur qui résiste à l'assaut d'un ennemi. — « Mais si un plus fort que lui, survenant, triomphe de lui », — dans Marc (tu, 27) et dans Matthieu (xn, 29), il s'agit d'un individu qui pénètre dans la maison et fait main basse sur le mobilier après avoir lié « le fort », — « il emporte l'arUiure où » — le premier — «mettait sa confiance et distribue ses

21 Quand le fort bien armé garde son cliftteau, en sCirelé sont ses hiens ; 22 mais, si pins fort que lui, survenant, triomphe de lui, (celui-là) emporte toutes les armes où. il mettait sa bonfiance, et ses dépouilles il distribue.

" Qui n'est pas avec moi, contre moi il est, et qui n^amasse pas avec moi, il dissipe.

24 Lorsque l'esprit impur est sorti de l'homme, il parcourt des lieux arides, cherchant demeure ; et n'en trouvant pas, il dit ; « Je retournerai en ma maison, d'où je suis parti, n

dépouilles », — comme butin clé guerre (cf. Is. Liir, .12). La description ainsi développée a perdu toiit caractère de comparaison, et l'auteur la prend en allégorie. On n'est pas obligé toutefois, sèmblet-il, d'attribuer un sens spécial aux termes de la description et de supposer que les âmes des démoniaques seraient pj'ésentées comme la propriété du fort (les possédés ne sont pas précisément « en paix »), et les démons comme sa panoplie. Originairement, c'est un propos de sagesse profane dont l'application au thème des exorcismes chrétiens peut aussi bien et même plutôt s'être faite dans la tradition chrétienne que par Jésus lui-môme.

C'est le Christ glorieux, vainqueur dé Satan, qui dit ensuite : — « Qui n'est pas avec moi », etc.{MT.xn, 3o). — Autre propos de sagesse profane, dont on a rencontré précédemment (ix, 5o) la contre-partie, et qui aura été plutôt exploité au nom de Jésus dans la tradition que par Jésus enseignant (cf. Bultmann, 61). Au lieu de placer ici, avec Marc et Matthieu, la parole sur le péché contre le saint Esprit, notre auteur amène le tableau de la rechute en possession, que Matthieu introduit seulement après la réponse aux demandeurs de signe. On peut ci'oire qu'il a suivi en cela l'ordrede la source, où le tableau de la rechute venait après la réponse de Jésus à ceux qui l'accusaient d'êti-e possédé, le rapprochement se fondant non, sur la coordination logique des deux morceaux, mais sur ce que, dans tous les. deux, il était parlé de possession. Notre auteur paraît avoir entendu que quiconque n'est pas avec Jésus par une foi sincèi^e et persévérante ne gagne rien à chasser les démons ou à être délivré provisoirement de leur joug ; voué à la réprobation finale, il ressemble à un possédé qui aurait été délivré momentanément de son démon pour en gagner huit. Cette interprétation paraît suggérée aussi par la

LUC, x[, 25-27 325

25 Et venant, il la trouve nettoyée et ornée,

26 Alors il s'en va prendre avec lui d'autres esprits, plus méchants que lui, sept ; et entrant, ils s'installent là ; et le dernier état de cet homme devient pire que le premier. »

*' Or, comme il disait cela, une femme, élevant la voix au milieu de la foule, lui dit : « Bienheureux le sein qui t'a porté, et les mamelles que tu as sucées !»

parole que l'évangéliste a placée ensuite (xi, 28): « Bienheureux ceux qui écoutent la parole de Dieu », etc. Si l'évangéliste avait voulu signifier que les exorcisines juifs ne produisaient pas de guérlson durable, il aurait négligé de dire le principal de sa pensée. Les variantes à l'égard de Matthieu sont insignifiantes ; mais Luc n'a pas la conclusion ; « Ainsi en sera-t-il de cette génération mauvaise » (Mt. xti, 45), qui ne vient pas de source et qui correspond, au sens que le rédacteur du premier évangile a voulu trouver dans ce passage par rappox't au peuple juif. Cas singulier d'une remarque, empruntée peut-être à quelque livre juif (Bulïmann, 100), où s'exprimait naturellement un scepticisme radical touchant l'elficacité des exorcismes, et qui, recueilli dans la tradition chrétienne, pour la simple raison qu'il y était parlé de démon et de possession, devient parole de Jésus moyennant une application forcée et, pour ce qui regarde notre évangile, assez mal définie.

Notre auteur ayant placé après le discours des paraboles (via, 19-21) le mot sur les vrais parents de Jésus, qui vient dans Marc (m, 3i-35) après l'affaire de Beelzeboul, et que Matthieu (xii, 46-5o) a renvoyée après la réplique aux solliciteurs de signes, y substitue ici un doublet qu'il ne paraît pas bien nécessaire d'attribuer à une source particulière, vu qu'il porte la marque de l'évangéliste' et qu'il' n'a pas réclamé grand effort d'invention (voir Klosteumann, 489. un récit bouddhique où l'on a pensé, un peu légèrement, trouver le prototype du nôtre).

