‹ L'évangile selon LucChapitre 47 sur 80 · XLIX. Sur les biens de ce monde · texte numérisé non relu

XLIX. Sur les biens de ce monde

Une brève anecdote (xu, i3-i4) sert à amener lapai^abole du Riche insensé (xii, i5-2i), particulière à notre évangile, et les sentences concernant le désintéressement (xu, 22-34)- On dirait que le précédent discours est interrompu par un individu qui s'aviserait de solliciter l'intervention de Jésus dans une alfaire particulière. — «Or quelqu'un de la foule lui dit : « Maître, dis à mon frère de partager avec moi l'héritage». — Mise en scène plus que vague, sous une apparence de précision. L'on dit que le recours à une autorité religieuse pour l'accomodation de litiges d'ordre temporel est chose coutumière en Orient (WELJUHA.USBN, 64), et l'on suppose que le Irère en question pouvait être un aîné qui refusait à son cadet la part légitime de celuici dans la succession paternelle (cf. Deut. xxr, 15). — « Et il lui dit : « Homme (cf. xxn, 58, 60), qui m'a établi juge et arbitre sur vous?» — Le Christ ne veut pas se mêler de ces intérêts matériels, et il décline la requête avec un suprême dédain. Quant à la forme, la réplique, s'inspire d'un passage de l'Exode (n, i4). L'anecdote pourrait bien

LUC, xri, 17-19 345

1' et il réfléchissait en lui-même, disant :

« Que ferai-je ? Car je n'ai pas où loger mes récoltes ? »

18 Et il dit :« Je ferai ceci :

j'abattrai mes greniers, et de plus grands je bâtirai, et j'y amasserai tous rnes produits et biens.

1^ Et je dirai à mon âme :

« Ame, tu as beaucoup de biens en réserve pour beaucoup d'années ; repose-toi, mange, bois, réjouis-toi. «

avoir été simplement inventée pour servir d'introduction à la parabole qui suit.

« Et il leur dit». — C'est à lafobleque va s'adresser la leçon contre l'avarice, et non spécialement aux disciples, comme l'instruction précédente et celle qui suivra. — « Voyez à vous garder de toute avarice ». — L'évangcliste donne à entendre que l'homme qui réclamait sa part d'héritage était un avare, et qu'il aura fourni à Jésus l'occasion de prémunir son auditoire contre l'avarice. Mais l'homme est censé avare tout simplement parce qu'il avait souci de biens terrestres. — « Car la vie d'un homme dans l'abondance ne dépend pas de ce qu'il possède ». — L'abondance des biens ne garantit pas la prolongation de l'existence, encore moins la vie étei'uelle. Réflexion banale, gauchement présentée. La parabole, qui s'inspire de l'Ancien Testament (cf. xir, i6, et Ps. xltx, 19-20 ; xix, 17-19, et Ecgli. xt, 18-19, hébr. ; xii, ao, et Sag. xv, 8), n'a guère plus d'originalité.

« Et il lenr adressa une parabole, disant : « D'nn homme riche la terre avait beaucoup rapporté ». — Il s'agissait de loger cette abondante récolte. — u Et il réfléchissait en lui-même, disant : « Que ferai-je ? Car je n'ai pas où loger mes produits ?» — Notre homme ne songe qu'à en tirer parti pour lui-même. — « Et il dit ». — La reprise donne à supposer que l'homme, après quelque perplexité, se décide pour. ce qu'il croit lui être le plus avantageux. — « Voici ce queje ferai: j'abattrai mes greniers et j'en construirai de plus grands». — Au lieu de la reprise, un témoin ancien (Ss.) paraphrase : « Il faut que j'abatte mes greniers, queje les rebâtisse et les agrandisse ». — « J'y amènerai mes produits et tous mes biens ». — L'homme estime qu'après cela il pourra se donner du bon temps. — « Et je dirai à mon âme ». — C'est-à-dire (< à moi-même ». Façon de parler volontairement hébraïsante. 11 y a quelque subtilité à dire que l'àme est inter-

346 Lnc, xir;„ âO-âl

20 Mais Dieu lui dit :

« Insensé, cette nuit même, Ion âme on te redemande ; ce que tu as préparé, à qui sera-ce ?»

