LV. IJÉRODE
L'anecdote racontée ensuite semble étroilement liée au discours qu'on vient de lire, puisqu'elle arrive — « au même moment ». -^ Mais c'est combinaison rédactionnelle, d'oùne résulte aucune indication précise, puisque l'on ne sait au juste ni où ni quand le discours a été tenu. Jésus est censé dans le pays gouverné par Hérode Antipas, c'est-à-dire en Galilée ou en Pérée. Eu égard à ce qui précède, on j)ourrait être tenté de préférer ce dernier pays ; mais notre évangile (m, ij.nedit pas que la Pérée appartienne à Antipas, et l'itinéraire prêté à Jésus est si incertain que l'on peut supposer le Christ encore à la frontière de Galilée. Pris en lui-môme, l'incident semblerait se passer quand Jésus se dispose à quitter le théâtre ordinaii'c desa prédication.
' « Certains pharisiens vinrent lui dire: « Pars et va-t'en d'ici », — où tu n'es pas en sûreté, — « car Hérode veut te tuer ». — C'est le cas d'Amos(vu, io-i;;i), invité par le prêtrede Béthelà s'en aller prophétiser en Juda, et notre rédacteur paraît s'inspii-er du texte prophétique, ce qui n'est pas pour garantir l'historicité du fait. Plusieurs ont pensé que la communication faite à Jésus étaitune fiction imaginée pour l'éloigner de la Galilée, soit que les pharisiens eussent attribué à Hérode une intention qu'il n'avait pas, soit que le tétrarque se fût concerté avec les pharisiens pour écarter le nouveau prédicateur, sans recourir aux moyens violents qu'il se reprochait d'avoir employés contre Jean. La première hypothèse parait contraire à l'esprit du récit, qui suppose
82 Et il leur dit:
« Allez dire à ce renard :
Voici que je chasse démons el accomplis guérisons aujourd'hui et demain, et le troisième jour je suis à terme.
plutôt les pharisiens en connivence avec Hérode (cf. Me ni, 6 ; viii^ i5).. La seconde hypothèse est mieux (ondée mais insuffisante, Jésusétant censé courir un danger réel : Hérode serait disposé à user de violence si Jésus ne s'éloigne pas. Il est vrai que cette disposition ne s'accorde pas bien avec le désir qui lui est prêté ailleurs (ix, 9;xxni^ 8) de voir Jésus ; mais la contradiction pourrait provenir de ce que ces indications divergentes n'ont pas la môme origine; et peut-être aussi notre auteur n'y regarde-t-il pas de si près. En tout cas, la malveillance d'Antipas serait à présumer plutôt qu'un sentiment de curiosité .
a Et il leur dit : « Allez dire à ce renard », — La réplique donne à entendre que les, interlocuteurs sont considérés comme gens d'Hérode, .qualifiés pour transmettre à celui qui les a commissionnés la réponse de Jésus. Si le tétrarque est traité de renard. Ce n'est pas en manière de compliment mais d'injure, et le trait pourrait manquer de vraisemblance, pas plus pourtant que la démarche des pharisiens et le message d'Hérode. Il n'est pas autrement certain que la qualification de «l'enard» implique ici l'idée de ruse, avec une allusion à la politique astucieuse du tétrarque et à sa conduite dans la circonstance ; le renard est présenté dans la lîible (Jug. xv;4) seulement comme une bête de proie (cf.. Wellhausen, 76 ; voir cependant Klostermann,. 5io ; BuLTMANN, i8, n. i ; Lagrange, SgS). — « Je chasse les démons et j'accomplis des guérisons aujourd'hui et demain.» — Les deux jours signifient le présent et le prochain avenir, le tout formant un temps assez court, celui que Dieu a réglé pour la mission de son. envoyé. On peut douter que Jésus lui-même eût défini cette mission comme étant simplement celle d'un exoi'ciste guérisseur ; mais c'est ainsi que le rédacteur des Actes affecte de la présenter (cf. Agt. 11, 22 ; X, 38). — « Et le troisième jour je suis à mon terme » — Je finis après-demain. Mais le mot employé (TsXetoU^at) ne paraît pas signifier que le terme de l'œuvre ou de l'existence ; il vise plutôt l'accomplissement personnel de Jésus dans la gloire, à travers la mort (cf. Hébr. XI, 40 ; xn, 23), ce qui dépasse grandement la perspective du ministère galiléen.
LUC, XIII, 33-.'i4 375
^^ Mais il me faut aujourd'hui, demain et le jour suivant marcher, car il ne convient pas que prophète périsse hors de Jérusalem.
2* Jérusalem, Jérusalem, qui tues les prophètes, et lapides ceux qui sont envoyés vers toi, combien de fois ai-je voulu rassembler les enfiinls, comme poule sa couvée sous ses ailes, et vous n'avez pas voulu !