« Or advint, comme il disait cela », — l'apologie qu'on vient de voir, qu'une femme », — notre auteur a un certain goût des femmes, comme le bon Hermas, et de la sensibilité féminine, — « élevant la voix » du milieu « de la foule, lui dit », — enveloppant son admiration pour lui dans une louange à l'adresse de sa mère : — « Bienheu-

326; LTîG,. XI, 28-29,

^^ Mais il dit ; « Bienheureux plutôt

ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui l'observent !»

*»Etles foules s'amassant, il se mit à dire : « Cette génération est une génération mauvaise ; signe elle demande, et signe ne lui sera pas donné, sinon le signe de Jonas.

reux le sein qui Va porté, et l'es mamelles que tu as sucées ! » — L'exclamation est dans le style des. récits de l'enfance [i, 4'2, 4S) 48), et revient à dire qu'heureuse est la mère d'un tel fils (voir parallèles rabbiniques, Klostebmann, 490) ; on sait que le rédacteur du troisième évangile et des Actes se.plaît à. donner relief au personnage de Marie- Gomme v dans l'anecdo te des parents, il a tenté de rendre inoffensive, par rapport aux parents naturels la déclaration l'elative àlaparenté^ spirituelle, il entend, que dans le cas présent, la réponse de Jiésus-ài la femme soit une leçon pour ses auditeurs sans nuire à la considération de sa mère.

« Mais, il dit : «.Heureux plutôt », — et non pas : « heureux seulement ») ([j^e^youv peut signifier confirmation ou rectification ; c'est le second, sens qui convient, ici) ; la femme, a raison ; pourtant elle a oublié- le prinflipali, car bienheureux sont tous — « ceux q-ui écoutent la parole de Dieu et qui l'observent ! » — Sous une forme un peui modifiée, c'est.la parole: concernant les vrais parents (vut, 21 ; cf.x,, 39,. 42). Jésus, n'est pas censé nier que sa mère soit heureuse de. l'avoin pour fils ;, il l'aiflirme' plutôt implicitement, mais l'avantage de sa mère ne constitue point un mérite, et la meilleure: louange, à laquelle: tout âme de bonne: volonté peut prétendre,, se justifie parla fidélité à la parole de;Dieu. L'évangéliste n'a certainement pas voulut insinuer que ce dernier éloge n'appartiendrait pas à Marie.

«> Or les foules s'amassant,. il se mit à dire ». — La foule était déjà présente (xi, i4) ; mais elle se presse maintenant autour de 1! orateur,, pai'ce que, notre évangéliste ayant anticipé (xi, 16) la demande de signe, a besoin d'une transition quelconque pour amener la, réponse de Jé&us. — «■ Cette génération est une: génération miiuvaise ; elle demande un signe ». — Matthieu (xu, Sg) : « Génération mauvaise eC adultère réclame signe ». Le mot « adultère » paraît venir de source, et notre évangéliste- aura omis l'épithète comme trop focte ou, peu intelligible pour le commun de ses lecteurs ; la conséquence de cette omission a été un remaniement qui ne sauve qu'à moitié U harmoniede: la phrase. — « Et signe ne lui s.era pas donné »„etc;

30 Car, de même que Jonas a é^é signe aux Ninivites-, ainsi sera le Fils de rkGinme.â cette génération.

Notre auteur a l'èculé devant l'explication nette d'u' signe de Jonas. — « Car de même que Jonas deviiat signe au Ninifvites-,. ainsi serai le Fils de l'homme à cette génération) ». — Cette phrase ua peu plate et intentionnellement vague se substitue, à. : « Car de même que Jonas a été; dans le ventre du poisson », etc. (Mx. xu, 4o)- Mais il n'y a pas lieu pour autant de supposer que notre évangéliste aurait compris autrement [que Matthieu le signe de Jonas ; cai* la prédication de Jonas n'est pas un signe, et d'ailleurs il s'agit toujours de Jonas et non de sa'prédication ; il se trouve même que, d'ans notre évangile, le rappel de la prédication ne vient qu'après l'exempre de la reine de Saba, si toutefois il n'a pas été omis tout à fait. Notre auteur vise donc aussi bien que Matthieu le miracle de Jonas, mais il a laissé tomber les trois jours et les^ trois nuits, parce qu'ils ne s'accordaient plus avec le schéma traditionnel de la résurrection. Si la comparaison portait sur la prédication de Jonas â-Ninive et sur celle' dé Jésus aux Juifs, il n'y aurait pas lieu de' dire que le Fils de rhom'me « sera » un signe', il le serait actuellement. Le signe du Fils de Thomme est sa manifestation terrestre couronnée par sa résui-reetion", et devant ce signe les Juifs n'ont témoigné que' d'une aveugle incrédulité. G'est aussi bien ce fait duFilis de l'homme, en sa gloire de ressuscité', qui est plus que Jonas rescapé et que'Salomon dans l'écTat de sa répul/aition. Mais tout ceci .exprime la foi des premières générations chrétiennes-, ïïon une prédication d'e Jésus.