•1 Ainsi en est-il de celui qui thésaurise pour lui-même et qui n'est pas riche vers Dieu. »

pellée comme principe de la vie végétative et sensitive, ou que l'homme s'adresse à son moi jouisseur. — « Ame, tu as beaucoup de biens en réserve, pour beaucoup d'années ». — Voilà des provisions pour longtemps. — «Repose-toi». — On pourrait songer au repos qui va compenser les fatigues de la moisson, mais il s'agit plutôt de se mettre à l'aise, de s'asseoir ou de s'étendre pour le repos. — (I Mange, bois, réjouis-toi ». — Quelques témoins (ms. D', rass lat.). lisent seulement : « Tu as beaucoup de biens, réjouis-toi />. Le texte plus long pourrait être inspiré de rEcclésiaste (viii, iS; cf. Tob. vit, lo), ce qui, dans cette parabole, ne serait pas un argument contre l'authenticité du passage. Le riche annonce l'intention de couler une vie douce.

« Mais Dieu lui dit ». — Les choses se passent comme si Dieu lui disait, ou bien plutôt Dieu est censé lui signifier, en songe ou autrement, dans l'a nuit, ce qu'on va lire. — « Insensé ». — Le riche est fou et impie, en oubliant qu'il est perpéluelleraent dans la miain de Dieu. — « Cette nuit même on te redemandera ton âme ». — On ne dit pas qui réclamera la vie de l'homme ; ce ne peut être que Dieu, en la façon qui lui plaira, et il ne paraît pas nécessaire de faire intervenir spécialement les anges de la mort; en tout cas, il ne s'agit point d'un vulgaire assassin. — « Et à qui sera ce que tu as préparé? » — Pas au mort, certainement. La rniit où est signifié l'arrêt de moiii n'est pas celle qui suit le monologue du propriétaire, mais celle qui vient après- raccomplissement d'es projets énoncés dans ce monologue, a moins que, dans la. perspective un peu flottante de cette médiocre parabole, la réponse de Dieu ne traite les projets du riche comme s'ils étaient réalisés. On nepeut pas se dissimuler que le récili. manque de consistance et de précision; La vraie morale de l'histoire est que l'homme propose et Dieu dispose ; celui qui voulait tant jouir de son bien accumulé n'en profitera pas, parée que Dieu lui interdit le lendemain..

« Ainsi est celui qui thésaurise pour lui-même et qui n'est pas- riche vers Dieu ». — Tel est le sort de quiconque amasse pour soi (aûrcô),.

lire, xir, 22-26 »47

'•'- Et il dit à ses disciples :

« C'est pourquoi je vous dis : •

ne vous inquiétez pas, pour la vie, de'ce que vous mangerez,

ni, pour le corps, de ce que vous revêtirez ; ■^ car la vie est plus que la nottrciture,

et le corps que lé vêtement, "* Considérez les corbeaux :

ils ne sèment ni ne moissonnent,

n'ayant ni cellier ni grenier,

et Dieu les nourrit.

Combien plus valez-vous que les oiseaux ! *^ Qui d'entre vous, par soins,

peut ajouter à son existence une coudée ?

Si donc la. moindre" chose vous ne pouvez,

pourquoi du reste vous inquiéter ?

égoïstement, et qui ne s'enrichit pas auprès de Dieu (elçOeôv). « Vers Dieu» ne signifie pas « au jugement de Dieu», en biens que Dieu aurait pour agréables ; ni « pour Dieu », à son profit et dans son intérêt, vu que le bon usage[de& biens terrestres ne constitue pas un avantage à Dieu ;, ni en prenant Dieu pour fin, ce qui est de trop haute métaphysique pour l' é van g.é liste; il s'agit plutôt d'un trésoi? constitué auprès de Dieu par et paur celui qui distribue des biens en aumônes (cf. xii, 33-34)' Ce n'est pas la morale qui résulte directement de la parabole^ mais L'idée est dans l'esprit de notre évangile et fait transition de la parabole à ce qui suit. Si le raccord est un peu gauche, c'est que le thème de la parabole a été emprunté et que la transition viehtdu rédacteurévangélique. L'omission de ce verset dans quelques témoins (ms. D, et deux mss. latins) ne semble pas un argument décisif couti'e sou authenticité. C'est grâce à lui que la parabole prend un sens chrétien;, par elle-même ce n'est qu'un thème de vieille sagesse orientale (cf. Eggli. xi, 18-19, et le récit des Mille et une nuits cité par BuLTMANN,, 128).

