‹ L'évangile selon LucChapitre 46 sur 80 · XLVIII. Avertissement et encouragements aux croyants · texte numérisé non relu

XLVIII. Avertissement et encouragements aux croyants

A ce discours contre les pharisiens se rattache artificiellement un discours non moins artificiellement construit : la parole du Christ sur le levain des pharisiens (xii, i ; Me .; vni, i5) introduit l'exhortation à confesser courageusement l'Evangile et le nom de Jésus (xrt, a-id), empruntée au recueil de sentences (Mt. x, 26-33; Me. m, 28-29; Mt. X, 19-20); suit une instruction sur le désintéressement à l'égard des biens terrestres, dont une partie (xtr, i3-2i) est propre à notre évangile, et le reste (xtt, 23-34) l'ii 6st commun avec Matthieu (vi, 26- 33, 20-21); après quoi viennent des conseils de vigilance en vue du grand jugement (xTT> 35-59), qui ont, pour une grande partie (xir, 36- 46, 54-56, 58-59), leurs parallèles dans le premier évangile (Mt. xxrv, 42-5i; XXV, i-i3; x, 34-36; xvt, 2-3; v, 25-26).

Gomme si ce nouveau discours avait réclamé un changement de la mise en scène, on lit d'abord: — « Sur quoi les myriades de la foille s' étant amassées au point que l'on s'écrasait ». — Variante (ms D, mss. lat,): « Or, beaucoup de foules s'assemblant à l'entour, au point que l'on s'étouffait ». — « Il se mit à dire, d'abord à ses disciples ». — Le discours, bien que tenu devant la foule, est adressé aux disciples, parce que les. sentences dont on l'a formé s'adx'essent en réalité à des croyants. A raison de cette disposition, le mot « d'aboi'd » (upâ-rov) peut se l'attacher à la formule d'introduction, pour signifier que le discours s'adresse principalement aux disciples, ce qui trahit l'artifice de la combinaison rédactionnelle. N'était le rythme, on pourrait peut-être l'adjoindre au conseil qui suit {Klostek- MANN, 49^) '• « Avant tout, — gardez-vous du levain des Pharisiens ». — C'est sur ce. mot de « pharisiens » que se fait la transition du précédent discours à celui-ci. Marc {loc. cil.) ajoutait « le levain d'Hérode » à celui des pharisiens, et Matthieu (xvr, 6) y amenait les sadducéens. Notre évangéliste a pu trouver dans le recueil de sentences la réflexion sur le levain des pharisiens associée à d'auti^s paroles concernant les mêmes personnages, et sans le commentaire

2 Mais rien n'est caché qui ne doive être découvert, ni secret qui ne doive être connu.

' C'est pourquoi tout ce que dans l'obscurité vous aurez dit à la lumière sera entendu,

et ce qu'à l'oreille vous aurez prononcé, dans les chambres^ sera prêché sur les toils.

narratif de Marc; il^ura préféré cette relation plus comHe parcequ'elle ne jetait aucun discrédit sur les apôtres. La glose : — « qui est hypocrisie », — vient de liii ou de sa source immédiate. Gomme elle est gauchement placée dans certains manuscrits (B L, où elle vient avant : « des pharisiens »), on pourrait la soupçonner d'avoir été ajoutée ^près coup; mais elle paraît indispensable pour la transition, et elle est dans l'esprit de la sentence.

L'hypocrisie pourrait être avantageuse si'elle n'était bientôt démasquée. — « Mais rien n'est caché quine doive être découvert, ni secret qui ne doive être connu. » — Proverbe vulgaire, dont Jésus, si ce. n'est plutôt la tradition, aura voulu faire application à la foi évangélique. Car il ne s'agit pas, en réalité, de mettre les disciples en garde conti'e les pharisiens, mais de les rassurer sur l'avenir de leur foi, — « C'est pourquoi tout ce que vous avez dit dans l'obscurité seraentendu à la lumière ». — Matthieu (x, a;;): « Ce que je vous dis dans l'obscurité, dites-le à la lumière ». C'est la leçon de la source. Notre évangéliste n'aura pas voulu que Jésus eût enseigné dans le secret,, et il aura pensé aussi que la prédication des premiers disciples n'avait pas eu tant d'éclat, la publicité de l'Evangile n'étant venue que plus tard, si tant est qu'elle ne soit pas réservée à l'avenir. — « Et ce que vous avez prononcé à l'oi'eille, dans les chambres », — littéralement « les celliers » (cf. xu. 24)1 — « sera prêché sur les toits ». — Matthieu; « Et ce que vous entendez à l'oreille, prêchez-le sur les toits ». Se rappeler que les toits en terrasse, où l'on converse entre voisins, sont fort bien adaptés à l'usage qu'on en veut faire ici. La recommandation de n'avoir pas peur se trouve d'ailleurs moins bien amenée dans notre texte, les disciples n'ayant pas besoin d'un si grand courage pour prêcher dans les maisons particulières.