« La reine du midi », etc. — D'ans- Matthieu (xn, 4r-42)) Fexempie dés Ninivites suit plus naturellement le signe d'c Jonas. On peut sup^poser que notre évangéliste a voulu rétablir l'ordre chronol'ogiquedes cas cités-, mais peut-être avait-il omis tout simplement l'exempl'e- des Ninivites (xt, 82 manque dans l'e ms. D, qui, par une sorte de compensation, interpole Mï. xn, 4^' après xi, S'o), comme superflu à côté de la l'eine de Saba. L'exemple dès Ninivites vient maintenant en surcharge dans le texte traditionnel'. Il peut êïre risqué d'admettre (avec BuLï5iA.Nïiî-, 69) que notre évangile aurait gardé l'ordre primitif dès exemples, interverti par Matthieu pour rapprocher les Ninivites . de ce qui est dit touchant le' signe de Jonas-, l'a remarque sur- lé signe étant née dans la tradition, et les exemples ayant été a'ilég'ués par Jésus sans rapport avec sa personne'. Mais n'est-ce pas la tradition chrétienne seulement qui a pu reprocher à \si génération contemporaine' de Jésus de' n'avoir pas cru à son message ?

^^ La reine du Midi comparaîtra au jugement avec les liommes de cette génération, et elle les condamnera,

parce qu'elle est venue des extrémités de la terre pour écouler la sagesse de Salomon ; et il n'y a plus que Salomon ici.

^^ Les. hommes de Ninive se lèveront au jugement avec cette génération, et ils la condamneront,

parce qu'ils se sont convertis à la prédication de Jonas;: et il y a plus que Jonas ici,

3^ Nul, allumant lampe, en cachette ne la met, [ni sous le boisseau], mais sur le support, pour que les entrants voient la lumière.

On peut croire que l'évangéliste a vu un rapport entre les comparaisons delà lumière, larnpe et œil, et le thème du signe, puisqu'ili les amène en cet endroit ; sans doute entend-il que le Christ est la lumière du monde. Il avait déjà rapporté plus haut (viii, i6), d'après Mare (iv, 21), la comparaison delà lampe. — «Nul, ayant allumé une lampe, ne la met dans une cachette ni sous le boisseau ». — Plus haut, notre auteur remplaçait « le boisseau » par « un vase » ; il prend ici « cachette ') (xpuTtr^) pour changer, la source (cf. Mt. v, i5) ayant « boisseau ». Les mots ; « ni sous le boisseau », ont dû être ajoutés d'après Matthieu dans le texte ordinaire (Ss, ms. Lue les ont pas), n'y ayant pas plus motif de garder ici le boisseau que dans le premier passage, et «cachette » et « boisseau » allant assez mal ensemble. — « Mais sur le support, afin que ceux qui entrent voient la lumière » . — Matthieu :« et elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison». Dans la pensée de notre auteur, la lumière n'est pas tant pour les premiers occupants de la maison de Dieu, les Jui(s, que pour ceux qui y entrent maintenant, les Gentils ; mais il n'est pas autrenïent probable que la lampe dans la cachette figure pour lui le Christ aux enfers (Zahn, ap. Klostkrmann, 49o)- Cas de proverbe employé à toutes fins utiles par la tradition chrétienne ; et sans doute convient-il d'en dire autant de. la parole suivante.

« Le flambeau du corps, c'est ton œil ». — Matthieu (vi, 22) : « c'est l'œil ». La transition se fait dans notre évangile sur le mot « lampe » ou « flambeau » (Xû/voç) ; on peut supposer, du reste, que la présente

3* Le flambeau du corps, c'est Ion œil ; lorsque ton œil est juste, tout ton corps aussi est éclairé ; mais, s'il est mauvais, ton corps aussi est ténébreux.

'^ Prends donc garde que la lumière qui est en toi ne soit

[ténèbres.

8* Si donc tout ton corps est éclairé, n'ayant rien de ténébreux, il sera tout éclairé, comme quand la lampe de son rayonnement t'éclaire. »

sentence, de caractère moral, esf pour l'application du principe général et dogmatique signifié dans la sentence précédente. — « Quand ton œil est bon, tout ton corps est éclairé ». — Matthieu : « Si donc ton œil est bon, tout ton corps sera éclaire ». — « Mais, s'il est mauvais, ton corps, aussi est ténébreux ». — Matthieu (vi, aS) : « tout ton corps sera dans les ténèbres ». — « Prends donc garde que la lumière qui est:entoi ne soit ténèbres ». — Matthieu : « Et si la lumière qui est «n toi est ténèbres, que seront les ténèbres ! » Notre auteur paraît avoir voulu dégager plus clairement l'idée contenue dans cette remarque. La lumière intérieure est le cœur sincère qui s'ouvre à la vérité, la conscience droite qui s'y porte. Il ne semble pas que le croyant ainsi éclairé soit présenté en même temps comme une lumière pour les autres hommes. En tout cas, « œil simple » ne semble pas pouvoir être ici, comme dans Matthieu, synonyme de désintéressement, ni « œil mauvais » de jalousie.