,« Or il dit à ses disciples ».. — Changement d'auditoire, parce que la leçon qui suit, empruntée au l'ecueil de sentences, est présentée comme explication, pour les disciples seuls, de la parabole précédente. Transition artificielle, sur cette idée, que, le riche s'étant trouvé mal de s'attacher à ses biens, l'eu ne doit pas avoir souci de sa subsistance. — « C'est pourquoi je "vous dis »■. — La formule de liaison se troave ainsi avoir un autre sens que dans le premier évangile (vi, aSj.

348 LUC, xii. 27-31

2' Considérez les lis ;

comme quoi ils ne filent ni ne tissent ;

or, je vous dis,

même Salomon, dans toute sa magnificence,

n'était pas vêtu comme l'un d'eux.

28 Mais, si c'est la plante, aujourd'hui dans les champs

et demain au four jetée,

que Dieu habille ainsi,

combien plutôt vous, gens de peu de foi ! 2" Vous non plus, ne vous demandez pas

ce que vous mangerez ou ce que vous boirez,

et ne vous en inquiétez pas ; ^o car c'est de tout cela que les Gentils du monde se préoccupent ;

mais voire Père sait que vous en avez besoin. 3^ Seulement, cherchez son royaume,

et cela par surcroît vous sera donné.

— « Ne vous inquiétez pas, pour la vie », — Matthieu : « pour votre vie », — (( de ce que vous mangerez, ni pour le corps », — Matthieu : (( votre corps », — « de ce dont vous vous habillerez. Car la vie est »,

— Matthieu : « La vie n'est-elle pas » — « plus que la nourriture, et le corps, que le vêtement. Considérez les corbeaux». — Matthieu (vi, 26) ; (( Regarde/ les oiseaux du ciel ». Les corbeaux de Luc pourraient venir de Job (xxxviii, 3i; cf. Ps. cxlvii, 9) et ils ne sont pas cités ici par préférence, comme plus négligents que d'autres oiseaux. Les (( oiseaux » se retrouveront à la fin du verset, -r « Ils ne sèment ni ne moissonnent, n'ayant cellier ni grenier ». — Matthieu : « ni n'amassent en greniers ». — « Et Dieu », — Matthieu : « votre Père céleste », — «les nouriût. Combien valez-vous plus que les oiseaux? »

— Matthieu : « Ne valez-vous pas plus qu'eux ?» — « Et qui d'entre vous peut», etc. — « Si donc vous ne pouvez pas la plus petite chose ».

— Formule de remplissage, qui manque dans Matthieu; mais il est évident que notre auteur entend de l'âge ou de l'existence ce qui vient d'être dit du rallongement ; car une coudée ne serait pas peu de chose comme surplus à la taille d'un homme. - — « Pourquoi vous inquiétez-vous du reste ? » — Matthieu (vi, 28) : « Du vêtement aussi pourquoi vous inquiéter ? » fait meilleure transition à ce qui suit.

(( Considérez les lis». — Matthieu: « Remarquez les lis desc'uamps, comment ils croissent.» — « Ils ne filent ni ne tissent ». — Matthieu : « ils ne travaillent ni ne filent n. — « Or, je vous dis, même Salo-

^2 Ne crains pas, pelit troupeau ; car il a plu à voire Père de vous donner le royaume.

