LVIII. Le pardon divin
Aucune circonstance particulière n'est àssrgnée ,aux trois paraboles du pardon. L'introduction paraît avoir été déduite de ce qu'on a lu plus haut (v, 27-32) touchant l'afïluence des publieains et des pécheurs autour de Jésus, et les murmures des pharisiens à ce sujet. — « Or tous les publieains et les pécheurs »,— les publieains sont des pécheurs, mais tous les pécheurs ne sont pas des publieains, — . « venaient à lui pour l'entendre ». — C'est, vaguement généralisé, le fait signalé déjà. — « Et les pharisiens et les scribes », — ce n'est pas la première fois qu'on les l'cncontre (cf. notamment v, 3o), — a murmuraient, disant : « Cet homme reçoit des pécheurs et mange avec eux ». — Même reproche que ci-dessus {loc, cit.), un peu délayé. Mais, à prendre cette indication à la lettre, lei'eproche serait à peine fondé, puisque ce sont les publieains qui se pressent pour entendre Jésus et qu'il n'a pas été question de commensalité,
« Mais illeur adressa cette parabole, disant ». — Ce sont deux, paraboles qui viennent d'abord (xv, ^-Jo), liées ensemble, et une troisième s'y ajoutera (xv, ii-32). Le mot « parabole » semble viser le discours parabolique tout entier (cf. v, 36), plutôt que la première parabole, inséparable ici de la seconde. Il n'y a pas lieu de supposer que l'introduction, dans la source, concernait le Fils prodigue, et que l'évan-. géliste aurait inséré dans ce cadre préparé, sans modifier le préambule, les deux petites paraboles, qu'il prenait dans le recueil de sentences : le préambule, tout artificiel, ne convient pas mieux à la troisième parabole qu'aux deux autres, et si l'exorde avait été écrit
^ Mais il leur adressa celte parabole, disant:
^ « Quel homme d'entre vous, ayant cent brebis, s'il en perd une,
ne laisse les quatre-vingt-dix-neuf dans le désert, pour aller après la perdue, jusqu'à ce qu'il la trouve ? • Et quand il l'a trouvée, il la met sur ses épaules, joyeux^ ^ et arrivé à la maison, il convoque les amis elles voisins, leur disant : « Réjouisséz-voas avec moi, parce que j'ai trouvé ma brebis qui était perdue. »
pour la dernière (B. WriîP.Sa^), rirn n'empêchait l'évangéliste de mettre au pluriel le mot « parabole » quand il intercala les deux autres. Le Christ justifierait sa conduite à l'égard des pécheurs par les sentiments de Dieu même à l'égard rie ses enfants égarés : le Père céleste a grand désir de ramener ceux-ci au bien, comme le berger souhaite ramener.au bercailla brebis perdue ; il est anxieux de les retrouver, comme la ménagère économe de retrouver la pièce de monnaie qu'elle a laissée tomber dans sa maison ; il les accueille avec bonté quand ils i*eviennent à lui, comme un père dont le fils coupable,, mais malheureux et enfin repentant, vient implorer le pai'don. Ce n'est pas en vue de cette apologie personnelle que les paraboles ont été conçues d'abord.
Dans les deux premières, les auditeurs sont interpellés directement^ comme si le paraboliste soumettait à leur jugement des exemples qui doivent leur être familiers. — « Quel homme parmi vous, ayant cent brebis et en ayant perdu une » . — Ces formules d'interrogation un peu contournées, dont la parabole suivante fournira un autre cas, pourraient bien appartenir en propre à notre évangéliste (cf. xi, ii). Matthieu (xviii, 12) : « Que vous en semble ? si un homme a cent brebis et que l'une d'elle s'égare», doit reproduire la leçon de la source. — « Ne laisse les quatre-vingt-dix-neuf dans le désert », — en leur lieu de pâture. Matthieu : « sur les montagnes ». — « Pour jaller après celle qui est perdue, jusqu'à ce qu'il la retrouve » ? — Matthieu : « pour aller chercher celle qui est égarée ». Le maître est censé pouvoir sans inconvénient laisser seules au pâturage les quatre-vingt-dix-neuf brebis paisibles, pendant qu'il recherchera la yagabonde. — «Et quand il l'a trouvée,il la met sur ses épaules avec joie », — pour la rapporter au bercail. Quelques manuscrits latins omettent « avec joie » (/aîpcov), sans doute à tort et par influence de la parabole suivante ; le trait et le mot sont dans "la manière de
' Je vous dis que de même plus de joie au ciel sera pour un seul pécheur repentant que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de pénitence.
8 Ou bien quelle femme, ayant dix drachmes, si elle perd une drachme, n'allume lampe, ne balaie la maison et ne cherche avec soin jusqu'à ce qu'elle ait trouvé ?