Ce qui suit est d'une rare platitude et ressemble à une mauvaise glose ajoutée au texte de la sentence primitive. — « Si donc ton corps est tout éclairé, n'ayant rien de ténébreux », — ceci semble vouloir faire pendant à (xi, 34 c) : « mais si » ton œil « est mauvais, ton corps aussi est dans les ténèbres «, — « il sera tout éclairé, comme quand une lampe t'éclaire de ses rayons ». — Et ceci répète assez fâcheusement(34&) '• <v quand ton œil est bon, toutton corps est éclairé ». Certains témoins n'ont pas cette lourde finale (ms. D, mss. lat., qui remplacent XI, 35 par Mr. xii, aS 6 ; Se. garde xt, 35 mais remplace xi, 36 parMT.xii, a3.6; Ss., confirmé par deux mss lat., axt, 35, aussi xr, 36, mais avec une variante, qu'on peut supposer être une correction volontaire et qui est loin de rendre le verset plus intelligible: « Si donc ton corps, quand il n'a pas en lui de lumière qui brille, est ténébreux,

3' Et pendant qu'il parlait, un pharisien. l'iniviilat à diner chez lui; et entré, il se mit à table.

ainsi, quand la lumière brille, elle t'écliaiiaie ». Le second membre de la phrase paraît, être une traduction libre à& xt; 36 b ;■ le premier membre est traduit de 36 a : v. oùv tô côjxâ cou ô'Xov cptoxetvôv, [K-q lypv j^époç Ti cxoxeivov, en intervertissant les mots cpw.Teivdv et (ijcoTeivôv),

XL VII. Les pharisiens

Notre évangile, qui repx-oduira plus loin (xx, 45-47) If^ simple avis qui, dans Marc(xii;, 38-30), remplace et résume lediscouTS contre les pharisiens, amène' maintenant ce discours, qui remplit le ch. xxin de' Matthieu-. Le discours n'a pas été conçu en vue d'unauditoiregalileenv et à la fin Jésus prend congé de l'assistance' comme s'il n& devait plus' revoii? les Juils- que d'ans sa parousie : peut-être- est-ce justement ce qui a déterminé l'a transposition ; l'on aura anticipé dansd'e ministère samaritain, en la morcelant et en la corrigeant, cette' conclusiun dU ministèi'e hîerosolymifcain dans le recueil de sentence», parce que l'on voulait mettre' à sa place le dàscours apocalyptique de Marc. Mais ces invectives contre les pharisiens-, librement traitées dans la tradition, ont été dès d'abord la dénonciation du judaïsme inci^édule par un pi'ophète chrétien, bien que les critiques en général (ainsi BultaiANN, 77) continuant d'en attribuer le fond à Jésus,

La lormulede' transition : — « Et pendiant qu'il parlait»' — suppo'seraitunlien très étroit entre le discours qui va venii' etceluioù Jésus parle du signe' do Jonas. Combinaison purement didactique et rédactionnelle. La vraie transition est dans l'esprit de l'évangéliste, qui continue, en ce décor samiaritain figurant révangélisation des- Grentils, à pronostiquer et à expliquer la réprobation des- Juifs-. Il n'e'st, du reste, pas permis- d'entendre la» formule de transition comme si elle signifiait : « Pendant qu'il prononçait un discours quelconque; en un lieu inconnu». L'indrcation est très précise, mais- sans objet réel. — - «Un pharisien l'invita à dînei'' chez lui, et étant entré, il' se mit à tabl'e »-. — Ceci est pour lai mise en scène dudiscours contre leS' ph'arisiens ; mai&il n'est pas nécessaire de démontrerquela série des; malédictions contre les scribes et les phaatisiens n'a pas été conçue comme propos de table, et la liberté des: mœurs orientales n'a rien à voir en cette affaire:,. Ce qu'on lit dans lé discours, touchant la puaù-

LOfi,. SI, 38-39' Sm

*^ Ce que voyant, le pharisien s'étonna qu'il ne se fut pas d'abord lavé avanib le diner..

^^ Mais le Seigneur lui dit :

« Vous autres pharisiens:, vous nettoyez l'extérieur de la coupe et du plat, mais votre intérieur est rempli de rapine et de méchanceté.

ficationdes coupes et des plats, a pu suggérer l'idée du: repas, et l'évangéliste a pu coordounei' ce qui est dit de « l'intérieur' plein dérapine, et de méchanceté » (xi, Sg) avec ce qu'on vient de lire (xi, 35») touchant les hommes dont l'intérieur n'est que ténèbres. S'il est parlé: du « dîner » (àpicTov)^ pour nous ce serait le déjeuner, et non dti' souper, c'est probablement parce que la journée ne sera pas unie avec Ife discours contre les pharisiens (cf. xii, l), non parce que le repas de midi était moins important q'ue celui du. soir.

« Mais le pharisien fat étonné de voir qu'il ne s'était, pas latvé d'abord avant le dîner ». — Ici l'évangéliste exploite la, mise en scène' de la controverse touchant l'ablution des mains:(Mc. vu, i-23), dont iln'a pas gardé la relation détaillée. Le bain avant le repas peut s'entendre des ablutions eoutumières aux pharisiens, le' bain complet, n'ayant été,- semble-t-il, de rigueur que chez les esséniens (toutelois notre auteur aurait pu le déduire de Me. vu, 4, dont, il s'inspire en ce.* endroit) ;, mais, l' ablution des mains (avec le: bain de: pieds ;; cf.. VII, 44) pourrait être censée d'autant plus nécessaire que Jiésus vient de guérir un démoniaque et de se trouver en contact avec une foule très mêlée.

