‹ L'évangile selon LucChapitre 50 sur 80 · LIV. Les élus · texte numérisé non relu

LIV. Les élus

Suit un moi'ceau d'enseignement, fait de sentences combinées que Matthieu présente séparément. Notre auteur y met une introduction

22 Et il s'en allait, par villes et villages enseignant, et faisant route vers Jérusalem.

"8 Or quelqu'un lui dit : « Seigneur, y aura-t-il peu de sauvés ? »

Mais il leur dit :

historique. — «Et il s'en allait par villes et villages, enseignant», — comme déjà l'on vient de le voir. On peut construire : a II s'en allait, par villes et villages enseignant » (cf, vni,i). — « Et faisant route vers Jérusalem ». — Le rappel du voyage est inattendu entre deux paraboles sur le royaume de Dieu, et un discours sur ceux qui y seront admis. Le narrateur, après la scène qu'il a placée en synagogue, semble avoir voulu reprendre le fil conducteur de son récit, afin de préparer ce qu'on va lire touchant ceux qui auront entendu inutilement la prédication de Jésus, et, par la mention de Jérusalem, préluder à l'annonce de sa mort, qui viendra un peu plus loin (xm, 33). Le grand dessein providentiel sur la réprobation des Juifs et le salut des Gentils est en voie de se réaliser, et Jésus est censé profiter des occasions qui se présentent pour le proclamer devant le peuple. Mais l'itinéraire qu'on lui fait suivre est des plus confus. Nous pourrions croire qu'il a traversé la Samarie et qu'il est déjà en Judée ; or,- un peu plus loin (xitt, 2i), on va nous le montrer sur les terres d'Antipas. Les ooncordistes trouvent en celle ligne l'indice d'un voyage particulier que Jésus aurait fait à Jérusalem et qui ne serait pas le dernier : précieux rapport avec le quatrième évangile, mais qui n'a pas l'ombre de réalité.

« Or quelqu'un lui dit ». — On ne voit pas où ni quand ni comment surgit ce personnage, ni ce qu'il peut être. Son intervention est un .le ces artifices rédactionnels dont notre évangéliste se sert volon. tiers pour amener les sentences que ses sources lui fournissent. — « Seigneur, y aura-til peu de sauvés ?» — Cette question a été Urée de la parole : « Beaucoup sont appelés, mais peu sont élus »? ([uise lit dans Matthieu (xxu, i4), et elle est d'ailleurs influencée par le logion sur la porte étroite (cf. Mt. vu, i4), dont notre rédacteur n'a utilisé qu'une partie. Le rapport qui existe entre les réflexions sur le salut, qu'on va nous faire lire, et ce qui se trouve avant et après, est un rapport logique, fondé surl'aflinité des pensées. C'est au problème du salut que répondent les trois sentences ici réunies en un seul discours : comparaison de la porte étroite par où beaucoup :ie pourront pas pnsser (xm, 24) > parabole de ceux qui arrivent au festin quand la porte est fermée et qui sont condamnés à rester

A. LoisY. — L.'Ei'anffUe selon Luc. a4

370 LUC, xni, 24

** « Efforcez- vous d'entrer par la porte étroite, parce que beaucoup, je vous dis, chercheront à entrer et ne pourront pas.

dehors (xni, 25-28) ; déclaration concernant l'admission des Gentils au festin messianique (xiir, ag-So), Quel que soit l'auteur de cette combinaison, elle ne peut appartenir qu'à une rédaction secondaire des sentences attribuées au Christ.