^ Et quand elle a trouvé, elle convoque les amies et voi-
[sines, disant :
« Réjouissez vous avec moi, parce que j'ai trouvé la drachme
[que j'avais perdue. »
Tévangéliste.Il se peut d'ailleiirs que notre auteur ait accentué le sentiment dans cette finale, que Matthieu (xviii, i3-i4) a modifiée en l'abrégeant. — « Et arrivé à la maison, il convoque les amis et les voisins », — pour les associer à son contentement, — « leur disant : « Réjouissez-vous avec moi, parce que j'ai trouvé ma brebis qui était perdue ».
Application facile: — « Je vous dis qiie de même », — en la matière du salut, — « il y a plus de joie au ciel », -^ on dit : « dans le ciel », pour éviter l'anthropomorphisme qu'il y aurait à dire : « à Dieu», ou plutôt l'évangéliste affecte ou retient une formule de langage rabbini'que sans partager le scrupule qui y a donné lieu (cf.-xv, lo), — «pour un seul pécheur qui.se repent », — et dont on pourrait presque dire qu'il n'était plus attendu, — « que pour quatre vingtdix-neuf justes qui n'ont pas besoin de pénitence». — Embarras des commentateurs devant cette conclusion qui s,emblerait ' comprendre la justice indépendamment de la foi à l'Evangile : les uns disent que l'existence de ces justes est purement hypothétique, et que Jésus a parlé selon le sens pharisien ; les autres que la conclusion est ironique et tourne en dérision les justes selon la Loi. Mais cette ironie détruirait à fond l'économie de la parabole ; et les justes ont autant de réalité que le pécheur repentant. On a fait dire pareillement à Jésus, sur le même sujet (v. Sa ; Me. ii, 17) : « Je ne suis pas venu appeler les justes mais les pécheurs». Là aussi on parle sérieusement des justes selon la Loi. 11 est à croire que cette parabole est une donnée juive adaptée au thème de l'Evangile, soit par Jésus, soit par la tradition judéochrétienne. Notre auteur n'a
" Ainsi, je vous dis, il y a joie parmi les anges de Dieu pour un seul pécheur repentant. »
pas vu d'inconvénient à la retenir, bien qu'elle s'accorde mal avec l'idée qu'il professe touchant la réprobation des Juifs.
La parabole de la Drachme est construite sur le même type que ■celle de la Brebis et doit provenir de la même source. — a Ou quelle femme ». — Même forme d'interrogation que plus haut (xv, 4)' L'évangéliste n'ajoute pas ici : « parmi vous », parce que le discours n'est pas censé adressé à des femmes. — « Ayant dix drachmes». — La drachme valait environ soixante-dix ou quatrevingts centimes. La femme est à peu près du même monde que l'homme aux cent brebis, qui les fait paître lui-même, ni riche ni pauvre. — « Si elle en perd une ». — Dommage appréciable poui* elle.
— a N'allume une lampe ». — Non qu'il fasse nuit, mais c'est que les maisons oi'ientales sont mal éclairées. — « Ne balaie la maison».
— La pièce de monnaie étant censée cachée dans la poussière sur le sol battu, — « Et ne chei'che avec soin jusque ce qu'elle ait trouvé?»
— Là femme cherche dans la maison, parce qu'elle est censée n'avoir pas emporté son argent dehors ; l'hypothèse d'un vol est écartée, puisqu'une seule drachme sur dix a disparu. — « Et quand elle a trouvé, elle convoque les amies et les voisines» . — Gomme l'homme à la brebis dans le cas précédent. — « Disant: « Réjouissez- vous avec moi,parce que j'ai trouvé la drachme que j'avais perdue ».
« Ainsi, vous dis-je, se fait-il joie parmi les anges de Dieu». — La société céleste arrive ici, comme plus haut le ciel, afin de ne pas mettre Dieu personnellement en cause ; mais, dans la rigueur du lan- ,gage rabbinique, il aurait fallu dire simplement « les anges », et non (( les anges de Dieu ». 11 paraît assez hardi de supposer que les anges correspondent aux voisins et aux voisines denos paraboles, car l'auteur n'entend pas que Dieu appelle les anges à se réjouir avec lui pour la •conversion du pécheur. — « Pour un seul pécheur qui se repent ». — Jl n'est point ici parlé de justes, parce que les drachmes ne s'adaptaient pas comme les brebis à ce côté de la comparaison, peut-être aussi parce que neuf signifierait peu après quatre-vingt-dix-neuf (JûLiCHBR, II, 322). Cette parabole, un peu artificielle, paraît secondaire eu égard à celle de la Brebis perdue, comme le Levain après le Sénevé (cf. Bultmann, i22).0n pourrait citer un pendant l'abbinique {Fi-EhiG, GleichnisredénJcsu, 84).