« Or le Seigneur », — noter l'emploi dui mot dans ce préambule artificiel, — « lui dit Wj — comme pour répondre à sa préoccupation!.. Car il n'est pas même insinué que le pharisien ait manifesté en paroica son étonnement.. Si Matthieu a. modifié surtont par des: additions- lai teneur du. discours primitif, notre aateur paraît. Uavoir changée par des. omissions dans le développeraentdes apostrophes, et il a dû faire aussi des transpositions. Des. sept malédictions que présente Matthieu notre évangile en retient cinq ; comme il emploie la première en gjiiise d'exorde, il n'en, aurait plus- que quatre, s'il ne donnait en malédiction deux passages qui n'ont pas ce caractère dans Matthieu, parce q^ue celui-ci, de son côté,, les a utilisés en. exonde. Les deux malédic^ tioHs qu'iUn'a pas (M.ï.xxiii,.i5-22) sont de rédaction secondaire, et il a pn ne pas les trouver dans le recueil de sentences. Il répartit ses six. malédictions entre les ■ pharisiens et, les: scribes,, trois. pou,c chaque:

*° Insensés !

Est-ce que celui qui a fait l'extérieur

n'a pas fait aussi l'intérieur? ,

^1 Du reste, donnez en aumônes ce que vous pouvez,

et ainsi tout vous sera pur.

groupe, tandis que, dans le premier évangile, pharisiens et scribes sont apostrophés simultanément. Combinaison artificielle, et l'intervention du docteur (xi, 45), après ^es trois malédictions des phai'isiens, n'est qu'un moyen de varier la mise en scène par un jeu de dialogue dont l'évangéliste se sex*t en d'autres endroits (cf. xn, 4ï ; xiv, a5 ; xvii, 5, 3;j). Les scribes, étant des pharisiens, n'avaient pas besoin d'être interpellés à part, et le discours vise en général les docteurs du pharisaïsme, non le vulgaire qui les suit.

(( Vous autres pharisiens, vous nettoyez l'extérieur de la coupe et du plat». — Dans Matthieu (xxiii, 25), c'est la cinquième malédiction : « Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous nettoyez l'extérieur de la coupe et du plat » . Notre auteur a pris l'objet de cette malédiction pour en faire l'exorde du discours, parce que cet objet pouvait sembler correspondre à la mise en scène. Mais la combinaison 'n'est pas tellement naturelle qu'on n'en sente l'artifice. Il est évident que la malédiction a été supprimée pour quele commencement du discours ne parût pas trop violent (le vïv du début est oratoire et ne s'entend pas objectivement au sens de «maintenant» par rapport aux pharisiens) . — « Mais votre intérieur est rempli de rapine et de méchanceté ». — Il s'agit, dans Matthieu, de la coupe et du plat « qui, à l'intérieur, sont remplis par la rapine et par l'aval'ice ». La transposition peut trahir l'influence de Marc (vu, i^-aS). Il en résulte une certaine confusion dans le discours, car on ne voit pas . bien si ce qu'on lit ensuite, touchant « ce qui est dedans »,se rapporte à la conscience des hommes, d'après ce qui vient d'être dit de leur intérieur, ou au contenu des plats, comme l'entend Matthieu.

« Insensés, est-ce que celui qui a fait l'extérieur n'a pas fait aussi l'intérieur?)^ — Matthieu (xxiir, a6) : « Pharisien aveugle, purifie d'abord l'intérieur de la coupe pour que l'extérieur aussi soit pur ». En interprétant LUc par Matthieu, on pourrait traduire: « Celui qui a fait l'extérieur » du plat, « n'a-t-il pas fait aussi l'intérieur)), ce qui est dedans ? Ce qui induirait à entendre la suite : « Mais donnez en aumônes ce qui est dedans, et tout sera pur ». Eu égard au contexte, le sens serait plutôt : « Celui qui a fait le dehors », les choses extérieures, vases et aliments, «'n'a-t-il pas lait aussi le dedans », Tinté-

** Mais malheur à vous, pharisiens, parce que vous dîmez la menthe, la rue et. tout légume, et que vous négligez la justice et l'amour de Dieu ! [C'est ceci qu'il fallait pratiquer, sans omettre' cela.]

rieur de l'homme, qu'il importe plus encore de purifier? Pour que tout, extérieur et intérieur, soit pur, il n'est que de faire aumône de ce dont on dispose. — a Mais donnez en aumônes ce que vous pouvez », — ou bien : « ce qui est dans » le plat (rà àvdvTa) ; mais le premier sens parait plus recommandé, soit par l'usage, soit par le contexte, où le « dedans » ne se rapporte pas aux plats, — « et ainsi tout vous sera pur». — En toute hypothèse, l'évangéliste paraît avoir voulu conseiller le dépouillement complet des biens terrestres au profit des pauvres, après quoi toutes les règles extérieures de pureté légale ne comptent de rien. Matthieu n'a pas cette finale, et l'on a supposé une traduction fondée sur une fausse lecture de l'araméen [zakki, « faire l'aumône ■),âulieu de ûîaMî, « purifier » ; Welliiatjsen, 6i), dont le sens animait été: « Purifiez l'intérieur, et tout sera pur», ce qui se rapprocherait de Matthieu (xxui, 26). Mais l'esprit du rédacteur évangélique rend suffisamment compte de cette glose, sans évpcation de l'original araméen.