« Et il leur dit ». — Leçon la plus autorisée (ms. D : « et il dit » ; Ss. Se. : « et il lui dit : « Efforce-toi »). Mais si la réponse est collective, c'est que la teneur des sentences le veut, et le questionneur est censé porte-parole d'un groupe. — « Efforcez- vous d'entrer par la porte étroite ». — La métaphore de la porte étroite, qui introduit à la vie éternelle, est combinée dans Matthieu (vu, i3-i4) avec celle des deux voies. On dirait que notre auteur a connu la première à l'état indépendant, à moins qu'il ne l'ait isolée pour l'adapter à ce qui est dit ensuite au sujet de la porte à laquelle on vient frapper inutilement. (]e qu'il nous dit de la porte étroite atteste une combinaison rédactionnelle ; car la porte étroite est à peine mentionnée qu'elle devient la porte à laquelle plusieurs viendront inutilement frapper. Le développement naturel de la sentence serait qu'on doit se gêner pour entrer par la porte étroite, parce que celle-ci est le seul moyen d'accès à la vie éternelle. No.tre auteur, qui pax'le de « la porte étroite » comme si elle était déjà connue du lecteur, ne donne pas la raison directe et positive pour laquelle on doit s'effoi'cer d'entrer par cette porte, et il introduit une autre considération : se hâter d'entrer pour ne pas ti'ouver porte fermée. — « Parce que beaucoup, je vous dis, chercheront à entrer et ne pourront pas » . — Ceux qui ne pourront pas entrer ne sont pas des gens qui feraient inutilement effort pour entrer par la porte étroite, mais ceux qu'on va voir frapper en vain à la porte du chef de maison. La porte étroite par laquelle on était convié d'entrer était le repentir ; celle devant laquelle le pécheur non converti frappe en pure perte est la porte du ciel, mais en tant que fermée au pécheur, c'est-à-dire la damnation, l'obstacle insurmontable qui s'oppose à l'entrée des impénitents dans le royaume de Dieu.

<n Quand le chef de maison se sera levé pour fermer la porte ». — Entendons : quand le Christ aura introduit ses élus dans le royaume de Dieu. — « Et que vous vous mettrez, étant restés dehors », — ne vous étant pas trouvés en mesure d'entrer avec les justes dans ce royaume, — « à frapper à la porte », — non plus porte étroite, mais

LUC, xiii, 25-27 371

a» Lorsque se sera levé le chef de maison, <ju'il aura fermé la porte, ■et que vous vous mettrez, étant restés dehors, à frapper à la porte en disant :

<i Seigneur, ouvre-nous », et que, répondant, il vous dira :

« Je ne sais pas d'où vous êtes »,

*8 Alors vous vous mettrez à dire :

« Nous avons mangé en ta présence et nous avons bu, et sur nos places tu as enseigné. »

'^' Et il dira : « Je vous dis, je ne sais pas d'où vous êtes ; éloignez -vous de moi tous, artisans d'iniquité. »

porte fermée, — « disant : « Seigneur, ouvre-nous », — comme les filles étourdies, dans la parabole de Matthieu (xxv, i-i3), qu'on dirait ici résumée, — (( et que, répondant il vous dira : « Je ne sais pas d'où vous êtes ». — Comme l'époux dit aux filles étourdies : «Je ne vous connais pas ».

« Alors vous vous mettrez à dire ». — Il résulte de ce qui va être dit que le maître de maison est Jésus lui-même dans la gloire de son règne. Mais la construction de ce passage est terriblement embarrassée : on se demande d'abord si le commencement : « depuis que le <;hef de maison », etc. (xiu, aS) dépend de la réflexion précédente (xm, 24), 6t, supposé, qu'il n'en dépende pas, où s'arrête la phrase antécédente gouvernée par « depuis que » (àtp ' ou), soit après : « Ouvrenous », soit après : « Je ne sais d'où vous êtes ». Cet échange de propos forme une, sorte d'intercalation rédactionnelle, empruntée à la parabole des Vierges ou à sa source, pour amener l'avertissement à -ceux qui pourraient se réclamer de relations personnelles avec Jésus, avertissement que notre auteur a dû emprunter à la même source que Matthieu (vu, ai-aS) et qu'on dirait avoir voisiné dans cette source avec le mot sur la porte étroite. On a pu voir que lejpréambule seulement de ce logion avait été utilisé (vi, 46) dans le discours général de morale évangélique [supj\ p. 9,12). — « Nous'avons mangé et bu en ta présence ». — Façon respectueuse de dire : « en ta compagnie ». — « Et c'est sur nos places que tu as enseigné ». — Il s'agit évidemment du Christ, et ce sont des Juifs qui pai'lent. Dans Matthieu <vn, 22), ce sont de faux apôtres et de laux prophètes. ^,Notre rédac-