«' Mais il faut que je marche aujourd'hui, demain et aprèsdemain ». — Répétition des trois jours indiqués ci-dessus, pour revenir sur la signification du troisième, celui de l'accomplissement, — « Car il n'est pas possible qu'un prophète périsse hors de Jérusalem ». — Inutile qu'Hérode s'en mêle, Jérusalem a le monopole du meurtre sur les envoj'-és dé Dieu. Que Jésus semble se mettre à lasuite des prophètes et concevoir sa mort. comme conditionnée par sa mission et non par les prophéties, ce n'est point ici une pi*euve spéciale d'historicité ; car Jésus, pournotreévangéliste, est aussi bien le prophète annoncé par Moïse, et l'on ne peut s'attendre à ce qu'il se désigne à Hérode coinme Christ ; ce qu'il dit de sa mort est conçu en nécessité providentielle, et si l'on y veut bien regarder, toute cette déclaration est aussi artificielle que la mise en scène. La reprise des Irois jours (xin, 33) pourrait être un indice de double rédaction, mais la première indication (xni, Sa) semble appeler un commentaire, elle n'est point par elle-même plus vraisemblable que celui-ci. Par des coups de ciseau appropriés on peut obtenir une meilleure suite logique et littéi*aire du discours : « Je chasse les démons et j'accomplis desguérisons aujourd'hui et demain ; mais il faut que je m'en aille le jour suivant, car il n'est pas possible », etc., (Wbllhausen, •]&). L'interpolation, si interpolation il y avait, devrait être attribuée au rédacteur évangclique, mais là cori'ection pi'oposée pourrait bien êtx-e logique à l'excès.
L'authenticité de la déclaration primitive ne serait pas garantie pour autant, et l'on est plutôt tenté d'y voir une variante des prédictions que J ésus fait ailleurs de sa mort aux disciples, mais coordonnée à une indication de la source de Marc touchant le motif qui avait déterminé Jésus à quitter la Galilée (cf. Marc, i8^). Du reste, il ne s'agit pas d'une simple préAdsion, fondée sur le sort des prophètes antérieurs. L'évangéliste entend bien que Jésus fait une prédiction rigoureuse ; et si cette prédiction ne se réfère pas à des prophéties messianiques, c'est que le sort des prophètes a figuré celui du Christ.
3s Voici que {}oas est laissée votre maison. Mais je vous dis : vous ne me verrez pas
jusqu'à ce qu'arrive le temps où vous direz ; Béni soit qui vient au nom de Seigneur. »
Au surplus, l'idée qu'an pi'ophète doit mourir à Jérusalem n'est pas autrement naturelle ; on ne l'amène ici que pour introduire l'apostrophe comminatoire à la ville coupable, apostrophe d'autant plus mal placée que Jésus est encore loin de la ville et n'est, pas censé y avoir mis le pied depuis le commencement de son ministère.
Suit l'apostrophe à Jérusalem, que la mention de cette ville et une facile association d'idées font introduire en cet endroit, mais qui est mieux située dans Matthieu (xxui, 3;;-39), en conclusion du ministère hiérosolymitain. Elle sert ici à expliquer la répi'obation des Juifs et fait pendant à la prophétie menaçante, par laquelle Amos [loc. ci7.,) répond à la communication du prêtre de Béthel. Seconde partie d'un oracle dont la première seulement a été retenue par notre rédacteur dans le discours aux pharisiens, à raison de la transposition qu'il a faite de ce discours (cf. snpr. p. 336). Rien ne montre mieux que ce découpage le cai'actère artificiel du procédé suivi par l'évangéliste dans le classement des sentences attribuées à Jésus. On peut même se demander si l'embai'ras qu'il a éprouvé devant la prédiction menaçante qui terminait,dans la source le discours aux pharisiens n'aurait pas contribué à la transposition qu'il a faite de tout le discours et à la séparation de. la menace finale, qu'il s'efforcerait, en dépit de son contenu, de rapporter aux Galiléens, de telle sorte que la salutation messianique sur le mont des Oliviers pût être considérée comme l'accomplissement de la prophétie (Holtz-
MANN, 38o).
Le rédacteur a voulu lire — :■<>, Votre demeure va vous être laissée. » — Matthieu (xxni, 38) ajoute : « déserte », si toutefois le mot (eoT|aoç) est authentique dans Matthieu. Noter que les paroles: « Je vous dis, vous ne me verrez plus » etc. , sont peu naturelles dans la cii^constance, adressées seulement à quelques pharisiens, et qu'elles conviennent mieux à la mise en scène de Matthieu. C'est par cette finale (ou seulement parles mots : « Je vous dis, vous ne me veri'ez plus », BULTMANN69), que l'apostrophe à Jérusalem, si on la prend pour une citation, se tourne en discours de Jésus. La formule qui introduit l'acclamation messianique varie dans les manuscrits :
^'^ Et advint : comme il était entré dans la maison d'un chef des pharisiens, en sabbat, pour prendre repas, eux étaient à l'observer.
«Vous ne me verrez pas qae vous ne disiez » (éw; ,ou soj; av eï-r^Ts, BS etc. ; cf. Mr. xxii, 39) ; ou bien : « jusqu'à ce qu'il arrive que vous disiez » (ëa);-/j?e'. OTE dTZ-r\-:e, AD etc.).