"Etildit:
« Un homme avait deux fils ; ^" etle plus jeune des (deux) dil au père :
« Père donne-moi la part qui (me) revient de la fortune. »
Et lui leur partagea le bien.
^' El peu de jours après, ayant lout réalisé,
le plus jeune fils parlil pourun pays éloigné,
et il y dissipa. tout son avoir, vivant en, liberlijQ.
((Et il dit». — Celte courte formule d'introduclion détache despai-aboles pnécédenles l'hisloire du Fils pro(3igue. L'importance da récit justifie cette la çbn d'alinéa; mais peut-êlre aussi est-ce un indice de provenance distincte. Histoire assez longue, en deux tableaux, dont le principal (xv, n-24 a) contient les aventures du prodigue et son repentir, le second (xv, 24 &-32), sorte d'appendice,, concerne le fils qui n^a point failli.
« Un homme avait deux fils ». — Il s'agit, comme on va le voir^ d'un propriétaire assez fortuné. — « Et le plus jeune d'entre eux dit au père : « Père, donne-moi la part qui (me) revient de la fortune >>. — On ne dit pas le motif de cette démarche, mais la conduite ultérieux'e du jeune homme le laisse facilement deviner. D'après la Loi (Deut. XXI, 17), la part du fils cadet devait êli'e la moitié de celle qui était réservée à l'aîné. On n'aurait pu attribuer le rôle de prodigue à l'aîné sans compliquer la parabole : pour demander sa part, l'aîné aurait dû renoncer à la succession principale et céder son di'oit au plus jeune. On voit, en effet, que le fonds du patrimoine familial lui est assuré. Ce doit être pour cette cause, et non parce que le plus jeune doit être censé plus étourdi, que l'aîné a reçu le rôle du sage. En droit, le partage n'est exécutable qu'au décès du testateur ; le plus jeune fils, en réclamant la jouissance immédiate, a sollicité une laveur ; l'aîné, qui n'a rien demandé, a sa pai-t garantie ; on n'est pas obligé de supposer qu'il n'a pas voulu, par pitié filiale, entrer en possession du patrimoine. — « Et lui leur partagea le bien ». — Gela ne signifie pas que les deux parts aient été égales, mais il en résulte que celle de l'aîné a été fixée de façon définitive. De tels arrangements étaient dans les habitudes du temps, et un cadet pouvait avoir de bonnes raisons pour solliciter les moyens de se créer une situation indépendante. — « Et pas beaucoup de jours après, ayant tout ramassé ». — La part du plus jeune, qui consiste probablement en argent et objets de valeur, est pi'omptement réalisée, on va voir pourquoi.
^* Or, quand il eut dépensé tout,
advint famine g'rande en ce pays là,
et il se trouva dans le besoin.
^'Et il alla s'attacher à l'un deis citoyens de ce pays,
et (celui-ci) l'envoya dans ses champs paître dés porcs. " Et il aurait bien voulu s'emplir le ventre
des caroubes que mangeaient les porcs ;
et personne ne lui en donnait.
— « Le plus jeune fils », — pour échapper à la surveillance de son père, — (f partit en pays lointain, et il y dissipa tout son avoir en menant une vie dérég^lée ». — Le trésor emporté se vide rapidement. Pour l'instant, le narrateur ne donne aucun détail sur les débordements du prodigue (Ss. Se. ajoutent : « avec des prostituées», d'après XV, 3o), mais il en décrit soigneusement lés suites.
« Or, quand il eut tout dépensé, advint une grande famine dans ce pays-là », — qui lui enleva jusqu'à la ressource de la mendicité, — « et il se trouva dans le besoin ». — Nul moyen de vivre qu'en prenant quelque service chez un propriétaire. — « Et il alla s'attacher à l'un des citoyens de ce pays », — un citadin, possesseur de biens ruraux, — « qui l'envoya dans ses champs garder des porcs ». — Emploi qui, pour un Jnif, l'eprésente le dernier degré de l'humiliation.
Cependant le malheureux n'a même pas l'avantage d'éviter ainsi le' supplice de la faim ; on accepte ses services et on ne les paie pas ; ce n'est pas lui qui distribue aux pourceaux les gousses de caroubier dont on les nourrit, sans quoi il en prendrait pour calmer vaille que vaille les tiraillement de son estomac vide. — « Et il aurait bien voulu s'emplir le ventre ». — Leçon de nombreux témoins (Ss. mss, lat, etc); celle des manuscrits les plus autorisés (SBDL) : c se rassasier », a chance d'être une atténuation voulue. — « Des caroubes que mangeaient les porcs, et personne ne lui en donnait ». — De savoir comment il se ti'ouve empêché de prendre aux porcs quelques gousses de caroubier, et par le fait dé. gens qui auraient été les détenteui*s de cette pâture, c'est ce qu'on néglige de nous dire, comme n'important pas au but de la parabole ; mais le trait pai'aît dû à la fantaisie du narrateur et pourrait manquer de vraisemblance.