28 Là il y aura les pleurs et le grincement des dents, lorsque vous verrez Abraham, Isaac et Jacob, et tous les prophètes, dans le royaume de Dieu, et vous autres jetés dehors.

teur n'a pas dû retourner contre les Juifs une sentence qui visait, d'abord les faux croyants ; mais la sentence qu'il reproduit n'en est pas moins d'un prophète chrétien menaçant les Juifs au nom de Jésus glorifié. — « Et il dira : « Je vous dis, je ne sais d'où vous êtes ». — Répétition de ce qui a été dit plus haut (xii, aS). Dans Matthieu (vu,. 23) : « Et alors je leur déclarerai : « Jamais je ne vous connus ». — « Eloignez-vous de moi tous, artisans d'iniquité ». — Pour cet emprunt (Ps. vi, g), les premiers mots sont plus et les derniers moins conformes au grec des Septante que dans Matthieu.

« Là »,. — c'est-à-dire dans le'lieu où sei'ont envoyés les réprouvés, et où nptre évangéliste expédie les Juifs incrédules et impénitents,

— « il y aura les pleurs et le grincement des dents » . — Pour faire transition, cette formule descx'iptive a été transposée au commencement de la sentence, dont elle forme plus naturellement la conclusion dans Matthieu (vni, 12). On ne voit pas d'abord à quoi se rapporte le mot « là », qui dans Matthieu se réfère aux « ténèbres extérieures ». La déclaration relative au salut des Gentils, que Matthieu a intercalée telle quelle dans l'histoire du centurion de Gapharnaûm, apparaît ici désarticulée et comme retournée pour l'adaptation à son contexte.

— « Lorsque vous verrez Abraham, Isaac et Jacob, et tous les prophètes, dans le royaume de Dieu ». — Dans Matthieu (vin, 11), ce sont les Gentils qui •viennent s'asseoir avec les trois patriarches. Notre auteur leur adjoint « tous les prophètes » ; peut-être entend-il que les justes de l'Ancien Testament sont déjà en possession du bonheur éternel (cf. xvi, 28 ; xxiu, 43). — « Et vous autres jetés dehors ». — « Vous » désigne les Juifs. Matthieu : « et les fils du royaume seront jetés dans les ténèbres extérieures ». Dans le contexte de notre évangile, ceux qui ne sont pas admis au festin sont restés à la porte ; il ne serait donc pas nécessaire de les jeter dehors.

t Et il en viendra de l'orient et de l'occident, da nord et du midi ».

— Notre auteur aura voulu mentionner les quatre points cardinaux ; Matthieu parle seulement de l'orient et de l'occident. — « Qui s'attableront dans le royaume de Dieu », — pour l'éternel festin. — « Et il y a des derniers qui seront premiers, il y a des premiers qui seront derniers ». — Adaptation d'une sentence que Marc (x,3i) et Matthieu /xix, 3o; XX, 16) rapportent dans un autre contexte et avec un autre

^^ Et il en viendra del'orient et de l'occident, du nord et du midi,

qui s'attableront dans le royaume de Dieu; ^" et il y a des derniers qui seront premiers,

et il y a des premiers qui seront derniers, ^^ En ce moment même,

s'approchèrent certains pharisiens qui lui dirent :

« Pars et va-t'en d'ici ;

car Hérode veut te tuer. »

. sens. Car il ne semble pas que notre auteur voie dans les premiers et les derniers dillerents. membres de la communauté chrétienne; pour lui, les premiers qui deviennent derniers doivent être les Juifs, exclus du royaume, et les derniers qui deviennent premiers sont les Gentils convertis. Adaptation d'un dicton vulgaire au thème du salut chrétien.

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