« Mais )). — Ce « mais » (àXXa) est pour introduire les invectives, et l'artifice en est sensible. — « Malheur à vous, pharisiens, parce que vous dîmez la nienthe, la rue et tout légume ». — C'est le quatrième avertissement comminatoire de Matthieu ; mais celui-ci (xxiii, aS) dit en spécifiant : « la menthe, l'aneth et le cumin ». Notre évangéliste aura remplacé l'aneth parla rue, et le cumin par les légumes en génél'al. — « Et vous négligez la justice et l'amour de Dieu ». — Matthieu : « Et vous omettez les choses les plus importantes de la Loi, la justice, la miséricorde, la bonne foi ». En remplaçant la miséricorde et la bonne foi par l'amour de Dieu, notre auteur semble avoir voulu rappeler le double précepte de la chante. S'il a trouvé dans la source la comparaison du moucheron et du chameau (Mt.xxiii, 24), il a pu la laisser de côté parce qu'elle ne satisfaisait pas son goût, — « Or c'est ceci qu'il fallait pratiquer, sans négliger cela ». - — Omis dans un manuscrit ancien (ms, D, aussi dans Marcion), et peut-êti'e importé anciennement de 'Matthieu.

« Malheur à vous, pharisiens, parce que vous aimez le premier siège dans les synagogues, et les salutations sur les places ». —

18'4 LUC, ,13a, 43-45 '

*^ Malheur à vous, pharasiens, parce que vous aimez le (premier isiège dans les syTïagogues et les salutalions sur les places !

** Malheur à vous, parce que vous êtes comme les tombeaux qu'on "ne voit pas et sur lesquels les gens passent sans le savoir I »

*^ Or, prenant la parole, un des légistes lui dit : (( Maître, en disant cela, c'est aussi nous que lu insultes, n •

Malédiction idiluëe dans le long préambule de Matthieu (xxiii, '6) : « Ils recherchent ie premier rang dans les repas ». — Neutre auteur a pu omettre ice trait, qu'il déveloippera plus loin (xtv, 7-11 ; mss. CD, mss.lat. l'ajoutent ici à la fin du verset, d'après Matthieu), — « le premier siège», etc. Ge que Matthieu (x:xiii, 7) ajoute : « et d'être appelés rabbi par les hommes », ne vient probablement pas de source.

« Malheur à vous, parce que vousêtescomme lestombeaux qu'on ne vioitîpas », — dont on ne soupçonne pas Inexistence, — <( et sur lesquels les :gens passent sans le savoir ». — Matthieu (xxiii, 27-28) disait beaucoup plus clairement dans sa sixième malédiction : « parce que vous ressemblez à des sépulcres blanchis », etc. Notre auteur n'aura su que faire de cette allusion à une coutume hiérosolymitainé; on peut douter qu'il ait eu en viae l'impureté rituelle que l'on contracterait involontairement en marchant sur un tombeau ; il songe plutôt à l'intime perversité des pharisiens, qu'on ne soupçonnerait pas sous leur intérieur si correct, comme on ne soiupçonne pas la pourriture qui est datas le tombeau invisible.

« Or, prenant la parole, un des légistes », — ou docteui's de la Loi,. — «lui dît : « Maître, en disant cela » — pour les pharisiens, dont nous soim mes, — « tu nous insultes aussi » — avec eux. Artifice rédactionnel (en rapport avec la répartition des invectives en deux •séries.

« Et il dit : « A vous aussi, légistes, malheur !» — « Aussi » est en rapport avec la division des invectives. Gelle qui vient d'abord devaitêtre, dans la source, la première, adressée aux « scribes et aux pharisiens » (cf. Mï.xxni,4). — » Parce que vous imposez aux hommes des charges accablantes ». — Des fardeaux difficiles à porter ((pooria oua(3a(TT7.xTiz) ; Matthieu : « ils lient des fardeaux lourds » (tp. ^apsa) et les mettent sur les épaules des (hommes ». — « Et ne touchez point vous-mêmes d'un seul de vos doigts à ces fardeaux ». — Matthieu :

^^ Et il dit : « A. vous aussi, légistes, malheur, parce que vous imposez aux liommes des fardeaux accaMants, et que vous-même ne touchez )pas id'iun de vos doigts à ces

[fapd-eaux !

*'' Malheur à vous, parce que vous bâtissez les tombeaux des proplaètes ! Et ce sont vos perdes qui les lont itoés !

*^ Donc vous êtes témoins, et vionas approuviez les actions de

[vos pères, .puisque ce sont .eux qui les onit itués, et que" c'est vous qui bâtissez.