« Or, étant rentré en lui-même », — ayant repris possession de sa raison et jugeant nettement sa situation, ce qui n'est pas encore le repentir, mais sa condition préliminaire, — «il dit », — songeant à ce
l' Mais, fenlré en lui-même, il dit :
(i Combien de journaliers de mon père ont trop de pain,
tandis que moi je meurs ici de faim ? " Je vais aller trouver mon père,
et je lui dirai : « Père,
j'ai péché conire le ciel et envers loi ; " je ne suis plus digne d'être appelé ton fils ;
traite-moi comme un de tes journaliers. » 2" Et il s'en alla trouver son père.
Mais, comme il était encore k distance,
son père l'aperçut, et il eut pitié ;
et accourant, il se jeta à son cou,
et il l'embrassa, ai Et le fils lui dit: a Père,
j'ai péché conire le ciel et envers toi ;
je ne suis plus digne d'être appelé ton fils. »
qui se passait et se passe encore dans la maison paternelle : — « Combien de mercenaires de mon père », — ouvriers payés à la journée ou à la semaine et vIa ant de leur salaire, — « ont plus de pain qu'il neleurenfaut»,— parce qu'ils peuvent aisément se procurer le nécessaire, — « tandis que moi » — je n'aipas à ma disposition les gousses de caroubier qu'on donne aux porcs, et — « je meui's ici de faim. Je vais aller trouver mon père ». — C'est la résolution aussitôt prise (àvaffxâç devant ■KoçeéaoïJ.v.i, et plus bas, 20, devant ïjXOev, ne signifie pas proprement se lever, mais plutôt se mettre en mouvement, en route ; cf. I, 39 ; il serait arbitaire d'introduire ici une nuance morale, comme si l'homme se redressait de son abattement). — « Et je lui dirai ; « Père, j'ai péché conti'e le ciel », — c'est-à-dire contre Dieu, — « et envers toi ». — Pour être accueilli, il faudra se reconnaître coupable et demander pardon ; mais le prodigue reconnaît ses torts et il se déclarera prêt à les expier. — « Je ne suis plus digne d'être appelé ton fils », — d'être considéré comme tel, — « traite-moi comme un de tes mercenaires », — un de ces étrangei's que l'on prend • à gages et qui sont payés selon leur travail.
« Et il s'en alla trouver son père»— dans ces dispositions. — « Or, comme il était encore à distance » — de la maison paternelle, — « son père l'aperçut et fut touché de compassion, et », — sans attendre seulement que son fils vienne jusqu'à lui et implore sa pitié, —
22 Mais le père dit à ses serviteurs : « Vile apportez la plus belle robe et l'en revêtez ; mettez-lui anneau à la main et souliers aux pieds ; 2' et amenez le veau gras, et tuez-le, et mangeons en réjouissance,
« accourant, il se jeta à son cou et l'embrassa. Et le fils », — commençant sa conlession, — « lui dit : « Père, j'ai péché contre le ciel et envers toi, je ne suis plus digne d'être appelé ton fils ». — Il n'ajoute pas les mots : « traite-moi comme un de les mercenaires », qui sonneraient faux en cet endroit (Les mss. SBD les ajoutent, bien à tort, d'après xv, 19) ; et s'il s'en abstient, ce n'est pas précisément parce que l'accueil paternel lui promet davantage, mais parce que cet accueil le confond et qu'il s'en tient à l'aveu de sa faute, sans exprimer aucun désir. Le père d'ailleurs, ne lui laisse pas le temps d'en dire davantage. Notons aussi que la ligne en question viendrait en surnombre dans la strophe, et qu'il pourrait bien n'y avoir aucune nuance morale dans cette omission.