mon », etc. « Vous non plus ne vous demandez pas ce que vous mangerez ni ce que vous boirez, et ne vous en tourmentez pas », — Matthieu (vi, 3i) : « Ne soyez donc point en peine, disant : « Que mangerons-nous ? » ou: « Que boirons-nous? » ou: a De quoi nous habilierons-nous ? » Développement plus régulier de la sentence. — « Car c'est de tout cela que les païens du monde », — Matthieu (vi, 3q): « les païens », et notre auteur ajoute inutilement : « du monde », pour le rythme de la phrase, plutôt que par imitation du langage rabbinique ( Dalman, 1,i44)> — *' se préoccupent. Mais votre Pèresaitque vous en avez besoin » — Matthieu : n Car votre Père céleste sait que vous avez besoin de tout cela ». — « Seulement, cherchez son royaume. » — Matthieu (vi, 33): « Mais cherchez premièrement son royaume et sa justice ». La source ne parlait pas « de justice», — « Et cela vous sera donné par surcroît ». — Matthieu : « Et tout cela », etc. Si l'on veut que la recherche modérée de ce qui est nécessaire à la vie ne soit pas condamnée ici, on devrait reconnaître au moins qu'elle est simplement ignorée comme condition indispensable de l'existence. Mais on nous assure (Lagrange, 364) qu^ Dieu nourrit beaucoup de chrétiens qui «cherchent le règne de Dieu sans se proposer, de gagner leur vie». Il serait plus expédient de noter que la recommandation, si pénétrée qu'elle soit de mysticisme, n'est pas spécifiquement évangé- Uque, étant conçue sans rapport direct avec le grand avènement.

Afin d'amener ensuite l'instruction sur la façon de se faire par l'aumône un trésor dans le ciel (xii, 33-34), l'évangéliste introduit de son chef une exhortation à la confiance en Dieu pour la rémunération finale. Combinaison artificielle, qui réunit en un seul discours des éléments primitivement indépendants, mais dont on peut supposer qu'ils voisinaient dans la source. La crainte contre laquelle Jésus est censé prémunir ses disciples n/est plus l'inquiétude pour les besoins de la vie, et ce n'est pas davantage la terreur des persécutions (xii, ^-'j), mais c'est l'incertitude où les disciples pourraient être touchant leur participation auroyaume. La transition se fait donc plutôt sur l'idée du prochain royaume que sur celle de la crainte. — a Ne crains pas, petit troupeau ». — Les croyants sont un troupeau dont le Christ est le pasteur (cf. Mt. xxvi, 3i) ; le troupeau est petit en nombre et parla faiblesse apparente de ceux qui le constituent. Là serait le motif de la crainte, sans qu'il soit besoin de faire intervenir spécialement la

mO LUC, xii, 33-35

33 Vendez ce que vou^ avez, et donnez -le en aumône ; faites-vous des bourses qui ne s'usent pas^ un trésor inépuisable dans les cieux, là où voleur n'approche pas, où teigne ne ronge pas ; ^^ car là où est votre trésor, là aussi votre cœur sera .

"* Que vos reins soient ceints, et vos lampes allumées ;

pensée des loups. — « Car votre Père a volonté de vous donner le royaume», — Les croyants sont prédestinés. Mais ils' doivent se dépouiller des biens de ce monde en faveur des pauvres. Le petit troupeau qui va être invité à vendre ses biens n'est pas le groupe très peu fortuné qui a suivi Jésus au temps de sa prédication, mais la communauté chrétienne, à laquelle notre évangéliste propose son idéal de renoncement.

L'équilibre de la sentence toucharlt les trésors qu'il faut avoir au ciel, et non sur la terre, a été altéré par notre évangéliste, qui y a introduit (d'après xvi.ir, 22) son idée de dépouillement complet par vente au profit des pauvres, en accentuant ainsi dans un sens plus spécial la leçon primitive, — « Vendez ce que vous avez et donnez-le en aumône », — Ceci remplace (Mt. vi, 19) : « Ne vous thésaurisez pas de trésors sur la terre », etc., qui ne laisse pas d'être indispensable pour l'intelligence de ce qui suit. — « Faites-vous des bourses qui ne s'usent pas». — ■ Formule un peu triviale eu égard à son objet. — «Un trésor inépuisable dans les cieux ». — Matthieu (vi, 20): « Mais amassez-vous des trésors dans le ciel, )) — « Là où le voleur n'approche pas, où le ver ne ronge pas », — Matthieu: «.La où ni ver ni pourriture ne détruisent, et où voleurs ne fouillent ni ne dérobent ». Ces images ne s'entendent bien que par antithèse aux vêtements précieux qui sur la terre peuvent être rongés dans les coffres du riche. Notre auteur a mis les richesses en monnaie, et c'est pourquoi il a parlé de bourses inusables. — « Car lào'i est votre trésor, là sera aussi votre cœur ». — Matthieu (vi, 21): « ton trésor», « ton cœur»,

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