« mais ils ne veulent pas les i-emuér du doigt ». Les docteurs savent se dérober en casuistes à la discipline sévère qu'ils ont eux-mêmes instituée. .S'il a gardé la forme du. discoui's dii'ect, notre évangéliste ■en <a retouché les termes les plus expressifs .

« Malheur à vous,,pai'ce que vous bâtissez les tombeaux des proiphètes, que vos pères ont tués ». — Ra'ccoui'ci de Matthieu (xxiii, 29- 3o) : « parce que vous bâtissez les sépulcres des pj^ophètes », etc. — « Donc vous êtes témoins -> — vous-mêmes de la solidarité qui existe, ipour les crimes que vous rappelez, entre vos pères -et vous,— «et vous approuv.ez les .actions .de vos pères, puisqu'ils les ont tués et que vous », — achevant l'œuvre des meurtriers, — « vous bâtissez», — lestombeauxde leurs victimes. Fiction oratoire, qui accentue un peu violemment ce qu'on lit dans Matthieu (sxiii, Si-Saa) : « Si bien que vous témoignez vous-mêmes être les fils de ceux qui ont tué les prophètes. A votre tour, comblez la mesure de vos pères ».

C'était dans la soui'ce la dernière malédiction, que complétaient naturellement le rappel des crimes anciens et la prophétie menaçante contre .Jérusalem (Mï, xxiii, 34-37). Notre auteur a réparti en deux endroits les deux pai*ties de cette conclusion, retenant la première dans le présent discours, sauf à eu amortir l'eflet en la reculant avant la fin des malédictions, et renvoyant plus loin la seconde partie, pour servir de commentaire à la parole (xiii, 33) : « IL n'est pus possible qu'un prophète périsse hors de Jérusalem». Cette combinaison artificielle a été occasionnée par la transposition du discours : Jésus ne pouvait apostropher Jérusalem étant à table chez un pharisien eu un lieu quelconque de la Galilée ou de la Judée sur les confins de la Samaiùe^ Déjà môme la prophétie menaçante qui suit le rapi^el des crimes (xi, 5i) vient ti'ès mal dans notre discours, nonobstant le cor-

336 LDC, xr, 49-51

**> C'est pourquoi la Sag:esse de Dieu aussi dit:

« Je leur enverrai prophètes et apôtres,

et ils en tueront et persécuteront, ^^ afin que soit demandé compte du sang de tous les prophètes,

répandu depuis la fonda,tion du monde,

à cette génération, 51 depuis le sang d'Abel jusqu'au sang de Zacharie,

tué entre l'autel et le temple.

Oui, je vous dis,

compte en sera demandé à cette génération.

rectif qui l'ésulte de l'encadrement, Cependant, si notre évangéliste» a découpé la prophétie, il paraît avoir conservé la formule d'introduction qu'elle avait dans la source.

« C'est poui-quoi aussi la Sagesse de Dieu a dit ». — La conclusion se détachait assez naturellement du discours, non pas peut-être comme une citation (hypothèse encore admise par Bultmann, 69; E. Meyer, 1,34, la combat, mais attribue à Luc la formule d'introduction : « c'est pourquoi la Sagesse de Dieu a dit », qui aurait été dérivée des « sages » mentionnés dans la source), mais comme un oracle particulièrement significatif, prononcé au nom du Christ, Sagesse de Dieu, ou interprète autorisé de cette sagesse, parle prophète chrétien qui, dans les invectives contre les pharisiens, imitait déjà les anciens oracles. Notre évangéliste entend bien que la Sagesse de Dieu est le Christ luimême (le ms. D ne retient que : « c'est pourquoi », mais ce peut être par influence de Mt. xxni, 34, et à cause de l'embarras que fait l'apparence de citation). — « Je leur enverrai prophètes et apôtres ». — Matthieu : « Voici que je vous envoie prophètes, sages et scribes ». Ces termes désignent en termes pris de l'usage juif les personnages chrétiens investis des divers charismes d'enseignement. Notre évangéliste paraît avoir été effarouché de cette terminologie juive, et, pour être plus clair, il substitue les apôtres aux « sages» et aux « scribes ». C'est l'influence de la soui'ce qui lui a fait mettre les prophètes en premier lieu ; car il n'a guère pu viser dans ce discours de Jésus les prophètes de l'Ancien Testament. — « Et ils en tueront, et persécuteront )). — Matthieu ; « Vous tuerez les uns et les crucifierez », etc., semble être une paraphrase.