« Or je vous dis, à vous mes amis ». — Reprise rédactionnelle (cf. VT, 27), qui semble ti'ahir la préoccupation de rentrer dans la perspective historique du discours, qu'a débordée la sentence précédente. — « Ne craignez pas ceux qui tuent le corps, et, après cela, n'ont quoi faire en plus ». — Matthieu (x, 28): « Et ne craignez pas

LUC, xir, 4-7 341

* Or je dis à vous, mes amis :

ne craigrnez pas ceux qui tuent le corps^

et après cela ne peuvent rien faire de plus. ^ Mais je vous montrerai qui vous devez craindre :

craignez celui 'qui, après avoir tué,

à pouvoir de jeter en la géhenne.

Oui, vous dis-je, craignez celui-là.

^ Est-ce que cinq passereaux ne se vendent pas deux liards ?

Et pas un d'eux n'est oublié devant Dieu. ^ Mais même les cheveux de votre tète sont tous comptés.

Ne craignez pas ;

vous valez mieux que nombreux passereaux.

«eux qui peuvent tuer le corps, mais ne peuvent tuer l'âme ». La locution: « tuer l'âme » aura déplu à notre auteur. — « Mais je vous montrerai qui vous devez craindre ». — Remplissage oratoire (cf. vi, 47). — « Craignez celui qui, après avoir fait mourir, a pouvoir de jeter en géhenne », — Redressement de la source (Mt.): « Mais craignez plutôt celui qui peut perdre et l'âme et le corps en géhenne. » Les formules ont été corrigées dans notre évangile en vue d'une anthropologie et d'une eschatologie particulières : notre auteur n'aura pas voulu laisser entendre que le mort, avant la résurrection, soit une âme sans corps, que les pécheurs n'aillent pas en enfer avant le jugement dernier, qu'ils doivent être détruits corps et âme dans le feu de la géhenne; le pécheur est tourmenté en enfer dès qu'il a quitté ce monde, et le juste va en paradis (cf. xvt, as-aS; xxni, 43)- — « Oui, vous dis-je, craignez celui-là. » — Addition oratoire, comme celle qui commence cette phrase .

. « Est-ce que cinq passereaux ne se vendent pas deux liards ? » — Matthieu (x, 29) : « Est-ce que deux passereaux ne se vendent pas un ' liard ?» Le changement des chiffres paraît imputable à notre auteur, et n'a pas dû être fait par égard pour le prix courant des passereaux dans son milieu, mais simplement pour l'équilibre rythmique du discours. — « Et pas un d'eux n'est oublié devant Dieu ». — C'est-àdire « par Dieu », mais « devant » atténue l'anthropomorphisme. Matthieu: « Et pas un d'eux ne tombe à terre malgré votre Père. » C'est donc toute la formule qui a été corrigée dans Luc (sauf « votre Père », qui est de Matthieu). — « Mais môme les cheveux de votre tête ont tous été comptés ». — Matthieu (x, 3o): « sont tous comptés. » — (( Ne craignez pas ». — Matthieu (x, 3i): « Ne craignez donc

342; LUC, xïï, 8-10

^Orje vous dis, quiconque aura fait confession àe moi devant les hommes, le Fils de l'homme anssi fera confessioîi de lui devant les-

[anges de Dieu ^ 8 mais celui qui m'aura renié devant les hommes sera renié devant les anges de Dieu.

" Et quiconque dira parole contre le Fils de l'homme, il lui sera pardonné ;

mais à qui aura blasphénié contre le saint Esprit il ne sera point pardonné.

pas. w — « Vous valez mieux que plusieurs passereaux. » — La correction: « vous l'emportez de beaucoup (-noXXô, au lieu de ttoXXwv) sur les passereaux », suggérée par plusieurs, ne s'impose pas.

Le Christ n'oubHera pas ceux, qui auront souffert pour lui. — « Or je vous dis, quiconque fera confession de moi devant les bomimes». — Matthieu (x, Sa) : « Quiconque donc fera confession dg moi devant les hommes ». — Notre auteur ajoute ; «je vous dis », pour le reHef de la nouvelle sentence. — « Le Fils de l'homme aussi fera confession de lui devant les anges de Dieu », — Matthieu : « Je. ferai, moi aussi,, confession de lui devant mon Père qui est aux cieux ». La source disait « je », comme Matthieu, et « le Fils de l'homme » est mis ici pour L'emphase messianique du discours. En revanche, la soui'ce nommait « les anges », pour éviter le nom de « Dieu » (Da.l- MAN, Die Worte Jesu, Ï,i6i,,i7a),que notre texte y ajoute, et Matthieu y aura substitué « le Père qui est aux cieux ». — a Mais celui qui me reniera devant les hommes sera renié devant les anges de Dieu ». — Matthieu (x, 33) : « Mais quiconque me reniera devant les hommes,, je le renierai, moi aussi, devant mon Père qui est aux cieux ». « Je le renierai » est la leçon de la source.