« Mais le père », — ému de pitié pour ce mendiant qui est son enfant, — « dit à ses serviteurs », — venus sur les pas du père et que celui-ci va mettre tous en mouvement pour le service du prodigue repentant . — (( Apportez vite ». — Plusieurs témoins omettent « vite' », peut-être parce que, entendant ce passage allégoriquement, on ne pensait pas que le péché dût être si facilement pardonné (.liiLiCHER, II, 35o). — <i La plus belle robe ». — Littéralement : « la première », ce qu'il y a de mieux dans le coffre aux habits.. Non pas son ancienne robe, et d'autant moins que le prodigue a eu soin d'emporter tout ce qu'il avait : celte interprétation était chère à la tradition catholique, parce qu'on y voyait la restitution de l'innocence et de là grâce. — « Et mettez-la lui ». — Le repenti est traité en tout comme un hôte de grande distinction, et les éléments de la description sont choisis pour suggérer celte idée. Ce n'est pas qu'il y soit réellement hôte, mais encore moins y est-il maître, si l'on en ci'oit l'évangélisle, puisqu'on nous dira plus loin que tout le bien du père appartient à l'aîné. Il va sans dire qu'on n'aura pas négligé des soins plus vulgaires et qu'on aura commencé par débarbouiller le malheureux. — « Donnez-lui un anneau à la main et des souliers aux pieds ». — Qu'on le costume en homme de condition ; l'on va faire la fête en son honneur. — « Amenez le veau gras » . —
**jjaice que ce mien fils était'mort, et il revitj il était perdu, et il est retrouvé ».
Et ils se mirent à festoyer.
25 Or son fils aîné était aux champs ; ;
et comme, en revenant, il approchait de la maison, il entendit musique et chœurs;
26 et appelant un des serviteurs, il demanda ce que c'était. 2' Celui-ci lui dit: « C'est que ton frère est venu,
et ton père a tué le veau gras,
parce qu'il Ta recouvré en bonne santé. »
Le veau qu'on engraisse à l'étable pour la première occasion de réjouissance. — « Tuez-le et mangeons en joie ».— Onques n'en fut meilleur sujet. — « Parce que ce mien fils était mort, et il est ressuscité ; il était perdu et il est retrouvé ». — Le fils était mort pour les siens parce que perdu. Toutefois les termes ont dû être choisis en vue de l'application religieuse et morale ; et la seconde antithèse, perdu et retrouvé, sert à marquer le rapport de cette parabole avec les deux précédentes. Le parallélisme serait exact' si la parabole finissait en cet endroit ; mais elle contient une seconde partie qui ramène intentionnellement la conclusion de la première, « Et ils se mirent en fête ». — Ce trait fait transition à la seconde partie delà parabole. — « Or son fils aîné, — pendant que tout cela se passait », — « était aux champs », — comme on doit supposer qu'il avait accoutumé d'y travailler, Le père n'est pas un pinnce, mais un propriétaire qui exploite un bien de campagne avec son fils et ses esclaves. — « Et comme, en revenant, il approchait de la maison », — où maintenant la fête battait sonplein, ~ t il entendit musique et danses ». — Musique et chœur de danseuses étaient alors l'accompagnement obligé d'un grand festin (crup.cpcovt'a est un concert de voix ou d'instruments ; mais lemot peut s'entendre d'un seul instrument; et plusieurs y voient une façon de cornemuse, tenant lieu d'orchestre. Cf. Wbllhausex, 85 ; Klostermann, 622 ; Lagrangb, 4271 se prononce décidément contre là cornemuse). — « Et ayant appelé un des serviteurs ». — Avant d'entrer, l'aîné, qui n'est pas en tenue de fête, veut savoir ce que signifie tout ce tapage. — « Il s'informa de ce que c''était. Et» —le serviteur— «lui dit : « C'est que ton frère est venu, et ton père a tué le veau gras » ; — on fait la fête, — « parce qu'il l'a retrouvé en bonne santé ». — L'esclave dit, sans commentaire, ce
LLC, XV, 28-30 401
28 Or il se fâcha, el il ne voulait pas entrer ;
mais son père, élanl sorti, l'en priait ; 2" et lui, répondant, dit à son père :
« Voici tant d'années que je te sers,
et jamais à Ion ordre je n'ai désobéi ;
et jamais tu ne m'as donné chevreau
pour festoyer avec mes amis ; ^' rhais quand ce tien fils,
qui a mangé ton bien avec des prostituées, est venu,
lu as tué pour lui le veau gras. »
qui se passe, et il ne rappelle pas l'état misérable dans lequel le prodigue s'est présenté.