« Afin que soit demandé compte à cette génération du sang de tous les prophètes qui a été répandu depuis la fondation du monde ». — Matthieu (xxtit, 35) : « Afin que retombe sur vous tout le sang inno-

" Malheur à vous, légistes, parce que vous avez pris la clef de la science 1 Vous-mêmes n'êtes pas entrés^ Et ceux qui entraient, vous (les) avez empêchés. »

cent qui a été répandu sur la terre ». — « Depuis le sang d'Abel », — Matthieu : « du juste Abel », — « jusqu'au sang de Zacharie, qui périt enti'e l'autel et le temple », — Matthieu : « Jusqu'au sang de Zacharie fils de Barachie, que vous avez tué entre le temple et l'autel ». — (( Oui, je vous dis, compte en sera demandé à cette génération ». — Matthieu (xxiu, 36) : « En vérité je vous dis, tout cela viendra sur cette génération » , Les meurtres commis sur la terre se trouvent compris entre le premier meurtre signalé dans la Bible, celui d'Abel, et le . dernier, celui du prêtre Zacharie fils de Joïada (c'est par un lapsus ou une glose erronée qu'on le dit dans Matthieu fils de Barachie, d'après Zagh. i, i, ou Is. vrn, 2) raconté à la fin de la Chronique (II Chron, xxiv, 20-22). Certains critiques (HoLTZMANN, 282 ; Wbllhausen, Mat. iig-i2i) avaient pensé qu'il pourrait être question de Zacharie fils de Baruch, personnage qui fut tué par les zélotes dans la cour du temple, au commencement du siège de Jérusalem par les Romains (Josèphe, Bell.jud. IV, 5, 4)- Hypothèse superflue (bien que relevée récemment par E. Meyer, loc, cit., qui s'en sert pour dater la rédaction des Logia): un prophète chrétien n'avait aucune raison de mettre le meurtre du fils de Baruch sur le même plan que celui d'Abel. 11 peut être peu naturel et rabbinique de présenter le meurtre du fils de Joïada comme le dernier crime des Juifs ; mais il n'est pas plus naturel de leur imputer le meurtre d'Abel. 11 s'agit, en réalité, d'une vue apocalyptique, où la ruine de Jérusalem est présentée comme le juste châtiment des Juifs, meurtriers des prophètes, du Christ et de plusieurs apôtres, et qui ont payé ainsi pour tous les meurtres commis sur la terre.

({ Malheur à vous, légistes, parce que vous avez pris la clef de la science ». — C'est, dans Matthieu (xxiii, i3), la première malédiction : « Mais malheur à vous, .scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous'fermez le royaume des cieux devant les hommes «. Notre auteur aura pu trouver que la formule : « Vous fermez le royaume de Dieu » attribuait trop de pouvoir aux scribes, ou ne définissait pas clairement leur péché, et il entend que les docteurs juifs « ont dérobé la clef de la science », soit en faussant l'esprit de la Loi, soit plutôt en interprétant à faux les Ecritures. Mais la suite, où il est question d'entrée,

A. LoisY. — L'Evangile selon Luc. aa

^^ Et quand il fut sorti de là, Les scribes et les pharisiens commencèrent à être terrible-

[ment faciles et à lui poser beaucoup de questions, lui tendant embûches^ afin de surprendre quelque mot de sa bouche,

s'entend mieux par rapport au royaume que par rapport à la seience. — « Vous-mêmes n'êtes pas entrés, et vous avez empêclié ceux qui entraient», — ceux qui sans vous auraient pu accepter le messag-e évangélique. Matthieu : « car vous n'entrez pas, et vous ne laissez pas entrer ceux qui voudraient » . C'est avec réflexion que notre auteur a voulu terminer le discours par cette menace, à laquelle se rattache (xj, 53) un jugement d'ensemble sur l'attitude des pharisiens a l'égard de l'Evangile. Par là il refoulait dans le corps de l'instruction l'annonce du châtiment final et masquait en partie l'incohérence qui résulte de la transposition du discours ; en mêmeiempsil reliait tant l)îen que mal le discours transposé à ce qu'il avait Kntention de dire touchant l'hypocrisie des pharisiens et la publication du mystère que les pharisiens n'avaient pas voulu comprendre.

« Et quand il fut sorti de là », — de chez le pliarisien où il avait déjeuné. C'est la leçon des meilleurs manuscrits; mais beaucoup de témoins (mss, AD etc. Ss. Se. mss, lat.) lisent : « 'Or, comme il disait ces choses devant tout le peuple », leçon qui cadre mal avec la mise en scène du discours, mais qui s'accorderait assez bien avec ce qui suit (xu, i). Toutefois, si l'on peut supposer que la leçon la plus autoi'isée pourrait être une correction suggérée pour l'accord avec la mise en scène, on peut tout aussi bien admettre que la variante a été inspirée par ce qui suit et par Matthieu(xxiii,T). — « Les sci'ibes et les pharisiens commencèrent à le presser vivement et à lui poser beaucoup de questions ». — Ce n'est pourtant pas la semonce qu'ils viennent de recevoir qui pouvait les y encourager. — ■ « L'épiant, afin de surprendre quelque mot de sa bouche ». — Yariante (ms. D) : (des pharisiens et les légistes », — ceci correspond bien à la division du discours, — « se mirent à être fâchés et à disputer avec lui sur beaucoup de choses, tâchant d'avoir de lui matière où ils trouveraient de quoi l'accuser ». Tout cela est encore pour masquer la transposition et préparer les discussions ultérieures avec les pharisiens.

LUC, xiî, i 339

''"Sur quoi, la foule s'étant amassée à myriades, au point que l'on s'écrasait, il se mit à dire, à ses diseiples d'afeord : « Gardez -vous du levain, c'est-à-dire de l'hypocrisie, des pharisiens.

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