Suit, un peu inattendue, la parole sur le blasphème impardonnable.

— « Et quiconque dira parole contre le Fils de l'homme, il lui sera pardonné ». — Matthieu (xii. Sa) : « Et qui dit parole contre le Fils de l'homme, elle lui sera pardonnée » : ce qui serait à entendre de l'incrédule ignorant. Eu égard à ce qui précède, on pourrait supposer que le reniement du Christ (xn, 9) est précisément le blasphème contre l'Esprit, mais commis par le croyant, le péché dont il est dit :

— « Mais à qui blasphème contre le saint Esprit, il ne sera point pardonné », — Matthieu : « Mais qui dit (parole) contre l'Esprit saint,, elle ne lui sera pai'donnée ni en ce monde ni en l'autre » . Les derniers

LUC, xri, 11-12 M$ ■

1^ Mais quand on vous amènepa devant Ifls synag;^og'U'es, les

[mag-istrats et les aulOFilés.

ne vous inquiétez pas pour la façon dont vous défendrez, ni de ce que vous direz ; ^* car le saint Esprit vous enseignera,

dans le moment môme, ce qu'il faut dire. »

mots sont de Matthieu, où il s'agit de ceux q,ul nient l'action de l'Esprit dans l'oeavre du Christ, l'expulsion des démons. En interprétant ici la sentence par rapport à ce qui suit, le blasphème serait plutôt celui des adversaires, insulteurs de l'Esprit qui parle par la bouche des croyants. Â.insi comprise la sentence viendrait m'ieucs un ^, peu plus loin (après xii, 12). En toute hypothèse le rapport des sentences est artificiel, et le compilateur du présent dfecou'rs- s'est guidé sur la symétrie extérieure des sentences touchant la confession que le Fils de l'homme récompense de son areu, le reniement qu'il punit, et la parole injurieuse qui peut être pard'onnée, le blasphème qui ne le sera pas ; on peut même soupçonner que le Fils de l'homme a été introduit d'ans la première sentence (xit, 8) pour accentuer' la correspondance verbale. Tout cela, d'ailleurs, paraît conçu' en regard des persécutions subies par le christianisme naissant.

Les croyants seront assistés dans leur confession courageuse, -^ « Or, quand on vous amènei^a devant les synagogues, les autorités et les puissances » . — Abrégé de ce qu'on lit dans Matthieu (x, 1 7-18), où il est parlé de « tribunaux » et de « synagogues », de « gouverneurs )) et de « rois ))^ C'est que la même instruction reviendra plus loin (xxi, 12-17, ig), d'après Marc (xiii, g-iS). — « Ne vous inquiétez pas de la façon dont vous vous défendrez ». — La plupart des témoins lisent : « Gomment ou par quoi (rtoç -q ti) vous vous défendrez )) ; mais quelques-uns (cns. D, mss. lat. Se) n'ont que « comment » ; et « ou quoi », suggéré peut-être par Matthieu (x, 19), fait répétition fâcheuse devant : — a Ni de ce que vous direz d. — Sans doute y a-t-il quelque subtilité à dire (avec J. Weiss-Bousset, 5^4) que le lettré Luc se montrerait ici non moins soucieux de la forme que du fond de l'apologie ; car le « comment » vise aussi bien, en général, les moyens de défense, que le « par quoi)) viserait en détail. — « Car le saint Esprit vous apprendra en cette heure ce qu'il faut dire ))". — Cette partie principale de la sentence résume également Matthieu (x, 19-20). L'Esprit qui assistera les disciples se trouve être celui que leurs ennemis ont blasphémé en en méconnaissant la pré-

^3 Or quelqu'un de la foule lui dit : « Maître, dis à mon frère de partager avec moi l'héritage. » ï* Mais il lui dit : « Homme,

qui m'a institué juge' ou arbitre sur vous ? »

15 Et il leur dit :

« Voyez à vous garder de toute avarice ; car la vie d'un homme dans l'abondance ne dépend pas de ce qu'il possède. »

" Et il leur adressa parabole, disant : (c A un homme riche sa terre avait rapporté beaucoup ;

sence et l'action dans les fidèles du Christ. On peut croire que le rédacteur de notre disccMirs, comme celui de Matthieu, avait rencontré cet avertissement avant la sentence relative au secret qui doit être connu (xu, 2-9), mais que le cadre qu'il a créé pour le discours, et la mention de l'hypocrisie pharisaïque l'ont induit à faire une transposition ; pour rattraper ce qui a été dit de l'Esprit qui assistera les disciples (xu, 11-12), il a inséré la sentence relative au Blasphème contre l'Espiùt saint, sans se soucier autrement de l'incohérence qu'il introduisait par là dans le discours.

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