Mais l'aîné se révolte. — «Il se fâcha, et il ne voulait pas entrer. Mais son père »,— qu'on doit supposer averti par l'esclave, — « étant sorti, l'en priait ». — Le père l'invite à faire ce qu'on vient de dire qu'il ne voulait pas, prendre part aux réjouissances (■Kapeaâ.Xei aûrôv ne signifie pas « il le consolait », ou « ill'apaisait », mais « il l'exhortait » à entrer). — « Et lui, répondant, dit au père ». — La réponse va montrer que laîné ne trouve pas seulement le père trop indulgent, mais qu'il regarde comme une façon d'injustice envers lui-même le traitement si favorable que le père fait à son cadet. — « Voilà tant d'çinnées que je te sers ». — Terme de respect (cf. Gen, xxxt, 40 et qui n'est pas pour marquer l'esprit mercenaire du fils aîné. Le témoignage que celui-ci se rend n'est pas non plus indice d'orgueil. — « Sans avoir jamais désobéi à ton oi'dre ». — Tout ceci est dit pour le contraste avec la conduite du prodigue. L'aîné n'a jamais causé à son père le moindre mécontentement. — « Et jamais tu ne m'as donné un chevreau », — modeste régal, — « pour faire réjouissance avec mes amis ». — D'après ce qui a été dit plus haut du partage des biens, on ne s'attendrait pas à ti'ouver le fils aîné dans une situation aussi dépendante. — « Mais lorsque ce tien fils ». — L'aîné a soin de ne pas l'appeler son frère. — « Qui a mangé son bien avec des prostituées ». — Inutile de se demander comment l'aîné a pu être renseigné sur les désordres de son frère ; il a pu lêtre, comme le père lui môme, par la renommée, par des gens venus du pays où était le prodigue. — « Est arrivé ». — Il a sufii qu'il se présentât. — « Tu as tué pour lui le veau gras ». — L'aîné parle du veau gras parce que le serviteur en a parlé. C'est le trait caractéristique du grand
A. LoisY. — L'Evangile selon Luc. a6
31 Mais il lai dit :
a Mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à loi; 32 niais il fallait festoyer et se réjouir, parce que ce tien frère était mort et qu'il revit, qu'il était perdu et qu'il est retrouvé. »
festin, et qui fait pendant au chevreau que l'nîné n'a pas obtenu. L'aîné trouve que la vertu est plus mal récompensée que le vice.
tt Mais il lui dit », — sans le l'éprimander pour l'amertume et l'injustice de ses propos, et en lui représentant affectueusement le véritable état des choses : — « Mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi». — L'aîné est riiérilier à qui revient maintenant tout le bien patrimonial ; il n'a donc rien à envier à son frère. Ces propos ne sont pas à discuter de trop près : le père semble dire à son aîné qu'il n'a pas de cadeau à lui faire, puisque tout lui appartient ; mais, en vertu de cette assertion, il se trouve, dans ce qu'il a fait pour le prodigue revenu, avoir disposé, de choses appartenant à l'aîné-, sans l'aveu de celui-ci (Klostermann, 023). — « Mais il fallait faire fête et se réjouir », — il y avait lieu à réjouissance, — «parce que ce tien frère », — le père dit exprès : « ton frère n, comme l'aîné a dit : « ton fils », — « était mort et qu'il vit, qu'il était perdu et qu'il est retrouvé». — Ainsi le frère aîné devrait se réjouir comme le père, mais on ne nous dit pas s'il a été docile à l'admonestation paternelle.
L'unité de cette histoire a été contestée, et il est certain que la seconde parlie a presque l'air d'un appendice. On répond qu'il, était superflu d'attribuer deux fils au père si l'aîné n'avait aucun rôle à jouer dans le récit; que l'économie de la narration paraît fondée sur la conduite différente des deux fils et sur l'attitude du père et de l'aîné à l'égard du plus jeune ; qu'il ne s'agit pas seulement de montrer la bonté de Dieu à l'égard des pécheurs, mais de faire voir comment ceux qui n'ont pas failli auraient tort de la blâmer. Tout cela est vrai ; et il est vrai encore que la parabole n'est pas une allégorie tendant à expliquer, d'une pai*t les rapports de Jésus avec les pécheurs, de l'autre son attitude à l'égard des pharisiens. Mais il est vrai aussi que la seconde partie de la parabole n'est pas en harmonie parfaite avec la première et qu'elle semblerait n'y avoir pas été prévue (cf. Bultmann, laS). Faut-il en conclure que, les scrupules sur les avantages respectifs du
''^^ Or il disait aussi aux disciples:
« Il était un homme riche qui avait un économe ; el celui-ci lui fut dénoncé comme dissipant ses biens.
juste persévérant et du pécheur pardonné étant plutôt survenus ■dans la tradition (cf. Wellhausbn, 83), une parabole authentique, représentée par la première partie de la n^tre, aura été pourvue du supplément que présente la deuxième partie ? Il est plus vraisemblable qu'une parabole, conçue comme celle de la Brebis perdue pour faire valoir la miséricorde de Dieu envers le pécheur, mais qui pouri'ait aussi bien appartenir à la tradition juive qu'à l'enseignement pi'opre de Jésus, aura été paraphrasée et complétée par notre évangéliste, afin de figurer discrètement, non pas la jalousie •des pharisiens à l'égard des pécheurs que recevait Jésus, jalousie -qui n'a pas existé, mais celle que le rédacteur prête aux Juifs à regard des païens, dont les Juifs sont supposés ne pas vouloir l'admission au règne de Dieu. C'est en vain que les Juifs, à qui revient naturellement l'héritage céleste, voudraient en refuser la grâce aux païens.
LiX. L'Econome INFIDÈLE
Comme l'est celle du Prodigue, comme le sera celle de Lazare, la parabole de l'Econome infidèle semble dirigée contre le judaïsme pharisaïque, ces trois grandes paraboles, où l'évangéliste a mis beaucoup du sien, formant une sorte de trilogie artificielle, où se reconnaît la tendance apologétique par laquelle est caractérisée la dernière rédaction de notre évangile et des Actes. — « Et il dit aux disciples aussi ». — Vai'iante de mise en scène, pour introduire un autre morceau d'enseignement, une leçon qu'il était bien superflu d'adresser aux pharisiens ; mais ceux-ci sont toujours là, ils entendront la leçon que Jésus va donner aux disciples ; ils s'en moqueront à la fin et recevront une verte semonce. La parabole qui va suivre est une histoire plutôt immorale, une leçon de sagesse plus que profane, que l'auteur a pu prendre n'importe où, excepté dans la tradition proprement évangélique, et dont il a pensé pouvoir faire application à son thème favori du communisme chrétien.
« TTn homme était riche, qui avait un économe », — intendant de condition libre auquel il avait confié l'administration de sa fortune, — «. et celui-ci lui fut dénoncé comme dissipant ses biens ». — Ce n'était
^ Et l'ayant appelé, il lui dit:
« Qu'est ce que j'entends dire de toi? Rends le compte de ta gestion ; car tu ne peux plus être économe. »
^Et l'économe se dit : « Que ferai-je, puisque mon maître m'enlève l'économat ? Bêcher je ne puis ; de mendier j'ai honte :
*je sais ce que je ferai, afin, lorsque j'aurai élé destitué de l'économat, qu'ils me reçoivent dans leurs maisons. »
probablement pas en volant audacieusemént son maître; car, dans ce cas, c'est la restitution et non le renvoi qui s'imposait ; il s'agit plutôt d'une mauvaise gestion, d'opérations suspectes ou l'isquées et malheureuses. Fondée ou non, l'accusation est recueillie parle maître,, et la l'évocation de l'économe est décidée.
« Et l'ayant fait venir, il lui dit : « Qu'est-ce que j'entends dire àetoi?» — Interrogation oratoire, et qui est pour marquer le mécontentement du maître ; car celui-ci n'attend pas la réponse. Le maître a entendu dire que son intendant n'est pas sûr,et ilci'oit avoir motif de lui retirer sa confiance. La suite montrera que, très certainement, il n'avait pas tort, et on ne voit pas que l'intendant proteste contre la décision qui lui est aussitôt signifiée. — «Rends compte de ta gestion,, car tu ne peux plus être économe ». — Il s'agit du compte à rendre en sortant de chai'ge, non d'explications à fournir sur tous les actes de sa gestion ; d'après la suite on voit que l'intendant n'a pas à subir une sorte d'information judiciaire mais à produire un état de la caisse en doit et avoir, avec les recouvrements à efl'ectuer. Dans la perspective du récit la décision du maître paraît irrévocable, et l'on n'a pas besoin de savoir si elle peut être révoquée. Le sort de l'économe est, quant à présent, réglé ; lui-même ne songe qu'à se procurer une sortie avantageuse.
« Or l'économe se dit ». — Les réflexions qu'il va faire n'accusent ni les remords d'un coupable ni la révolte intérieure d'un innocent calomnié. Ce monologue, comme il arrive ordinairement dans Ie& récits populaires, remplace l'analyse des sentiments qu'a dû avoir le personnage mis en cause. L'unique préoccupation dii nôtre est son avenir. — « Que ferai-je, puisque mon maître m'enlève l'économat ?» — 11 n'envisage même pas la possibilité de prétendre à une situation.
, 5 Et faisant venir un à un les débiteurs de son maître, il dit au premier :
« Combien dois-tu à mon maître ? »
^Celui-ci dit : « Cent barils d'imile. » Et il lui dit :
<c Prends ton billet, et t'asseyant, vite écris cinquante. »
' Ensuite à un autre il dit :
« Et toi, combien dois-tu ? »
Et il dit: « Cent mesures de blé. »
Il lui dit : « Prends ton billet, et écris quatre-vingts. »
comme celle qu'il va pei'dre. Resterait le travail des mains. — « Je ne puis pas bêcher ». — Le travail de la terre est dur pour un homme qui n'en a pas l'habitude. — « J'ai honte de mendier ». — Ce serait l'unique ressource, puisqu'il n'y a pas à compter sur le travail ; mais mendier quand on a été dans un grand emploi et traité avec beaucoup de gens qui riront de votre abaissement!... Une idée lui vient. — « Je sais ce que je ferai ». — Ce que j'ai à faire. L'homme n'a pas un moment d'hésitation sur cette bonne idée qui s'est présentée à son esprit. — « Pour que, quand je serait destitué de l'économat», — dès que j'aurai définitivement quitté mon poste, — «ils me reçoivent dans leuivs maisons ». — On ne peut guère ti-aduire (SsÇtovTai pis): « on me reçoive»; car la pensée de l'intendant va tout droit aux débiteurs de son maître, les seules personnes qu'il puisse obliger dans les conditions qu'on va voir.
Le-maître a des débiteurs dont l'intendant tient par devers lui les reconnaissances ; il n'est que de réduire leur dette pour qu'ils soient contents ; le maître n'y verra rien, et ils seront bienveillants à celui qui aura ménagé leurs intérêts. — «Et ayant fait venir chacun des débiteurs de son maître ». — Il les fait venir promptement tous, mais il traite à part, avec l'intéressé, ralTaire de chacun. — «Il dit au premier : « Combien dois-tu à mon maître ?» — La question n'était pas nécessaire pour instruire l'intendant ni pour faire sentir au débiteur l'importance de la remise qui va être octroyée, mais elle met le lecteur au courant de la situation ; on peut d'ailleurs supposer que l'aveu du débiteur est sollicité pour établir l'affaire au net. Dans l'économie du récit, intendant et débiteur sont seuls à connaître la quotité réelle de la dette. — « Celui-ci dit : « Cent mesures d'huile». — On peut se
406 LDG, :xvi, 8
® El le maîire loua Téconome inlidèle de ce qu'habilement il avait- agi .
Car Ie8 tils de ce siècle sont plus habiles que les enfants de la lumière, à l'égard de leurs semblables.
demander si le débiteur est un homme qui doit cent mesures d'huile avt. maître, pour les avoir achetées, ou bien un fermier qui devrait livrer cette quantité d'huile en nature. La première hypothèse est plus probable, non seulement à cause de la question: « Que dois-tu ? », maisparce que les billets qu'a en main l'intendant sont compris en simple reconnaissance de dette contractée envers le maître, non comme des contrats de louage. Les débiteurs ont à verser de l'argent pour les denrées qu'ils ont reçues. — « Et il lui dit : « Prends ton billet, et assieds-toi pour écrire vitemenl cinquante ». — Ou bien : « Assiedstoi vitement pour écrire», etc. ; mais c'est plutôt l'écriture qui demande du temps et qui, dans la circonstance, a besoin d'être faite lestement, — « Et à un autre il dit: «Et loi combien dois-tu?» Et illui dit : « Cent mesures de blé». — Ce sont mesures bibliques, 6a</i (environ trente-huit litres) pourUliuile.et kor (cinq cent quatre-vingt-neuf liti'es) pour le grain. Le trait ne prouve pas que la parabole ait été jamais prononcée ou écrite en langage sémitique. — «Illui dit: (( Prends ton billet et écris quatre-vingts ». — Et ainsi de suite, les deux cas cités n'étant que des exemples. Chacun saura ce qu'il doit à la complaisance d'un homme si facile eri affaires. On rédige à mesure, semble-t-il, de nouveaux billets ; à moins qu'on ne change simplement les chiffres, mais l'hypothèse n'est pas vraisemblable, puisque la rature dénoncerait la fraude. Si la pro]]|ortion de la remise n'est pas la môme dans les deux cas cités, ce doit être pour la variété du récit.
11 est sous-entendu que les débiteurs ainsi gratifiés seront recon-. naissants : ils ne sont pourtant guère honnêtes. On dit que l'histoire est orientale et qu'elle a dû être vraisemblable en son milieu d'origine. Mais le récit que nous avons est arrangé en .vue de l'application qui en sera faite ; et s'il n'y a pas lieu de chicaner autrement snr la vraisemblance, du moins faut-il reconnaître que cette friponnerie '.se recommandait aussi peu que possible à une application moi-ale. C'est par gauchei'ie intellectuelle et manque de tact que notre rédacteur l'aura introduite dans son évangile.
L'histoire pourrait sembler finie par le bean trait de sagesse qu'a montré l'intendant prévaricateur. On doit penser que son ingénieux procédé lui a réussi, débiteursetinlendant ayant intérêt à ce qne la fraude commise demeure ignorée. Resterait à montrer aux disciples